vendredi 28 janvier 2011

HAITI: LES ONG EN QUESTION (SUITE ET FIN)

National 27 Janvier 2011
(Extrait du "Le Nouvelliste")

Dans un premier article, on a vu l'augmentation exponentielle des ONG en Haïti sur une période relativement courte. La réflexion continue avec une analyse de la législation réglementant leur fonctionnement et de l'écart entre les règles prescrites et la pratique.
La législation règlementant les ONG en Haïti
Si, comme signalé précédemment, la présence des ONG sur le sol haïtien remonte à plusieurs années, ce n'est qu'en 1982, face à leur multiplication, que la nécessité de les impliquer juridiquement dans les champs économique et social du développement du pays s'est fait sentir.
La situation jusqu'à 1982
Avant la promulgation du décret du 13 décembre 1982 régissant l'implantation et le fonctionnement des ONG en Haïti, les diverses organisations , dont la plupart sont connues de nos jours sous le vocable ONG, exercèrent leurs activités sous l'empire de lois règlementant les organisations reconnues d'utilité publique (1921), les fondations (1934 et 1953) et la franchise douanière aux organisations de bienfaisance intervenant en Haïti sur la base d' accords de coopération signés avec l'Etat Haïtien (1943)
En effet, des institutions de nationalité étrangère, telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Service Chrétien d'Haïti (SCH), Coopération Haïtiano-Néerlandaise (COHAN), entre autres, signaient un accord avec l'Etat représenté par l'autorité administrative compétente assurant la gestion des activités dans le ou les domaine (s) spécifique (s) d'intervention. Quoique la présence de ces organisations remonte aux années 50, les accords en question ne furent signés que quelques années plus tard. Ces contrats conclus pour une période de temps limité, renouvelable par tacite reconduction, lient l'organisation à l'Etat. Ils définissent les obligations auxquelles l'organisation a souscrit et en contrepartie l'Etat haïtien leur garantit un certain nombre de privilèges.
La différenciation entre les diverses associations travaillant pour l'amélioration des conditions de vie des démunis ne posait pas encore de problème. Ces associations remplissaient leur mission d'ordre humanitaire, se préoccupaient généralement de fournir une assistance aux défavorisés, accomplissaient certaines tâches devant relever de la compétence de l'Etat.

Les changements intervenus de 1982 à nos jours
Dans le Moniteur N0. 90 du lundi 27 décembre 1982, le décret du 13 décembre 1982 est publié. Sept ans plus tard, il a été abrogé et remplacé par celui du 14 septembre 1989. Les considérants évoqués dans le nouveau décret font état d'une meilleure structuration et d'une nouvelle orientation des actions des ONG jugées discordantes par rapport au développement recherché par les pouvoirs publics. De plus, les conditions d'existence des défavorisés n'ont pas subi de changements sensibles aux niveaux social et économique.
Sans présenter une analyse approfondie du décret du 14 septembre 1989, il est important de faire ressortir quelques remarques.
La règlementation sur la création et le fonctionnement des ONG en 1982 et en 1989 consiste en des décrets émanant exclusivement de l'Exécutif. Le pouvoir se sentit menacé par ces organisations ayant à leur portée des sommes exorbitantes et s'étendant sur tout le territoire national. Il a fallu mettre des garde-fous pour les contrôler. Les organisations paysannes, les partis et acteurs politiques, les syndicats et les églises ... avaient tous leurs ONG.
D'après le décret en vigueur, au niveau national, l'Unité de Coordination des Activités des ONG (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) est responsable de la Coordination et de la supervision des ONG sur le territoire de la République. Il est relayé, au niveau départemental par le Conseil Départemental. Selon l'organigramme dudit Ministère, l'UCAONG relève directement de la Direction Générale. Cette entité n'est pas autonome. Les moyens matériels et financiers mis à sa disposition sont très limités. Il existe un va et vient inconséquent et intempestif entre cette Unité, la Direction Générale et le bureau du Ministre du MPCE pour tout ce qui concerne les demandes d'autorisation de fonctionner d'une ONG, celles de franchises ou d'autres dossiers devant être traités par elle. Ce processus créé une lenteur administrative qui débouche très souvent sur des retards considérables dans la circulation des informations bien des fois indispensables pour la prise de décisions majeures.
Les obligations auxquelles les ONG doivent souscrire sont clairement définies dans le décret du 14 septembre 1989. Cependant, elles sont rarement respectées. L'une d'ente-elles consiste en la transmission du rapport annuel au MPCE. En moyenne, 30% des ONG oeuvrant sur le terrain acheminent leur rapport d'activités et leur programmation annuelle au MPCE. Les ONG accusent l'Etat de ne s'intéresser qu'à leur budget. Elles estiment que les autorités de l'Etat généralement ne font pas de commentaires sur les informations transmises et ne proposent aucune orientation précise dans le cadre de leurs actions.
En cas de non-observance des exigences légales, il est indiqué des sanctions négatives devant être appliquées à l'encontre des ONG. La non-soumission de rapports et de programmes d'action, la participation à des activités de nature politique, commerciale et à toutes autres activités incompatibles avec le statut d'ONG, entrainent le retrait de la reconnaissance légale. Approximativement, une centaine d'ONG, depuis plus une dizaine d'années n'entretiennent aucun contact avec le MPCE ; d'autres s'adonnent à des activités purement commerciales, s'érigent en firmes privées, participent aux appels d'offres ou sont tout simplement dominées par des clans ou des familles. Aucun retrait de la reconnaissance légale n'a été enregistré en Haïti.
Somme toute, la perception des ONG comme des entités subversives, les faiblesses administratives, le manque de confiance des ONG vis-à-vis des pouvoirs publics, ont débouché sur le questionnement du fonctionnement des ONG en Haïti. Les besoins de la population restent insatisfaits, les bailleurs de fonds continuent à financer les ONG, des montants faramineux sont débloqués en l'absence d'un plan directeur. L'on se rend compte que malgré les prescriptions légales susceptibles de parfaire le travail des ONG, les résultats sont loin d'être satisfaisants.

Aucun Haïtien conséquent et soucieux d'un avenir meilleur du pays ne saurait avancer que les ONG ne sont pas utiles. Dans les régions reculées, la présence de l'Etat est quasi-inexistante et il est indiscutable qu'un grand nombre d'ONG suppléent à l'absence des pouvoirs publics. Il est de la responsabilité exclusive du Gouvernement de trouver des solutions adéquates pour que l'aide octroyée par le biais des ONG puisse répondre efficacement aux besoins des plus défavorisés.
Perspectives
La perception correcte des ONG, le bénéfice pour le pays, le partenariat véritable Etat/ONG participent de la prise en grande considération des suggestions suivantes. Ceci est dit sous réserve de la reconsidération du rôle de l'UCAONG tel que proposé par la Commission de la Reforme Administrative
Le retrait de la reconnaissance légale aux ONG en contravention avec le décret en vigueur.
Des mesures coercitives sont obligatoires pour freiner la tendance à utiliser les ONG à des fins d'intérêt privé, à s'enrichir sous le couvert du volontariat. Ces ONG de façade ne visent qu'à bénéficier de privilèges comme l'exemption du paiement de l'impôt, la franchise douanière et l'exonération de taxes sur des biens et articles importés lesquels avantages constituent un manque à gagner sur le plan fiscal pour l'Etat.
L'élaboration d'un avant-projet de loi cadre sur les associations
Il est impératif que le Gouvernement continue l'élaboration de l'avant-projet de loi cadre sur les associations de manière que le projet soit présenté à la prochaine législature. La plupart des associations dénommées à tort ONG fonctionnent dans l'informel, sans assise juridique. Toute organisation ou association nationale ou étrangère sera inscrite au Ministère de l'Intérieur et des Collectivités territoriales. Elle sera canalisée, appuyée, contrôlée et supervisée par l'instance étatique spécialisée dans son champ d'action. Ladite instance et la mairie de la zone d'intervention de l'association assureront, de manière concertée et suivant la procédure à établir, le suivi des activités sur le terrain.
La mise en place d'une banque de micro projets par chaque organisme public
Chaque Ministère et chaque organisme autonome établiront avec ses services déconcentrés une banque de micro projets en vue d'orienter les associations voulant travailler dans le pays. A partir de ce dispositif, ces associations pourront aisément choisir les zones et champs d'action nécessitant des interventions urgentes en fonction des ressources financières et techniques dont elles disposent. Il y a lieu de diriger les associations dans les zones non atteintes par le séisme du 12 janvier 2010, de commencer à poser les bases pour des interventions durables surtout dans les régions reculées.
L'élaboration d'un avant-projet de loi créant une structure autonome devant régir les ONG
Durant les dix prochaines années, les ONG continueront à occuper une place importante dans le pays. Une structure plus autonome, toujours sous la tutelle du MPCE, à l'exemple du Conseil National des Coopératives (CNC), doit être prise en compte pour assurer leur gestion. Avant d'accorder le statut d'ONG à une organisation ou association, le Gouvernement doit s'assurer de ses capacités financières et professionnelles à remplir efficacement les tâches qu'elle se propose d'exécuter. Ce projet de loi tiendra compte:
- Des performances de prestations de service durant un nombre d'années bien définies d'une association postulant pour le statut d'ONG ;
- De la définition de l'ONG. Elle doit être précise, claire et formulée de manière non équivoque. La définition du décret 14 septembre 1989 est imprécise. Que peut bien signifier le terme apolitique lorsqu'on sait que les ONG visent à la transformation de la situation précaire des groupes les plus vulnérables ? Elles sont de fait porteuses d'un projet politique même quand elles ne doivent pas se mêler de politique partisane. Quant aux objectifs de développement, s'agit-il des objectifs définis par l'Etat haïtien ou de ceux énoncés par chaque ONG séparément ?
- De la nature de l'ONG. Les ONG établies en Haïti interviennent en forte majorité dans l'humanitaire. Il conviendrait de clarifier et de préciser le (s) type(S) d'ONG qui pourraient le mieux accompagner le Gouvernement dans ses objectifs à court, moyen et long terme, la littérature spécialisée retenant trois types d'appui offert par les ONG.
1- Un appui humanitaire face à des besoins immédiats de survie matérielle tels la nourriture, la santé, l'habitat......
2- Un appui au développement local par des interventions d'ordre économique, social et culturel, bien entendu à la micro-dimension ;
3- Un appui aux luttes sociales dans les champs économique, social, de défense des droits et de promotion de la paix par de l'aide financière, des pressions politiques, de formation, de présentation internationale.
- Des obligations. Il arrive trop souvent qu'après le départ d'une ONG dans une zone, on se retrouve par la suite confronté à résoudre le problème initial qu'elle avait résolu. Face à ce dilemme trop souvent répété, il s'avère obligatoire que les ONG allouent dans leur budget un montant consacré à la formation de cadres pour continuer les travaux après leur départ.
- Les avantages. Les avantages seront concédés à l'ONG sous forme d'exonération de taxes ou de franchise douanière sur les matériels et équipements strictement nécessaires à la réalisation des travaux et sur les effets personnels des étrangers travaillant dans l'organisation.

Conclusion

On entend trop souvent parler des ONG comme « L'Etat dans la l'Etat ». Quelle que soit leur importance, les ONG ne peuvent en aucun cas se substituer à l'Etat. L'Etat est la puissance publique. Ce qui fait de lui une association sans pareille, avec le pouvoir de commander et de sanctionner légitimement même par la force. La législation sur les ONG jusqu'ici vise particulièrement à leur barrer la route en fonction des ressources financières énormes - en comparaison bien entendu avec un petit pays pauvre comme Haïti - dont elles disposent, mises le plus souvent à leur disposition par les agences bilatérales et multilatérales. Le rapport Etat/ONG a été trop longtemps tissé de malentendus, de méfiance voire même de rivalité. Il importe désormais que l'Etat affirme son autorité et établisse un vrai partenariat avec les ONG pour qu'enfin leurs actions puissent être dirigées vers les démunis dont les conditions de vie sont de plus en plus critiques, inacceptables, malgré la présence massive des ONG sur le territoire national.

Marie carmel Adrien
mcadrien@yahoo.fr

jeudi 27 janvier 2011

HAITI: LES ONG EN QUESTION (PREMIERE PARTIE

National 26 Janvier 2011

(Extrait du "Le Nouvelliste")

Ce texte est un hommage - tardif il est vrai - à l'équipe de L'Unité de Coordination des Organisations Non Gouvernementales (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) qui a perdu des membres lors du séisme du 12 janvier 2011, notamment son Coordonnateur de l'époque, Baudelaire Petit-Frère et sa secrétaire Jeanne Audelie Vital DAS. L'UCAONG n'a pas encore un nouveau Coordonnateur après un an.
Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) occupent la scène depuis ces dernières semaines. Leur prolifération dans le pays après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 suscite des critiques contradictoires. Certains pensent que le bilan de leurs actions est nettement négatif, jugeant que ces entités n'apportent pas un appui conséquent aux victimes et que les fonds collectés ne sont pas investis dans des projets cohérents et durables. D'autres, au contraire, croient que sans l'aide des ONG, la situation générale des victimes les plus vulnérables serait encore plus préoccupante. Toutefois, tous sont unanimes à reconnaitre que l'inefficacité relative des actions des ONG se situe au niveau de la faiblesse de coordination.
La dénonciation de l'impuissance ou de l'insuffisance de coordination ne date pas d'hier. L'Etat haïtien en a toujours été conscient et a essayé d'y remédier en deux (2) occasions. Deux (2) décrets, le premier datant du 13 décembre 1982 abrogé par celui du 14 septembre 1989 toujours en vigueur, ont été conçus en vue de règlementer le fonctionnement des ONG en Haïti. La réalité après le 12 janvier 2010 a prouvé que le problème persiste et prend une tournure troublante, inquiétante. Il est de plus en plus question de mesures urgentes à prendre et à appliquer. Une question préalable : a-t-on bien cerné le rôle des ONG dans le développement d'Haïti de manière à pouvoir mieux identifier les processus à mettre en place pour assurer une coordination efficace et efficiente ?
Le présent texte prendra en compte trois (3) points :
1- L'évolution des ONG en Haïti,
2- La législation règlementant les ONG,
3- Les perspectives pour l'obtention de résultats autres, significatifs.

I- L'évolution des ONG en Haïti.
Depuis plus de trois (3) décennies, les institutions dénommées « Organisations Non Gouvernementales (ONG) » occupent une place prédominante à l'échelle mondiale. Ayant longtemps et essentiellement agi dans l'urgence humanitaire, en réponse à des situations ponctuelles de détresse, elles se sont progressivement impliquées dans le champ des interventions économiques et sociales pour le développement. Leur nombre augmente de plus en plus et les organismes étatiques et internationaux les considèrent comme des acteurs privilégiés dans la poursuite des objectifs de développement. Elles proviennent autant du Nord que du Sud. Cependant, si au Nord elles se consacrent à la collecte de fonds, à la sensibilisation des populations et des Etats, à l'occupation de la scène médiatique, au Sud, elles accomplissent des tâches délaissées par les Etats.
Définition d'une ONG
Le grand public n'établit pas une différence nette et précise entre les diverses organisations telles les fondations, les organismes reconnus d'utilité publique, les sociétés commerciales, les partis politiques, les syndicats et les ONG proprement dites. Il attribue le concept ONG à une panoplie d'associations qui, de par leur histoire et leur statut légal, se distinguent les unes des autres.
L'expression ONG a été utilisée pour la première fois dans des documents des Nations Unies à la fin des années 40 et se réfère à un ensemble d'institutions diverses : organisation de volontariat, agence de solidarité, agence de secours, organisations d'innovations techniques, contacteurs, etc. Il n'existe en fait aucune convention universelle pour désigner les ONG. Par contre, la terminologie a été modifiée dans beaucoup de pays. C'est le cas, entre autres, de la France adoptant la dénomination Association de Solidarité Internationale (ASI), de la République Dominicaine les admettant en tant qu'Institutions Privées d'intérêt social.
Divers auteurs se sont mis d'accord pour que la notion d'ONG soit attribuée à une catégorie bien spécifique. Pour qu'une ONG soit identifiée comme telle, au véritable sens du terme, elle doit :
Etre autonome, ce qui signifie qu'elle ne doit ni dépendre de l'Etat pour son financement, ni lui être inféodée dans la poursuite de ses objectifs ;
Avoir un but non lucratif, c'est-à-dire que les ressources qu'elle recueille seront destinées exclusivement à financer les projets qu'elle aura à entreprendre ;
Etre alimentée en majeure partie par des contributions volontaires (bien qu'elle puisse, et c'est souvent le cas, recevoir une part de ses ressources des pouvoirs publics).
Dans un article sur les ONG paru en Juillet-Aout 1995, la revue africaine « Le Courrier » écrit que « Les ONG sont créés dans le cadre des législations nationales ; leurs conditions juridiques et leurs procédures de constitution varient d'un Etat à un autre ».
En effet, l'article premier du décret du 14 septembre 1989, publié dans le Moniteur du jeudi 5 octobre 1989 stipule : « Sont désignées « Organisations non gouvernementales d'aide au développement » et identifiées ci-après sous le sigle ONG toutes institutions ou organisations privées, apolitiques, sans but lucratif, poursuivant des objectifs de développement aux niveaux national, départemental ou communal et disposant des ressources pour les concrétiser ».
A l'article 6 du même décret, il est mentionné que « la reconnaissance du statut d'Organisation non Gouvernementale est de la compétence conjointe du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe, de l'Intérieur et de la Défense Nationale et des Affaires Etrangères et des Cultes. Cette reconnaissance est consacrée par un Acte Officiel signé conjointement par les titulaires des instances susmentionnées, lequel acte est publié sous la forme d'un Communiqué dans le Journal Officiel de la République ainsi que les Statuts de l'ONG concernée ».
Suivant les libellés des articles précités, il y a lieu d'affirmer qu'une association ou une organisation établie en Haïti n'est pas automatiquement ONG. Elle est considérée comme telle une fois que la reconnaissance légale lui est accordée par le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE). Toutefois, une interrogation s'impose : quel est organisme de l'Etat qui oriente, coordonne et supervise les actions des organisations en attente de l'obtention du statut d'ONG puisque, généralement, ces organisations sont déjà fortement actives sur le terrain bien avant la reconnaissance légale ?
Evolution des ONG en Haïti
L'évolution des ONG en Haïti est étroitement liée aux problèmes de divers ordres rencontrés dans le pays. Les crises politiques à répétition ont eu des effets négatifs sur la société haïtienne. Les problèmes économiques, sociaux et environnementaux se sont aggravés au fil des années. Face à l'inaction de l'Etat, des organisations privées, notamment les ONG, se sont installées en Haïti pour, en principe, venir en aide aux groupes les plus vulnérables.
On peut distinguer sept (7) périodes dans la progression de ces organisations en Haïti.
1ere période. La présence des ONG en Haïti, pour certains chercheurs, date du Concordat signé entre l'Etat haïtien et l'Eglise Catholique en 1860. A cette époque, des congrégations religieuses européennes s'établissaient autant dans la capitale que dans les régions les plus reculées du pays. Elles organisaient les paroisses et surtout les écoles dans lesquelles on aménageait un petit dispensaire destiné à prodiguer des soins d'urgence aux élèves et certaines fois à la population locale. Etant à but lucratif, leurs oeuvres sociales annoncent l'action des ONG.
2eme période. Il a fallu attendre l'arrivée, au cours des années 1950, des organisations telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Catholic Relief Service (CRS), Service Chrétien d'Haïti (SCH) et autres pour parler véritablement d'implantation des ONG en Haïti.
3eme période. A partir de 1960, l'Eglise catholique, du moins en partie, prit ouvertement position en faveur des revendications des paysans. Elle initia des activités de développement communautaire et, par le biais de la CARITAS, mit sur pied un réseau de projets de développement en milieu rural. D'où le développement des premières ONG catholiques. Pour contrecarrer leur influence, le Gouvernement permit aux sectes liées aux églises protestantes nord-américaines de s'installer librement dans les bidonvilles et en milieu rural. Elles y entreprirent parallèlement un travail d'assistance et d'action communautaire. On parlait du rôle social de l'Eglise protestante en Haïti.
4eme période. Au début des années 1980, la dégradation de la situation socio-économique du pays atteint des proportions alarmantes. Des milliers d'Haïtiens utilisant des embarcations de fortune se rendent aux USA (la Floride) fuyant leurs conditions de vie. Les naufrages ont causé la perte de vies d'un nombre considérable d'entre eux. Ces catastrophes de plus en plus répétées révoltèrent l'opinion publique nationale et internationale. Afin de freiner cet exode massif et répondre aux différents problèmes sociaux existant en Haïti, la Communauté internationale débloqua des fonds substantiels pour les ONG. Ainsi, se sont formées de nombreuses ONG nationales et étrangères dont les actions furent fortement appuyées et financées par les agences bilatérales et multilatérales.
5eme période. Après le 7 février 1986, date de départ en exil du Président Jean-Claude Duvalier, le nombre d'ONG a encore augmenté. Des exilés, professionnels, universitaires et cadres de toutes sortes, retournèrent au pays et voulurent apporter leur contribution à la construction de la démocratie. Ils créèrent des centres des droits humains, des centres de recherche et de formation et des institutions intervenant dans le domaine de développement. Ces ONG constituées le plus souvent par des de laïcs, ont représenté une alternative attrayante à la fonction publique, car elles offrent de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, un isolement et surtout une liberté d'expression et de mouvement en termes de politique partisane.
6eme période. En 1995, le retour au pouvoir du Président Jean-Bertrand Aristide, élu le 16 décembre 1991 et exilé par le coup d'état militaire du 30 septembre de la même année, a suscité un nouveau regain des ONG dans le pays. Rendus incapables de travailler tout au cours de la période du coup d'état de 1991 à 1994 pour cause de non-financement, les ONG, surtout celles d'outre mer, sont revenues en force.
7eme période. En dernier lieu, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 provoquant la mort de plus de 300,000 personnes, générant un million et de demi de sans-abris et plus de 100 000 habitations totalement détruites, a permis l'explosion des ONG et à Haïti de recevoir l'appellation de « république d'ONG ».
En résumé, c'est toujours à la suite de circonstances exceptionnelles (conditions économiques précaires, conflit politique, catastrophes naturelles...) que la grande majorité des ONG se sont établies en Haïti. L'Etat haïtien a toujours été pris au dépourvu, n'a jamais été au rendez-vous. D'où l'absence de décisions relatives aux types d'actions cohérentes à entreprendre par les ONG, leur rôle précis dans des programmes ou projets de développement et au partenariat effectif de l'Etat avec les ONG.

A suivre...

Marie Carmel Adrien
mcadrien@yayoo.fr

mercredi 5 janvier 2011

CONSIDERATIONS... POUR UNE SORTIE DE LA CRISE CONJONCTURELLE

Aux Acteurs Politiques Nationaux Haitiens
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels

1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Considérations et Observations Patriotiques Essentielles
A L’Attention Des Générations Présentes

Une Contribution Des Professeurs :
Jean Gérard Pierre
&
Joseph Luc Rémy

Aux Acteurs Politiques Nationaux Haitiens
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels
Une Contribution Des Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
A l’Effort de Réflexion des Acteurs Politiques Haïtiens Conscients et Conséquents
A l’Avant-Scène de cette Pièce Dramatique où se Joue l’Avenir de l’État Coiffant le Pays, la Patrie, cette Terre Haïti Léguée par nos Vaillants Ancêtres: Toussaint, Dessalines, Clervaux, Christophe, Pétion, Capois…
Terre Défendue du Bec et des Ongles à travers plusieurs décennies de luttes diverses (intellectuelles, diplomatiques, économiques, militaires…) où, pour notre Liberté, notre autonomie de responsabilité et notre souveraineté politique et économique, se sont illustrés de nombreux patriotes :
Par la plume ou par l’action diplomatique et politique : Thomas Madiou, B. Ardouin, Louis Joseph Janvier, Edmond Paul, Anténor Firmin, Jacques Nicolas Léger, Hannibal Price, Emile Saint-Lot, Jacques Stephen Alexis, Jean-Price Mars…
Par la solidarité régionale et internationale: Dessalines, Pétion, Geffrard…
Par la résistance militaire : Soulouque, Péralte, Batraville…
Par la mise en place d’infrastructures, le paiement des dettes nationales, le redressement de l’économie nationale par l’effort national: Salomon, Hyppolite, Théodore, Estimé…
Terre soumise à trois occupations étrangères directes totalisant près de 35 ans rien qu’au temps de la troisième génération de l’indépendance (1915-2011),
Terre que les Patriotes d’aujourd’hui ont l’obligation de remettre sur les rails par le retour aux termes de référence de notre indépendance et par l’intégration des masses populaires haïtiennes dans la vie politique et socioéconomique du Pays.

1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Leçons Patriotiques Essentielles A L’Attention Des Générations Présentes
I. Les exigences historiques de l’heure
En admettant une espérance de vie stable de 50 ans de l’Haïtien, quatre générations d’hommes et de femmes se sont succédé en Haïti en 200 ans, depuis l’indépendance. Et en ajoutant la génération des pionniers et des révolutionnaires qui nous ont légué Haïti, cela fait 5 générations ; ce qui nous ramène exactement à la tranche de temps historique coïncidant à la mort de François Mackandal (1758), à la naissance de Toussaint Louverture (1743) et de Jean Jacques Dessalines (1758)… En découpant ces quelque 250 années sur la base de leurs grandes tendances événementielles ou historiques, nous pouvons les présenter en trois grandes périodes ou “générations de l’indépendance”:
1. La génération de 1743-1860 ou “la première génération de l’indépendance”, forgeuse de rêves grandioses, de liberté et d’égalité de tous les hommes, et d’État souverain;
2. La génération de 1860-1915 ou “la deuxième génération de l’indépendance”, celle créatrice de ressources humaines, de richesses, d’infrastructures et d’activités politiques intenses, celle aussi dont les luttes épiques pour la consolidation de l’indépendance nationale face à de nombreuses puissances étrangères hostiles ont échoué en 1915;
3. La génération de 1915-2011 ou “la troisième génération de l’indépendance”, celle des occupations étrangères directes, ouvertes ou mitigées, favorisées par les difficultés de cette génération à se ressaisir et retrouver les idéaux qui ont rendu possible 1804, à savoir “Liberté”, “Égalité”,“Fraternité”, “l’Union fait la Force”.
Cette observation pertinente et importante du professeur Jean Gérard Pierre (ou Asné) mérite toute notre attention, pour plusieurs raisons : tout d’abord, elle nous permet de remarquer que, historiquement, nous ne sommes pas loin des pères fondateurs. Un citoyen haïtien aujourd’hui centenaire, c’est-à-dire né en 1910, peut avoir eu pour père quelqu’un né entre 1865 et 1870 et pour grand-père un haïtien né sous Boyer entre 1825 et 1830. Ensuite, la schématisation en “générations de l’indépendance” nous met en face de ce qui a été fait avant nous, par nos parents et nous-mêmes et tire la sonnette d’alarme sur les dangers réels qui sont en train de ruiner Haïti aujourd’hui. Elle nous invite à nous rappeler nos devoirs et obligations.
Notre première obligation de citoyens et de patriotes, c’est de garder et de cultiver en permanence, dans notre mémoire individuelle et collective, le souvenir et la conscience d’un tel héritage sacré, du legs de 1804. Cet héritage dont les aïeux nous ont confié la garde est tout récent, tout jeune : en fait, à l’évidence, l’indépendance d’Haïti, c’était hier. Ensuite, cette conquête est le résultat de générations de sacrifiées qui se sont donné la main ou se sont succédé dans une véritable course de relais, permanente, pour passer et garder le flambeau vif et allumé. Nous ne pouvons pas nous dérober à notre mission de nous mettre à la hauteur des pères fondateurs et de faire mieux que nos aînés qui ont failli…
Notre deuxième devoir, c’est de nous apprendre et de nous rappeler sans cesse que les grandes questions politiques (affaires de la Cité) de Peuple national, de gestion de patrimoine collectif, d’organisation de la société ou de l’Etat, doivent toujours se poser et se régler, et de manière indissociable, dans une perspective tout à la fois de court terme et de très long terme, c’est-à-dire dans une logique de satisfaction immédiate des aspirations et besoins de la Nation tout en tenant compte des conséquences probables ou certaines de nos conduites et décisions sur les générations futures, sur la longue durée (des milliers d’années !). C’est ce que nos pères fondateurs qualifiaient de “gestion en bon père de famille”. Ceux qui ne peuvent pas poser les problèmes de la Nation en ces termes là sont indignes d’en recevoir la gestion ; ce sont des irresponsables et des destructeurs de nation par la destruction préalable de l’Etat national. Il est important de signaler par exemple que les puissances européennes ont mis six siècles pour explorer, découvrir, faire des raids sur, établir des postes avancés dans ses zones côtières, capturer des africains, en emporter continuellement des butins avant de coloniser systématiquement l’Afrique (14ème siècle-19ème siècle); que les Portugais et les Espagnols ont pratiquement eu plus de cent années d’avance sur les autres puissances maritimes européennes dans la conquête de l’Amérique mais que ce retard n’a pas empêché celles-ci de se lancer aussi dans la conquête du Nouveau Monde et de s’octroyer des portions léonines dans le partage des butins.
Un troisième devoir qui nous incombe, c’est de monter la garde permanente, individuelle et collective, pour la défense de notre patrimoine national, l’État indépendant et libre reçu des aïeux le 1er janvier 1804. Et pour monter la garde efficace autour d’Haïti et garantir la liberté, l’indépendance pérenne et la prospérité véritable du peuple, il y a sept choses essentielles à nous rappeler d’abord.
La première chose, c’est que les prouesses haïtiennes des 18ème et 19ème siècles ont créé dans l’histoire universelle un malaise revanchard qui ne disparaitra jamais du conscient- parfois même de l’inconscient- collectif des tenants du statu quo ante.
La deuxième chose : c’est que le danger vient généralement du large ou du voisin et est permanent ; et nous ferons toujours l’objet de vives convoitises internationales, à cause notre situation géostratégique, de la valeur stratégique légendaire de la baie du Môle Saint Nicolas, par exemple, et aussi à cause de nos ressources précieuses abondantes et variées, dont beaucoup sont signalées déjà, entre autres, dans la géographie de B. Ardouin : or, argent, cuivre, fer, antimoine, marbre, porphyre, albâtre, lignite, jaspe, agate, flint, grès, granite, carrière de talc, argile, fossiles, cristaux, iridium, pétrole, épaves bourrées de trésor et nodules métalliques sous-marines, sans oublier les jarres et les vestiges précieux cachés dans notre sous-sol depuis l’époque indienne et coloniale.
La troisième chose à garder bien vivante à l’esprit, c’est que l’existence de la Nation et de l’État haïtiens est menacée, et très sérieusement; nos 207 ans à eux seuls ne suffisent pas à nous garantir notre indépendance de Peuple libre. D’ailleurs de nombreux Etats-Nations ont disparu ou ont été dépecés sous gestion internationalisée et attaques répétées de leurs voisins ou d’autres États étrangers venus de loin, à cause de querelles stériles et imprudentes de leurs factions, de leur imprévoyance, de leur négligence, de leur mépris et manque de soin pour l’héritage reçu de leurs ancêtres.
La quatrième chose fondamentale, c’est que le Peuple haïtien, spécialement la paysannerie qui en constitue la matrice, est le seul au monde à avoir subi et repoussé, en si peu d’années (1791-2010), autant d’embargos, de boycotts, d’attaques violentes, massives et autant de guerres mondiales, la dernière épreuve étant celle que ce peuple des villes et des campagnes sans abri, sans formation académique et professionnelle, sans services scolaires, sans emploi, sans assurance, sans soins médicaux, sans terre, sans défense et démuni, est en train de livrer aujourd’hui- pratiquement sans leadership, au milieu de catastrophes naturelles et provoquées et de toutes formes d’exploitation- contre le choléra importé, des élections truquées et des gouvernements arrangés ou à arranger à ses dépens et contre la destruction programmée de son écosystème (faune, flore, ressources minérales et non minérales), etc.
La cinquième chose, c’est que même avec tout l’or de la terre et tout le gratin politique et économique mondial, la Communauté Internationale ne pourra pas garantir la liberté, l’indépendance et la prospérité d’Haïti, sans l’émergence et l’affirmation d’un Leadership national ;
La sixième chose, c’est que, dans le contexte des rivalités internationales et des grands intérêts (idéologiques, géopolitiques, stratégiques et économiques) contradictoires qui s’affrontent en Haïti, le Leadership national ne pourra pas s’affirmer ni orienter le pays vers son autonomie de responsabilité et le progrès effectif, s’il n’est solidement connecté, dans son dire et son faire, avec nos masses populaires, paysannes, rurales et urbaines ;
La septième chose, c’est d’assurer la défense effective de la liberté et de l’indépendance du Peuple national vers le progrès politique, économique et social autour des deux axes stratégiques originels fondamentaux suivants:
1) Les termes de référence incontournables de l’indépendance nationale définis par les Pères Fondateurs, spécialement Toussaint Louverture, Jean Jacques Dessalines, Henry Christophe et Alexandre Pétion, thèmes de référence repris dans la plupart de nos constitutions et consignés aujourd’hui dans les huit (7) points du préambule de la constitution du 29 mars 1987 massivement approuvée par voie référendaire par le Peuple haïtien et à laquelle il est viscéralement attaché
a) Pour l’affirmation de son droit de souverain;
b) Pour la libération du pays par rapport à la “république de Port-au-Prince“ et par rapport à la domination étrangère;
2) L’idéal de justice social dessalinien, c’est-à-dire l’intégration étatique et nationale effective et immédiate des masses populaires haïtiennes, fondamentalement des masses paysannes
a) par la mise en place d’infrastructures et de services locaux et des collectivités locales et territoriales jouissant de leur autonomie administrative et financière et garantissant effectivement la déconcentration sous toutes ses formes;
b) par l’acceptation par les catégories sociales dominantes, possédantes et dirigeantes du jeu démocratique fondamentale décent consistant à intégrer effectivement les masses haïtiennes dans la vie politique, économique et social du pays en leur ouvrant l’accès direct et intégral à la politique, au travail productif, à l’éducation, à la santé, à la sécurité et à la dignité humaine, par l’application effective de la Constitution de 1987.
Conclusion.- En cette deuxième décennie du 21ème siècle et du troisième millénaire, il nous faut fixer nos regards et notre attention sur les idéaux des pères fondateurs et nous y référer respectueusement et courageusement pour défendre l’Indépendance nationale, promouvoir le développement socio-économique autocentré et assumer effectivement nos responsabilités d’héritiers et dépositaires du Patrimoine national tout en veillant au respect et à l’application stricte de la constitution de 1987 et des lois de la République. Il s’agit là de la ligne directrice incontournable qui se dresse aujourd’hui à l’attention de tous les acteurs politiques haïtiens qui conservent encore des fibres patriotiques. Cette ligne directrice s’impose à eux tous, en toute priorité : peu importe qu’ils s’apprêtent à accéder au pouvoir à travers les arrangements port-au-princentristes, traditionnels et improductifs, qui semblent en train de se fabriquer dans les coulisses ; peu importe que cela commence plutôt dans une dynamique de révolution pacifique par un Leadership patriote, résolu, compétent et éclairé qui émerge et intervient sur la scène politique pour porter et assumer vis-à-vis du Peuple National souffrant le dialogue et l’action sincères, non démagogiques, convaincants, convaincus, directs et fructueux indispensables au pays.

Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
31 décembre 2010

vendredi 24 décembre 2010

HAITI EST LA PREUVE DE L'ECHEC DE L'AIDE INTERNATIONALE

mardi 21 décembre 2010

Interview avec Ricardo Seitenfus, représentant de l’OEA en Haiti

Par Arnaud Robert

Repris par AlterPresse du quotidian suisse Le Temps [1]

Ricardo Seitenfus : « Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. » (Paolo Woods)

Diplômé de l’Institut de hautes études internationales de Genève, le Brésilien Ricardo Seitenfus a 62 ans. Depuis 2008, il représente l’Organisation des Etats américains en Haïti. Il dresse un véritable réquisitoire contre la présence internationale dans le pays.

- Le Temps : Dix mille Casques bleus en Haïti.A votre sens, une présence contre-productive…

Ricardo Seitenfus : Le système de prévention des litiges dans le cadre du système onusien n’est pas adapté au contexte haïtien. Haïti n’est pas une menace internationale. Nous ne sommes pas en situation de guerre civile. Haïti n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. Et pourtant le Conseil de sécurité, puisqu’il manque d’alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du président Aristide.Depuis 1990, nous en sommes ici à notre huitième mission onusienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que j’appelle un conflit de basse intensité. Nous sommes confrontés à des luttes pour le pouvoir entre des acteurs politiques qui ne respectent pas le jeu démocratique. Mais il me semble qu’Haïti, sur la scène internationale, paie essentiellement sa grande proximité avec les Etats-Unis. Haïti a été l’objet d’une attention négative de la part du système international. Il s’agissait pour l’ONU de geler le pouvoir et de transformer les Haïtiens en prisonniers de leur propre île. L’angoisse des boat people explique pour beaucoup les décisions de l’international vis-à-vis d’Haïti. On veut à tout prix qu’ils restent chez eux.

– Qu’est-ce qui empêche la normalisation du cas haïtien ?

– Pendant deux cents ans, la présence de troupes étrangères a alterné avec celle de dictateurs. C’est la force qui définit les relations internationales avec Haïti et jamais le dialogue. Le péché originel d’Haïti, sur la scène mondiale, c’est sa libération. Les Haïtiens commettent l’inacceptable en 1804 : un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. L’Occident est alors un monde colonialiste, esclavagiste et raciste qui base sa richesse sur l’exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les Etats-Unis ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paiement d’une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, l’indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde n’a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’ONU applique aveuglément le chapitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour imposer son opération de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire d’Haïti un pays capitaliste, une plate-forme d’exportation pour le marché américain, c’est absurde. Haïti doit revenir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence n’atteint pourtant qu’une fraction de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu empêcher que la violence se répande sans mesure.

– N’est-ce pas une démission de voir en Haïti une nation inassimilable, dont le seul horizon est le retour à des valeurs traditionnelles ?

– Il existe une partie d’Haïti qui est moderne, urbaine et tournée vers l’étranger. On estime à 4 millions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs frontières. C’est un pays ouvert au monde. Je ne rêve pas d’un retour au XVIe siècle, à une société agraire. Mais Haïti vit sous l’influence de l’international, des ONG, de la charité universelle. Plus de 90% du système éducatif et de la santé sont en mains privées. Le pays ne dispose pas de ressources publiques pour pouvoir faire fonctionner d’une manière minimale un système étatique. L’ONU échoue à tenir compte des traits culturels. Résumer Haïti à une opération de paix, c’est faire l’économie des véritables défis qui se présentent au pays. Le problème est socio-économique. Quand le taux de chômage atteint 80%, il est insupportable de déployer une mission de stabilisation. Il n’y a rien à stabiliser et tout à bâtir.

– Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pourtant la situation n’a fait que se détériorer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi ?

– L’aide d’urgence est efficace. Mais lorsqu’elle devient structurelle, lorsqu’elle se substitue à l’Etat dans toutes ses missions, on aboutit à une déresponsabilisation collective. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis l’épidémie de choléra ne font qu’accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille. La fatigue d’Haïti commence à poindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la même politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer à l’organisation de l’Etat, au système judiciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de maintenir la paix du cimetière.

– Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite ?

– A partir du séisme, Haïti est devenu un carrefour incontournable. Pour les ONG transnationales, Haïti s’est transformé en un lieu de passage forcé. Je dirais même pire que cela : de formation professionnelle. L’âge des coopérants qui sont arrivés après le séisme est très bas ; ils débarquent en Haïti sans aucune expérience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux amateurs. Après le 12 janvier, à cause du recrutement massif, la qualité professionnelle a beaucoup baissé. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de l’Etat haïtien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du malheur haïtien.

– Quelles erreurs ont été commises après le séisme ?

– Face à l’importation massive de biens de consommation pour nourrir les sans-abri, la situation de l’agriculture haïtienne s’est encore péjorée. Le pays offre un champ libre à toutes les expériences humanitaires. Il est inacceptable du point de vue moral de considérer Haïti comme un laboratoire. La reconstruction d’Haïti et la promesse que nous faisons miroiter de 11 milliards de dollars attisent les convoitises. Il semble qu’une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, c’est une honte, une offense à notre conscience. Un exemple : celui des médecins haïtiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été instruits à La Havane. Près de la moitié d’entre eux, alors qu’ils devraient être en Haïti, travaillent aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révolution cubaine est en train de financer la formation de ressources humaines pour ses voisins capitalistes…

– On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous ressentez plutôt le pays comme un concentré de notre monde contemporain…

– C’est le concentré de nos drames et des échecs de la solidarité internationale. Nous ne sommes pas à la hauteur du défi. La presse mondiale vient en Haïti et décrit le chaos. La réaction de l’opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haïtienne, il faut aller vers le terroir. Je crois qu’il y a trop de médecins au chevet du malade et la majorité de ces médecins sont des économistes. Or, en Haïti, il faut des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politologues et même des théologiens. Haïti est trop complexe pour des gens qui sont pressés ; les coopérants sont pressés. Personne ne prend le temps ni n’a le goût de tenter de comprendre ce que je pourrais appeler l’âme haïtienne. Les Haïtiens l’ont bien saisi, qui nous considèrent, nous la communauté internationale, comme une vache à traire. Ils veulent tirer profit de cette présence et ils le font avec une maestria extraordinaire. Si les Haïtiens nous considèrent seulement par l’argent que nous apportons, c’est parce que nous nous sommes présentés comme cela.

– Au-delà du constat d’échec, quelles solutions proposez-vous ?

– Dans deux mois, j’aurai terminé une mission de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. Je voulais rester une voix indépendante malgré le poids de l’organisation que je représente. J’ai tenu parce que je voulais exprimer mes doutes profonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 janvier m’a appris qu’il existe un potentiel de solidarité extraordinaire dans le monde. Même s’il ne faut pas oublier que, dans les premiers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La compassion a été très importante dans l’urgence. Mais la charité ne peut pas être le moteur des relations internationales. Ce sont l’autonomie, la souveraineté, le commerce équitable, le respect d’autrui qui devraient l’être. Nous devons penser simultanément à offrir des opportunités d’exportation pour Haïti mais aussi protéger cette agriculture familiale qui est essentielle pour le pays. Haïti est le dernier paradis des Caraïbes encore inexploité pour le tourisme, avec 1700 kilomètres de côtes vierges ; nous devons favoriser un tourisme culturel et éviter de paver la route à un nouvel eldorado du tourisme de masse. Les leçons que nous donnons sont inefficaces depuis trop longtemps. La reconstruction et l’accompagnement d’une société si riche sont une des dernières grandes aventures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illuminé l’histoire de l’humanité et celle des droits humains. Il faut maintenant laisser une chance aux Haïtiens de confirmer leur vision.

mercredi 22 décembre 2010

LA PROCHAINE GUERRE

La prochaine guerre
mercredi 22 décembre 2010, par Alain Gresh
(Extrait du "Le Monde Diplomatique)

L’incapacité du président Barack Obama à obtenir l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem illustre la partialité de Washington. Elle confirme l’absence de détermination sérieuse des Etats-Unis à imposer la paix sur le front israélo-palestinien. Le risque est grand alors de voir cette « non-paix » se transformer en conflit ouvert, la seule incertitude tenant au lieu de la prochaine guerre : Gaza, le Liban ou l’Iran ?

1er mars 1973. Le président américain Richard Nixon reçoit à Washington la Première ministre israélienne Golda Meir. Il l’informe que le président égyptien Anouar Al-Sadate est prêt à négocier un traité global. Tout en prétendant que son pays veut la paix, Meir répond qu’elle préfère un accord intérimaire, qu’il ne faut pas se fier aux manœuvres du Caire, qui veut d’abord un retrait israélien sur les lignes du 4 juin 1967, ensuite un retour au plan de partage voté par les Nations unies en novembre 1947, et une solution du problème palestinien dont il faudra discuter avec Yasser Arafat et « les terroristes ».

Rapportant cette conversation, à partir des enregistrements des conversations désormais rendus publics, le journaliste israélien Aluf Benn (« Netanyahu is telling Obama what Golda told Nixon » [http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/netanyahu-is-telling-obama-what-golda-told-nixon-1.330696], Haaretz, 15 décembre 2010) dresse un parallèle entre la situation à l’époque où le refus israélien allait déboucher sur la guerre d’octobre 1973 et le franchissement du canal de Suez par les troupes égyptiennes, et les réponses dilatoires apportées par M. Benjamin Nétanyahou au président Barack Obama. Il rappelle que le Premier ministre actuel, rentré précipitamment de Boston pour monter au front en octobre 1973, devrait « rafraîchir sa mémoire en écoutant les enregistrements des conversations entre Meir et Nixon et se demander ce qu’il peut faire pour ne pas répéter les mêmes erreurs et pousser son pays aveuglément vers un seconde désastre de Yom Kippour », une guerre qui devait coûter 2 600 soldats à l’armée israélienne.

Le refus de Tel-Aviv d’accepter la proposition du président Barack Obama de geler pour trois mois la colonisation en Cisjordanie (et non à Jérusalem-Est) en échange de promesses sans précédent, que le commentateur Thomas Friedman (« Reality Check » [http://www.nytimes.com/2010/12/12/opinion/12friedman.html], New York Times, 11 décembre 2010), peu suspect de sympathies pour les Arabes, compare à une tentative de corruption pure et simple, a confirmé non seulement l’incapacité du président Obama à exercer une pression sérieuse sur Israël, mais le rejet par M. Nétanyahou du moindre compromis. Bien sûr, comme ses prédécesseurs, il prétend vouloir la paix, mais c’est la paix humiliante imposée par les vainqueurs, une paix fondée sur la négation des droits élémentaires des Palestiniens.

Lors des négociations secrètes avec les Palestiniens durant l’année qui vient de s’écouler, M. Nétanyahou a répété que tout accord nécessitait l’acceptation par les Palestiniens du « concept de sécurité » israélien, ce qui signifiait, entre autres, l’acquiescement à la présence de troupes israéliennes sur le Jourdain et le long du « mur de l’apartheid » (du côté palestinien bien sûr), et la poursuite de l’occupation d’une partie non négligeable de la Cisjordanie (Dan Ephron, « 16 hours in September » [http://www.newsweek.com/2010/12/11/exclusive-details-on-mideast-peace-negotiations.html], Newsweek, 11 décembre 2010). Il n’a fixé aucun terme à cette présence israélienne, sans doute censée durer jusqu’à ce que les Palestiniens deviennent « civilisés »…

Ce blocage sur le front palestinien pousse l’armée israélienne à échafauder les plans de ses nouvelles guerres, fondées sur ce « concept de sécurité » qui veut que tous ceux qui refusent la domination de Tel-Aviv sur la région soient des « terroristes » qu’il faut éliminer. Aucun autre pays, pas même les Etats-Unis, n’ont une conception de la sécurité aussi extensive, une conception qui fait d’Israël un fauteur de guerres permanentes. Sur qui va fondre l’armée israélienne, contre qui portera-t-elle ses prochains coups ?

Sur Gaza ? Il y a deux ans, les blindés et l’aviation israélienne réduisaient en cendres des centaines de bâtiments et tuaient des centaines de civils, commettant ce que le rapport Goldstone qualifie de « crimes de guerres » et sans doute de « crimes contre l’humanité ». Pourtant, le Hamas est toujours solidement installé au pouvoir. Combien de temps Tel-Aviv peut-il se résigner à cette situation ?

Sur le Liban ? En juillet-août 2006, l’armée israélienne échouait dans ses tentatives de réduire le Hezbollah, mais réussissait à détruire le pays, au mépris du droit international ; trois ans et demi plus tard, l’organisation est plus puissante que jamais et l’état-major n’écarte pas une opération majeure qui risquerait de conduire à l’occupation d’une partie du Liban (lire Anshel Pfeffer, « Is the IDF prepping for a third war with Lebanon » [http://www.haaretz.com/print-edition/news/is-the-idf-prepping-for-a-third-war-with-lebanon-1.331431], Haaretz, 19 décembre 2010).

Sur l’Iran ? Au risque de provoquer un conflit majeur qui s’étendrait de l’Irak au Liban, de la Palestine à l’Afghanistan ?

Personne ne peut le dire, mais, au Proche-Orient, l’absence de paix débouche forcément sur la guerre… Contrairement à 1973, c’est Israël qui prendra l’initiative directe du conflit, sauf qu’il se heurtera non seulement à des ennemis bien plus efficaces, mais, comme le signale le militant de la paix israélien Uri Avnery (« Ship of fools 2 » [http://zope.gush-shalom.org/home/en/channels/avnery/1292669143/], Gush Shalom, 18 décembre 2010), à l’hostilité grandissante de l’opinion mondiale, hostilité dont a témoigné la reconnaissance de l’Etat de Palestine dans les frontières de 1967 par le Brésil, la Bolivie, l’Argentine, ou la lettre de 26 anciens dirigeants européens (Chris Patten, Giuliano Amato, Felipe González, Lionel Jospin, Hubert Védrine, Romano Prodi, Javier Solana, etc.) – tout sauf des extrémistes – appelant l’Union européenne à prendre des sanctions si, d’ici le printemps, le gouvernement israélien ne change pas de politique. L’organisation Human Rights Watch a publié le 19 décembre un rapport (« Israel/West Bank : Separate and Unequal » [http://www.hrw.org/node/95113]) qui souligne que les Palestiniens sont victimes de discriminations systématiques et appelle le gouvernement des Etats-Unis à réduire de plus de 1 milliard de dollars son aide annuelle à Israël (soit l’équivalent des investissements israéliens en faveur des colonies).

En conclusion, Avnery note que le soutien américain à Israël relève de l’assistance au suicide. « En Israël, une telle assistance est un crime. En revanche, le suicide ne l’est pas. Ceux que les dieux veulent détruire, ils les rendent d’abord fous. Espérons que nous retrouverons nos esprits avant qu’il ne soit trop tard. »

samedi 27 novembre 2010

ENTRE SAVOIR ET DEMOCRATIE... (BONNES FEUILLES 2)

Entre Savoir et Démocratie
Les Luttes de l’Union Nationale des Étudiants haïtiens sous le gouvernement de Duvalier (Bonnes feuilles 2)

samedi 27 novembre 2010

par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 15 novembre 2010

Le charbon et la farine

On ne saurait nier l’existence du préjugé de couleur en Haïti, mais en faire la question sociale par excellence en accentuant les horreurs qui en découlent représente une imposture. L’emploi abusif du préjugé de couleur par les noiristes pour prendre le pouvoir politique est diabolique. En citant Jean Price-Mars, l’UNEH fait une critique de la propagande noiriste du gouvernement dans le numéro 5 de la Tribune des étudiants, daté du 27 janvier 1961. Notre histoire enseigne que, depuis les luttes pour l’indépendance de 1804, Noirs et Mulâtres ont su surmonter les contradictions racistes et coloristes instituées par la puissance coloniale. Il est absolument faux de croire et de faire croire que les devoirs antagonistes des Blancs, des Mulâtres et des Noirs ont épousé uniquement les lignes de couleur.

Qu’on lise l’Histoire de Toussaint Louverture de Pauléus Sannon [1] pour apprendre que des Blancs, parmi lesquels des curés, des prêtres et des abbés dont le père Corneille Brelle, ont contribué à la préparation de la cérémonie du Bois-Caïman [2]. Nos aïeux, les pères fondateurs de la nation haïtienne, ne se sont pas laissés prendre au piège racialiste, coloriste et discriminatoire des colons français. Ils ont ouvert leurs bras aux 5,000 blancs polonais et 1,000 blancs allemands qui ont rejoint les troupes indigènes dans la guerre de l’Indépendance et versé leur sang pour contribuer à créer Haïti, un projet de liberté ancré dans tous les esprits. Mais s’ils ont su coaliser leurs forces avec d’autres en y acceptant même un Blanc Français comme le colonel Malet, signataire de l’Acte de l’Indépendance d’Haïti, leurs efforts ont été vaincus par le racisme dominant à l’échelle internationale, qui les a ensuite divisés. Ils se retrouvèrent donc comme Sisyphe, poussant le rocher de l’égalité des races et des couleurs, mais prétendant être contraints de le laisser retomber avant d’avoir atteint le sommet.

Lors de la guerre du Sud, le Mulâtre Rigaud avait des Noirs parmi ses partisans dont Lamour Dérance, Goman, Sanglaou et d’autres chefs de bande noirs. Des deux fils de Toussaint Louverture, c’est Placide, le mulâtre, qui le soutient dans la lutte contre la France, tandis qu’Isaac, le noir, appuie et rejoint les Français. Lors de rares élections à la présidence qui furent témoins du duel entre deux candidats mulâtres, Boisrond Canal et Boyer Bazelais en 1876, ou encore entre Boyer Bazelais et Lysius Salomon en 1879, ce sont les considérations financières et non coloristes des milieux affairistes qui primèrent.

Rony Durand, un des économistes de l’école noiriste qui devint doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques en 1986, a disséminé pendant quatre décennies le venin du racisme noiriste dans les têtes des étudiants haïtiens. Exprimant à haute voix le dogme noiriste et le rentrant à coups de marteau dans les consciences de la jeunesse, Rony Durand a complètement évacué la complexité de la question sociale et a déclaré que « la bourgeoisie « mulâtre » qui gouverne Haïti depuis les jours enfiévrés de « l’indépendance » porte la responsabilité historique de notre stagnation [3] ». Et il a du même coup légitimé la corruption financière, le vol des deniers publics et le brigandage des noiristes. Dans son entendement, leur accumulation sauvage est légitime car, dit-il, « la bourgeoisie « noire » a retourné contre la bourgeoisie « mulâtre » ses propres armes. Au demeurant, aucune bourgeoisie n’a les mains pures dans la formation du capital [4] ».

De telles représentations semant la haine et véhiculées par le discours noiriste sont prégnantes dans le corps social. Pour bien saisir comment le peuple haïtien se pense et se représente, il faut aller aux sources réelles de la négrophobie et démystifier l’aliénation de l’homme haïtien (noir et mulâtre), comme Anténor Firmin, dans son magnum opus oparum intitulé De l’égalité des races humaines. La réduction à néant d’Haïti est justement due au triomphe de certaines alliances politiques pernicieuses.

L’alliance infantilisante Duvalier/Rigal, on le sait, a permis d’isoler Louis Déjoie lors de la campagne électorale de 1957. Antoine Rigal fait alors une déclaration révoltante qui provoque la colère de la majorité de l’électorat. En proclamant dans un discours tristement célèbre, « Maintenant toutes les avenues du pouvoir sont encombrées par les ruraux [5] », Antoine Rigal écœure les Noirs, leur donne un goût amer à la bouche et assassine les idéaux d’industrialisation et de développement que représentait Déjoie. Le candidat François Duvalier reprendra pourtant cette phrase méprisante de Rigal pour mettre en marche une machine électorale broyant tout sur son passage. Il l’utilisera comme une lamentation afin que les Noirs adhèrent, même passivement, à sa candidature et voient en lui une raison d’espérer. Duvalier déclamera le message discriminatoire de Rigal au cours de ce fameux discours intitulé « Ils sont devenus fous » et dans lequel il dira :

“Heureux et se congratulant d’être enfin seuls, entre honnêtes gens, entre gens du monde, entre gens de société, débarrassés enfin des « ruraux » que nous sommes, selon l’acrimonieuse et imprudente expression de Me Antoine Rigal, ils ont concerté eux-mêmes, la mise en place de leurs dispositifs d’élimination. Ils sont devenus fous [6].”

Duvalier utilisait Rigal pour créer un fossé irrémédiable entre les masses noires et Déjoie. Le coup allait porter surtout quelques années après le mouvement de 1946, qui a modelé la conscience populaire sur la question de couleur. Rigal sera récompensé par l’attitude bienveillante de François Duvalier à son endroit, jusqu’à sa mort en 1971. Le discours de Rigal a cassé en quelques jours le lien social que Déjoie a construit pendant vingt ans avec la paysannerie noire à Saint Michel de L’Attalaye, aux Cayes, sur ses plantations agricoles. Déjoie se retrouve la victime d’un mulâtrisme qui bloque la cohésion sociale, entretient la méfiance et freine l’exécution d’un projet social collectif. Le mulâtrisme, en charriant la blanchitude occidentale et en mettant des Mulâtres incompétents aux commandes du système politique, des affaires, de l’administration et de la diplomatie, contribue à maintenir la société dans le dénuement tout comme le noirisme, en faisant la promotion de Noirs ignares à des postes de prestige, renforce le préjugé voulant que les Noirs soient incompétents.

Le noirisme boit à la même source coloriste et racialiste que le mulâtrisme en avançant la thèse de l’infériorité congénitale des Mulâtres. Les révocations de Mulâtres en 1946, simplement parce qu’ils sont des Mulâtres, sont aussi exécrables que les pratiques discriminatoires envers les Noirs sous les gouvernements mulâtristes. Les victimes deviennent des bourreaux en adoptant les attitudes et le type de pensée discriminatoires reprochés aux bourreaux. C’est de la mauvaise foi que de vouloir continuer dans la voie de la racialisation des rapports sociaux, que de vouloir l’instauration d’une pyramide sociale toujours basée sur la hiérarchie des couleurs de peau et la structuration coloriste. La vision de l’UNEH, présentée à chaud, combat cette forme de pensée racialiste dans son numéro 5 de Tribune des étudiants, daté du 27 janvier 1961.

Des destructions tous azimuts

Tout au long de l’histoire d’Haïti, le libéralisme en tant que principe sacro-saint de la bourgeoisie a été combattu par le dirigisme d’État appuyé sur la pensée racialiste et coloriste. Les efforts de développement national se sont révélés futiles, qu’ils viennent de l’État ou de l’activité productrice privée, car le minimum de connaissances nécessaires à un tel développement a toujours fait défaut. Les luttes de pouvoir ont surfé sur l’ignorance encouragée et maintenue à travers les manipulations coloristes de toutes sortes. Le combat des adversaires noiristes et mulâtristes s’est poursuivi au détriment de l’entité nationale, qui a périclité pendant deux siècles jusqu’à atteindre aujourd’hui son point d’effondrement, pour utiliser le langage de Jared Diamond [7]. Il y a en effet de sérieux indicateurs qui révèlent l’agonie de la société haïtienne. Cette agonie résulte de l’incapacité des adversaires noiristes et mulâtristes, en lutte pour l’hégémonie, à s’entendre sur un minimum d’objectifs pour répondre aux défis de l’environnement extérieur hostile. La possibilité de la disparition de la civilisation haïtienne, tout comme celle des Vikings démontrée par Jared Diamond, est donc bien réelle. Par-delà les théories fumeuses de l’essence de l’homme noir qui serait d’une radicale altérité par rapport aux autres êtres humains, les brigands de l’école des Griots sont parfaitement conscients de la « nourriture intellectuelle et morale [8] » qu’ils offraient à la population haïtienne, tant dans leur journal Les Griots que dans les autres publications dans lesquels ils exposaient leurs marchandises.

Sous le fallacieux prétexte de la « régénération des grandes masses », François Duvalier et Lorimer Denis utilisent, pour prendre le pouvoir, des processus identitaires et des pratiques mystificatrices qui privilégient la couleur noire de la peau et une certaine apparence physique. Les brigands des Griots s’amusent à brouiller la question sociale par ce que Frantz Fanon, en 1954, a nommé « l’apparente surdétermination par l’ordre « racial » du classement hiérarchique qu’opère la société sur elle-même [9] ». L’hégémonie de la pensée coloriste mulâtriste jusqu’en 1946 et la domination du courant de pensée noiriste qui s’en est suivi ont détruit les possibilités de formation d’une bourgeoisie nationale capable de propulser le développement. Ici encore, l’idéologie des jeunes de l’UNEH, dans l’éditorial du numéro 6 de Tribune des étudiants de juin 1960, a pris le contre-pied en appelant à la mobilisation de la bourgeoisie nationale. En présentant le Problème des classes à travers l’histoire d’Haïti comme leur Mein Kampf, les idéologues noiristes mettaient dans les têtes de la jeunesse les bases fascistes de leur future puissance, mais aussi les bases de l’enterrement de la nation haïtienne. Leur désir de gouverner n’avait d’égal que leur passion d’un pouvoir à retentissement chaotique. Paradoxalement, même des professeurs réputés progressistes recommanderont les thèses pernicieuses des Griots à leurs élèves. Avec un discours à la fois misérabiliste et moderne, la logorrhée de François Duvalier et de Lorimer Denis s’est propagée comme un SIDA de l’esprit. En manipulant l’histoire, les brigands des Griots ont préparé en toute sérénité le naufrage de la nation haïtienne. Leur passion pour le pouvoir a été étalée avec une grande charge affective et une sentimentalité qui ont séduit leurs disciples et que ceux-ci ont intériorisées. Leur œuvre continue de s’insinuer partout où le désespoir règne.

On pourra se demander ad nauseam s’ils savaient qu’ils préparaient les ruines d’Haïti. L’obscurantisme et la déchéance qu’a entraînés la pensée duvaliériste ont perverti la société dans ses valeurs existentielles de base, et il sera trop tard quand Jean Price-Mars [10] ou Roger Dorsinville dénonceront la débilité du discours noiriste. En 1990, Roger Dorsinville écrira :

« Pour ce qui concerne le bilan chez nous de ces trente dernières années, il est tragique, mais facile à établir, si bien qu’il faut espérer n’entendre plus jamais parler de « noirisme » en tant que doctrine ou définition de projets politiques. Le résultat n’est pas seulement la ruine économique, et, sur le délabrement des institutions, l’établissement de l’autorité publique d’une armée de faucons. Il faut surtout déplorer la disparition de toutes les vertus civiques ou morales, ce qu’un auteur étranger [11] a pu décrire « la démocratisation de la corruption [12]. » Les cris du cœur de Price-Mars et de Dorsinville n’auront d’échos que dans les esprits d’une faible minorité d’intellectuels. La fibre nationale était détruite et la tombe de la société haïtienne était déjà creusée. Les pratiques et les conduites nihilistes des tontons macoutes Ti Bobo, Boss Pinte, et autres Ti Cabiche s’étaient déjà propagées. Le pouvoir était remis à la jeunesse des Roger Lafontant et autres briseurs de grève qui attendaient leur tour pour cueillir les fruits mûrs de ce travail commencé en 1932, persuadés à tout jamais que ce qui sied à Haïti, c’est la démocratie des cadavres. Jacques Fourcand dira qu’il vaut mieux faire un Himalaya de cadavres que de perdre le pouvoir. La messe était dite. Faisant le bilan de ce voyage en enfer, Roger Dorsinville écrivait en 1990 : « Cette république qui se déglingue de partout, c’est le résultat de trente ans de Pouvoir Noir [13]. » Il ne croyait pas si bien dire sur cette époque « de nuit, de guerre et de mort » pour employer le langage de Jan Patocka [14]. Mais en laissant de côté l’arrière-fond de cette dégringolade, Roger Dorsinville ne permet pas de comprendre les origines et le déclenchement de ce malheur qui s’est abattu sur la société haïtienne au XXe siècle. Des origines qui ne remontent pas à 30 ans, mais plutôt à 55 ans, c’est-à-dire à 1932. Toutefois, il donne l’ampleur et la dimension de la mort organisée sous le régime duvaliériste :

« Nous avons ouvert la porte à des gens traditionnellement méprisés pour leur bâtardise, dans un pays où la légitimité des imitateurs date tout juste d’hier, et ces bâtards avaient des comptes à régler tous azimuts, y compris entre eux. Ils ont tué, embastillé, avili hommes, femmes et enfants, de cent manières et dans toutes les directions. Quant au paysan, ce noir, prétexte du combat pour le « plus grand nombre », il s’est trouvé plus que jamais trituré par les hommes nouveaux, une « élite lorage calé » sans tradition de bonté, de générosité, de solidarité, acharnée à se laver du souvenir de son abjection de naguère. Dès lors, où était la promesse : « C’est à nous, opprimés, de lutter pour tous les opprimés » ? Et, parce que l’État s’était avili, il y a eu le retour de bâton : la disparition de son autorité civique et morale, l’évacuation de sa pertinence à gouverner, l’instauration pure et simple du banditisme officiel [15]. »

Les brigands voulaient garder le pouvoir en transformant Haïti en un vaste camp de concentration. Ils exécutaient le travail des capos et décidaient de la destruction, de la récupération, de la conservation et de la classification des rebuts d’humanité créés par leur politique mortifère. Les recettes pour détruire l’âme du peuple haïtien seront de plus en plus sophistiquées. Elles passeront par la destruction de la mémoire, des travailleurs, des entrepreneurs, des cochons créoles, de l’armée, de l’intelligentsia, etc. Un anéantissement tous azimuts. Une dévastation sans cesse perfectionnée. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer, pour bien les comprendre, les luttes de l’UNEH, qui représentent un moment crucial du combat de la jeunesse haïtienne contre ceux et celles qui voulaient garder le pouvoir à tout prix. Les jeunes de l’UNEH avaient su reconnaître les caractéristiques fondamentales qui soutenaient le courant des Griots et avaient subodoré leur démarche d’élimination d’une civilisation. Ils firent de leur mieux pour empêcher ces cannibales d’entamer leur festin et la grève de 1960-1961 en est le témoignage fondamental.

[1] Horace Pauléus Sannon, Histoire de Toussaint Louverture, Tome I, Collection Patrimoine, Presses Nationales d’Haïti, 2003, p. 179-188.

[2] Jacques de Cauna, Haïti : L’éternelle révolution. Histoire de sa décolonisation (1789-1804), PRNG Editions Pyremonde, Monein, France, 2009, p. 146.

[3] Rony Durand, Regards sur la croissance économique d’Haïti, Imprimerie des Antilles, 1965, p. 165.

[4] Ibid., p. 117.

[5] Arthur Rouzier, Les belles figures de l’intelligentsia jérémienne. Du temps passé et du présent, Imprimerie Service Multi-Copies, 1986, p. 117.

[6] Colbert Bonhomme, Révolution et contre-révolution en Haïti, op. cit., p. 277.

[7] Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006.

[8] François Duvalier et Lorimer Denis, Le problème des classes…, op. cit. p. 89.

[9] Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs. Paris, Le Seuil, 1954.

[10] Jean Price-Mars, Lettre ouverte à René Piquion sur son « Manuel de la négritude » ; le préjugé de couleur est-il la question sociale ?, Éditions des Antilles, P-au-P, 1967.

[11] André Corten.

[12] Roger Dorsinville, Marche arrière II, Éditions des Antilles, 1990, pp. 223-224.

[13] Ibid, p. 233.

[14] Jan Patocka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier, Paris, 1981.

[15] Roger Dorsinville, Marche arrière II, Éditions des Antilles, 1990, p. 223-224.

jeudi 25 novembre 2010

ENTRE SAVOIR AND DEMOCRATIE - LES LUTTES DE L'UNION NATIONALE DES ETUDIANTS SOUS LE GOUVERNEMENT DE DUVALIER (BONNES FEUILLES 1)

mercredi 24 novembre 2010

par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 15 novembre 2010

À un moment où l’interrogation sur le devenir haïtien est au centre des débats, ces bonnes feuilles peuvent servir d’aiguillon à la réflexion. Nous publions des extraits de l’ouvrage Entre Savoir et Démocratie — Les Luttes de l’Union Nationale des Étudiants haïtiens sous le gouvernement de Duvalier qui sort chez Mémoire d’Encrier à Montréal à l’occasion du 50e anniversaire de la plus grande et la plus longue grève de l’histoire d’Haïti déclenchée le 22 novembre 1960. Plus de 450 pages avec quatorze des acteurs qui ont écrit ces jours de la résistance du mouvement social. Ces bonnes feuilles sont publiées en deux parties.

Première partie

Un mouvement qui dépasse le simple renversement de gouvernement

Au moment où, à la fin des années 1950, l’Union nationale des étudiants haïtiens (UNEH) prend la relève de la FEUH, le mouvement estudiantin a déjà une expérience pratique de l’activisme politique et a une confiance extrême dans l’efficacité de la grève générale. La grève de 1960-1961 que l’UNEH va déclencher dans un dangereux bras de fer avec le pouvoir va sérieusement secouer l’édifice duvaliériste, sans toutefois le mettre en péril. Une grève dont la répression, « avec son cortège d’emprisonnements, de bastonnades, de défections et de trahisons [1] », a fait éclore la carrière politique des Roger Lafontant, Robert (Bob) Germain, Rony Gilot et autres briseurs de grève, tout en mettant fin au rêve d’une jeunesse de se projeter dans l’avenir. Mais aussi un mouvement qui a fait flotter les drapeaux du civisme, du courage, de la solidarité, de la générosité et des aspirations positives. Un mouvement qui a voulu aller plus loin que le simple renversement d’un gouvernement, pour s’attaquer plutôt à renverser des idées préconçues sur le bien et le mal, le faux et le vrai, le juste et l’injuste.

À travers la chronique des faits qui ont ponctué ces quatre mois d’affrontements douloureux au cours desquels les étudiants ont fortement secoué la structure gouvernementale, nous nous proposons de reconstituer le déroulement d’une des luttes les plus progressistes et les plus périlleuses jamais menées par le mouvement estudiantin en Haïti. Pour tenter de rester fidèle à la trame de ces événements, nous retracerons d’abord le contexte des luttes démocratiques dans le secteur de l’enseignement avec la création de l’Union Nationale des maîtres de l’enseignement secondaire (UNMES). Nous présenterons ensuite l’énoncé des doléances et des aspirations des étudiants. C’est d’ailleurs dans la défense de leurs droits imprescriptibles, à travers la gestion de la défense de leurs camarades arrêtés, que leur activisme devient un événement. Puis, nous verrons de quelle façon certains acteurs de cette période ont interprété ces événements et en ont fait ressortir le caractère et la consistance. Enfin, nous profitons pour rendre un hommage à un frère consanguin, tout en recollant les bribes de l’histoire de la résistance d’une génération qui voulait qu’Haïti soit un pays de droit.

À la fin de Les mots et les choses, Michel Foucault annonce la mort de l’homme qui « s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. » La destruction écologique en Haïti, où la surface végétale s’est réduite au point de ne couvrir maintenant que 2 % du territoire, semble donner raison à Foucault, du moins en ce qui concerne la mort de la nature, étape annonciatrice de la mort de l’homme. Ce système écologique dominateur consacre la rupture entre l’homme et la nature et propage la mort. Cette incohérence est exprimée ainsi par Délira, le personnage du roman Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain : « Nous mourrons tous, disait-elle, les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants ». Roumain et ses camarades essaieront de construire un autre système d’écologie politique avec des réseaux sociaux et mentaux capables de protéger l’environnement. Cette construction passait par la mort d’une certaine idée de l’homme haïtien et par la naissance d’un homme nouveau capable de produire d’autres territoires et d’autres institutions pour monter à l’assaut des citadelles d’iniquité.

Mettre hors de l’eau le nouveau visage dessiné sur le sable

La création de l’Union nationale des étudiants haïtiens (UNEH) constitue un moment important de ce mouvement d’écologie politique qui cherche à réaliser la mort programmée du vieil homme haïtien. L’UNEH renvoie à un univers de valeurs qui vise l’émancipation réelle des vivants et l’affranchissement face à la confusion instaurée par le pouvoir duvaliériste. En soutenant les luttes démocratiques des enseignants amorcées par l’Union Nationale des membres de l’enseignement secondaire (UNMES), l’UNEH les prend au pied de la lettre pour mettre en avant leur contenu significatif et leur donner écho.

Les luttes de l’UNEH constituent d’abord une critique de la politique de l’enseignement et de l’éducation qui, selon elle, est déconnectée de la société et de l’économie. En tant qu’agents de la modernité, les étudiants constituent une force dynamique qui appelle au changement. Leur prise de conscience est susceptible de conduire au changement des processus en vigueur dans la société, mais aussi à de nouvelles façons de faire et de penser. Professeurs et étudiants viennent révéler que la crise de l’enseignement ne peut pas être traitée séparément des problèmes sociaux, politiques et économiques qui affectent Haïti et, par conséquent, en appellent à un changement fondamental pour désenclaver la pensée haïtienne et la diriger vers une réflexion qui sorte de l’arbitraire et qui appuie la promotion des libertés dans tous les domaines.

Les aspirations de l’UNEH à un savoir de qualité et à une démocratie politique rentrent en collision avec la rationalité dictatoriale du gouvernement de François Duvalier. Les tontons macoutes prennent d’assaut la citadelle du savoir en imposant leurs étudiants dans les écoles et universités. Éléments déclencheurs de la dégradation et de la clochardisation du système éducatif. Dans ce haut lieu de la modernité qu’est l’université, les étudiants de l’UNEH revendiquent une organisation du savoir loin des illusions de la pensée noiriste culminant dans la débilité duvaliériste. Une voie sans issue. L’UNEH a défini dans les revendications l’université comme lieu privilégié pour la recherche et l’innovation, en vue de la transformation du pays. Refusant d’accepter de trembler devant les tontons macoutes, les étudiants appellent à un renouvellement de l’organisation de la cité, avec comme objectif ultime celui des pratiques de conception de la vie politique et du pouvoir. Les revendications ne sont pas présentées comme une fin en soi mais comme un point de départ.

Pour construire cette démocratie, ils veulent s’appuyer sur les savoirs scientifiques mais aussi sur le savoir politique des citoyens. C’est dans le travail de repositionnement de l’université entre savoir et démocratie que les étudiants lancent la grève du 22 novembre 1960 pour libérer leurs camarades arrêtés par la gestapo duvaliériste. Cette grève a mis fin au mirage que le duvaliérisme avait projeté afin de séduire les incrédules. Cette réponse à la terreur a été trahie et l’appel insurrectionnel n’a pas trouvé de réponse. Pour étendre le désert dans l’espace haïtien, le duvaliérisme a distillé le désir éperdu du pouvoir noiriste. La descente de la nuit sur Haïti s’est concrétisée. De la corruption des institutions à celle de la citoyenneté.

Les étudiants de l’UNEH ont su montrer ce qu’être citoyen veut dire. En exprimant leur solidarité vis-à-vis de leurs camarades emprisonnés, c’est une autre construction ontologique qui entre en jeu. Le savoir citoyen, soit la responsabilité envers l’Autre, est la condition sine qua non de la modernisation de l’action publique. L’élimination des entraves à la pluralité des savoirs exige la diffusion de cette responsabilité à partir de l’écriture de la grammaire symbolique des compétences. L’expérience de révolte des étudiants de novembre 1960 invite à des discussions de fond. Car la société haïtienne traverse encore le désert aujourd’hui cinquante ans après. Sous le soleil torride de la précarité. Sous la pluie des cyclones. Sous les débris du séisme du 12 janvier 2010. Sous les rebuts des aventuristes occultes qui trahissent les intérêts nationaux et populaires. La résistance active et intelligente des étudiants de l’UNEH contre le fascisme duvaliérien est l’une des plus belles pages de notre histoire contemporaine. D’où la nécessité d’approfondir cette expérience afin de mettre en échec les mensonges d’un système qui demande de s’accommoder d’un présent lamentable.

À la suite de leur premier congrès de mai 1960, la lutte des étudiants de l’UNEH prend son envol avec la correspondance adressée au parlement haïtien en date du 17 juin 1960. À cette époque, Duvalier prend des dispositions pour caporaliser les membres du parlement afin qu’ils ne puissent pas élaborer de lois ou de directives fondamentales, mais qu’ils se conforment plutôt aux préférences de Duvalier et des acteurs de la communauté internationale et des bailleurs de fonds. La prise de décision politique ne dépend alors plus du gouvernement et de son dirigeant, mais de la communauté internationale [2] qui s’arrange, par tous les moyens, pour avoir le dernier mot.

Ainsi, l’organisation d’élections présidentielles n’aboutit pas nécessairement à la stabilité politique. C’est surtout le cas quand la fraude est au rendez-vous et que les résultats ne sont pas fiables. Le bourrage des urnes pour François Duvalier le 22 septembre 1957 a ouvert une période d’instabilité et d’absence de légitimité pour le nouveau gouvernement. Ne pouvant corrompre ses adversaires en leur offrant des postes gouvernementaux, le gouvernement Duvalier va immédiatement opter pour la répression et tenter de trouver une certaine stabilité. Il s’agira d’éradiquer les consciences, de faire perdre aux Haïtiens tout sens des responsabilités historiques en introduisant la torpeur et la peur dans toutes les couches de la population. La paix des cimetières est donc inscrite dans le mouvement qui utilise la corruption et la fraude pour pérenniser l’ordre établi. L’effet direct du coup d’État électoral a été d’orienter la stratégie du gouvernement Duvalier vers l’engagement de fonds pour la sécurité intérieure, au détriment des secteurs sociaux (justice, éducation, santé, infrastructure).

Prendre le pouvoir par la fraude électorale aboutit donc de manière presque inévitable à l’instauration d’un gouvernement dictatorial. Le coup d’État électoral de François Duvalier n’échappe pas à cet ancrage délibéré dans l’arbitraire et le prix payé pour se maintenir au pouvoir s’accompagne de la nécessité, pour le nouveau gouvernement, de mettre la priorité absolue sur sa sécurité. Cette orientation provoque la résistance des étudiants de l’UNEH, qui y voient un tort fait à leur avenir au moment où ils expriment, dans leur correspondance aux Chambres législatives en date du 17 juin 1960, leurs doléances en neuf points dont la construction d’une cité universitaire de 500 chambres, de laboratoires, d’une bibliothèque et d’un restaurant.

Mais l’éducation n’est pas une priorité pour le gouvernement, qui n’y consacre que moins de 1 % du produit intérieur brut (PIB), tandis que les autres pays de la Caraïbe y consacrent tous à peu près 5 %. Le pays affiche donc un taux élevé d’analphabétisme (85 %), alors que la part du lion du budget national, soit 28 % ou encore 10,6 millions de dollars, va à la sécurité publique et à l’armée. Des 19 millions de gourdes qui vont au département de l’Éducation nationale, seulement 1 % est mis à la disposition des 1 200 étudiants et des 200 professeurs d’université. À cette époque, près de 45 % des étudiants sont inscrits en médecine et pharmacie et souvent les diplômés s’expatrient. Les conditions difficiles en milieu rural et le salaire de 250 dollars par mois que gagnent les médecins ont produit l’exode des 200 médecins diplômés au cours de la période 1950-1960 [3].

Le gouvernement de Duvalier a profité de la structure archaïque de la société haïtienne encouragée par un système éducatif dans lequel l’inadéquation entre l’offre d’éducation et la demande (les besoins du développement national) est la règle. Le professeur Max Chancy signale ainsi, dans un ouvrage de 1970, les contradictions du système éducatif haïtien :

« Les anciens préjugés contre le travail manuel, alliés aux conditions dans lesquelles s’est développée la vie économique du pays, ont favorisé de façon incroyable cette prédominance de la formation littéraire en Haïti. C’est ainsi qu’à l’Université d’Haïti en 1968, sur les 1527 étudiants inscrits, plus du tiers, 549, étaient à la Faculté de droit alors que l’effectif de l’École d’agronomie représente 1/39 de l’effectif global – 40 étudiants – moins que l’école de théologie – 46 étudiants. Haïti n’a formé en 35 ans que 200 agronomes alors que chaque année environ 100 étudiants reçoivent leur diplôme de licencié en Droit [4]. »

La destruction de l’intelligentsia et l’identification au nazisme

Duvalier ne voulait pas d’une politique éducative trop élaborée qui aurait pu produire des citoyens en mesure de balayer les poussières toxiques que son courant de pensée avait mis dans les esprits. Mais il n’a pas non plus basculé un beau matin dans une chasse aux intellectuels progressistes. Son combat ininterrompu contre l’excellence remonte toutefois aux années 1932-1940, quand il écrivait des textes grotesques prétendant que « la sentimentalité conditionne toutes les activités du Noir [5]. » Un vrai charabia dénoncé par de vrais intellectuels qui, à l’instar d’Antonio Vieux ou de Jacques Stephen Alexis, parlaient de Duvalier comme d’un « boucanier de la culture [6] » ou encore considéraient les partisans du mouvement des Griots comme des « folkloristes bêlants [7]. »

En reprenant les théories racistes de l’idéologue nazi Alfred Rosenberg, Duvalier a perverti le vaudou en prétendant être le dépositaire des lourds secrets de ce culte. Il a affirmé qu’il en tirait le « vitalisme mystique » qui désignerait l’essence de la race en Haïti. Dans ce sillage, qui prend la race comme unité de référence, Duvalier se veut le porte-drapeau intellectuel et fédérateur des aspirations de la classe moyenne noire. Il le dira lui-même : « Il jaillit de la matrice de la race un de ces leaders qui, dans leur équation personnelle, synthétisent la conscience de cette collectivité [8]. » Tous les intellectuels avisés prendront leur distance vis-à-vis de l’approche mystique de Duvalier et de sa bande. L’école des Griots de Duvalier, qui remonte à la période 1932-1940, réunit un groupe de penseurs parmi lesquels se trouvaient entre autres Lorimer Denis, Louis Diaquoi, Carl Brouard, Clément Magloire Fils, René Piquion et Kléber Georges Jacob. Sous prétexte de trouver une doctrine sociale authentiquement haïtienne, ils ont en commun adopté et propagé les thèses racistes de Georges Montandon en Haïti. Ils ont soutenu que les Haïtiens possédaient des particularités sociales, psychologiques et culturelles spécifiques découlant de leur origine africaine, et que le caractère singulier résultant de ces particularités demandait la formulation d’un système politique dictatorial et autoritaire dans lequel sont absents les éléments tels que la liberté de la presse, les élections libres, l’opposition constitutionnelle et les principes démocratiques. L’école des Griots a disséminé ses idées autour des années 1930 dans un certain nombre de publications dont L’Action Nationale, Haïti Journal, La Relève, L’Assaut, Le Nouvelliste. Elle recevra le soutien de Gérard de Catalogne dans la production d’un fascisme créole adapté aux conditions haïtiennes. Le moteur de ce fascisme sera la création d’une mystique pour mobiliser la jeunesse haïtienne et créer de nouvelles élites professionnelles [9].

Né au Cap-Haïtien au tournant du XXe siècle, Gérard de Catalogne fait ses classes en France, alimenté par le royalisme et la pensée ultraréactionnaire. Disciple de Charles Maurras, ardent défenseur de l’Action Française, Gérard de Catalogne brave vents et marées pour implanter les théories fascistes en Haïti. Pétri de cette idéologie d’extrême droite opposée aux idées démocratiques, Gérard de Catalogne expose ouvertement ses intentions : « Nous ne croyons ni aux droits des peuples, ni aux Droits de l’homme, qui représentent dans le ciel des nuées, des abstractions illogiques [10] … » Il explique aussi que « celui qui dirige les affaires publiques doit rester parfaitement indifférent aux soubresauts d’une multitude souvent inconsciente et toujours ignorante [11] ». Gérard de Catalogne sera de tous les gouvernements jusqu’à celui de François Duvalier et sera le guide spirituel de la révolution duvaliérienne [12]. Pour monopoliser la parole et entraver la compréhension de tout phénomène macro-sociologique, Duvalier décide d’éliminer tous les intellectuels qui ne partagent pas sa théorie énoncée dans son ouvrage Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti. Cet ouvrage, composé d’articles écrits par François Duvalier et Lorimer Denis au cours des années 1946-1947 dans le journal Chantiers, constitue, selon leur disciple Rodolphe Dérose, « le Mein Kampf haïtien de la Nouvelle Période inaugurée depuis le 22 octobre 1957 [13] ». On peut ainsi se faire une idée de la conception nazie et/ou fasciste [14] qu’avaient les brigands de Duvalier de la conduite du pays. Rodolphe Dérose avait probablement entendu Duvalier déclarer que « Hitler fut un grand homme incompris comme moi [15]. »

Mais l’influence du nazisme ne s’arrête pas là. Le slogan duvaliériste « Un seul peuple ! Une seule patrie ! Un seul chef ! » n’est que la traduction française du slogan nazi « Ein Volk ! Ein Reich ! Ein Führer ! » de Hitler. Duvalier était pétri d’hitlérisme au point qu’il référa ouvertement à Gœbbels dans une dédicace faite en 1957 à son ami Antoine Rodolphe Hérard, son propagandiste de la station Radio Port-au-Prince. Il écrivit : « Au Gœbbels de la campagne électorale de 1957, mon ami de toujours Antoine Rodolphe Hérard [16] ». On ne s’étonnera donc pas que Morille Figaro, secrétaire d’État de l’Intérieur, parle de Duvalier comme du « Führer » et que le « SD » (Service de dépistage) soit ainsi nommé d’après le SD hitlérien. On peut aussi comprendre la confusion actuelle quand on sait que le ronron épistémologique duvaliériste des manuels scolaires a servi, pendant plus d’un demi-siècle, à formater les jeunes esprits et à leur faire ânonner les thèses noiristes de l’école des Griots. Et quant aux moins jeunes qui ne voulaient pas internaliser la bêtise, Gérard de Catalogne, dans le quotidien Le Jour, avait proposé dès le 12 novembre 1957 de débarrasser le pays de ces indésirables.

Les thèses noiristes de l’école des Griots alimentèrent les pulsions destructrices des brigands dès 1946. Dix ans plus tard, en 1957, les candidats noirs se braquèrent, puis se coalisèrent, donnant ainsi la victoire à François Duvalier. De toute façon, Duvalier n’avait cessé de tisser sa toile dans l’armée au point où cette dernière sera divisée en deux factions (Léon Cantave contre Pierre Armand) sur la question de couleur. Cette bible du noirisme politique bétonne les principes qui rendront impossible toute distinction entre la croyance vraie et la croyance tenue pour vraie concernant les Mulâtres et les Noirs dans la société haïtienne. Les historiens noiristes, en se voulant les nouveaux gestionnaires de la mémoire nationale, orientent l’opinion dans des directions précises et définissent des règles qui donnent une légitimité à leurs interventions dans le débat politique. On reconnaîtra ici comment les factions rivales renvoient aux pratiques théoriques qui leur sont propres, chacune dans ce que Michel Foucault a appelé son « régime de vérité » :

« Chaque société a son régime de vérité, c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai [17]. »

Face à la « vérité » mulâtriste renforcée par l’occupation américaine de 1915 à 1946, le noirisme affirme sa « vérité » en établissant son propre système de pouvoir avec ses dispositifs d’exclusion et de domination ainsi que ses effets de subjectivation. En marquant des points dans les milieux intellectuels des classes moyennes, Duvalier et sa bande ont pu convaincre les militaires noiristes que le pays ne devait pas se laisser faire et avaler la pilule d’un président mulâtre. La marchandise du noirisme est manipulée avec dextérité, car les idéologues du gouvernement argumentent qu’ils ont des mulâtres et gens au teint clair dans leurs rangs parmi lesquels Frédéric Duvignaud, Fritz Saint Thébaud, André Théard, Jean Magloire, Marc Charles, Arthur Bonhomme, Rindal Assad, André Simon, Auguste Denizé, Lucien Chauvet, Jules Blanchet, Paul Blanchet, Maurice P. Flambert, Karl Bauduy, Pierre Merceron, France Foucard Saint Victor, etc. La vérité est que la l’idéologie duvaliériste se porte comme un charme en septembre 1957 et que c’est le noirisme qui gagne à la ligne d’arrivée. Laminée par la question de couleur et ballottée entre les quatre principaux candidats aux élections de 1957, la gauche haïtienne est en convalescence à la prise du pouvoir par Duvalier. Duvalier représente l’archétype de ce que Jacques Stephen Alexis nomme le petit bourgeois aigri ayant la nostalgie de salons où il n’est pas invité [18], combattant les vrais intellectuels susceptibles d’utiliser leur connaissance contre son pouvoir. C’est donc à partir de ses représentations antérieures qu’une fois au pouvoir il énonce le discours terrifiant de « bat yo nan tèt » (frappez-les à la tête), car il avait peur des vrais intellectuels qui le disqualifiaient et proposaient pour Haïti une autre direction et une autre gestion. Appliquant sa théorie farfelue que les intellectuels des classes bourgeoises et moyennes constituent le sommet de la pyramide sociale, suivis « par la bourgeoisie, la classe moyenne, le prolétariat urbain, et enfin la grande masse rurale [19] », Duvalier passe la corde au cou de tous ceux qui lui font ombrage, mais aussi à certains de ceux qui l’ont hissé au pouvoir. Il concentre ainsi sa répression sur l’intelligentsia, afin d’avoir les mains libres pour engourdir les esprits de la jeunesse et les enfermer dans un étau. Pour se protéger contre l’intelligentsia, Duvalier décide de les tenir à distance. Ceux qui échappent à la mort ou à la prison doivent partir. Pour débarrasser le pays des étudiants diplômés de l’École normale supérieure, considérés comme des menaces imminentes pour le gouvernement, René Piquion, nommé doyen par Duvalier de 1961 à 1981 et intraitable défenseur du régime, ne trouvera pas mieux que de dresser une liste qu’il enverra au bureau du recrutement des Nations Unies pour l’Afrique afin qu’ils soient embauchés. Pour pouvoir agir sans restriction aucune, la dictature met une distance maximale entre elle et tous ceux qui sont perçus comme des êtres de conscience. La politique duvaliériste en matière d’éducation consiste à construire des bâtiments tout en éliminant les professeurs compétents.

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* Economiste, écrivain



[1] Eddy Cavé, De mémoire de Jérémien. Ma vie, ma ville, mon village, Éditions CIDIHCA, Montréal, 2009, p. 20.

[2] Jurgen Habermas, « Scientifisation de la politique et opinion publique », La technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1973.

[3] W. Brand, Impressions of Haiti, Mouton & Cie, The Hague, 1965, p. 55.

[4] Max Chancy, « Éducation et développement en Haïti », dans Emerson Douyon, Culture et développement en Haïti, Editions Leméac, Montréal, Canada, 1972, p. 145.

[5] Le Nouvelliste, P-au-P, 30 septembre 1935, repris dans Œuvres essentielles, troisième édition, Presses Nationales d’Haïti, tome 1, p. 53.

[6] Jean Florival, Duvalier. La face cachée de Papa Doc, Mémoire d’encrier, Montréal, 2007, p. 103.

[7] Bernard Diederich, Le prix du sang, Éditions Henri Deschamps, P-au-P, Haïti, 2005, p. 140.

[8] Lorimer Denis et François Duvalier, Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, Imprimerie de l’État, P-au-P, Haïti, 1959, p. 19-20.

[9] Les thèses principales de Gérard de Catalogne sont développées dans son ouvrage écrit en 1939 intitulé Haïti devant son destin.

[10] Gérard de Catalogne, Haïti devant son destin, Imprimerie de l’État, P-au-P, Haïti, 1939, p. X.

[11] Ibid., p. 233.

[12] Le président Duvalier confia à Gérard De Catalogne la responsabilité de réaliser l’édition de ses Œuvres essentielles. Gérard de Catalogne ne se contenta pas d’examiner et de corriger les travaux des comités qui travaillaient à cette tâche. Il congédia d’abord le Comité des recherches composé de MM. Vianney Dennerville, André Bistoury, Lamartinière Adé, René Mompoint et Morille Figaro. Puis, il fit de même avec le Comité de coordination composé de MM. Paul Blanchet, Léonce Viaud, René Chalmers, Max Antoine, Hénock Trouillot, Jacques Oriol et Jean Montès Lefranc. Il leur reprochait leurs intrigues et manigances ainsi que leur faible capacité de travail. Il y mit tant de son style personnel que les trois tomes des Œuvres essentielles de François Duvalier portent les titres des trois parties son ouvrage Haïti devant son destin c’est-à-dire « Éléments d’une doctrine », « Une nation en marche » et enfin « Les théories au pouvoir ».

[13] Rodolphe Dérose, « Le problème des classes à travers l’Histoire d’Haïti ou une Doctrine de Gouvernement », Le Jour, P-au-P, Haïti, 10, 12, 22 et 24 novembre 1958. Ce texte a été repris en guise de postface à la 3e édition de l’ouvrage Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, Imprimerie de l’État, P-au-P, Haïti, 1959.

[14] Dans les premiers jours après sa prise de pouvoir par les élections frauduleuses du 22 septembre 1957, Duvalier ne perdit pas de temps pour conférer avec l’ancien président Sténio Vincent, alors âgé de 89 ans, qui lui conseilla vivement d’engager immédiatement Frédéric Duvigneaud, l’ancien protégé de Mussolini en 1940, comme secrétaire d’État de l’Intérieur et de la Défense Nationale.

[15] Gérard Pierre-Charles, Radiographie d’une dictature, Éditions Nouvelle Optique, Montréal, Canada, 1973, p. 97.

[16] Le Nouvelliste, 3 janvier 1969 et Le Nouveau Monde, 26 avril 1971, cité dans Jacques Barros, Haïti de 1804 à nos jours, Tome II, L’Harmattan, Paris, 1984, p. 566.

[17] Michel Foucault, « Entretien avec Michel Foucault » (1977), Dits et écrits, Tome III, Gallimard, Paris, 1994, p. 158.

[18] Jacques Stephen Alexis, « La main dans le S.A.C. », Le Nouvelliste, P-au-P, 11 mars 1958.

[19] Lorimer Denis et François Duvalier, Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, op. cit., p. 102.