dimanche 31 janvier 2010

HAITI:SEISME: LA TRAGEDIE HAITIENNE ET LE PARRAINAGE INTERNATIONAL

Haiti-Séisme : La tragédie haïtienne et le parrainage international

30 janvier 2010

Par Castro Desroches

Soumis à AlterPresse le 29 janvier 2010

Il fut un temps où l’expression « République bananière » était souvent utilisée, de manière péjorative, pour designer les pays arriérés, oligarchiques et instables de l’Amérique Latine. Avec sa production agricole archaïque et ses interminables bouleversements politiques, Haïti apparaissait, à côté du Honduras et du Guatemala, comme un prototype de République bananière. L’agonie du fascisme tropical de Papa Doc et l’avènement d’une fragile démocratie n’ont pas eu de retombées positives sur l’économie nationale. De globalisation en paupérisation, de tragédies en catastrophes, la production nationale est descendue à un niveau si bas, qu’un nouveau cliché s’est développé dans la presse internationale. Personne ne semble vouloir parler d’Haïti sans l’appeler au préalable : « pays le plus pauvre de l’Hémisphère occidental. »

Le tremblement de terre du 12 janvier est venu assener le coup de grâce à Haïti en détruisant les semblants d’infrastructure qui lui donnaient encore l’inquiétante « normalité » d’une ancienne colonie désespérément empêtrée dans les rouages du sous-développement. La capitale d’Haïti que l’on appelait hier encore la République de Port-au-Prince est en ce moment en ruines. En proie à la plus grande catastrophe naturelle et humanitaire de l’Histoire nationale. L’espace d’un cillement, Port-au-Prince est passé de l’état de ville surpeuplée à l’état de vaste cimetière.

Que reste-t-il en somme aux Haïtiens ? La solidarité internationale… ?

Face à la démission des élites et aux images embarrassantes d’un gouvernement incompétent ou dépassé par les circonstances, Haïti est devenue le lieu géométrique de toutes les misères du monde. Un lieu de pèlerinage pour politiciens désœuvrés et missionnaires philanthropes, désireux d’apporter un répit au problème persistant de l’abjecte pauvreté. Jamais on n’aura vu un tel étalage de dévouement et de générosité. Un embouteillage monstre règne sur la piste de l’aéroport International Toussaint Louverture transformée momentanément en Boulevard Jean-Jacques Dessalines.

Avec la tragédie du 12 janvier, Haïti offre une opportunité en or aux protagonistes de la politique internationale d’affirmer enfin une prétention humanitaire ou de confirmer une vocation internationaliste.

A cause d’Haïti, la douillette retraite politique n’est plus ce qu’elle était. Les anciens chefs d’État américains, toutes tendances confondues, sont invités à couronner leur carrière dans un plan de parrainage pour pays en détresse. Hier, c’était Jimmy Carter. Aujourd’hui, c’est George Bush et Bill Clinton qui sont invités au chevet d’un pays malade, depuis deux siècles, des avatars de la décolonisation.

La grande bataille médiatique pour le sauvetage d’Haïti a déjà commencé.

Il y a quelques mois, l’ancien président Bill Clinton avait déjà hérité des Nations Unis la lourde tâche d’assister Haïti dans la lutte incertaine pour le développement et la stabilité politique. Cette mission devient du coup extrêmement compliquée. Il ne s’agit plus, simplement, de combattre le marasme économique en augmentant les investissements en Haïti mais de sortir le pays pour de bon du gouffre de la catastrophe. Il reste à savoir si les forces conservatrices locales, habituées à profiter au maximum du malheur et de la corruption, sauront admettre finalement la nécessité de libérer le pays des emprises du passé.

L’ancien président George W. Bush a été invité à mettre la main à la pâte en vue de façonner le futur d’Haïti. Pendant, les huit années de son administration, il a été accusé (par les secteurs libéraux) de tous les maux qui minent la planète. Sa crédibilité et sa côte de popularité ont été particulièrement affectées par son inaction lors de l’ouragan Katrina qui a ravagé la Nouvelle Orléans en 2005. Par pays interposé, l’opportunité est offerte à M. Bush de reconstruire son image.

Dès l’annonce du tremblement de terre en Haïti, le président Barack Obama n’a pas hésité à annoncer les mesures d’urgence. En cela, il a battu de vitesse le propre président d’Haïti. Pendant que M. Préval faisait à moto le tour de la ville (pour évaluer personnellement les dégâts) le président des États-Unis lançait déjà une opération de sauvetage en faveur d’Haïti. M. Obama vient de remporter, prématurément, le prix Nobel de la Paix. Haïti lui offre donc sur un plateau d’argent l’opportunité de justifier cette haute distinction. A défaut de pouvoir gagner définitivement une guerre d’usure en Irak et en Afghanistan, le président américain va-t-il gagner la paix des ventres et des cœurs en Haïti ?

Toutefois, cette politique humanitaire de grande envergure ne fait pas toujours l’unanimité dans les secteurs conservateurs parfois xénophobes d’une superpuissance confrontée à une crise économique aigüe. Le très influent commentateur républicain Rush Limbaugh, s’est vite inquiété de l’engouement envers Haïti. A l’en croire, il faudrait tout simplement abandonner les victimes à leur sort. Il accuse M. Obama de vouloir utiliser Haïti à des fins politiciennes en vue de renforcer sa popularité auprès des Afro-américains.

De son côté, Bill O’Reilly de la chaine Fox 5 ne voit pas le bien-fondé de l’assistance humanitaire. Selon lui, dans un an, la situation en Haïti sera aussi lamentable qu’aujourd’hui. Enfin, le pasteur Pat Robertson, ancien candidat à l’investiture républicaine et vrai maniaque de la publicité négative, a cru devoir ajouter une autre note discordante. Selon l’évangile de Robertson, le séisme du 12 janvier 2010 est le résultat d’un pacte que les Haïtiens auraient signé avec le Diable lors de la Cérémonie du Bois Caïman du 14 août 1791. Un véritable tollé a éclaté dans la presse afin de rejeter avec véhémence ces réflexions morbides et cyniques.

Sur le terrain, les Américains font de leur mieux pour maintenir une réputation d’efficacité et de solidarité internationale. Le président Obama est très clair à ce sujet : il y a va de l’image des États-Unis. A travers le monde, les actions, les inactions et les exactions des uns et des autres seront observées à la loupe. Tandis que les secouristes essayaient héroïquement de sauver les derniers survivants, quelques barbouzes de la Police Nationale d’Haïti ajoutaient leurs propres victimes à l’hécatombe. C’était comme si le nombre de morts ne leur suffisait pas. « Ne faut-il pas tuer les Haïtiens de temps de temps pour leur apprendre à vivre ? » Dans les circonstances aussi tragiques, le chef de la PNH, M. Mario Andrésol, aurait intérêt à mettre un peu d’eau dans le vin de ses pistoleros. L’exécution sommaire des affamés (et des délinquants) ne saurait remplacer l’arrestation des milliers de bandits qui se sont évadés pour la énième fois.

En attendant la délivrance promise, les puissances d’hier, d’aujourd’hui et de demain se chamaillent déjà pour savoir qui fera quoi, qui aura accès à quoi en Haïti. Les Américains ont pris les devants en « occupant » l’aéroport et ce qui reste du Palais National. Les Français se rebiffent et promettent de reconstruire notre Maison Blanche. De Paris à Caracas, de Rome à La Havane, les susceptibilités régionales et les rivalités internationales se réveillent. Les accusations justifiées ou farfelues (essais d’armes tectoniques, invasion militaire, mise sous tutelle, nouvelle occupation) fusent de toutes parts. Pourtant, la politique du gros bâton semble vouloir faire place à la politique du bon voisinage. Cuba accorde aux États-Unis le droit de survoler son espace aérien en vue de faciliter la délivrance de l’aide humanitaire à Haïti. Enfin, à force d’avoir des parrains, à force de laisser aux autres le soin d’assumer nos propres responsabilités, à force de vouloir toujours capitaliser sur la misère et la dépendance, allons-nous perdre à nouveau le pari du sauvetage national ?

Contact : cdesroches2000@aol.com

mardi 19 janvier 2010

HAITI-SEISME: QUE CETTE CATASTROPHE REVEILLE LE PAYS

Haiti-Séisme : Que cette catastrophe réveille le pays
Ne pas s’arrêter de penser

18 janvier 2010

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 17 janvier 2010

Dès les premières heures de l’aube du 13 janvier, les amis dominicains étaient au rendez-vous de la solidarité pour arpenter avec les Haïtiens la route de leur malheur. Ils étaient à Delmas, à la Grand’Rue, à Cité Soleil pour faire les premières évaluations du séisme et apporter les premiers secours au désastre provoqué par ce méga-drame. Ils côtoyaient les cadavres jonchant leur parcours. La désolation ambiante défie le pouvoir d’évocation des mots. Ils s’attaquaient au défi humanitaire de corps gisant sur la chaussée dégageant une puanteur insupportable. En effet, seize heures après le séisme, les cadavres commençaient à entrer en putréfaction sous la chaleur de 90 degrés. On se doit d’enlever son chapeau pour saluer tous ceux et celles qui refusent de récupérer l’événement et qui s’engagent dans l’anonymat. En protégeant la dignité des assistés. Aux premières heures du jour, leur hélicoptère a atterri dans l’obscurité. Loin de tout paternalisme, les amis dominicains d’Haïti se sont réveillés tôt pour apporter leur soutien à leur peuple frère. Un appui silencieux tout comme celui apporté par les Cubains. Sans fanfare.

L’ampleur de la catastrophe qui vient de frapper Haïti n’est pas pour nous plonger dans l’impuissance et pour écarter la réflexion et l’expérience dans les actions à mener pour atténuer les conséquences gravissimes du séisme. C’est le moment d’un réveil national pour trouver les moyens à mettre en œuvre afin d’avoir des solutions à la hauteur des besoins des victimes frappées par le malheur. Après le séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter, 48 répliques de magnitude comprise entre 4.3 et 5.9 ont continué de secouer le pays, [1] cinq jours après le mardi 12 janvier à 16 heures 53. Nous exprimons toutes nos condoléances aux familles endeuillées par cette grande tragédie. Nous partageons leurs peines et exprimons notre solidarité à tous ceux et celles qui sont victimes de cette catastrophe.

L’aide internationale a été prompte et efficiente, de la République Dominicaine qui s’est manifestée immédiatement à la Chine rouge qui est arrivée la première en Haïti avec un avion charriant 60 secouristes, suivie par les Etats-Unis, l’Islande, Cuba et Porto-Rico. Le président Obama a promis une aide de 100 millions de dollars, délégué deux bateaux et un porte-avion avec 24 hélicoptères pour assister Haïti. Le président Préval a pris peur devant un tel déploiement. Il craint que les 10,000 soldats dont 3,800 sont déjà sur place, soient un cheval de Troie. Trente pays parmi lesquels le Venézuela, la France, la Russie, le Mexique, le Canada ont envoyé des secouristes avec du matériel pour les opérations de recherche et de secours incluant des chiens renifleurs pour trouver les victimes sous les décombres. La communauté internationale a promis un montant global de 360 millions de dollars comme aide d’urgence. Une goutte d’eau dans l’océan des besoins pour les prochains six mois évalués par Ban-Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, à 562 millions de dollars.

En effet, nos estimations font état de dommages et pertes d’un montant de 4 milliards de dollars pour une année, soit 56% du PIB, afin qu’Haïti soit au niveau où elle était avant le séisme. Ces 4 milliards de dollars nécessaires pour alimenter un Fonds de Reconstruction incluent les effets de la catastrophe sur les infrastructures, l’appareil productif et l’environnement. Ils n’incluent pas les aspects sociaux et psychologiques qui méritent certainement une attention soutenue. Les risques de dégradation mentale sont réels et des dispositions doivent être prises afin que le séisme ne vienne augmenter l’exclusion de certaines catégories sociales. À cet égard, l’expérience du Rwanda peut être utile dans le traitement du stress post-traumatique.

Plus généralement, l’expérience du tsunami à Banda Aceh en Indonésie où périrent 130.000 personnes en décembre 2004 doit être mise à profit. Au cours de la première année, c’est essentiellement l’aide d’urgence d’un milliard de dollars qui a été mise en œuvre. Ce n’est qu’en 2006 que les travaux de reconstruction ont effectivement démarré. La communauté internationale a investi 13 milliards de dollars pendant cinq ans pour effacer les traces matérielles du tsunami. L’aide internationale est bienvenue, mais à chaque étape de l’intervention des secouristes et donateurs, des cadres haïtiens devraient les accompagner dans un partenariat pour assurer leur efficience et leur efficacité. Sinon l’aide sera gaspillée et n’atteindra pas les personnes auxquelles elle est destinée.

Le plus dur dans l’urgence est de coordonner les actions

Des interventions directes, concertées et planifiées sont nécessaires pour secourir les blessés, pour faire une action rapide afin d’aider ces gens, pour enlever les cadavres qui sont dans les rues et autour des campements, pour que les gens n’enterrent pas eux-mêmes leurs cadavres. Toute une logistique est nécessaire pour coordonner les actions.

L’aide massive ne peut pas être distribuée si l’accès aux quartiers est interdite à cause des routes bloquées telles que la Grand’Rue, la route de Delmas et l’Avenue John Brown ainsi que nombre de rues secondaires. Plus que jamais, les informations doivent être disséminées. Les radios Mélodie, Signal FM et Caraïbe ont joué un rôle important dans l’information de la population depuis le 12 Janvier. Ces radios ont permis de combattre les rumeurs des voleurs qui prétendent que les eaux ont envahi le bas de la ville, afin que les gens quittent leurs maisons pour qu’ensuite elles soient dévalisées par d’autres bandits dans la chaine des malfaiteurs. L’assassinat du militant anti-MINUSTAH, le professeur Anil Louis Juste, 52 ans, deux heures avant le séisme, indique que les adeptes de la violence continuent avec leurs pratiques meurtrières.

La coordination des interventions des secouristes de 30 pays est capitale pour éviter qu’ils ne se marchent sur les pieds les uns les autres. Les premiers signes de ce dérapage sont évidents avec les Américains contrôlant l’aéroport qui ont interdit l’atterrissage d’un avion français apportant un hôpital de campagne. Ou encore avec les militaires de l’ONU interdisant aux médecins de Partners in Heath de continuer leurs activités médicales à ciel ouvert dans leur périmètre d’action. La rationalisation des interventions des secouristes est d’autant plus importante pour inciter les populations touchées à participer aux décisions qui concernent leurs vies. Tout comme le gouvernement haïtien doit rendre des comptes sur les ressources financières et matérielles mises à sa disposition, l’industrie humanitaire doit aussi rendre des comptes au gouvernement et à la population. Plus fondamentalement, un réel partenariat doit être établi avec les Haïtiens dans tout sérieux effort humanitaire et de développement. Comme l’explique l’écrivain américain Tracy Kidder dans le New York Times, la communauté internationale a saboté la révolution haïtienne de 1804. Mais, plus important encore, Tracy Kidder suggère que si Haïti continue d’avoir une pauvreté abyssale malgré l’existence de dix mille organisations non-gouvernementales (ONG) à travers le pays depuis trente ans, la preuve est donnée que ces organisations sont très peu efficaces dans la lutte contre la pauvreté. [2] Les secouristes étrangers doivent être accompagnés de leurs collègues haïtiens. On a vu comment, grâce à leur connaissance du terrain, les pompiers venant du Cap-Haitien ont pu, trois jours après le séisme, sauver encore des vies sous les décombres.

Des larmes de crocodile ou de l’aide pour la reconstruction

Les Haïtiens doivent être conscients que la tâche est immense et que l’État haïtien n’a pas les compétences requises. Le président a malheureusement choisi de se taire dans les premières vingt heures de l’événement. Dans la tempête, le capitaine du bateau n’a pas donné des directives. L’équipage ne sait pas quoi faire et l’inertie s’installe. L’inaction gouvernementale est d’autant plus grande qu’il n’y avait pas de pensée prospective pour préparer des réponses prévisionnelles de secours à une catastrophe annoncée par des experts haïtiens.

En effet, le géologue haïtien Patrick Charles, 67 ans, ancien professeur à l’Université de La Havane, avait prédit une catastrophe environnementale en Haïti le 25 septembre 2008 dans le journal haïtien Le Matin. Il avait alors déclaré « Toutes les conditions sont réunies pour qu’un séisme majeur se produise à Port-au-Prince. Les habitants de la capitale haïtienne doivent se préparer à ce scénario qui finira, tôt ou tard, par arriver ». [3] Un autre expert haïtien, l’ingénieur géologue Claude Prépetit, un an plus tard, le 8 octobre 2009, mettait en garde les autorités sur les risques sismiques qui menaçaient Haïti. [4] Dans son rapport qui a été classé dans un tiroir, l’ingénieur Prépetit avait écrit « De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient d’origine météorologique et les séismes, d’origine géophysique, il semblerait qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes naturels. »

Les inondations catastrophiques précurseurs du séisme sont les deux tempêtes tropicales Fay et Hanna et les deux ouragans Gustav et Ike qui ont ravagé Haïti aux mois d’août et septembre 2008. Des secousses sismiques de faible intensité avaient été enregistrées alors tout le long de la faille sismique Pétionville/Tiburon. Pourquoi le gouvernement haïtien a-t-il refusé d’écouter les enfants du pays ? Est-ce parce que les dirigeants haïtiens ne considèrent pas leurs propres concitoyens comme des êtres de savoir et de savoir-faire ? Ils préfèrent suivre ceux qui nous ont mis sous embargo depuis l’indépendance de 1804 et qui n’ont que des larmes de crocodile devant nos malheurs. Quand ils ne disent pas tout simplement qu’Haïti est un pays maudit dont les fils ont contracté, lors de la cérémonie du Bois–Caïman du 22 août 1791, un pacte avec le diable comme l’a déclaré l’ancien candidat à la présidence et révérend évangéliste américain Pat Robertson à la télévision au lendemain du séisme. L’ordre punitif mondial a sanctionné Haïti et les Haïtiens pour avoir mis le monde sur le chemin de la liberté contre l’esclavage. Et depuis lors, le défi haïtien continue dans sa résistance contre cet ordre maléfique.

Pour un plan de reconstruction sans illusions

Le gouvernement dit avoir créé une cellule de crise. Pourtant la population n’est pas informée sur le travail de cette cellule ? Quelles sont les équipes de secours et de sauvetage dont dispose cette cellule ? Combien sont à Delmas ? Combien sont au centre ville, à Carrefour, à Turgeau, à Pétionville, à Léogane, à Jacmel ? Comment s’organise l’accès aux zones sinistrées, notamment proches de l’épicentre, telles que Carrefour et Léogane ? Qui s’occupe de faire un diagnostic rapide des besoins ? Le président Préval était visiblement incapable de dire quels étaient les besoins 24 heures après la catastrophe. Un peu décevant. Le 13 janvier, c’est sur les ondes de Signal FM, que le cinéaste Arnold Antonin s’est fait l’écho de la société civile haïtienne pour exiger une prise de position du gouvernement haïtien en général et du président Préval en particulier en leur demandant de venir s’exprimer devant la nation. [5] Dans ce genre de situation en Chine en 2008 par exemple, on a vu le premier ministre Wen Jiabao se rendre sur les lieux du séisme 90 minutes après les incidents et s’adresser aux sinistrés.

Pour affronter l’horreur, il ne faut pas s’arrêter de penser L’autre danger qui menace Haïti aujourd’hui est de croire et de faire croire que la communauté internationale puisse trouver les solutions à la place des Haïtiens. Qu’on nous comprenne bien. Il existe de la solidarité internationale, mais parfois les catastrophes naturelles sont l’occasion d’effets d’annonce. Dans les périodes de crise financière internationale, les promesses risquent de ne pas se matérialiser ou encore l’aide réelle ne dure que le temps de la couverture médiatique de l’événement. Pour ceux qui rêvent, qu’ils se rappellent qu’aux Etats-Unis d’Amérique, le pays le plus développé du monde, après le passage de l’ouragan Katrina, non seulement, les pauvres de la Nouvelle Orléans ont tout perdu, mais de plus aucune reconstruction sérieuse des digues n’a été entreprise par le US Army Corps of Engineers. [6] Les Haïtiens ne peuvent vraiment compter que sur leurs propres forces, sur celles de leurs frères et sœurs vivant en diaspora. Car une fois passé le moment d’urgence, la communauté internationale aura d’autres chats à fouetter. L’extrême-droite républicaine américaine veille au grain et a déjà commencé à attaquer le président Obama pour ses promesses d’aide à Haïti.

Haïti a des ressources à mettre en valeur dans le travail de reconstruction pour améliorer le sort national. Ce n’est pas le moment pour des actions aveugles. Pour couper les arbres afin de faire du feu pour cuire les aliments. Ni de construire des maisons sur des flancs de montagne parce qu’il faut avoir un toit. La reconstruction des zones sinistrées ne peut se faire sans un plan dans lequel les Haïtiens ont leur mot à dire. Il faut une réflexion sérieuse pour déterminer collectivement comment nous allons gérer l’espace national afin qu’il ne soit pas simplement que la reproduction au niveau du sol des rapports sociaux de chen manje chen. L’organisation américaine Active Learning Network for Accountability and Performance in Humanitarian Action (ALNAP) a fait la collecte des expériences mondiales en matière de sauvetage pour se relever des catastrophes naturelles. Nous mettons en annexe leurs recommandations en français. Contrairement à ce que l’ignorance propage, plus que jamais, c’est le moment de la réflexion pour l’action. Pour affronter l’horreur, il ne faut pas s’arrêter de penser.

Annexe. Recommandations

Les 17 recommandations ci-après, tirées de cette évaluation, proposent des mesures pour atteindre les objectifs globaux suivants permettant d’améliorer les diagnostics internationaux des besoins :

• La communauté internationale doit adopter une approche plus pragmatique du diagnostic des besoins (recommandations 1 à 5).

• La nécessité d’évaluations thématiques réalisées par des gens de l’extérieur peut être réduite grâce à la remise du pouvoir décisionnel aux populations touchées (recommandation 6).

• La rationalisation des mécanismes pléthoriques qui se répètent et se font concurrence actuellement permettra d’améliorer la qualité des diagnostics des besoins (recommandations 7 à 10).

• Les mass-media continueront à jouer un rôle déterminant (recommandation 11).

• De nouveaux arrangements financiers et administratifs s’imposent pour mobiliser les équipes d’évaluation de manière rapide et efficace (recommandations 12 et 13).

• Un changement d’attitude est indispensable – il convient d’introduire le contrôle de la qualité et l’obligation de rendre compte dans la plus grande « industrie non réglementée » du monde (recommandations 14-16).

• L’ensemble des personnes ou ménages touchés doivent être inscrits dans une base de données centrale, qui comprend également les détails de leur situation et de leurs besoins (recommandation 17).

1. L’ONU et la Croix-Rouge doivent soit investir massivement dans le diagnostic rapide des besoins humanitaires soit cesser de faire croire que ces diagnostics influent sur la prise de décisions.

2. Les donateurs et les intervenants doivent continuer à investir dans les diagnostics de qualité, menés dès le début, des besoins de rétablissement des moyens d’existence.

3. Tous doivent investir dans le renforcement des capacités nationales d’évaluation (état de préparation).

4. Les diagnostics futurs doivent être réalisés conjointement avec les autorités nationales et faire l’objet d’accords officiels signés avant toute catastrophe future.

5. Les premiers diagnostics rapides réalisés avec le gouvernement national doivent faire davantage appel à la télédétection (images satellites).

6. Des interventions à base d’argent doivent être mises en œuvre dans la mesure du possible.

7. L’ONU et la Croix-Rouge doivent s’unir pour aider le gouvernement à réaliser un premier diagnostic rapide des besoins.

8. L’ONU doit intégrer tous les éléments d’intervention destinés à appuyer les diagnostics (UNDAC, CIH, UNJLIC) dans un seul programme de gestion des connaissances. Une séparation claire doit être établie entre les ressources humaines et matérielles consacrées à la coordination et au diagnostic des besoins.

9. OCHA doit augmenter sa capacité d’analyse des données et brosser un tableau global, consolidé et actualisé, des besoins et des lacunes.

10. Les organisations chefs de file pour certains secteurs ne doivent pas être détournées de leurs fonctions essentielles d’évaluation et de coordination pour s’occuper de la mise en œuvre directe d’actions humanitaires.

11. La possibilité d’intégrer des représentants des mass-media dans les équipes d’évaluation rapide doit être sérieusement envisagée.

12. Des fonds doivent être prévus et toujours disponibles pour les diagnostics rapides.

13. Les procédures d’approvisionnement et de recrutement de l’ONU doivent être améliorées afin d’assurer la disponibilité immédiate de ressources humaines et d’appui logistique. Si cela s’avère impossible, l’externalisation doit être envisagée.

14. Une fois résolue la situation d’urgence immédiate, les donateurs doivent faire d’un diagnostic fiable et d’un plan clair de suivi de l’évolution des besoins une condition sine qua non de leur financement.

15. L’ONU doit améliorer la fiabilité des estimations du nombre de personnes touchées et de leurs besoins. Elle doit également décourager, de façon proactive, l’apport de formes d’aide déplacées.

16. La capacité d’évaluation doit constituer l’un des critères du système proposé d’accréditation internationale des organisations humanitaires.

17. Les personnes/ménages touchés doivent tous être inscrits dans une base de données centrale gérée conjointement par les autorités nationales, l’ONU et d’autres acteurs internationaux.



[1] U.S. Department of the Interior, U.S. Geological Survey, 
January 15, 2010

[2] Tracy Kidder, « Country without a net », OP-Ed, New York Times, January 13, 2010

[3] Phoenix Delacroix, « Haïti – Menace de Catastrophe Naturelle / Risque sismique élevé sur Port-au-Prince », Le Matin, 25 septembre 2008.

[4] Haïti : "Cesser de construire notre vulnérabilité", Le Nouvelliste, 23 octobre 2009. Le rapport de Claude Prépetit a été publié par le Laboratoire National du Bâtiment et des Travaux Publics, Delmas 33, Rue Louverture # 27, Port-au-Prince, Haïti. Voir également Claude Prépetit, « Tremblements de terre en Haïti : mythe ou réalité ? », Le Matin, jeudi 9 octobre 2008.

[5] Jean-Michel Caroit, « A Port-au-Prince, une situation "dantesque" », Le Monde, 14 janvier 2010.

[6] Errol Louis, “Four years after Hurricane Katrina, New Orleans still needs us”, Daily News, August 30, 2009.

mercredi 25 novembre 2009

HAITI-REPUBLIQUE DOMINICAINE:POUR SORTIR DE LA MINUSTHA...

Haiti-République Dominicaine
Pour sortir de la MINUSTAH : Vers une gouvernance écologique de l’île Kiskeya
« …sur le plan écologique l’unité de l’île est incontournable »

mardi 24 novembre 2009

Débat

Par Par Jean-Claude Chérubin

Soumis à AlterPresse le 23 novembre 2009

Un ancien ambassadeur de la République Dominicaine, accrédité en Haïti, a lancé l’idée d‘une entité fédérale intégrant les deux parties de l’île. Cette déclaration s’inspire indubitablement du destin manifeste de l’Unité de Kiskeya qu’un sous racisme primaire hérité du colonialisme ne saurait longtemps contrarier. En quoi une telle démarche est-elle d’actualité ? Et surtout quels contours elle devrait prendre pour constituer une réponse aux défis de l’heure ? Comment l’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que l’humanité traverse actuellement ?

La démarche de fédérer les deux États n’a rien d’insolite en elle-même pour qui est informé du fondement de notre existence de peuple et du positionnement de l’entité Kiskeya dans l’aventure humaine. Ce qu’il importe de méditer cependant, c’est son actualité et surtout les contours qu’elle devrait prendre pour s’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que nous traversons.

Lorsque les colonialistes dépècent un territoire et sa population, ils obéissent à des intérêts matériels à courte vue. Ils laissent trainer des situations explosives, fonctionnant comme des bombes à retardement avec des mines antisociales qui hypothèquent la vie de générations entières. La répartition de l’île d’Ayiti, sous l’effet de la chirurgie coloniale, relève de cette logique. Les blessures vives qui en résultent s’appellent : de nos jours la situation révoltante des bateys, l’inimitié entretenue au sein d’un peuple coupé en deux et hier le massacre de nos compatriotes par un tyran à l’idéologie fascisante. Pourtant, au-delà de l’évidence géographique, tout semble indiquer l’unité du destin des Ayitiens et des Dominicains.

Les leçons des défis écologiques actuels

Les catastrophes écologiques imposent de nouveaux défis à l’humanité et ignorent les frontières réelles et naturelles voire les barrières artificielles érigées par les intérêts égoïstes des hommes. La grippe aviaire n’a pas besoin de visa ni de se soumettre au contrôle des postes de police. Le réchauffement climatique ne connait pas de préjugé racial ni de préférence idéologique. La crise environnementale nous place devant des responsabilités qui transcendent les clivages politiques. Elle tend à mettre à nu l’inanité et l’absurdité de certaines conceptions du monde. Elle nous situe à un carrefour où nous avons le choix entre sombrer dans la préhistoire ou la transcender pour engager la vraie aventure humaine.

Les nouveaux enjeux environnementaux nous indiquent la voie à prendre ou à éviter si nous voulons sortir de l’impasse et assurer l’avenir des générations futures, ce qui pose l’urgence d’une utopie créatrice. En ce sens, le concept de gouvernance écologique démocratique ouvre un champ de perspectives à explorer pour l’expérimentation d’une alternative. Les formes actuelles de gestion de la planète et de la vie quotidienne de nos peuples, issues de la vision prédatrice imposée par l’occident, ont dramatiquement échoué. Les catastrophes écologiques nous interpellent à repenser profondément les rapports des hommes entre eux et avec les autres créatures. Elles nous renvoient à une autre vision de la vie, plus proche de celle des peuples « vaincus » que de la modernité « triomphante », une vision qui tient compte du fait que l’homme partage non seulement la terre avec d’autres êtres vivants mais que toutes ces formes de vie sont solidaires. Il faudra dépasser une certaine conception anthropocentrique pour bien situer l’homme dans ce complexe d’interrelations qui le lie à son environnement. C’est à ce niveau que l’histoire interpelle le (s) peuple (s) de l’île Kiskeya à sortir ensemble du marasme et indiquer en même temps au reste du monde la voie de rupture nécessaire au sauvetage de la planète.

Dans le brouillard épais d’initiatives confuses, le rêve kiskeyen a scintillé à travers l’idée d’un État fédéral, réunissant les deux parties de l’île en une entité nouvelle. Cette intégration des deux républiques pourrait se faire sur la base d’une approche écologique de la gouvernance de l’île, laquelle pourrait démarrer par la définition et la mise en œuvre d’une politique environnementale commune. Cette politique passerait par une harmonisation des législations nationales et un engagement solidaire aux accords internationaux en la matière. L’identification, l’aménagement et la gestion transfrontaliers d’aires protégées offriraient l’opportunité d’avancer progressivement sur une base concrète, possibilité dégagée par la Déclaration de Barahona, signée le 7 août 2009 par les deux gouvernements, si elle est mise en application. Le fonctionnement d’un système d’échange d’informations et de technologies, l’élaboration d’un ordre juridique commun nous conduirait à la constitution d’un espace écologique kiskeyen, moteur d’une conception alternative d’intégration caribéenne.

Si sur le plan culturel il existe une discontinuité due à notre domination par des oppresseurs différents, sur le plan écologique l’unité de l’île est incontournable. C’est fort de cette évidence qu’il nous faut reconstituer l’harmonie humaine du peuple de Kiskeya. De même que la diversité écologique de notre écosystème constitue une richesse à préserver, la diversité culturelle de notre peuple est un élément de force et non de faiblesse sur lequel nous pouvons bâtir une alternative de civilisation. En même temps, elles sont l’occasion d’un recours aux sources culturelles non entamées par la logique technicienne productiviste. Quoi qu’on dise, mises à part la tâche sombre du massacre de Trujillo et, ça et là, des tensions à relents post-coloniaux esclavagistes, l’histoire de la coexistence de nos deux peuples est globalement positive.

Une vision du monde et une politique internationale défaillante

Prise dans son traditionnel dilemme en matière d’opération de paix, à savoir s’il faut démocratiser d’abord et stabiliser ensuite ou l’inverse, l’ONU nous confectionne une démocratie au rabais pour État en faillite. Nos astucieux politiciens, spécialistes en natation en eaux troubles n’en demandent pas mieux. Pendant que le pays s’enfonce dans l’abîme, ils jouent, en petits malins gloutons, à se couillonner, s’entredéchirer et s’autodétruire.

Refusant de prendre acte que le cadre institutionnel international actuel est incapable de répondre aux défis du temps, ils s’enfoncent de sommet en sommet dans des crises irrémédiables. L’exemple de la MINUSTAH est illustrant à ce propos. Enfermé dans le carcan du chapitre VII de la charte, le Conseil de Sécurité est obligé pour la renouveler de répéter à chaque fois qu’Ayiti constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales malgré les centaines de millions de dollars dépensés depuis six ans pour « stabiliser » la situation. Pour sortir du ridicule, il suffirait d’innover en déclarant Ayiti patrimoine écologique commun de l’humanité ; nos casques bleus deviendraient des casques verts pour exécuter un programme de solidarité internationale visant à réhabiliter l’environnement du territoire ayisyen. La seule difficulté est qu’il ne semble pas avoir de provision légale institutionnelle à cet effet. Pourtant, ils n’ont aucun problème pour violer la constitution de 1987 en nous imposant des armées étrangères sur le territoire national ou de changer la législation du travail pour transformer nos ouvriers et ouvrières en esclaves de la sous-traitance.

Au mandat déjà très mal défini - émanant d’une résolution du Conseil de Sécurité au titre du chapitre VII de la Charte pour on ne sait plus imposer, maintenir ou restaurer la paix, prévenir, mettre fin ou gérer une situation post conflit - la MINUSTAH ne finit pas de stabiliser Haïti. Discréditée, au point d’être affublée de tous les sobriquets par la malice populaire, et même soupçonnée de trafics illicites, la MINUSAH se fait garant du maintien d’un statu quo qui enfonce le pays dans la désespérance. A coup de milliards de dollars, dotée d’un personnel pléthorique manipulant engins de guerre et discours « astucieux », l’international assiste impuissant et/ou complice à la détérioration irrémédiable de l’environnement physique, social et politique de notre pays. Les tergiversations de la dernière conférence de Bali dues à des préoccupations mercantiles ont montré l’incapacité du système à faire face aux problèmes qu’il a engendrés. Le prochain sommet de Copenhague ne s’annonce pas sous des meilleurs jours. La menace écologique met à nu l’impasse catastrophique d’un choix de mode de vie.

A force de résister à ce qui est inscrit comme impératif historique de notre peuple, on finira par nous imposer des caricatures qui s’en inspirent comme cela semble de plus en plus se dessiner au vu de la valse incessante des envoyés spéciaux. Or, la seule spécialité de ces commissaires civils d’un nouveau genre est d’ignorer délibérément la vraie nature du projet libérateur ayisyen (au lieu de se mettre humblement à l’exécuter) qui se trouve être l’alternative à l’impasse civilisationnelle qui a plongé l’humanité dans cette crise environnementale irréversible. Associés à des laquais locaux, qui dans leur ignorance ne rêvent que de négocier le dépôt qui nous est confié contre des promesses de jobs de sous-traitance, ils viennent nous imposer de trouver notre salut dans les déchets des décombres de leur civilisation.

Manifester notre propre vision du monde

L’abandon du rêve de l’unité de l’île dans la perspective d’une alternative de civilisation ne peut que nous conduire à la dérive, à la merci des prédateurs moribonds. A une crise de civilisation il faut une alternative de civilisation. En dehors de cette voie, l’île entière est condamnée à sombrer irrémédiablement telle une épave abandonnée. Il n’y a aucun avenir pour une partie sans l’autre, ni de salut dans les décombres de l’actuelle civilisation en trépas. Que l’international saisisse enfin l’occasion de sa présence en Ayiti pour initier une « sortie de civilisation », en retrouvant la clef de l’équilibre et de l’harmonie qui a fait de Kiskeya l’Ile paradisiaque qui a émerveillé le fameux navigateur génois. Malheureusement pour lui et pour l’humanité, il a voulu prendre d’assaut la porte du paradis à la pointe de ses baïonnettes en imposant sa vision du monde. Aujourd’hui, en cette fin de cycle, on est en train de répéter la même faute grave. Avec de superbes chars d’assaut, on vient chercher une sortie des enfers avec la même vision du monde qui nous y a conduits.

L’effort à consentir pour nous positionner en exemple d’une île démocratique, pacifique et écologiquement viable est largement à notre portée. Les vieux démons minoritaires aux intérêts matériels égoïstes qui tendent à entretenir les germes de haine et de division, malgré leur anachronisme, ne consentiront pas facilement à partir. Les initiatives pour les contrecarrer ne manquent pas heureusement au niveau quotidien, informel et populaire, suppléant ainsi au déficit d’une politique officielle.

Nos pays et nos peuples sont doublement victimes du système qui s’effondre. D’une part, il s’est construit sur notre dos par le pillage de nos ressources et de nos énergies. De l’autre, nous subissons les conséquences de ses dérives globales. Nous sommes en ce sens les mieux placés pour lui indiquer la voie à suivre.

Tandis qu’Haïti continue de faire les frais de sa légendaire arrogance identitaire, la République dominicaine est en train de tirer un profit incertain de son déficit d’identité. Ensemble, ils pourraient mieux se positionner sur la scène internationale et offrir à l’humanité un nouveau monde à découvrir.

ZO (KSIL)
NOVEMBRE 2009

lundi 23 novembre 2009

LA MALTRAITANCE DE NOS RESSOURCES NATURELLES

18 Novembre, 2009

La maltraitance des ressources naturelles et l’agonie de la production alimentaire en Haïti

Dr. Harry-Hans François, Ph.D., N.D., Dip-CFC, CNC., LMHC
Janvier 2009

La république d’Haïti a connu pendant toute son histoire de peuple libre de nombreuses périodes de difficultés financières, des cas béants de famine ou de sous-alimentation, de multiples formes du despotisme non-éclairé et surtout de divers moments de levées sociales conduisant souvent à des émeutes et à des brûlures de plusieurs édifices publics et privés; des événements clairement destructifs et contradictoires à la marche du progrès individuel ou collectif. On comprend aussi que cette première république noire du nouveau monde a su forger ses propres costumes de flottement et les a toujours utilisés pour nourrir ses habitants moyennant jusqu' au milieu des années 80’s. Ceci dit, le pays a toujours été un récipient de divers programmes d’assistance étrangère et s’enorgueillissait parfois même d’une abondante contribution de produits agricoles locaux tels que la patate, le café, le cacao, le manioc, l’igname, le riz montagneux ou celui du lagon, la banane, le mango, le cochon noir (culturel) et tant d’autres animaux qui seraient naturellement nourris ou élevés. Pourtant, on trouve dans l’Haïti contemporain des cas béants de famine qui seraient supportés par la rareté de produits alimentaires et la cherté de la survie quotidienne. Et on appréhende tout de suite que la situation actuelle dans ce pays a été aggravée par une maltraitance prolongée de l’agriculture haïtienne, le passage du tsunami aux Gonaïves durant l’année 2004 et aussi par les derniers dégâts enregistrés durant la saison cyclonique de l’année 2008. En effet, ces récentes inclémences naturelles, supplantées par quelques politiques anomiques nationales et internationales qui ont été implantées durant les années 80’s, 90’s et 2000’s, semblent répandre un peu de lumière sur les problèmes actuels du pays.

En essayant d’assimiler les problèmes actuels de la sous-production alimentaire au pays, il importe d’être imbu ou de se familiariser avec quelques démarches politico-économiques qui ont été implantées et même imposées aux malheureux haïtiens par la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et autres durant les années 80’s. Et voici quelques abstracts qui ont été publiés là-dessus. Un rapport, axant sur les problèmes de la malnutrition et de sous-alimentation à travers le monde et couvrant au moins une période de 11 années (1991-2002) de sphère et qui a été publié par l’Organisation des Nations Unies, fait mention de la nécessité d’un programme sérieux de nutrition en faveur du peuple haïtien. Ce rapport situe les haïtiens et les mozambiquiens en tête de la liste des gens, consécutivement 1er et 2ième, qui ne reçoivent pas quotidiennement le niveau minimal de calorie recommandé par les experts mondiaux en nutrition; approximativement un chargement journalier de 2.500 jusqu'à 3.000 calories selon l’âge et les activités quotidiennes de la personne en question. Ce même rapport met à jour le pourcentage de la population qui serait affecté par cette situation endémique. Ainsi, il nous fournit ces chiffres alarmants sur le cas d’Haïti : un total de 65,3% pour l’année 1991, suivi d’un total de 59,4% pour l’année 1996 et finalement un total de 47,2% pour l’année 2002 (milleniumindicators.un.org/unds.mifre/m_results.asp). Cette situation, qu’on le saisisse ou pas, nous informe clairement de l’actuel cas de déploration au pays.

En parlant du cas haïtien, le journal dominicain, « Dominican Today », a été plus explicite et même plus objectif se référant aux rentrées financières de la république voisine qui seraient provenues de ses échanges d’exportation avec Haiti. Ils osent même parler, et ceci sans sentiments de crainte ou de réticence, d’une situation de dépendance de survivance trouvée dans l’Haïti d’aujourd’hui et qui serait fondée sur l’incapacité d’Haïti de produire ses propres besoins quotidiens. Ainsi, le journal supporte la pensée dominicaine sur une très forte importation quotidienne d’Haïti provenant de la République Dominicaine, des Etats-Unis d’Amérique et du Taiwan. Ce journal ainsi fait cas sur le processus d’une élimination graduelle de la manufacture des produits de base en Haïti, et ceci depuis l’année 1986. « Haïti reste notre troisième pays exportateur durant l’année 2006… Plus de cent quarante sept millions de dollars américains (USD $147,000.000) ont été pompés dans l’économie dominicaine par ce pays voisin durant cette même année », ajoute ce journal (Dominican Today, January 2009).

Une chercheuse, jugée très imbue de la situation, choisit d’être plus objective sur le sujet et a même établi un lien puissant entre cette pénurie de production en produits alimentaires et quelques démarches politico-économiques entreprises par les gouvernements haïtiens durant ces dernières vingt huitièmes (28) années d’histoire. Georges (2004), dans un cas d’étude intitulé « Echanges et disparition du riz haïtien », conclut que, depuis les années 70’s, le riz importé (riz Miami) a gagné du terrain sur la production du riz domestique… Haïti, pendant l’année 2000, a importé un total de deux cent dix neuf mille (219.000) tonnes métriques de riz américain pendant que sa production locale se fixe au total de cent trente mille (130.000) tonnes métriques pour la même année -- une baisse de soixante quatre mille (64.000) tonnes métriques en production locale comparable à l’année 1985. Et on comprend tout de suite que les chiffres d’importation pour l’année 2008 ne sont pas encore disponibles au moment de la composition de ce texte. Georges a aussi argué que cette situation a causé le déplacement des fermiers haïtiens, des commerçants, des meuniers et des cultivateurs de grains et de vivres alimentaires dont les opportunités d’emploi ont été au préalable extrêmement limitées. Selon Georges, deux grands facteurs, les plus signifiants d’ailleurs, restent et demeurent les causes motrices du déclin de la production agricole du riz haïtien. Et elle cite en tout premier lieu l’Adoption des Politiques de Libération d’Echanges, puis ensuite la Dégradation ou la Maltraitance de l’Environnement. « Aujourd’hui le riz importé inonde le marché haïtien pendant que les États-Unis continuent à jeter ses riz (du riz Miami, en jargon populaire) sur Haïti… Les conséquences du déclin de la production du riz haïtien restent dévastatrices sur la population rurale, pourtant très pauvre au préalable », elle insiste.

Un autre chercheur-économiste très connu de l’intelligentsia haïtienne, William Steif, et qui a travaillé pour la Banque Mondiale pendant les années 80’s, a choisi lui-même de voir le marasme haïtien sous une optique politico-endémique que tout simplement économique. Dans un article titré « Haitian Hell … A government gone awry » et qui a été publié en l’année 1985 dans le Multinational Monitor, il s’exprima en ces termes : « l’agriculture a lentement et inexorablement détérioré en Haïti durant ces trente (30) dernières années … Ainsi, la production agricole per capita subit régulièrement un déclin… En plus de tout cela, les coûts de la haute production montent en raison des ces observations suivantes : espaces non-utilisés, une pauvre gestion des terres cultivables, l’usage des équipements surannés, le manque de compétition globale, les difficultés d’exportation ou même celles de revendre sur le terroir leurs propres récoltes… Tout cela a procrée, en retour, une dépendance outrageuse sur l’importation des produits intermédiaires ou de survivance dont les consommateurs haïtiens en ont tant besoin chaque jour (Steif, Haitian Hell, the Multinational Monitor, 1985).

Le problème haïtien n’est pas unique en son genre, et l’on comprend pourquoi aujourd’hui un bon nombre d’experts dans ce domaine voit d’un œil douteux les démarches entreprises par les bailleurs de fonds étrangers. Ces experts vont même plus loin en prônant une théorie d’exploitation conçue par les pays riches du monde aux dépens des pays du tiers-monde. Les recherches, publiées à ce sujet, ainsi démontrent que presque toutes les pauvres familles des pays du tiers-monde ont été tout simplement mystifiées et abusées par les intentions des courtiers internationaux. Ils postulent que ces courtiers ont malicieusement construit des programmes d’aide visant primordialement à conquérir les marchés étrangers, et ensuite les pousser dans la gorge des gouvernements des pays pauvres, moyennant à l’exemple d’Haïti, de l’Amérique Centrale, de l’Afrique, et ceux de L’Asie de l’Est, afin d’en tirer grandement profit.

En effet, ils instituent et cèdent à un prix moyennant convenu leurs politiques d’aide alimentaire tels que le PL 480 Title I, II, II aux petits pays pauvres. Ces genres de programme sont concus sur des crédits à termes faciles qui seraient livrés aux compagnies locales fournisseuses de viandes-volailles, de pates alimentaires, du blé, de l’huile de cuisine, etc. dans le but de vendre leurs produits aux clients des pays participants. Et la nécessité d’un Mariage de Convenance entre le USAID et le gouvernement des pays participants, les obligeant à instaurer des changements ou de nouvelles démarches politiques en leur faveur, doit être signée afin d’embellir le deal aux visages des observateurs non imbus.

Lappé, Collins et Rosset, comme presque tous les autres experts dans cette affaire de famine à travers le monde et d’aide alimentaire fournie aux pays pauvres, questionnent sérieusement la praxis de ces bailleurs de fonds. Ils arguent que le programme de Title I a procréé des marchés immédiats pour les entrepreneurs américains pendant qu’il instille automatiquement un climat de dépendance psychologique chez la population des pays-récipients. « En encourageant la croissance des fermes-volailles, des meuneries, des savonneries étrangères et huileries végétales, les pays-récipients parviennent à se dépendre de ces fournisseurs étrangers. Pl 480 a grandement contribué au cas de Dépendance Structurelle fondée sur des Importations Continues… Le programme de Title I, version aide alimentaire, enrichit au prime abord les caisses des meuneries géantes telles que Cargill et autres, qui d’abord s’engagent continuellement dans le business de fournir et d’expédier ces produits nécessiteux, ensuite supportent les producteurs des entreprises de style-volailles pendant qu’elles contribuent en tout dernier lieu à la déprogrammation alimentaire culturelle axant antérieurement sur la consommation de grains ou de produits cultivés sur le terrain », contestent-ils (World Hunger, 12th myths, 1998, Lappe et al.).

Par voie de conséquences, ces politiques de conquête et de reprogrammation culturelle profitent foncièrement aux grands barons des pays-récipients et surtout aux compagnies étrangères telles que les grands entrepreneurs agricoles américains, le Wall Street, l’IMF, Cargill, Alberto, etc. Ironiquement, le péché originel et le chantage ne restent pas toujours impunis. Des levées sociales ou des guerres de faction s’éclatent de temps à autre chez ces pays-récipients et à chaque fois que les choses ne marchent pas bien en faveur de ces bailleurs de fonds. Ainsi, un dernier recours devient automatiquement imminent, car il faut sauver la face et aussi trouver un agneau sacrificateur. Et en dernier scenario du montage, c’est toujours un ancien protégé politique de ces courtiers internationaux, souvent génialement portraituré par la presse internationale comme étant le « fils prodigue ou le seul politicien corrompu de l’affaire », qui va perdre sa face ou parfois même être expulsé du pouvoir qu’il chérissait tant.

Et on appréhende tout de suite les rationalités sur lesquelles se reposent l’élimination du « cochon noir haïtien », les politiques de changement du tarif gouvernemental et les liens entre la fermeture abrupte, pendant les années 80’s, du Ciment d’Haïti, de la Minoterie d’Haiti, des Huileries Nationales d’Haiti, de l’Aciérie d’Haïti, de la Beurrerie du Sud et de la HASCO (Haitian American Sugar Company) en rapport avec la rareté ou la cherté de produits de base alimentaires trouvés actuellement sur le marché haïtien. En effet, la grande majorité des haïtiens contemporains font aujourd’hui préférence des produits alimentaires étrangers, qu’ils soient frais ou gâtés, aux dépens des locaux. Les lieux de provenance de ces produits ne valent pas grande chose pourvu qu’ils ne soient pas haïtiens. C’est ainsi qu’on observe sur le marché actuel le remplacement ou l’élimination graduelle du « griot d’antan», préparé jadis avec du cochon culturel du terroir, par le cochon blanc qui se nourrit du son de blé. La même observation est aussi faite pour les autres volailles et viandes grasses, jadis abondamment trouvées en Haïti. Les poulets, les dindes et les beurres de cacahouète locaux ont été graduellement remplacés par les poulets et dindes cadavériques (congelés) et les beurres synthétiques de cacahouète nous venant de l’étranger. La présence du riz local est devenue aujourd’hui un peu rare, acre et même dégoûtée de certaines gens. L’actuelle production haïtienne de la banane, du café et du cacao n’est plus suffisante pour répondre aux demandes de consommation locale et étrangère. Exception est seulement faite pour les différents types de mango. Des diverses misérables qualités de hot dogs et de céréales envahissent le marché local et sont devenues de véritables points d’appui servant à éliminer toute une série de plats et de goûts locaux.

Et on comprend tout de suite pourquoi les pauvres fermiers, les consommateurs haïtiens et aussi les habitants des autres pays gênés du monde restent aujourd’hui piégés dans une boite timorée pendant qu’ils absorbent les hauts prix des produits agricoles importés et, en même temps, se forcent d’accepter les revenus dérisoires provenant de leurs propres récoltes. Ironiquement, tout cela se passe après qu’ils fussent eux-mêmes devenus hautement accoutumés avec les gouts exotiques et synthétiques clairement imposés par les divers courtiers internationaux travaillant toujours en complicité avec quelques partenaires locaux. Et le théâtre dramatique se poursuit jusqu’à ce que les leaders politiques, commerciaux et éducatifs du pays se décident à s’engager objectivement dans la recherche d’une meilleure approche à la crise haïtienne.

Ironiquement dans cette petite république libre noire des iles caraïbes, les problèmes de rareté de provisions alimentaires se joignent fermement les mains, et parfois même dangereusement, avec les conséquences des sempiternelles bévues de l’état, le coût de la survie quotidienne et les sentiments chimériques éprouvés à l’égard du haut niveau de chômage. Ainsi, j’en déduis que ces deux derniers dérivés, supplantés par une litanie de désastres naturels dont le pays subit continuellement, amplement contribuent à l’état de marasme actuel. Et comme les ventres affamés n’ont pas toujours d’oreille, on doit aujourd’hui se mettre d’accord pour conclure qu’Haïti, et ceci à l’exemple des autres pays gênés du monde, continuera à faire face à des levées sociales qui seraient classées dans la logique des soucis politico- économiques de ses habitants, surtout si on n’implante pas de meilleures démarches socio-économiques profitant aux masses déshéritées. A bons entendeurs, salut !

dimanche 15 novembre 2009

HAITI-POLITIQUE: LES LECONS A TIRER DE L'AVENTURE MICHELE PIERRE-LOUIS

Haiti-Politique : Les leçons à tirer de l’aventure Michèle Pierre-Louis

samedi 14 novembre 2009

Débat

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 12 novembre 2009

La destitution de Michèle Pierre-Louis suivie de la nomination accélérée de Jean-Max Bellerive donne à voir une dimension du mal haïtien encore insoupçonnée. Les clous de la trahison ont été enfoncés dans les âmes de nos compatriotes avec célérité. Mais aussi avec dégoût. Le vernis démocratique a craqué sous la tentation autoritaire et une réelle volonté de nivellement par le bas, d’appauvrissement et de mendicité généralisée, ce que le parler populaire désigne sous le vocable de kokoratisation du pouvoir, du savoir, de la société et de la culture. Le président Préval n’a rien dissimulé. Il a laissé tomber le masque pour revenir à la case départ. À cette graine de démon du ticouloute et du bacoulou qui constitue son essence. Il a tout mis à la surface en disant « Men Fanm nan pote Blan plent pou mwen ! » pour se plaindre des remontrances de Soros et de Clinton lui demandant de laisser plus d’espace à Michèle Pierre-Louis pour qu’elle puisse gouverner.

La graine de démon a grandi. Elle a donné non seulement un arbre de douleur avec des sénateurs allumant les flammes de l’inquisition contre Michèle Pierre-Louis, mais aussi des fleurs de feu brûlant tous les ministres qu’elle avait personnellement nommés dont Alrich Nicolas, Charles Manigat, Jean-Joseph Exumé, Olsen Jean Julien, etc. Le gouvernement Bellerive n’est donc pas du Michèle Pierre-Louis bis comme le dit le journal Le Matin mais plutôt du Préval pur et dur. En insistant pour que les fonds de la PetroCaribe qui s’élèveraient à près de 230 millions de dollars soient fiscalisés, comme le proposait avec fermeté Daniel Dorsainvil, ministre des Finances, le premier ministre Michèle Pierre-Louis précipitait la trahison du président René Préval à son encontre. Une trahison personnelle d’un homme se sentant acculé et qui en a profité pour éliminer Daniel Dorsainvil qu’il accusait de financer la campagne électorale de Michèle Pierre-Louis tout en lui tenant la dragée haute en ce qui concerne les fonds de PetroCaribe. Dorsainvil exigeait de la transparence dans la gestion de ces fonds dont 197.5 millions ont été décaissées dans le cadre du Programme d’urgence suite aux désastres survenus lors de la saison cyclonique de 2008 ainsi que la fiscalisation du solde atteignant 55 millions de dollars en Aout 2009.

Le syndrome d’hubris

Le président Préval était blessé par ce qu’il considérait être une infidélité de la part de Michèle Pierre-Louis. Il avait pu supporter les rapports de son premier ministre avec Soros. Mais il était irrité à l’idée de la voir enlacer par le redoutable Bill Clinton. Il serrait son inquiétude contre sa poitrine devant les liens solides qui se tissaient entre les deux suite à la rencontre de Miami en août 2009 et aux flammes allumées avec cette flopée d’investisseurs potentiels qui visitèrent Haïti les 1er et 2 octobre 2009. C’en était trop. Il se sentait un outsider. Il était devenu un étranger dans sa propre maison. Le Blanc lui avait ravi sa place. Et pourtant le président Préval avait essayé de changer son image. Sans prestance et sans honneur. Il avait endossé le veston et la cravate. Mais toujours pour trahir la cause du droit et de la justice.

Michèle Pierre-Louis est tombée dans le piège de Préval. Forte de ses liens d’amitié de longue date avec le président de la république, elle s’estimait à l’abri des intrigues de palais. Elle pensait donc qu’elle pouvait se lancer dans la course électorale pour 2010 étant donné que le mandat du président arrive à terme en février 2011. Madame Pierre-Louis avait oublié comment François Duvalier avait fait école avec le syndrome d’hubris dans ses manifestations les plus connues que sont les abus de pouvoir, la perte du sens des réalités, l’intolérance à la contradiction, les actions à l’emporte-pièce et l’obsession de sa propre image. Tous ses signes se retrouvent chez le président Préval à l’exception de l’obsession de sa propre image qu’il ne soigne pas particulièrement. Mais en arborant une tenue vestimentaire négligée, le président Préval essaie encore de passer pour un simple mortel afin de tromper les autres et masquer son grand amour du pouvoir.

On se rappelle encore comment Duvalier avait laissé croire qu’il allait abandonner le pouvoir pour mieux identifier les aspirants à son poste afin de les éliminer. L’une des victimes de ce vieux stratagème fut Lucien Daumec, son propre beau-frère, qu’il arrêta le 25 décembre 1963 et fusilla de ses propres mains au Fort-Dimanche en juin 1964. Michèle Pierre-Louis croyait que les institutions fonctionneraient normalement suivant les lois et règles sans nécessairement recevoir la bénédiction du président sortant. C’est justement là qu’elle s’est trompée dans un milieu politique monopolisé par les ratés qui reçoivent en surcroit le soutien de la communauté internationale estimant qu’ils sont les meilleures marionnettes pour garder leur peuple sous la domination et l’exploitation. Michèle a sous-estimé la politique féodale dans laquelle le chef choisit son successeur. Elle a oublié que les ratés ne vous ratent pas.

Un être tout-puissant obscurantiste

Mais par-delà le narcissisme pathologique des kokorats, la poursuite effrénée du pouvoir conduit au meurtre et à l’assassinat de paisibles citoyens. C’est justement le cas avec Robert Marcello, directeur du Conseil National des Marchés Publics (CNMP), disparu sans laisser de traces depuis le 12 janvier 2009. La désinvolture avec laquelle le gouvernement de Préval traite cette disparition est révoltante. Qui pouvait avoir quelque chose contre Robert Marcello ? Comme le dit sa fille Rose : « Si un reproche peut lui être fait, c’est d’avoir, malgré son pragmatisme légendaire, été trop naïf envers l’Etat haïtien, d’avoir trop cru à la décence des uns et des autres ; d’avoir cru, même parfois par delà ses négations, qu’une autre Haïti est possible. Il croit que chacun sur cette île a droit à une vie décente. » (Rose Marcello, Montréal, Canada, 5 Février 2009.) Personne n’est à l’abri avec ces monstres au pouvoir et les forces armées de la MINUSTAH qui les cautionnent et les soutiennent.

Les 230 millions de PetroCaribe sont de l’argent public. Il s’agit d’un prêt accordé à Haïti par le Venézuela pour une période de 25 ans au taux annuel de 2%. Ces fonds devraient être investis dans des activités rentables afin qu’ils puissent générer des revenus permettant à Haïti de rembourser au moment venu. Non seulement ce n’est pas le cas, mais de plus le président René Préval croit pouvoir dépenser cet argent à sa guise. Comme cela se faisait au temps du dictateur François Duvalier avec la caisse noire de la Régie du Tabac et des Allumettes. Qu’on publie dans la presse la liste, l’origine et le coût des biens et services achetés par la CNE avec les 86 millions obtenus des 197.5 millions de dollars du fonds PetroCaribe pour déterminer s’ils sont appropriés et moins chers ! L’inventivité du gouvernement en se protégeant derrière les forces armées de la MINUSTAH et les subtilités juridiques du Programme d’urgence ne peuvent pas masquer la collusion, le népotisme, le copinage, les trafics d’influence, le favoritisme, les conflits d’intérêt, les appels d’offres truqués et les processus de soumission arrangés d’avance qui sont monnaie courante dans la gestion du fonds PetroCaribe. Dans sa conception archaïque de la vie et de la société et dans son obscurantisme, le président Préval se veut un être tout-puissant qui ne peut souffrir autour de lui des ministres et collaborateurs qui posent des questions. Il a acquis ce savoir desséchant quand il était premier ministre en 1991. Devenu président, il est donc resté fidèle à cette conception primitive du pouvoir du chef. Une conception enracinée dans ses actions quotidiennes et qui se lit dans ses yeux. Dans les regards furtifs de haine échangés avec les chimères aux horizons réduits. Combien de fois le président Préval a signé un décret pendant que ses ministres en discutaient encore en plein conseil des ministres ? Sans scrupules. Préval veut encanailler tout le monde comme il l’a fait avec les sénateurs soudoyés pour interpeller Michèle Pierre-Louis. Sa prochaine cible est le système judiciaire qu’il veut mettre entièrement à son service. La fougue frondeuse des juges de la Cour de Cassation l’irrite au plus haut point et il veut avoir autour lui des gens serviles d’une loyauté inconditionnelle. Pour assurer la réussite de ce que les courtisans dans les couloirs du Palais national nomment « opération troisième mandat ».

Contre le calbindage

Les velléités d’indépendance du pouvoir judiciaire indisposent le président Préval qui veut utiliser la justice pour persécuter tous ceux qui ne marchent pas avec lui. De plus il veut pouvoir intervenir pour gracier et libérer les malfrats et gangsters avec lesquels il a établi une alliance structurelle. Au risque de se perdre. En effet, l’affaire Amaral Duclona lui revient en boomerang. Le moins qu’on puisse dire, le président Préval est à la merci des services secrets dominicains qui peuvent tout déballer s’il lui prend envie de faire à sa guise. En organisant dans six mois la destitution de Jean Max Bellerive comme on peut le subodorer avec les déclarations des sénateurs Jean Hector Anacacis et John Joël Joseph. Le président Préval avait lancé plusieurs grenades Amaral contre tous ceux qui ne voulaient pas de l’anarcho-populisme. De nombreux Haïtiens en sont morts déchiquetés par leurs déflagrations.

Mais dans le cas des diplomates français, les services secrets de l’Hexagone ont vite ramassé l’engin avant qu’il n’explose et l’ont renvoyé à l’expéditeur. La DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure, ex-SDECE — Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage), chargée des missions d’espionnage et de contre-espionnage à l’étranger, fouille dans l’épaisseur de l’histoire d’Amaral et remonte les pistes pour trouver les panneaux indicateurs menant au château fort. Le gouvernement est incapable de museler l’opinion et les vagues de la pensée sur l’affaire Amaral. Le président Préval a tellement traficoté avec ce malfrat que le procureur général dominicain est venu le questionner au Palais national.

Dans cette conjoncture malouk, ce ne sont pas les règles haïtiennes de chen manje chen qui doivent primer mais plutôt les universaux, c’est-à-dire les valeurs d’ordre universel que sont le juste, le vrai, le bien et les valeurs éthiques de base. Ces valeurs universelles promues par Aristote sont appelées à triompher en Haïti tout simplement parce que les Haïtiens sont des êtres humains. Les coutumes de trahison que certains évoquent pour ne pas appeler à la mobilisation et au levé kanpé contre l’inacceptable doivent être rejetées. Le calbindage haïtien qui considère la trahison comme l’horizon indépassable de notre temps n’est que l’idéologie d’un ordre institutionnel qui crée sa propre forme de conscience. Justement pour faire échec aux traitres et aux espions, il faut faire appel à la foule. À la multitude. Mais surtout pour ne pas continuer à reproduire un monde où dix proposent de se rencontrer pour ne retrouver qu’un seul au rendez-vous, il faut commencer par penser autrement. En dehors de la facticité, ce que les anglo-saxons nomment « out of the box ». Par un autre formatage de la conscience. Pour une pensée critique qui soit une critique de la pensée dominante du calbindage.

Le symbole du mal

Malgré tout ce que prétend une certaine propagande qui nie toute solidarité dans notre formation sociale, l’éthique existe en Haïti. À ce sujet, certains partis politiques comme le PNDPH et le RDNP ont toujours pris leur distance par rapport au gouvernement Préval. Les partis politiques, tout embryonnaires qu’ils soient, subissant les offensives du fondamentalisme prévalien qui veut être le seul à prétendre savoir comment organiser la société haïtienne, résistent à l’anarchie gouvernementale et au populisme qui lui est propre. C’est le cas avec l’OPL qui, malgré les conflits d’intérêt et les divergences d’opinion qui le traversent, reste dans l’arène politique et dans le combat pour un ordre démocratique. Plus récemment, la FUSION des socio-démocrates s’est signalée par son courage et sa conviction en disant NON au président Préval en ce qui a trait à l’offre à Micha Gaillard du poste de Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique puis de celui de Secrétaire d’État à la Réforme Judiciaire dans le gouvernement Bellerive. Le président Préval a utilisé tous les arguments et leurs contraires pour tenter de convaincre Micha Gaillard qu’il fallait le suivre dans ce voyage sanglant qu’il prépare au pays, mais ce dernier lui a opposé une fin de non-recevoir. Son parti politique — la FUSION des socio-démocrates — était plus important. Bel exemple de résistance et d’éthique face à ce symbole du mal que représente Préval. C’est l’évidence de ce mal pouvant les engloutir tous qui doit cimenter le consensus des démocrates et des patriotes.

Par contre d’autres ont ouvert grand leur porte au premier appel. Il ne faudrait pas les condamner d’un revers de main. Nous sommes conscients que « ventre affamé n’a pas d’oreilles » comme le disait Caton. D’où l’importance d’une grande alliance historique pour sortir Haïti de l’état de nécessité. Pour que les individualités puissent fleurir sans avoir le sort que le pouvoir des gangsters a réservé à Jean Dominique en Avril 2000 et auquel Michèle Pierre-Louis a échappé. Nombre de gens n’écoutent pas la voix de la raison pour dire NON au chef parce qu’ils ne peuvent pas joindre les deux bouts ou encore parce qu’ils ont peur pour leur vie. Nous charrions encore les séquelles de l’esclavage et la libre pensée n’existe pas. La réalité de l’existence en Haïti est qu’on ne doit pas oser dire NON au chef. Cela fait partie de l’idéologie haïtienne et du système de valeurs dominantes qui bloquent l’émergence d’un vrai projet émancipateur. En 1804, Haïti eut à faire reculer la raison de la force esclavagiste dominante à l’échelle mondiale. Mais le travail de libération des consciences s’est estompé sous l’offensive coordonnée des nouveaux maitres noirs et mulâtres alliés aux puissances extérieures. Le nouvel ordre international colonialiste a maudit Haïti en la maintenant sous embargo, en infiltrant ses agents secrets pour semer la division en son sein, en la criblant de dettes, en la menaçant de ses canonnières et enfin en l’occupant par ses forces armées.

Aujourd’hui la présence des forces armées de la MINUSTAH renforce les tentatives nihilistes pour faire table rase de nos références historiques en propageant l’oubli. Il s’agit pour nous de récupérer dans nos traditions, habitudes et structures, tous les éléments positifs qui peuvent contribuer à une régénération de notre potentiel de peuple libre et indépendant. Dans ce combat, pour que la taupe finisse par l’emporter, il faut être partout pour faire triompher la force de la raison. Face à un pouvoir qui n’a comme ultime arme que la déshumanisation, les démocrates et les patriotes se doivent de cerner l’obscurité par tous les moyens jusqu’à ce qu’en sorte la lumière du jour.

Soyons tous ensemble contre la terrifiante réalité d’un pouvoir qui utilise la violence des gangsters enrobée de celle des casques bleus de la MINUSTAH pour dénier aux Haïtiens leurs qualités d’êtres humains. La solution est proche : restons collés à la logique rationnelle du logos. Les leçons à tirer de l’aventure de Michèle Pierre-Louis sont importantes. Partie sur un refus d’institutionnalisation de la vie politique en croyant pouvoir gouverner en dehors des partis politiques, Michèle Pierre-Louis s’est appuyée principalement sur les forces internationales du grand capital pour se faire un espace sur un terrain politique miné. En idéalisant ces forces de la communauté internationale en lieu et place des organisations politiques, paysannes, ouvrières, syndicales, étudiantes, juvéniles et patronales du terroir, elle n’a pas réussi à ériger un solide front pour faire face au kokoratisme qui détruit les fondements dans lesquels sont enracinés les valeurs communes nationales. Le langage utilisé contre elle dès le début par les sycophantes pour qu’elle ne soit pas portée au pouvoir, les moyens employés et les mécanismes mis en œuvre pour l’en écarter renvoient à ce que disait Berthold Brecht que "le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde". Pour contrer ce fascisme qui gesticule avec ses relais médiatiques et l’appui logistique et militaire de la communauté internationale, le combat contre l’insignifiance doit s’armer d’une consistance qu’elle ne peut trouver que dans les profondeurs de notre pays.

mercredi 11 novembre 2009

HAITI: LA CLASSE POLITIQUE HAITIENNE: ENTRE AFFAIBLISSEMENT ET ECHEC...

Haïti: La classe politique haïtienne : entre affaiblissement et échec...

«Pour prévoir l'avenir, il faut connaître le passé, car les événements de ce monde ont en tout temps des liens aux temps qui les ont précédés. Créés par les hommes animés des mêmes passions, ces événements doivent nécessairement avoir les mêmes résultats.» [ Nicolas Machiavel ]

Vu la crise sociétale qui caractérise le pays et l'incapacité de la classe politique de proposer une alternative durable à la misère, l'ignorance et le désespoir du peuple haitien, nous avons jugé bon de partager quelques éléments de réflexion avec le grand public afin d'attirer l'attention de tout un chacun sur les grands défis auxquels la nation se trouve confrontée. Ainsi, ce texte s'articule autour de l'urgente nécessité d'évaluer les partis politiques, d'apprécier leur contribution dans la consolidation du processus démocratique et dans l'amélioration des conditions matérielles d'existence de la population défavorisée.

Théoriquement, qu'est-ce qu'un parti ?
C'est une entreprise collective qui génère des biens et revenus politiques. Nous utilisons ici ce concept économique afin de permettre à nos lecteurs de mieux comprendre le bien-fondé de l'activité politique en Haiti. Historiquement, aucune entreprise ne peut ni évoluer ni survivre en autarcie, il lui faut un lieu propice à son épanouissement. Ce lieu abstrait que nous tentons de décrire est le marché politique : le terrain sur lequel s'exercent les concurrents politiques. Si le parti est considéré comme une entreprise avec tout ce que cela implique comme mode de fonctionnement, qu'est-ce qui le fait agir ?

D'abord, voyons sa composition : il est dirigé par un ou plusieurs entrepreneurs ou actionnaires communément appelés leaders dont les comportements sont dictés par les lois du marché. Stricto sensu, ce sont des gens qui vivent pour et de la politique. Ces derniers pour se distinguer des autres entités sur le marché exposent leur philosophie de la chose publique pour accéder par exemple à une part des postes électifs. Aussi trouvons-nous sur le marché plus large de la politique : des journalistes, des groupes d'intérêts et des lobbyistes avec lesquels ces entrepreneurs doivent nécessairement pactiser pour légitimer leur action .

Il n'y a pas d'entreprise sans clientèle : le peuple est au coeur de toutes les transactions qui se font sur le marché politique. La notion de marché avec ce contenu que nous lui donnons détermine cet espace particulier dans lequel ces agents investissent des capitaux pour recueillir des profits ou des dividendes ( traffic d'influence, contrats juteux, etc).

Le parti pour se promouvoir doit convaincre indubitablement la masse de l'efficacité de son offre : l'accès à l'eau potable, la création d'emplois, les logements sociaux, les constructions d'hôpitaux etc.
Ainsi, cette foule inconsciente s'abandonne aux promesses houleuses de ces activistes dans l'espoir de bénéficier de projets sociaux visant le bien-être collectif.

Pour Max Weber (1920): « Les partis politiques sont les enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d'organiser les masses ». Cette précision exclut toute possibilité de dictature et de velléité despotique au sein des partis, car ils appartiennent à la communauté. Ils doivent favoriser l'alternance réelle au niveau de leur directoire et s'ouvrir aux citoyens-nes désireux de s'investir dans la politique active. Plus loin, pour différencier les entreprises politiques de celles dites économiques Max Weber affirma : « Une entreprise économique a pour but de se procurer des biens ; une entreprise politique le pouvoir ». Au-delà de toutes ces considérations, le parti dont le rôle serait de s'approprier du pouvoir, conduire la nation vers le développement et la croissance économique fait face à d'énormes difficultés. Il est concurrencé par la société civile organisée qui, elle aussi, aspire au pouvoir.

Dans un pays comme le nôtre où la société civile est réduite à une poignée d'organisations ou ONGs qui se pérennisent grâce à l'aide internationale, il est de plus en plus difficile pour quel que soit le parti d'être compétitif. D'où, pour se perpétuer, les partis sont obligés de recruter leurs candidats dans cette société civile dont la visibilité est incontestable du point de vue de ses disponibilités financières. Une opération politiquement risquée, vu que dans la majorité des cas, ces élus une fois qu'ils arrivent au Palais National ou au Parlement, ils rompent totalement avec ces formations politiques. Ce qui est le cas de beaucoup de nos politiciens dont le leader à vie de Fanmi Lavalas Jean-Bertand ARISTIDE en 1990 et les députés de la Concertation des Parlementaires Progressistes (CPP) en 2009. Ce phénomène mérite d'être approfondi afin de mieux comprendre la dynamique de la démocratie. Comme nous l'avons fait avec le concept de « parti politique » nous nous proposons de développer la notion de « société civile » et déterminer l'importance de ce secteur dans le jeu politique.

Qu'entendons-nous par société civile ?
Elle est ce trait d'union qui sépare le gouvernement des partis politiques. Ainsi, nous attribuons cette définition à toute institution (groupements paysans, syndicalistes, sectes religieux, associations patronales, etc.) qui ne relève de l'appareil étatique. Contrairement aux Partis dont le but ultime est de s'accaparer du pouvoir, elle revêt une double importance : Veiller à la bonne marche de l'Etat et à l'application des principes fondamentaux établis par la Constitution et la loi.

Néanmoins, depuis la chute de la dictature des Duvalier et l'avènement de la liberté d'expression et d'associations en Haiti, la société civile n' a fait que consolider son influence par rapport aux gouvernements qui se sont succédés. Aussi échoue-t-elle piteusement dans sa mission de défendre les intérêts supérieurs de la nation. Jurgen Habermas disait que « l'opinion publique, c'est l'organe public du raisonnement ». Elle représente cette vigilance citoyenne constante qui nourrit la démocratie. Elle combat avec véhémence toute tentative autoritaire soumettant l'Etat aux caprices d'un individu ou d'un groupe. Cependant, la stratégie de commissions en cascade initiée par l''exécutif et l'enrôlement des cadres des partis de l'opposition dans sa plateforme de la stabilité n'ont-t-ils pas hypnotisé l'opinion publique?

Absolument ! Le constat est percutant. A présent, nous avons un secteur organisé consentant où toute réprobation de la politique présidentielle est refoulée. Dans cet état de chose, ni la société civile ni les traditionnels contestataires de la classe politique ne peuvent moralement contrer l'agenda du Président de la République. Désormais, il a les mains libres, il peut décider de manière unilatérale de notre avenir. N'a-t-il pas déjà annoncé les couleurs lors de sa rencontre avec les élus locaux au Ranch de la croix-des-bouquets : « Allez de par le monde prêcher la bonne nouvelle. Quiconque croit sera sauvé et ceux qui n'y croient pas seront condamnés » ?

Comment sommes-nous arrivés là ?
L'avarice et l'obsession de nos concitoyens-nes vis-à-vis du pouvoir et ceci sans aucun souci patriotique les poussent à admettre l'inacceptable pourvu que cela leur rapporte. Pire encore ! Il n'y a pas vraiment eu d'émergence durant ces vingt (20) dernières années : ce sont les mêmes noms, les mêmes clans pour les piètres résultats que nous connaissons. Aujourd'hui, le peuple s'attend à du nouveau, il ne s'identifie plus aux prédateurs moribonds et improductifs de la scène politique.

Pour expliquer ce revers, nous nous référons au professeur Stephen R. COVEY qui résume en ces termes: « Nous savons ce qu'est un compte en banque: nous y déposons des valeurs... Sur un compte affectif nous déposons le produit de nos relations humaines, notre confiance ». Autrement dit, lorsque nos hommes et femmes politiques pratiquent le clientélisme et la corruption, ils font des retraits de notre compte affectif ; lorsque l'occupation étrangère les arrange, ils font des retraits de notre compte affectif ; lorsque 197 millions de dollars du trésor public sont évaporés sans aucune réalisation majeure, ils font des retraits de notre compte affectif.

Donc, ces acteurs réputés pour leurs manoeuvres déconvenues et opportunistes ont pratiquement épuisé leur crédit. Leur mise à la retraite est inévitable !
Il est venu le temps pour la jeunesse de prendre le taureau pas les cornes en plébiscitant un leader éclairé et visionnaire à la tête de ce pays capable de nous sortir du marasme et du monopole économiques.

Gary BODEAU
Garybodeau@hotmail.com
Aucun sacrifice, aucune Victoire !

1- Michel Offerlé, Les Partis Politiques, Paris, Puf P.10-12
2- Le Savant et le politique, 1ère édition, Plon, 1920
3- Jurgen Habermas, l'espace publié, paris, payot, 1978 p.38
4- Stephen R. Covey, les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent, paris, first business, 1996 p.192-193.

mardi 10 novembre 2009

HAITI: LES MULTIPLES DEMEURES DE LA MAISON DU PERE PREVAL

Haiti : Les multiples demeures de la maison du père Préval

lundi 9 novembre 2009

Débat

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 6 novembre 2009

Les dernières manœuvres du président Préval renforcent l’opinion de ceux qui pensent qu’il n’a exclu aucun scénario pour contrôler les élections de 2010. Après avoir joué au débonnaire dans la première partie de son mandat, il met maintenant les bouchées doubles pour sécuriser son pouvoir personnel. Anticipant sur les manœuvres des diplomates et autres agents de la communauté internationale en mission pour le garder en cage, il s’est débarrassé de Michèle Pierre-Louis perçue comme trop distante par rapport à ses propres ambitions de tenir la barre pour passer le cap des élections présidentielles de Novembre 2010. Le président Préval ne voit pas d’un bon œil l’arrivée de la machinerie lourde de Bill Clinton qui risque de faire de l’ombrage à sa propre stratégie du apré nou sé nou.

Ayant compris que la communauté internationale ferme volontairement les yeux sur les actions de son gouvernement qui ne dérangent pas fondamentalement les intérêts de l’empire, le président Préval sait qu’il peut commettre des exactions à partir de cette situation de relative conciliation. Il y va même un peu fort se disant « Advienne que pourra » selon cette célèbre formule de Kant. Se préoccupant peu de la bassesse de son propre discours, il déclare à qui veut l’entendre que ceux qui veulent être sauvés doivent le suivre. Tant pis pour les autres. Avec ces mots prononcés au ranch de la Croix-des-Bouquets, les choses sont désormais on ne peut plus claires.

Prendre le taureau par les cornes

Le pouvoir exécutif en place est connu pour son cynisme qui dépasse les bornes. N’ayant pas digéré la destitution par le Sénat de son premier ministre Jacques Édouard Alexis au cours d’émeutes téléguidées en Avril 2008, il remet le coup en faisant destituer Michèle Pierre-Louis en Octobre 2009 par un nouveau Sénat dont la majorité est acquise à son bon vouloir. Ultime manœuvre de son groupement politique pour créer une fausse opposition à son gouvernement ou encore paranoïa d’un homme politique aux abois, le résultat est le même. Le président Préval crée des eaux troubles pour mieux pouvoir nager. Cette opération de saccage de Michèle Pierre-Louis constitue une démonstration grandeur nature de « l’identité archaïsante dévoreuse de soi-même » dont parlait Aimé Césaire. [1] Préval a dévoré Michèle à belles dents. Si la faim obligera certains Haïtiens à accepter la main que Préval s’apprête à leur tendre, ce sera beaucoup plus difficile pour les investisseurs internationaux à la Soros et à la Clinton qui essuient encore le camouflet sonore qui leur a été administré en plein visage.

Le président Préval a longtemps louvoyé et tergiversé en laissant croire qu’il est un démocrate. Mais puisque le temps presse, il a décidé de prendre le taureau par les cornes et de changer les règles du jeu. Il est dans l’air du temps. N’a-t-on pas vu, l’an dernier, le gouvernement fédéral américain changer les règles de la comptabilité pour permettre à des firmes de continuer à afficher un profit alors qu’elles sont en faillite. Quand la réalité n’est pas conforme aux règles, on change les règles. C’est ce que les régulateurs fédéraux du secteur bancaire américain ont encore fait en publiant le samedi 31 octobre 2009 de nouvelles directives permettant aux banques de mentionner des crédits au bilan comme « performants » même lorsque la valeur des propriétés sous-jacentes est inférieure au montant du prêt. [2]

Tout comme dans l’économie zombie où 2 + 2 ne font plus 4, mais plutôt ce que décident les tenants du pouvoir, le président Préval se donne des libertés sur le terrain politique. En cours de match, il change les règles. Au lieu de demander aux Secteurs identifiés dans la Constitution de 1987 de lui présenter un nom pour le CEP, il leur dit de lui donner deux noms. Il substitue au secteur populaire le secteur vodouisant. Il remplace la Convention des Partis politiques par la Fédération Nationale des CASECs d’Haïti (Fenacah). Il nomme qui il veut au Conseil Electoral Provisoire (CEP) et détermine à sa convenance la date des élections. Les techniques et pratiques de corruption ont atteint un degré supérieur de sophistication. La honte n’existe plus. L’État corrupteur s’y prend tellement bien que ce qui devait indigner et révolter la population apparait aux yeux de tous comme un fait divers.

Les convives ne doivent pas partir avec les couverts

Pour le président Préval, la politique se circonscrit au calcul et à la ruse. Rien de plus. Surtout pas d’angélisme et de bons sentiments. Ayant toujours un coup d’avance sur ses adversaires empêtrés dans des rivalités, divergences et ambitions égoïstes, le président Préval manie avec maestria la politique politicienne. Il n’est pas Napoléon mais il a certainement appris de celui-ci que l’effet de surprise est la donne fondamentale dans l’art de la guerre. Préval surprend en soutenant les patrons de la sous-traitance contre le salaire minimum des 200 gourdes. Contre les naïfs qui ne le croient pas capables d’oser organiser des élections bidon telles que celles d’Avril et de Juin 2009, il sévit sans état d’âme. N’ayant pas à gérer des querelles byzantines dans son propre camp, il fonce tête baissée dans la révision de la Constitution quelques jours avant la fin de la législature. Il gagne la première manche.

Assuré du soutien logistique et militaire des troupes armées de la MINUSTAH, le président Préval met en place les pièces du dispositif pour conserver le pouvoir. Dans ce parcours, il s’est bien pris pour rester près des réalités et des circonstances. Dès le début, il avait invité au festin du pouvoir des convives tout en les surveillant afin qu’ils ne puissent partir avec les couverts. Ce qui a été fait. Il a pu ainsi ramener dans son giron Paul Denis de l’OPL. En nommant Jean-Max Bellerive, représentant officiel de Lavalas, comme premier ministre, il reprend langue avec les amis de la première heure qui étaient déçus ou mécontents. Il s’est déjà rallié d’autres compagnons de route des premiers jours de ce courant politique dont Yves Cristallin. Le président Préval convie sous son manteau toutes les brebis égarées. Reprenant l’Evangile de Saint Jean, il dit sans ambages qu’il y a plusieurs demeures dans sa maison. Ce n’est un secret pour personne qu’il veut ratisser large dans ce pari pour le pouvoir en novembre 2010. Dans tout juste un an. Des duvaliéristes de poids dont Jean-Robert Estimé et Fritz Cinéas sont à ses côtés. Il n’est pas insensible aux retrouvailles avec des chefs de gangs qui, s’ils ne sont pas encombrants comme Amaral Duclona l’est devenu, peuvent lui donner la force de persuasion pour rester au cœur du jeu politique. Il n’a pas oublié que les gangsters avaient roulé pour sa réélection en 2006 en organisant la fameuse baignade dans la piscine de l’hôtel Montana. Donc vaut mieux les avoir avec que contre soi.

En contrôlant le Sénat avec des élections frauduleuses de Juin 2009, le président Préval verrouille toutes les issues pour une solution pacifique à la crise qui mine Haïti. Prépare-t-il d’autres élections frauduleuses pour contrôler la Chambre des Députés afin d’empêcher que le parlement s’érige en haute cour de justice pour le juger ? En insistant pour garder les troupes de la MINUSTAH, il montre le bout de l’oreille. La manigance servirait à l’intronisation d’un dauphin qui plairait à l’ONU. En échange de ses bons procédés, le président Préval obtiendrait le poste de 1er ministre dans le gouvernement de son successeur. Certains prétendent que ce coup fourré pourrait avoir lieu avec un pouvoir dirigé par Jacques Edouard Alexis et même avec Michèle Pierre-Louis. Dans tous les cas de figure, la stratégie de Préval est donc de neutraliser les bases de Lavalasse en donnant quelques biscuits aux dirigeants de ce courant tout en s’assurant que le prochain président « élu » lui donnera la latitude de pouvoir couler son bweson et jouir de son argent en paix. Mais ce faisant le président Préval n’ouvre-t-il pas la porte pour un lévé kanpé national ? Aucune crainte de ce côté-là. En s’appuyant sur les soldats de la MINUSTAH comme son ultime force de frappe, le président Préval est-il prêt à enjamber des cadavres pour se maintenir au pouvoir ? Avec les troupes onusiennes à son actif, Préval a pris une longueur d’avance sur ses adversaires politiques. Pour combien de temps ?

Corrompre la conscience des citoyens

Le président René Préval mise sur le fait que les multiples candidats de l’opposition ne pourront jamais se fédérer à partir d’une grande conférence politique de réconciliation pour opérer sa propre refondation. Il faudrait au moins six mois pour atteindre ce noble objectif permettant aux personnalités et aux formations politiques alliées de trouver un candidat unique pour s’opposer à lui ou au candidat de son choix. Il mise sur le fait qu’il y aura toujours des voix discordantes pour faire, objectivement, son jeu. Ces voix, mêmes marginales, pourront toujours dévier le cours de l’histoire et empêcher qu’un candidat unique émerge pour être celui ou celle des femmes, des paysans et de la jeunesse.

Cette situation de discorde ne concerne pas seulement les candidats d’envergure. Le pouvoir politique utilise la moindre ressource publique pour corrompre les citoyens et empêcher qu’ils agissent selon leur conscience. Le moindre fonctionnaire est l’objet de chantages et autres pressions pour qu’il fasse allégeance au gouvernement Préval afin de pouvoir garder son emploi. Le gouvernement ne néglige rien y compris le terrorisme pour éliminer les opposants. C’est le cas avec l’attentat perpétré contre le juge Heidi Fortuné au Cap-Haitien dans la soirée du 3 au 4 novembre 2009. S’il faut reconnaître le droit qu’a chaque citoyen de vouloir servir son pays en acceptant un poste dans la fonction publique, bien des individus vendent leur âme et achètent leur billet, un aller simple pour rejoindre le nouveau parti concocté par le président Préval pour les besoins de sa cause. Les services d’espionnage du gouvernement ne sont pas moins inactifs pour rajouter des couches dans les querelles des secteurs de l’opposition qui ne roulent pas pour Préval. Ces services secrets tablent sur la division qui semble être la marque de fabrique d’une opposition qui se trompe souvent de combat. Ses sempiternelles chamailleries sur des questions secondaires semblent indiquer que les agents du pouvoir ont pu bien s’y prendre pour inoculer dans ses rangs le virus de la division.

[1] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Editions Présence Africaine, Paris, 2004.

[2] Lingling Wei, “Banks Get New Rules on Property”, Wall Street Journal, October 31, 2009.