Idées & Opinions 8 Février 2011
(Extrait du "Le Nouvelliste"
Haïti: Ni Duvalier ni Aristide...
Suite de l'édition précédente
Par Hérold Jean-François
De même que l'on nait et que l'on meurt et qu'entre la naissance et la mort il y a toute une étape qui constitue notre vécu, il nous semble que cette logique de la vie devra s'appliquer de façon irrémédiable à la chose politique. On arrive sur la scène, on cherche le pouvoir, si on l'obtient, on exécute son mandat en faisant l'impossible pour laisser ses marques et l'on s'en va. Si on fait le vilain et que la rue vous renverse, c'est que vous êtes passés à côté.
Alors, dans votre petit coin, vous cuvez votre honte dans la dignité s'il vous en reste ou si vous en avez jamais eue et vous laissez le monde tranquille. La dynamique de la vie se déroule autour de nos choix. Nous forgeons notre existence à partir de nos priorités.
L'enfant qui gaspille sa chance se retrouvera plus surement dans la rue, raté, clochard ou s'il est plus chanceux et débrouillard, ouvrier ou entrepreneur. Mais cette dernière catégorie entre dans les exceptions. Ceux qui réussissent sont en général les bêcheurs qui forgent leur réalité au jour le jour par le travail patient et assidu. Il y en a aussi des rares qui sont sortis des cuisses de Jupiter qui n'ont pas fait grand-chose pour réussir, le gros du travail ayant été fait par une lignée de rudes travailleurs...
Le complexe du passé
En Haïti, nous cultivons une mauvaise tradition d'avoir le regard dans le rétroviseur. La force du passé est si attrayante que nous semblons incapables de tourner la page. Cette fatalité vient peut-être de la grandeur de notre histoire qui ressemble plus à une épopée fictive qu'à une réalité dans laquelle ont vraiment existé les multiples personnages légendaires que sont Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe, Capois, Pétion, Lamartinière, Magloire Ambroise, Marcadieu et les autres. Les oeuvres de ce passé glorieux sont si imposantes que nous ne voulons pas croire que les descendants de ces grands noms puissent être des nains qui ne peuvent pas faire la collecte des ordures ménagères. Comment on a pu construire la Citadelle Laferrière à l'orée de notre existence, sortis à peine de l'esclavage et que deux siècles plus tard, nous nous complaisions dans notre actuel statut de cendrillon des Antilles ?
Nous cultivons un complexe du passé qui nous hante et qui nous empêche de vivre au présent, de forger les structures pour bien aménager ce présent, pour nous garantir un futur de progrès et de croissance pour notre progéniture. Nous nous accrochons au passé que nous ne voulons pas dépasser.
Ceux qui, sur le plan politique ont eu la chance de nous diriger sans qu'ils aient pris en compte l'immense opportunité qui se présentait à eux et qui loin de se mettre au travail pour transformer nos difficiles réalités ont plutôt profité du pouvoir pour asseoir leur domination, constituer des richesses personnelles en laissant comme héritage à notre société, misère, sous-développement, deuil et blessures profondes, prétendent revenir hanter une deuxième voire une troisième fois notre mémoire collective.
Le défaut de mémoire par l'absence d'une mise en commun des victimes pour offrir aux générations d'après des témoignages indélébiles font qu'aujourd'hui on banalise la dictature et ses méfaits, l'on cherche des circonstances atténuantes au dictateur qui aurait été la première victime...
Comme si un quart de siècle suffit pour faire oublier, passer l'éponge, alors que justement toute la suite, la continuité des malheurs et des exactions sont venues de notre incapacité à demander des comptes. L'impunité a enhardi les successeurs du régime dictatorial qui ont pérennisé les mêmes pratiques et comme nous sommes une société de consensus contre la légalité, les avocats ne manquent pas pour plaider la cause de l'abandon des poursuites...La démocratie que l'on a toujours refusé a ses bons côtés, l'on en jouit en citoyen libre et c'est en son nom, aujourd'hui que l'on revendique toutes sortes de garanties. Et qui continuera de nous faire croire que notre société n'a pas progressé ? Mais en Haïti, les effets pervers de la démocratie semblent vouloir nous confiner dans une réalité dominée par la poursuite de l'impunité, car d'habiles avocats sont là et au prétoire et dans les médias pour nous donner mauvaise conscience, quand habilement l'on peut faire passer la tentative légitime de reddition des comptes pour une vulgaire volonté de revanche assimilée rapidement à de la persécution politique...
Et nous entrons dans une sorte de package deal, un fourre-tout qui fera bientôt d'Haïti un hôpital pour ancien Président. C'est paradoxal comme Haïti qu'ils n'ont pas su transformer en une zone de progrès économique et social est en même temps, la terre idéale pour bien vivre à l'abri de l'anonymat typique de la vie de ceux qui se sont jetés dans la poubelle de l'histoire, l'environnement propice dans le confort du soleil jamais défaillant mettant nos regards à l'abri du froid tant austral que boréal...
Si le pays n'est plus la chasse-gardée de qui que ce soit, si désormais, officiellement personne n'est le sujet d'aucun Président qui y régnait en maître, par la terreur de hordes de macoutes ou de chimères, si nous sommes, pour le moment, incapables de demander des comptes à nos anciens dirigeants, nous devons au moins pouvoir tourner la page de leur période de gouvernance faite d'exactions et de leur incapacité à nous faire entrer dans la terre promise. Qu'ils nous laissent tranquilles en nous reconnaissant le droit de leur laisser dans l'oubli, de faire un trait sur eux pour continuer sans nostalgie de leurs méfaits, la quête de ce mieux être qu'ils étaient incapables de nous offrir.
Quand le passé se veut l'avenir
Aujourd'hui, en Haïti, ni Duvalier ni Aristide sont des hommes du passé, un passé duquel, pour l'avenir de nos enfants et du pays, nous devons nous détacher. Laissons les zombis et les fantômes à leurs châteaux hantés, prenons la vie à tour de bras pour prétendre aux sommets qui nous ont été jusque-là refusés. Laissons nos anciens dirigeants à leur chimère, nous, après leur époque cauchemardesque, nous avons besoin de continuer de rêver en couleurs... Comment des dirigeants qui ont eu de longues opportunités et qui ont été incapables de transformer nos difficiles réalités, peuvent-ils être utiles dans la tache de reconstruction ?
D'ailleurs comment des spécialistes de la destruction, champion de la division nationale et générateur de crises, de souffrances, de corruption et de répression pourront changer pour s'intégrer comme citoyens normaux, se transformer en agent de construction et oeuvrant désormais en faveur de l'unité nationale ? Prétendons-nous voir un génie du mal dont la spécialité est la nuisance se convertir en une force du bien qui n'a d'autre finalité que le bonheur de la nation ?
En tout cas, pour notre part, nous pensons que le pays doit rompre radicalement avec son sombre passé et les acteurs de ce passé, quel que soit leur nom et épithètes qui s'y attachent. Si des dirigeants du passé malgré le poids des reproches et contentieux qui en font des personnages controversés peuvent prétendre à une nouvelle opportunité de remettre le pays en mode marche-arrière et qui pis est des groupes de citoyens veulent leur donner l'absolution pour y arriver, nous, nous pensons qu'il y a aujourd'hui en Haïti de bien meilleures options.
Si Haïti ne peut être que ce que ces chefs du passé en ont fait, tous les enfants qui sont à l'école et qui s'efforcent de meubler leur esprit pour servir notre pays peuvent désespérer d'y jouer un jour un rôle. Ce serait une gifle assénée à toutes ces générations de diplômés des Universités quand nous voulons leur faire comprendre qu'il n'y a dans leur rang aucune potentialité et que le passé déconstruit qui nous a donné ce pays délabré, sans souveraineté et survivant grâce à la charité internationale, est aussi l'avenir. Si le passé sans issue est aussi l'avenir, notre avenir c'est Duvalier ou Aristide. Alors nous devons comprendre dans ce cas que nous n'avons pas d'avenir.
Mais l'avenir, nous sommes confiant, ne peut en rien ressembler au refus de démocratie de la période Duvalier, ni encore moins à la tentative anachronique d'Aristide de jouir des prérogatives de Duvalier d'instaurer un régime de peur et de terreur au XXI ème siècle alors que notre vie de l'après-dictature est faite de jouissance de libertés accessibles même à ceux qui nous les ont refusées...
L'avenir, c'est la construction démocratique basée sur des valeurs universelles, une femme, un homme une voix, des élections sans manipulation du vote, l'égalité devant la justice pour que chaque comptable d'un délit ait la certitude qu'il rendra compte, l'accomplissement des devoirs civiques, un système politique qui garantit le pluralisme idéologique et le renouvellement continu des institutions dans les délais, toutes préoccupations observées et exécutées par des dirigeants qui ont une vision de l'aménagement et de la construction du pays et dont la préoccupation est le bien-être du citoyen, quel que soit l'endroit où il se trouve sur notre territoire. L'avenir c'est la mise en place d'un système scolaire qui incorpore tous les enfants en âge d'aller à l'école, la manifestation d'une volonté continue de progrès par la mise en branle à travers le pays d'une dynamique de construction et d'efforts notables d'aménagement d'oeuvres de tout type, aqueducs, barrages, routes, hôpitaux, dispensaires, centres sportifs, bibliothèques, centres de congrès, centres culturels, des infrastructures de toutes sortes qui changent graduellement nos réalités, repousser nos retards et garantir les conditions du développement global.
Si la Constitution et nos Lois reconnaissent le droit à tout citoyen de revenir sans aucune contrainte à la terre natale, d'ailleurs il ne devait pas y avoir de citoyens en exil, cette bonne disposition de la Constitution ne s'assimile aucunement à un blanc-seing à l'impunité. C'est dans la capacité de notre société à imposer l'égalité de tous les citoyens dans la justice que nous commencerons véritablement à ériger une société de droit. Regarder nos anciens dirigeants accusés de tous les maux du pays dans le blanc des yeux et aller les accueillir à l'aéroport à coups de vivats, les présenter comme des victimes en mettant un doigt dans la plaie de leurs victimes ou de leurs survivants serait un mauvais signal qui encouragerait tout futur détenteur du pouvoir à reproduire le même schéma de violation systématique des droits des Haïtiennes et des Haïtiens.
Il est facile de se faire le porte-étendard de la réconciliation nationale ou du désintéressement citoyen, mais oublier les douleurs et les souffrances, les disparitions de parents, la destruction des biens des particuliers et du commerce sont plus difficiles...
Entre 1986 et 2004, la vie nationale a connu des rebondissements et des crises multiples. L'après-Duvalier a vu la difficulté de mettre en place une société d'intégration sur la base de la justice sociale et de la garantie à la majorité des services essentiels. Nous avons eu trois crises majeures le 29 novembre 1987 avec le massacre des votants à Port-au-Prince et ailleurs, le 30 septembre 1991 avec le coup d'État militaire renversant le Président Jean-Bertrand Aristide et la troisième, à l'issue de la fraude électorale du 21 mai 2000. Nous faisons l'économie d'autres crises de moindre envergure de la période transitoire comme celle de l'opposition Casernes Dessalines/Palais National sous le Général Prosper Avril et du mouvement populaire qui a remporté le même Général-Président, les événements qui ont précédé la période mentionnée et qui ont abouti le 11 septembre 1988 à l'incendie de la Chapelle de Saint Jean Bosco à La Saline et entrainant la chute du Général Henry Namphy qui n'était plus Chouchou, entre autres... Notre pays a souffert deux grandes commotions sociales le 30 septembre 1991 et le 29 février 2004 autour de la même figure. Cela ne suffit-il pas? Sommes-nous assez sadomasochistes pour prendre à chaque fois la même option de blocage ? D'ailleurs, l'incapacité des uns et des autres de rompre avec le vieux système et d'offrir un modèle différent a eu pour effets de réhabiliter le duvalierisme décrié. La phrase désabusée d'une dame dans une émission à lignes ouvertes après le retour le 16 janvier dernier de l'ancien Président à vie Jean-Claude Duvalier dans le pays:''nou telman pa regle anyen pandan 25 an, nou fè sa ki pa te bon di tou pase pou pi bon...''Lavalas, dans son comportement et ses attitudes a amené à la conclusion que les pratiques politiques, en Haïti, ne changent pas d'un régime à l'autre et que dans ce domaine c'est ce que Jean-Thomas Cyprien appelle le ''match nul''. De Duvalier à Préval en passant par les régimes militaires de la trop longue transition, il y a très peu de différences entre les hommes qui se sont succédé au pouvoir. La même absence de vision, la même intolérance, la même incapacité d'accepter les critiques et l'opposition, la même propension à se maintenir au pouvoir par des moyens détournés et des coups fourrés, les multiples crises de cette transition sont autant d'exemples et d'illustrations de ce phénomène du'' match nul''...
Défauts de mémoire, mais acteurs récents...
Si les jeunes qui crient vive Duvalier dans les rues scandalisent les victimes et les parents des victimes c'est parce que notre société n'a pas assez documenté la période 1957-1986 par des publications sonores et vidéos, des écrits comme le déplore à juste titre, notre soeur Liliane Pierre-Paul. Mais Aristide, c'est l'histoire contemporaine, le GNB, c'était hier. Tous ceux qui font preuve de défaut de mémoire quant au régime des Duvalier ont peut-être l'excuse de l'âge. Il y en a qui n'avaient pas encore vu le jour à la chute de la dictature le 7 février 1986 ou qui étaient encore dans les langes à cette période. Mais ceux-là ont connu les années Aristide, ils ont vécu adolescents les moments d'apothéose du 16 décembre 1990 tout comme ils ont vécu les contrecoups du 30 septembre 91, blocage du pays, pertes de jours de classe, embargo, manifestations, déferlement de violences du FRAPH, l'arrogance des putschistes et de leurs alliés, le déchirement du retour, la nouvelle occupation, les assassinats et exécutions des partisans des militaires, la perte de souveraineté, le vol du 21 mai 2000 et le boycott du 26 novembre 2000, le revirement d'Aristide investi le 7 février 2001, la résistance de l'opposition, la crise politique issue de cette indigestion de pouvoir, la 47ème Législature contestée, les laideurs parlementaires de ladite législature dont les deux Chambres étaient transformées en une bourse de valeurs où la dignité ne siégeait pas... Ils ne sont pas près d'oublier et la nation avec, la grande fracture de cette période, le coup fourré du 17 décembre 2001 contre l'opposition, les sièges de partis et les résidences des leaders, l'hypothèque grevée sur la célébration du bicentenaire de notre Indépendance, les manifestations de rue le jour de Noel 2003 et le Jour de l'An 2004, la répression des manifestations par la police vouée pieds et mains liées au régime, la violation de l'enceinte de l'Université d'État le 5 décembre 2003, les sorties contre les installations des médias le 12 janvier 2004, ils ont certainement encore à l'esprit, l'arrogance des partisans du régime lavalas suite à sa deuxième déchéance le 29 février 2004, l'Opération Bagdad et les têtes coupées jetées à des carrefours de grande circulation pour terroriser la nation. Toute chose issue de la transformation rampante du mouvement populaire perverti du militantisme sincère et spontané en une mutation dangereuse vers de multiples formes de banditisme. Ceux qui parlent de trahison n'exagèrent pas, car si les choix et le leader étaient différents, Jean-Bertrand Aristide aurait été la rampe de lancement du changement, de la modernisation et du progrès haïtien. Dommage pour Haïti, car loin de là, Aristide nous a fait perdre notre temps, des opportunités, à la place du progrès économique et social nous accumulons plus de retard et pire, nous avons aussi perdu notre souveraineté en faisant l'étranger s'installer comme tuteur-protecteur et arbitre de nos inlassables conflits...
Si les jeunes de moins de trente ans semblent assez incultes en histoire jusqu'à applaudir Duvalier, c'est parce qu'ils n'ont pas lu les livres témoignages sur les cachots infernaux de Duvalier, c'est parce par défaut de la constitution de la mémoire, des archives et de la documentation publique de ces trois décennies de pouvoir autoritaire et dictatorial, Fort-Dimanche ici et Fort Saint-Michel au Cap-Haïtien et d'autres centres de tortures et d'exécution d'opposants à travers le pays n'ont pas été préservés pour héberger des musées du souvenir de cette période de terreur. Ils n'ont pas entendu l'histoire orale sur ce qui s'est passé à Casale avec les jeunes militants du mouvement communiste, ils n'ont jamais sans doute entendu parler de l'exécution des dix-neuf officiers de l'Armée le 8 juin 1967, ni des sorties sanguinaires appelées '' les Vêpres de Jérémie'' contre certaines familles, ni de l'exécution de Drouin, Numa et des autres braves de ''Jeune Haïti''. Ils ne connaissent sans doute pas le nom de Richard Brisson dont les photos les poignets attachés d'une corde révèlent qu'il a été capturé vivant mais pourtant présenté mort sur le front dans des échanges avec l'Armée dans le Nord-Ouest... Ils doivent ignorer les noms de certains sbires du régime qui avaient droit de vie et de mort sur les citoyens, droit dont ils ne s'en privaient pas... Personne n'a dû leur avoir conté la peur, les sueurs froides et le stress vécus par les familles à la vue des sombres DKW a Port-au-Prince, de la Patrol blanche de la Préfecture du Cap vers la fin de la décennie 60 dans lesquels circulaient ces marchands de la mort qui espionnaient, surveillaient, traquaient les ''yeux inconnus''... Le système à part de très rares cas n'a pas su ou voulu demander des comptes immédiatement après le 7 février 1986, car tout jugement du duvaliérisme était aussi le jugement des nouvelles autorités successeurs de Duvalier...
Cette méconnaissance du régime des Duvalier et de ses exactions n'est pas pareille dans le cas du régime Lavalassien. Les jeunes de la tranche d'âge en question ont été témoins et dans bien des cas, acteurs de la période Aristidienne. Les noms des protagonistes ont dominé la scène et tous les hommes de mains, les militants de la base qui ont semé la terreur pendant la période 2001-2004 sont des figures connues. On les a tellement vus à la télé et à la tête de toutes les mobilisations en faveur du régime qu'ils sont devenus familiers de l'opinion publique. Ils sont les acteurs de l'histoire immédiate, l'histoire que nous avons vécu hier et ils continuent de s'illustrer aujourd'hui de la même façon...
Il est certain que dans vingt-cinq ans, si nous continuons à délaisser le devoir de mémoire, leurs enfants ne sauront rien de ces tristes personnages. Et eux, parents, déploreront comme on le fait aujourd'hui la déconstruction des archives pour restituer le vécu social et politique des actuelles périodes...
Terrorisme d'État/ État délinquant
Ni Duvalier ni Aristide ne sont la solution aujourd'hui. Ils ont eu leur tour et partagent quelque part la responsabilité de l'état actuel du pays. Après trente ans de pouvoir, au départ de la dictature, le pays trainait un taux d'analphabétisme de 80%, pas de logements sociaux et tout se concentrait à Port-au-Prince aujourd'hui victime de cette centralisation à outrance. Après Duvalier, on n'a pas construit de nouvelles infrastructures d'envergure pour mettre le pays sur la voie du développement. Les tenants de l'heure ont préféré semer la discorde qui leur est retourné à la figure comme un boomerang. Aucun acquis social, aucun projet de modernisation, aucune volonté de rupture évidente avec le système. Le modèle duvalierien demeure le moule à modeler du comportement des détenteurs de pouvoir avec en moins la répression et en plus la jouissance des libertés publiques qui sont des acquis irréversibles. La grande majorité si elle est devenue citoyen avec la jouissance de son droit de vote après Duvalier n'a pas pour autant accès aux services de base. La vie continue d'être infecte dans les bidonvilles qui sont devenues la porte d'entrée des zones jadis élégantes mais défigurées par la présence du commerce informel tous azimuts des masses qui siègent à côté et dont le moyen de survie est la vente de toutes sortes de produits recyclés, des vêtements aux matelas et à l'inimaginable... Voilà Haïti de Duvalier à Aristide, aucune évolution quant à la manipulation des masses jadis macoute et désormais chimè avec une évolution qui va du militantisme bon enfant des premiers moments de 91 au grand banditisme et au crime organisé comme on l'a vécu dramatiquement pendant la période connue sous le nom d'Opération Bagdad avec des bandits qui terrorisaient le pays dans des fiefs baptisés zones de non droit... Et tout un cortège de crimes jusque-là restés impunis...L'impunité, la mamelle de l'insécurité qui va d'une simple velléité de délinquance à la pure expression du terrorisme d'État sous Duvalier et de l'État délinquant sous Aristide.
Produits expirés / effets nocifs...
Haïti doit sortir de cette léthargie dans laquelle des dirigeants incompétents l'ont plongée et faisant que même la fonction de réfléchir est sous-traitée avec les tuteurs de la communauté internationale. Les anciens dirigeants qui n'ont pas eu le souci du progrès de notre pays et de notre peuple sont comme des produits avariés dont l'usage est déconseillé à cause des effets nocifs sur notre santé. Quand un produit arrive à expiration, indépendamment de la date où on l'a acheté sans l'avoir mis à contribution à temps, nous n'avons d'autre choix que de le jeter à la poubelle ! On pourra médire autant que l'on veut de la classe politique et des limites de ses leaders. Si elle a certes besoin de se renouveler, autant favoriser dans ses rangs ou hors de ses rangs, l'émergence des nouvelles figures aptes à diriger notre pays selon de nouvelles aspirations et une nouvelle vision plus en conformité avec notre siècle et conformément aux besoins de changement de la nation entière. Nous avons dans les nouvelles générations de bien meilleures options que le recyclage d'anciens leaders dont nous connaissons déjà le profil et que l'on a vu assez longtemps à l'oeuvre pour connaître leur degré d'utilité... Haïti, aujourd'hui doit avoir les yeux fixés sur son avenir san gade dèyè...Nous avons besoin de ruptures en tout pour avancer autrement...
samedi 12 février 2011
mardi 8 février 2011
LA CRISE POLITIQUE HAITIENNE EST-ELLE TERMINEE
La crise politique haïtienne est elle terminée ?
Par Christophe Wargny
Maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Paris. Auteur de Haïti n’existe pas. Deux cents ans de solitude, nouvelle édition, Autrement, Paris, 2008.
Jude Célestin, c’était le candidat du président René Préval lors des élections présidentielles du 28 novembre 2010. Un homme falot et dévoué à son présidentiel tuteur. Celui-ci espérait-il, dans l’ombre, gouverner encore ou s’assurer de l’impunité face à de lourdes accusations de corruption, antérieures au séisme ? Malgré des moyens énormes, ceux de l’Etat, et de multiples manœuvres de fraude et d’intimidation le jour du scrutin, malgré un Conseil électoral provisoire (CEP) dévoué au président, M. Célestin n’est arrivé que second, au coude à coude avec le troisième, le chanteur Michel Martelly, dit Sweet Micky. Le taux d’abstention a été proche de 80 %. C’est dire à quel point les Haïtiens, victimes ou non du séisme, sentaient mal l’enjeu électoral.
Même la « communauté internationale », toujours pressée depuis 25 ans d’organiser les élections qui-vont-remettre-le-pays-sur-les-rails, a trouvé à redire. Le parti au pouvoir, Unité, n’a pas réussi à sauver les apparences, d’autant que la rue a plusieurs fois grondé contre les tripatouillages. L’Organisation des Etats américains (OEA) a été chargée d’un vague recomptage. Qui élimine finalement le candidat du pouvoir. Après 15 jours de tergiversations et une tentative de diversion, qui n’est peut-être pas la dernière (après le retour de Jean-Claude Duvalier, le dictateur renversé en 1986), le clan Préval, divisé, isolé et sous pression de l’ONU, paraît avoir cédé.
Comme le Conseil électoral l’a confirmé le 3 février, le second tour des présidentielles opposera donc le 19 mars, quatre mois après le premier, Mirlande Manigat, juriste libérale qui a surtout les faveurs de la classe moyenne – mais qui n’a jamais été aux affaires –, à Sweet Micky, plus connu dans les classes populaires urbaines, sans programme cohérent, mais pas sans passé. Jeune dealer duvaliériste, il n’a condamné aucune des dictatures qui se sont succédé depuis 1986. « Arrivé au pouvoir, j’aimerais que tous les anciens présidents deviennent mes conseillers afin de profiter de leur expérience », a-t-il déclaré au quotidien Le Nouvelliste. On imagine autour d’une table les généraux Namphy, Avril et Cédras, les civils Aristide et Préval… Sur fond de reconstruction qui ne commence pas et de choléra qui poursuit son inexorable hécatombe, le choix s’annonce dramatique, d’autant que le populisme de Sweet Micky est sans bornes. Beaucoup d’Haïtiens, qui n’attendent rien de la classe politique, pourraient être tentés par un homme « neuf », même s’il est sans doute connecté avec les pires malfrats de la politique et de l’économie.
La crise politique est loin d’être réglée, dans un pays où les situations de ce type sont fréquentes et longues. Les politiciens haïtiens, qui ne souffrent pas directement de la situation calamiteuse de l’Etat, ont un art consommé de la pratique du dilatoire (l’absence de compromis ou de décision). Restent beaucoup d’inconnues avant le probable second tour du mois de mars. Et après.
L’élection concerne aussi les députés et une partie des sénateurs. Les irrégularités, nombreuses, seront-elles résolues à temps, par un Conseil électoral aux ordres du parti Unité ? La majorité des assemblées sera probablement défavorable au nouveau président, dans un pays où cohabitation et compromis fonctionnent rarement. Le mandat du président Préval s’achève le 7 février (date historique et quasi-mythique de la chute de M. Duvalier). Ce dernier a bien tenté de faire voter une loi (bien peu constitutionnelle) prolongeant éventuellement de trois mois son mandat. Comment régler l’intermède quand l’impopularité du président et l’exaspération populaire atteignent des sommets ? Qui canalisera la probable protestation ? René Préval rejoindra-t-il dans l’exil la majorité de ses devanciers ? Quelle sera la réaction des autres candidats à la présidence, éliminés, mais qui ne reconnaissent pas la validité d’un premier tour réalisé dans des conditions déplorables ? Que faire de Jean-Claude Duvalier, quasi-libre en Haïti ? Comment éviter le retour de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, dont la popularité grimpe à mesure que le pays s’enfonce ? Même si les Etats-Unis n’en veulent surtout pas et si ses lieutenants sont divisés…
La participation populaire, enfin, donnera-t-elle une vraie légitimité aux élus, dans un pays où les candidats ne concourent pas du tout à armes égales, ce dont les Nations unies se gardent bien de parler ? La tactique politique à court terme prévaut sur la reconstruction — même si la gestion de cette reconstruction (ou les bénéfices que peuvent en tirer les élites mafieuses) est au cœur du débat. La communauté internationale, qui peine à honorer ses engagements, pourrait trouver un moyen imparable de les différer : l’absence d’interlocuteurs politiques fiables et légitimes en Haïti. Avec, comme conséquence probable, la prolongation des conditions de vie infra-humaines d’une bonne moitié de la population.
« Refonder Haïti », on en est loin. L’écrivain Gary Victor dénonçait il y a peu « cet éternel chassé-croisé pour le pouvoir entre rivaux dans la médiocrité, la délinquance, la corruption, conduisant à la banalisation de la démence et à l’exclusion de larges secteurs et d’un peuple qui résiste ». Encore une fois, depuis 25 ans, ceux qui exercent leur tutelle sur Haïti font semblant de croire que la démocratie formelle, restreinte (sauf en 1990, avec l’éphémère victoire d’Aristide) aux professionnels de la politique, était la démocratie. En marginalisant les plus démunis et leurs organisations, et en repoussant à plus tard un investissement massif dans l’éducation citoyenne, et dans l’éducation tout court. En 25 ans, on aurait pu avancer dans ce pays, toujours lanterne rouge mondiale quant au rôle de l’Etat dans l’éducation.
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011-02-04-La-crise-politique-haitienne-est
février 2011
Par Christophe Wargny
Maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Paris. Auteur de Haïti n’existe pas. Deux cents ans de solitude, nouvelle édition, Autrement, Paris, 2008.
Jude Célestin, c’était le candidat du président René Préval lors des élections présidentielles du 28 novembre 2010. Un homme falot et dévoué à son présidentiel tuteur. Celui-ci espérait-il, dans l’ombre, gouverner encore ou s’assurer de l’impunité face à de lourdes accusations de corruption, antérieures au séisme ? Malgré des moyens énormes, ceux de l’Etat, et de multiples manœuvres de fraude et d’intimidation le jour du scrutin, malgré un Conseil électoral provisoire (CEP) dévoué au président, M. Célestin n’est arrivé que second, au coude à coude avec le troisième, le chanteur Michel Martelly, dit Sweet Micky. Le taux d’abstention a été proche de 80 %. C’est dire à quel point les Haïtiens, victimes ou non du séisme, sentaient mal l’enjeu électoral.
Même la « communauté internationale », toujours pressée depuis 25 ans d’organiser les élections qui-vont-remettre-le-pays-sur-les-rails, a trouvé à redire. Le parti au pouvoir, Unité, n’a pas réussi à sauver les apparences, d’autant que la rue a plusieurs fois grondé contre les tripatouillages. L’Organisation des Etats américains (OEA) a été chargée d’un vague recomptage. Qui élimine finalement le candidat du pouvoir. Après 15 jours de tergiversations et une tentative de diversion, qui n’est peut-être pas la dernière (après le retour de Jean-Claude Duvalier, le dictateur renversé en 1986), le clan Préval, divisé, isolé et sous pression de l’ONU, paraît avoir cédé.
Comme le Conseil électoral l’a confirmé le 3 février, le second tour des présidentielles opposera donc le 19 mars, quatre mois après le premier, Mirlande Manigat, juriste libérale qui a surtout les faveurs de la classe moyenne – mais qui n’a jamais été aux affaires –, à Sweet Micky, plus connu dans les classes populaires urbaines, sans programme cohérent, mais pas sans passé. Jeune dealer duvaliériste, il n’a condamné aucune des dictatures qui se sont succédé depuis 1986. « Arrivé au pouvoir, j’aimerais que tous les anciens présidents deviennent mes conseillers afin de profiter de leur expérience », a-t-il déclaré au quotidien Le Nouvelliste. On imagine autour d’une table les généraux Namphy, Avril et Cédras, les civils Aristide et Préval… Sur fond de reconstruction qui ne commence pas et de choléra qui poursuit son inexorable hécatombe, le choix s’annonce dramatique, d’autant que le populisme de Sweet Micky est sans bornes. Beaucoup d’Haïtiens, qui n’attendent rien de la classe politique, pourraient être tentés par un homme « neuf », même s’il est sans doute connecté avec les pires malfrats de la politique et de l’économie.
La crise politique est loin d’être réglée, dans un pays où les situations de ce type sont fréquentes et longues. Les politiciens haïtiens, qui ne souffrent pas directement de la situation calamiteuse de l’Etat, ont un art consommé de la pratique du dilatoire (l’absence de compromis ou de décision). Restent beaucoup d’inconnues avant le probable second tour du mois de mars. Et après.
L’élection concerne aussi les députés et une partie des sénateurs. Les irrégularités, nombreuses, seront-elles résolues à temps, par un Conseil électoral aux ordres du parti Unité ? La majorité des assemblées sera probablement défavorable au nouveau président, dans un pays où cohabitation et compromis fonctionnent rarement. Le mandat du président Préval s’achève le 7 février (date historique et quasi-mythique de la chute de M. Duvalier). Ce dernier a bien tenté de faire voter une loi (bien peu constitutionnelle) prolongeant éventuellement de trois mois son mandat. Comment régler l’intermède quand l’impopularité du président et l’exaspération populaire atteignent des sommets ? Qui canalisera la probable protestation ? René Préval rejoindra-t-il dans l’exil la majorité de ses devanciers ? Quelle sera la réaction des autres candidats à la présidence, éliminés, mais qui ne reconnaissent pas la validité d’un premier tour réalisé dans des conditions déplorables ? Que faire de Jean-Claude Duvalier, quasi-libre en Haïti ? Comment éviter le retour de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, dont la popularité grimpe à mesure que le pays s’enfonce ? Même si les Etats-Unis n’en veulent surtout pas et si ses lieutenants sont divisés…
La participation populaire, enfin, donnera-t-elle une vraie légitimité aux élus, dans un pays où les candidats ne concourent pas du tout à armes égales, ce dont les Nations unies se gardent bien de parler ? La tactique politique à court terme prévaut sur la reconstruction — même si la gestion de cette reconstruction (ou les bénéfices que peuvent en tirer les élites mafieuses) est au cœur du débat. La communauté internationale, qui peine à honorer ses engagements, pourrait trouver un moyen imparable de les différer : l’absence d’interlocuteurs politiques fiables et légitimes en Haïti. Avec, comme conséquence probable, la prolongation des conditions de vie infra-humaines d’une bonne moitié de la population.
« Refonder Haïti », on en est loin. L’écrivain Gary Victor dénonçait il y a peu « cet éternel chassé-croisé pour le pouvoir entre rivaux dans la médiocrité, la délinquance, la corruption, conduisant à la banalisation de la démence et à l’exclusion de larges secteurs et d’un peuple qui résiste ». Encore une fois, depuis 25 ans, ceux qui exercent leur tutelle sur Haïti font semblant de croire que la démocratie formelle, restreinte (sauf en 1990, avec l’éphémère victoire d’Aristide) aux professionnels de la politique, était la démocratie. En marginalisant les plus démunis et leurs organisations, et en repoussant à plus tard un investissement massif dans l’éducation citoyenne, et dans l’éducation tout court. En 25 ans, on aurait pu avancer dans ce pays, toujours lanterne rouge mondiale quant au rôle de l’Etat dans l’éducation.
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011-02-04-La-crise-politique-haitienne-est
février 2011
vendredi 28 janvier 2011
HAITI: LES ONG EN QUESTION (SUITE ET FIN)
National 27 Janvier 2011
(Extrait du "Le Nouvelliste")
Dans un premier article, on a vu l'augmentation exponentielle des ONG en Haïti sur une période relativement courte. La réflexion continue avec une analyse de la législation réglementant leur fonctionnement et de l'écart entre les règles prescrites et la pratique.
La législation règlementant les ONG en Haïti
Si, comme signalé précédemment, la présence des ONG sur le sol haïtien remonte à plusieurs années, ce n'est qu'en 1982, face à leur multiplication, que la nécessité de les impliquer juridiquement dans les champs économique et social du développement du pays s'est fait sentir.
La situation jusqu'à 1982
Avant la promulgation du décret du 13 décembre 1982 régissant l'implantation et le fonctionnement des ONG en Haïti, les diverses organisations , dont la plupart sont connues de nos jours sous le vocable ONG, exercèrent leurs activités sous l'empire de lois règlementant les organisations reconnues d'utilité publique (1921), les fondations (1934 et 1953) et la franchise douanière aux organisations de bienfaisance intervenant en Haïti sur la base d' accords de coopération signés avec l'Etat Haïtien (1943)
En effet, des institutions de nationalité étrangère, telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Service Chrétien d'Haïti (SCH), Coopération Haïtiano-Néerlandaise (COHAN), entre autres, signaient un accord avec l'Etat représenté par l'autorité administrative compétente assurant la gestion des activités dans le ou les domaine (s) spécifique (s) d'intervention. Quoique la présence de ces organisations remonte aux années 50, les accords en question ne furent signés que quelques années plus tard. Ces contrats conclus pour une période de temps limité, renouvelable par tacite reconduction, lient l'organisation à l'Etat. Ils définissent les obligations auxquelles l'organisation a souscrit et en contrepartie l'Etat haïtien leur garantit un certain nombre de privilèges.
La différenciation entre les diverses associations travaillant pour l'amélioration des conditions de vie des démunis ne posait pas encore de problème. Ces associations remplissaient leur mission d'ordre humanitaire, se préoccupaient généralement de fournir une assistance aux défavorisés, accomplissaient certaines tâches devant relever de la compétence de l'Etat.
Les changements intervenus de 1982 à nos jours
Dans le Moniteur N0. 90 du lundi 27 décembre 1982, le décret du 13 décembre 1982 est publié. Sept ans plus tard, il a été abrogé et remplacé par celui du 14 septembre 1989. Les considérants évoqués dans le nouveau décret font état d'une meilleure structuration et d'une nouvelle orientation des actions des ONG jugées discordantes par rapport au développement recherché par les pouvoirs publics. De plus, les conditions d'existence des défavorisés n'ont pas subi de changements sensibles aux niveaux social et économique.
Sans présenter une analyse approfondie du décret du 14 septembre 1989, il est important de faire ressortir quelques remarques.
La règlementation sur la création et le fonctionnement des ONG en 1982 et en 1989 consiste en des décrets émanant exclusivement de l'Exécutif. Le pouvoir se sentit menacé par ces organisations ayant à leur portée des sommes exorbitantes et s'étendant sur tout le territoire national. Il a fallu mettre des garde-fous pour les contrôler. Les organisations paysannes, les partis et acteurs politiques, les syndicats et les églises ... avaient tous leurs ONG.
D'après le décret en vigueur, au niveau national, l'Unité de Coordination des Activités des ONG (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) est responsable de la Coordination et de la supervision des ONG sur le territoire de la République. Il est relayé, au niveau départemental par le Conseil Départemental. Selon l'organigramme dudit Ministère, l'UCAONG relève directement de la Direction Générale. Cette entité n'est pas autonome. Les moyens matériels et financiers mis à sa disposition sont très limités. Il existe un va et vient inconséquent et intempestif entre cette Unité, la Direction Générale et le bureau du Ministre du MPCE pour tout ce qui concerne les demandes d'autorisation de fonctionner d'une ONG, celles de franchises ou d'autres dossiers devant être traités par elle. Ce processus créé une lenteur administrative qui débouche très souvent sur des retards considérables dans la circulation des informations bien des fois indispensables pour la prise de décisions majeures.
Les obligations auxquelles les ONG doivent souscrire sont clairement définies dans le décret du 14 septembre 1989. Cependant, elles sont rarement respectées. L'une d'ente-elles consiste en la transmission du rapport annuel au MPCE. En moyenne, 30% des ONG oeuvrant sur le terrain acheminent leur rapport d'activités et leur programmation annuelle au MPCE. Les ONG accusent l'Etat de ne s'intéresser qu'à leur budget. Elles estiment que les autorités de l'Etat généralement ne font pas de commentaires sur les informations transmises et ne proposent aucune orientation précise dans le cadre de leurs actions.
En cas de non-observance des exigences légales, il est indiqué des sanctions négatives devant être appliquées à l'encontre des ONG. La non-soumission de rapports et de programmes d'action, la participation à des activités de nature politique, commerciale et à toutes autres activités incompatibles avec le statut d'ONG, entrainent le retrait de la reconnaissance légale. Approximativement, une centaine d'ONG, depuis plus une dizaine d'années n'entretiennent aucun contact avec le MPCE ; d'autres s'adonnent à des activités purement commerciales, s'érigent en firmes privées, participent aux appels d'offres ou sont tout simplement dominées par des clans ou des familles. Aucun retrait de la reconnaissance légale n'a été enregistré en Haïti.
Somme toute, la perception des ONG comme des entités subversives, les faiblesses administratives, le manque de confiance des ONG vis-à-vis des pouvoirs publics, ont débouché sur le questionnement du fonctionnement des ONG en Haïti. Les besoins de la population restent insatisfaits, les bailleurs de fonds continuent à financer les ONG, des montants faramineux sont débloqués en l'absence d'un plan directeur. L'on se rend compte que malgré les prescriptions légales susceptibles de parfaire le travail des ONG, les résultats sont loin d'être satisfaisants.
Aucun Haïtien conséquent et soucieux d'un avenir meilleur du pays ne saurait avancer que les ONG ne sont pas utiles. Dans les régions reculées, la présence de l'Etat est quasi-inexistante et il est indiscutable qu'un grand nombre d'ONG suppléent à l'absence des pouvoirs publics. Il est de la responsabilité exclusive du Gouvernement de trouver des solutions adéquates pour que l'aide octroyée par le biais des ONG puisse répondre efficacement aux besoins des plus défavorisés.
Perspectives
La perception correcte des ONG, le bénéfice pour le pays, le partenariat véritable Etat/ONG participent de la prise en grande considération des suggestions suivantes. Ceci est dit sous réserve de la reconsidération du rôle de l'UCAONG tel que proposé par la Commission de la Reforme Administrative
Le retrait de la reconnaissance légale aux ONG en contravention avec le décret en vigueur.
Des mesures coercitives sont obligatoires pour freiner la tendance à utiliser les ONG à des fins d'intérêt privé, à s'enrichir sous le couvert du volontariat. Ces ONG de façade ne visent qu'à bénéficier de privilèges comme l'exemption du paiement de l'impôt, la franchise douanière et l'exonération de taxes sur des biens et articles importés lesquels avantages constituent un manque à gagner sur le plan fiscal pour l'Etat.
L'élaboration d'un avant-projet de loi cadre sur les associations
Il est impératif que le Gouvernement continue l'élaboration de l'avant-projet de loi cadre sur les associations de manière que le projet soit présenté à la prochaine législature. La plupart des associations dénommées à tort ONG fonctionnent dans l'informel, sans assise juridique. Toute organisation ou association nationale ou étrangère sera inscrite au Ministère de l'Intérieur et des Collectivités territoriales. Elle sera canalisée, appuyée, contrôlée et supervisée par l'instance étatique spécialisée dans son champ d'action. Ladite instance et la mairie de la zone d'intervention de l'association assureront, de manière concertée et suivant la procédure à établir, le suivi des activités sur le terrain.
La mise en place d'une banque de micro projets par chaque organisme public
Chaque Ministère et chaque organisme autonome établiront avec ses services déconcentrés une banque de micro projets en vue d'orienter les associations voulant travailler dans le pays. A partir de ce dispositif, ces associations pourront aisément choisir les zones et champs d'action nécessitant des interventions urgentes en fonction des ressources financières et techniques dont elles disposent. Il y a lieu de diriger les associations dans les zones non atteintes par le séisme du 12 janvier 2010, de commencer à poser les bases pour des interventions durables surtout dans les régions reculées.
L'élaboration d'un avant-projet de loi créant une structure autonome devant régir les ONG
Durant les dix prochaines années, les ONG continueront à occuper une place importante dans le pays. Une structure plus autonome, toujours sous la tutelle du MPCE, à l'exemple du Conseil National des Coopératives (CNC), doit être prise en compte pour assurer leur gestion. Avant d'accorder le statut d'ONG à une organisation ou association, le Gouvernement doit s'assurer de ses capacités financières et professionnelles à remplir efficacement les tâches qu'elle se propose d'exécuter. Ce projet de loi tiendra compte:
- Des performances de prestations de service durant un nombre d'années bien définies d'une association postulant pour le statut d'ONG ;
- De la définition de l'ONG. Elle doit être précise, claire et formulée de manière non équivoque. La définition du décret 14 septembre 1989 est imprécise. Que peut bien signifier le terme apolitique lorsqu'on sait que les ONG visent à la transformation de la situation précaire des groupes les plus vulnérables ? Elles sont de fait porteuses d'un projet politique même quand elles ne doivent pas se mêler de politique partisane. Quant aux objectifs de développement, s'agit-il des objectifs définis par l'Etat haïtien ou de ceux énoncés par chaque ONG séparément ?
- De la nature de l'ONG. Les ONG établies en Haïti interviennent en forte majorité dans l'humanitaire. Il conviendrait de clarifier et de préciser le (s) type(S) d'ONG qui pourraient le mieux accompagner le Gouvernement dans ses objectifs à court, moyen et long terme, la littérature spécialisée retenant trois types d'appui offert par les ONG.
1- Un appui humanitaire face à des besoins immédiats de survie matérielle tels la nourriture, la santé, l'habitat......
2- Un appui au développement local par des interventions d'ordre économique, social et culturel, bien entendu à la micro-dimension ;
3- Un appui aux luttes sociales dans les champs économique, social, de défense des droits et de promotion de la paix par de l'aide financière, des pressions politiques, de formation, de présentation internationale.
- Des obligations. Il arrive trop souvent qu'après le départ d'une ONG dans une zone, on se retrouve par la suite confronté à résoudre le problème initial qu'elle avait résolu. Face à ce dilemme trop souvent répété, il s'avère obligatoire que les ONG allouent dans leur budget un montant consacré à la formation de cadres pour continuer les travaux après leur départ.
- Les avantages. Les avantages seront concédés à l'ONG sous forme d'exonération de taxes ou de franchise douanière sur les matériels et équipements strictement nécessaires à la réalisation des travaux et sur les effets personnels des étrangers travaillant dans l'organisation.
Conclusion
On entend trop souvent parler des ONG comme « L'Etat dans la l'Etat ». Quelle que soit leur importance, les ONG ne peuvent en aucun cas se substituer à l'Etat. L'Etat est la puissance publique. Ce qui fait de lui une association sans pareille, avec le pouvoir de commander et de sanctionner légitimement même par la force. La législation sur les ONG jusqu'ici vise particulièrement à leur barrer la route en fonction des ressources financières énormes - en comparaison bien entendu avec un petit pays pauvre comme Haïti - dont elles disposent, mises le plus souvent à leur disposition par les agences bilatérales et multilatérales. Le rapport Etat/ONG a été trop longtemps tissé de malentendus, de méfiance voire même de rivalité. Il importe désormais que l'Etat affirme son autorité et établisse un vrai partenariat avec les ONG pour qu'enfin leurs actions puissent être dirigées vers les démunis dont les conditions de vie sont de plus en plus critiques, inacceptables, malgré la présence massive des ONG sur le territoire national.
Marie carmel Adrien
mcadrien@yahoo.fr
(Extrait du "Le Nouvelliste")
Dans un premier article, on a vu l'augmentation exponentielle des ONG en Haïti sur une période relativement courte. La réflexion continue avec une analyse de la législation réglementant leur fonctionnement et de l'écart entre les règles prescrites et la pratique.
La législation règlementant les ONG en Haïti
Si, comme signalé précédemment, la présence des ONG sur le sol haïtien remonte à plusieurs années, ce n'est qu'en 1982, face à leur multiplication, que la nécessité de les impliquer juridiquement dans les champs économique et social du développement du pays s'est fait sentir.
La situation jusqu'à 1982
Avant la promulgation du décret du 13 décembre 1982 régissant l'implantation et le fonctionnement des ONG en Haïti, les diverses organisations , dont la plupart sont connues de nos jours sous le vocable ONG, exercèrent leurs activités sous l'empire de lois règlementant les organisations reconnues d'utilité publique (1921), les fondations (1934 et 1953) et la franchise douanière aux organisations de bienfaisance intervenant en Haïti sur la base d' accords de coopération signés avec l'Etat Haïtien (1943)
En effet, des institutions de nationalité étrangère, telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Service Chrétien d'Haïti (SCH), Coopération Haïtiano-Néerlandaise (COHAN), entre autres, signaient un accord avec l'Etat représenté par l'autorité administrative compétente assurant la gestion des activités dans le ou les domaine (s) spécifique (s) d'intervention. Quoique la présence de ces organisations remonte aux années 50, les accords en question ne furent signés que quelques années plus tard. Ces contrats conclus pour une période de temps limité, renouvelable par tacite reconduction, lient l'organisation à l'Etat. Ils définissent les obligations auxquelles l'organisation a souscrit et en contrepartie l'Etat haïtien leur garantit un certain nombre de privilèges.
La différenciation entre les diverses associations travaillant pour l'amélioration des conditions de vie des démunis ne posait pas encore de problème. Ces associations remplissaient leur mission d'ordre humanitaire, se préoccupaient généralement de fournir une assistance aux défavorisés, accomplissaient certaines tâches devant relever de la compétence de l'Etat.
Les changements intervenus de 1982 à nos jours
Dans le Moniteur N0. 90 du lundi 27 décembre 1982, le décret du 13 décembre 1982 est publié. Sept ans plus tard, il a été abrogé et remplacé par celui du 14 septembre 1989. Les considérants évoqués dans le nouveau décret font état d'une meilleure structuration et d'une nouvelle orientation des actions des ONG jugées discordantes par rapport au développement recherché par les pouvoirs publics. De plus, les conditions d'existence des défavorisés n'ont pas subi de changements sensibles aux niveaux social et économique.
Sans présenter une analyse approfondie du décret du 14 septembre 1989, il est important de faire ressortir quelques remarques.
La règlementation sur la création et le fonctionnement des ONG en 1982 et en 1989 consiste en des décrets émanant exclusivement de l'Exécutif. Le pouvoir se sentit menacé par ces organisations ayant à leur portée des sommes exorbitantes et s'étendant sur tout le territoire national. Il a fallu mettre des garde-fous pour les contrôler. Les organisations paysannes, les partis et acteurs politiques, les syndicats et les églises ... avaient tous leurs ONG.
D'après le décret en vigueur, au niveau national, l'Unité de Coordination des Activités des ONG (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) est responsable de la Coordination et de la supervision des ONG sur le territoire de la République. Il est relayé, au niveau départemental par le Conseil Départemental. Selon l'organigramme dudit Ministère, l'UCAONG relève directement de la Direction Générale. Cette entité n'est pas autonome. Les moyens matériels et financiers mis à sa disposition sont très limités. Il existe un va et vient inconséquent et intempestif entre cette Unité, la Direction Générale et le bureau du Ministre du MPCE pour tout ce qui concerne les demandes d'autorisation de fonctionner d'une ONG, celles de franchises ou d'autres dossiers devant être traités par elle. Ce processus créé une lenteur administrative qui débouche très souvent sur des retards considérables dans la circulation des informations bien des fois indispensables pour la prise de décisions majeures.
Les obligations auxquelles les ONG doivent souscrire sont clairement définies dans le décret du 14 septembre 1989. Cependant, elles sont rarement respectées. L'une d'ente-elles consiste en la transmission du rapport annuel au MPCE. En moyenne, 30% des ONG oeuvrant sur le terrain acheminent leur rapport d'activités et leur programmation annuelle au MPCE. Les ONG accusent l'Etat de ne s'intéresser qu'à leur budget. Elles estiment que les autorités de l'Etat généralement ne font pas de commentaires sur les informations transmises et ne proposent aucune orientation précise dans le cadre de leurs actions.
En cas de non-observance des exigences légales, il est indiqué des sanctions négatives devant être appliquées à l'encontre des ONG. La non-soumission de rapports et de programmes d'action, la participation à des activités de nature politique, commerciale et à toutes autres activités incompatibles avec le statut d'ONG, entrainent le retrait de la reconnaissance légale. Approximativement, une centaine d'ONG, depuis plus une dizaine d'années n'entretiennent aucun contact avec le MPCE ; d'autres s'adonnent à des activités purement commerciales, s'érigent en firmes privées, participent aux appels d'offres ou sont tout simplement dominées par des clans ou des familles. Aucun retrait de la reconnaissance légale n'a été enregistré en Haïti.
Somme toute, la perception des ONG comme des entités subversives, les faiblesses administratives, le manque de confiance des ONG vis-à-vis des pouvoirs publics, ont débouché sur le questionnement du fonctionnement des ONG en Haïti. Les besoins de la population restent insatisfaits, les bailleurs de fonds continuent à financer les ONG, des montants faramineux sont débloqués en l'absence d'un plan directeur. L'on se rend compte que malgré les prescriptions légales susceptibles de parfaire le travail des ONG, les résultats sont loin d'être satisfaisants.
Aucun Haïtien conséquent et soucieux d'un avenir meilleur du pays ne saurait avancer que les ONG ne sont pas utiles. Dans les régions reculées, la présence de l'Etat est quasi-inexistante et il est indiscutable qu'un grand nombre d'ONG suppléent à l'absence des pouvoirs publics. Il est de la responsabilité exclusive du Gouvernement de trouver des solutions adéquates pour que l'aide octroyée par le biais des ONG puisse répondre efficacement aux besoins des plus défavorisés.
Perspectives
La perception correcte des ONG, le bénéfice pour le pays, le partenariat véritable Etat/ONG participent de la prise en grande considération des suggestions suivantes. Ceci est dit sous réserve de la reconsidération du rôle de l'UCAONG tel que proposé par la Commission de la Reforme Administrative
Le retrait de la reconnaissance légale aux ONG en contravention avec le décret en vigueur.
Des mesures coercitives sont obligatoires pour freiner la tendance à utiliser les ONG à des fins d'intérêt privé, à s'enrichir sous le couvert du volontariat. Ces ONG de façade ne visent qu'à bénéficier de privilèges comme l'exemption du paiement de l'impôt, la franchise douanière et l'exonération de taxes sur des biens et articles importés lesquels avantages constituent un manque à gagner sur le plan fiscal pour l'Etat.
L'élaboration d'un avant-projet de loi cadre sur les associations
Il est impératif que le Gouvernement continue l'élaboration de l'avant-projet de loi cadre sur les associations de manière que le projet soit présenté à la prochaine législature. La plupart des associations dénommées à tort ONG fonctionnent dans l'informel, sans assise juridique. Toute organisation ou association nationale ou étrangère sera inscrite au Ministère de l'Intérieur et des Collectivités territoriales. Elle sera canalisée, appuyée, contrôlée et supervisée par l'instance étatique spécialisée dans son champ d'action. Ladite instance et la mairie de la zone d'intervention de l'association assureront, de manière concertée et suivant la procédure à établir, le suivi des activités sur le terrain.
La mise en place d'une banque de micro projets par chaque organisme public
Chaque Ministère et chaque organisme autonome établiront avec ses services déconcentrés une banque de micro projets en vue d'orienter les associations voulant travailler dans le pays. A partir de ce dispositif, ces associations pourront aisément choisir les zones et champs d'action nécessitant des interventions urgentes en fonction des ressources financières et techniques dont elles disposent. Il y a lieu de diriger les associations dans les zones non atteintes par le séisme du 12 janvier 2010, de commencer à poser les bases pour des interventions durables surtout dans les régions reculées.
L'élaboration d'un avant-projet de loi créant une structure autonome devant régir les ONG
Durant les dix prochaines années, les ONG continueront à occuper une place importante dans le pays. Une structure plus autonome, toujours sous la tutelle du MPCE, à l'exemple du Conseil National des Coopératives (CNC), doit être prise en compte pour assurer leur gestion. Avant d'accorder le statut d'ONG à une organisation ou association, le Gouvernement doit s'assurer de ses capacités financières et professionnelles à remplir efficacement les tâches qu'elle se propose d'exécuter. Ce projet de loi tiendra compte:
- Des performances de prestations de service durant un nombre d'années bien définies d'une association postulant pour le statut d'ONG ;
- De la définition de l'ONG. Elle doit être précise, claire et formulée de manière non équivoque. La définition du décret 14 septembre 1989 est imprécise. Que peut bien signifier le terme apolitique lorsqu'on sait que les ONG visent à la transformation de la situation précaire des groupes les plus vulnérables ? Elles sont de fait porteuses d'un projet politique même quand elles ne doivent pas se mêler de politique partisane. Quant aux objectifs de développement, s'agit-il des objectifs définis par l'Etat haïtien ou de ceux énoncés par chaque ONG séparément ?
- De la nature de l'ONG. Les ONG établies en Haïti interviennent en forte majorité dans l'humanitaire. Il conviendrait de clarifier et de préciser le (s) type(S) d'ONG qui pourraient le mieux accompagner le Gouvernement dans ses objectifs à court, moyen et long terme, la littérature spécialisée retenant trois types d'appui offert par les ONG.
1- Un appui humanitaire face à des besoins immédiats de survie matérielle tels la nourriture, la santé, l'habitat......
2- Un appui au développement local par des interventions d'ordre économique, social et culturel, bien entendu à la micro-dimension ;
3- Un appui aux luttes sociales dans les champs économique, social, de défense des droits et de promotion de la paix par de l'aide financière, des pressions politiques, de formation, de présentation internationale.
- Des obligations. Il arrive trop souvent qu'après le départ d'une ONG dans une zone, on se retrouve par la suite confronté à résoudre le problème initial qu'elle avait résolu. Face à ce dilemme trop souvent répété, il s'avère obligatoire que les ONG allouent dans leur budget un montant consacré à la formation de cadres pour continuer les travaux après leur départ.
- Les avantages. Les avantages seront concédés à l'ONG sous forme d'exonération de taxes ou de franchise douanière sur les matériels et équipements strictement nécessaires à la réalisation des travaux et sur les effets personnels des étrangers travaillant dans l'organisation.
Conclusion
On entend trop souvent parler des ONG comme « L'Etat dans la l'Etat ». Quelle que soit leur importance, les ONG ne peuvent en aucun cas se substituer à l'Etat. L'Etat est la puissance publique. Ce qui fait de lui une association sans pareille, avec le pouvoir de commander et de sanctionner légitimement même par la force. La législation sur les ONG jusqu'ici vise particulièrement à leur barrer la route en fonction des ressources financières énormes - en comparaison bien entendu avec un petit pays pauvre comme Haïti - dont elles disposent, mises le plus souvent à leur disposition par les agences bilatérales et multilatérales. Le rapport Etat/ONG a été trop longtemps tissé de malentendus, de méfiance voire même de rivalité. Il importe désormais que l'Etat affirme son autorité et établisse un vrai partenariat avec les ONG pour qu'enfin leurs actions puissent être dirigées vers les démunis dont les conditions de vie sont de plus en plus critiques, inacceptables, malgré la présence massive des ONG sur le territoire national.
Marie carmel Adrien
mcadrien@yahoo.fr
jeudi 27 janvier 2011
HAITI: LES ONG EN QUESTION (PREMIERE PARTIE
National 26 Janvier 2011
(Extrait du "Le Nouvelliste")
Ce texte est un hommage - tardif il est vrai - à l'équipe de L'Unité de Coordination des Organisations Non Gouvernementales (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) qui a perdu des membres lors du séisme du 12 janvier 2011, notamment son Coordonnateur de l'époque, Baudelaire Petit-Frère et sa secrétaire Jeanne Audelie Vital DAS. L'UCAONG n'a pas encore un nouveau Coordonnateur après un an.
Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) occupent la scène depuis ces dernières semaines. Leur prolifération dans le pays après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 suscite des critiques contradictoires. Certains pensent que le bilan de leurs actions est nettement négatif, jugeant que ces entités n'apportent pas un appui conséquent aux victimes et que les fonds collectés ne sont pas investis dans des projets cohérents et durables. D'autres, au contraire, croient que sans l'aide des ONG, la situation générale des victimes les plus vulnérables serait encore plus préoccupante. Toutefois, tous sont unanimes à reconnaitre que l'inefficacité relative des actions des ONG se situe au niveau de la faiblesse de coordination.
La dénonciation de l'impuissance ou de l'insuffisance de coordination ne date pas d'hier. L'Etat haïtien en a toujours été conscient et a essayé d'y remédier en deux (2) occasions. Deux (2) décrets, le premier datant du 13 décembre 1982 abrogé par celui du 14 septembre 1989 toujours en vigueur, ont été conçus en vue de règlementer le fonctionnement des ONG en Haïti. La réalité après le 12 janvier 2010 a prouvé que le problème persiste et prend une tournure troublante, inquiétante. Il est de plus en plus question de mesures urgentes à prendre et à appliquer. Une question préalable : a-t-on bien cerné le rôle des ONG dans le développement d'Haïti de manière à pouvoir mieux identifier les processus à mettre en place pour assurer une coordination efficace et efficiente ?
Le présent texte prendra en compte trois (3) points :
1- L'évolution des ONG en Haïti,
2- La législation règlementant les ONG,
3- Les perspectives pour l'obtention de résultats autres, significatifs.
I- L'évolution des ONG en Haïti.
Depuis plus de trois (3) décennies, les institutions dénommées « Organisations Non Gouvernementales (ONG) » occupent une place prédominante à l'échelle mondiale. Ayant longtemps et essentiellement agi dans l'urgence humanitaire, en réponse à des situations ponctuelles de détresse, elles se sont progressivement impliquées dans le champ des interventions économiques et sociales pour le développement. Leur nombre augmente de plus en plus et les organismes étatiques et internationaux les considèrent comme des acteurs privilégiés dans la poursuite des objectifs de développement. Elles proviennent autant du Nord que du Sud. Cependant, si au Nord elles se consacrent à la collecte de fonds, à la sensibilisation des populations et des Etats, à l'occupation de la scène médiatique, au Sud, elles accomplissent des tâches délaissées par les Etats.
Définition d'une ONG
Le grand public n'établit pas une différence nette et précise entre les diverses organisations telles les fondations, les organismes reconnus d'utilité publique, les sociétés commerciales, les partis politiques, les syndicats et les ONG proprement dites. Il attribue le concept ONG à une panoplie d'associations qui, de par leur histoire et leur statut légal, se distinguent les unes des autres.
L'expression ONG a été utilisée pour la première fois dans des documents des Nations Unies à la fin des années 40 et se réfère à un ensemble d'institutions diverses : organisation de volontariat, agence de solidarité, agence de secours, organisations d'innovations techniques, contacteurs, etc. Il n'existe en fait aucune convention universelle pour désigner les ONG. Par contre, la terminologie a été modifiée dans beaucoup de pays. C'est le cas, entre autres, de la France adoptant la dénomination Association de Solidarité Internationale (ASI), de la République Dominicaine les admettant en tant qu'Institutions Privées d'intérêt social.
Divers auteurs se sont mis d'accord pour que la notion d'ONG soit attribuée à une catégorie bien spécifique. Pour qu'une ONG soit identifiée comme telle, au véritable sens du terme, elle doit :
Etre autonome, ce qui signifie qu'elle ne doit ni dépendre de l'Etat pour son financement, ni lui être inféodée dans la poursuite de ses objectifs ;
Avoir un but non lucratif, c'est-à-dire que les ressources qu'elle recueille seront destinées exclusivement à financer les projets qu'elle aura à entreprendre ;
Etre alimentée en majeure partie par des contributions volontaires (bien qu'elle puisse, et c'est souvent le cas, recevoir une part de ses ressources des pouvoirs publics).
Dans un article sur les ONG paru en Juillet-Aout 1995, la revue africaine « Le Courrier » écrit que « Les ONG sont créés dans le cadre des législations nationales ; leurs conditions juridiques et leurs procédures de constitution varient d'un Etat à un autre ».
En effet, l'article premier du décret du 14 septembre 1989, publié dans le Moniteur du jeudi 5 octobre 1989 stipule : « Sont désignées « Organisations non gouvernementales d'aide au développement » et identifiées ci-après sous le sigle ONG toutes institutions ou organisations privées, apolitiques, sans but lucratif, poursuivant des objectifs de développement aux niveaux national, départemental ou communal et disposant des ressources pour les concrétiser ».
A l'article 6 du même décret, il est mentionné que « la reconnaissance du statut d'Organisation non Gouvernementale est de la compétence conjointe du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe, de l'Intérieur et de la Défense Nationale et des Affaires Etrangères et des Cultes. Cette reconnaissance est consacrée par un Acte Officiel signé conjointement par les titulaires des instances susmentionnées, lequel acte est publié sous la forme d'un Communiqué dans le Journal Officiel de la République ainsi que les Statuts de l'ONG concernée ».
Suivant les libellés des articles précités, il y a lieu d'affirmer qu'une association ou une organisation établie en Haïti n'est pas automatiquement ONG. Elle est considérée comme telle une fois que la reconnaissance légale lui est accordée par le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE). Toutefois, une interrogation s'impose : quel est organisme de l'Etat qui oriente, coordonne et supervise les actions des organisations en attente de l'obtention du statut d'ONG puisque, généralement, ces organisations sont déjà fortement actives sur le terrain bien avant la reconnaissance légale ?
Evolution des ONG en Haïti
L'évolution des ONG en Haïti est étroitement liée aux problèmes de divers ordres rencontrés dans le pays. Les crises politiques à répétition ont eu des effets négatifs sur la société haïtienne. Les problèmes économiques, sociaux et environnementaux se sont aggravés au fil des années. Face à l'inaction de l'Etat, des organisations privées, notamment les ONG, se sont installées en Haïti pour, en principe, venir en aide aux groupes les plus vulnérables.
On peut distinguer sept (7) périodes dans la progression de ces organisations en Haïti.
1ere période. La présence des ONG en Haïti, pour certains chercheurs, date du Concordat signé entre l'Etat haïtien et l'Eglise Catholique en 1860. A cette époque, des congrégations religieuses européennes s'établissaient autant dans la capitale que dans les régions les plus reculées du pays. Elles organisaient les paroisses et surtout les écoles dans lesquelles on aménageait un petit dispensaire destiné à prodiguer des soins d'urgence aux élèves et certaines fois à la population locale. Etant à but lucratif, leurs oeuvres sociales annoncent l'action des ONG.
2eme période. Il a fallu attendre l'arrivée, au cours des années 1950, des organisations telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Catholic Relief Service (CRS), Service Chrétien d'Haïti (SCH) et autres pour parler véritablement d'implantation des ONG en Haïti.
3eme période. A partir de 1960, l'Eglise catholique, du moins en partie, prit ouvertement position en faveur des revendications des paysans. Elle initia des activités de développement communautaire et, par le biais de la CARITAS, mit sur pied un réseau de projets de développement en milieu rural. D'où le développement des premières ONG catholiques. Pour contrecarrer leur influence, le Gouvernement permit aux sectes liées aux églises protestantes nord-américaines de s'installer librement dans les bidonvilles et en milieu rural. Elles y entreprirent parallèlement un travail d'assistance et d'action communautaire. On parlait du rôle social de l'Eglise protestante en Haïti.
4eme période. Au début des années 1980, la dégradation de la situation socio-économique du pays atteint des proportions alarmantes. Des milliers d'Haïtiens utilisant des embarcations de fortune se rendent aux USA (la Floride) fuyant leurs conditions de vie. Les naufrages ont causé la perte de vies d'un nombre considérable d'entre eux. Ces catastrophes de plus en plus répétées révoltèrent l'opinion publique nationale et internationale. Afin de freiner cet exode massif et répondre aux différents problèmes sociaux existant en Haïti, la Communauté internationale débloqua des fonds substantiels pour les ONG. Ainsi, se sont formées de nombreuses ONG nationales et étrangères dont les actions furent fortement appuyées et financées par les agences bilatérales et multilatérales.
5eme période. Après le 7 février 1986, date de départ en exil du Président Jean-Claude Duvalier, le nombre d'ONG a encore augmenté. Des exilés, professionnels, universitaires et cadres de toutes sortes, retournèrent au pays et voulurent apporter leur contribution à la construction de la démocratie. Ils créèrent des centres des droits humains, des centres de recherche et de formation et des institutions intervenant dans le domaine de développement. Ces ONG constituées le plus souvent par des de laïcs, ont représenté une alternative attrayante à la fonction publique, car elles offrent de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, un isolement et surtout une liberté d'expression et de mouvement en termes de politique partisane.
6eme période. En 1995, le retour au pouvoir du Président Jean-Bertrand Aristide, élu le 16 décembre 1991 et exilé par le coup d'état militaire du 30 septembre de la même année, a suscité un nouveau regain des ONG dans le pays. Rendus incapables de travailler tout au cours de la période du coup d'état de 1991 à 1994 pour cause de non-financement, les ONG, surtout celles d'outre mer, sont revenues en force.
7eme période. En dernier lieu, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 provoquant la mort de plus de 300,000 personnes, générant un million et de demi de sans-abris et plus de 100 000 habitations totalement détruites, a permis l'explosion des ONG et à Haïti de recevoir l'appellation de « république d'ONG ».
En résumé, c'est toujours à la suite de circonstances exceptionnelles (conditions économiques précaires, conflit politique, catastrophes naturelles...) que la grande majorité des ONG se sont établies en Haïti. L'Etat haïtien a toujours été pris au dépourvu, n'a jamais été au rendez-vous. D'où l'absence de décisions relatives aux types d'actions cohérentes à entreprendre par les ONG, leur rôle précis dans des programmes ou projets de développement et au partenariat effectif de l'Etat avec les ONG.
A suivre...
Marie Carmel Adrien
mcadrien@yayoo.fr
(Extrait du "Le Nouvelliste")
Ce texte est un hommage - tardif il est vrai - à l'équipe de L'Unité de Coordination des Organisations Non Gouvernementales (UCAONG) du Ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) qui a perdu des membres lors du séisme du 12 janvier 2011, notamment son Coordonnateur de l'époque, Baudelaire Petit-Frère et sa secrétaire Jeanne Audelie Vital DAS. L'UCAONG n'a pas encore un nouveau Coordonnateur après un an.
Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) occupent la scène depuis ces dernières semaines. Leur prolifération dans le pays après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 suscite des critiques contradictoires. Certains pensent que le bilan de leurs actions est nettement négatif, jugeant que ces entités n'apportent pas un appui conséquent aux victimes et que les fonds collectés ne sont pas investis dans des projets cohérents et durables. D'autres, au contraire, croient que sans l'aide des ONG, la situation générale des victimes les plus vulnérables serait encore plus préoccupante. Toutefois, tous sont unanimes à reconnaitre que l'inefficacité relative des actions des ONG se situe au niveau de la faiblesse de coordination.
La dénonciation de l'impuissance ou de l'insuffisance de coordination ne date pas d'hier. L'Etat haïtien en a toujours été conscient et a essayé d'y remédier en deux (2) occasions. Deux (2) décrets, le premier datant du 13 décembre 1982 abrogé par celui du 14 septembre 1989 toujours en vigueur, ont été conçus en vue de règlementer le fonctionnement des ONG en Haïti. La réalité après le 12 janvier 2010 a prouvé que le problème persiste et prend une tournure troublante, inquiétante. Il est de plus en plus question de mesures urgentes à prendre et à appliquer. Une question préalable : a-t-on bien cerné le rôle des ONG dans le développement d'Haïti de manière à pouvoir mieux identifier les processus à mettre en place pour assurer une coordination efficace et efficiente ?
Le présent texte prendra en compte trois (3) points :
1- L'évolution des ONG en Haïti,
2- La législation règlementant les ONG,
3- Les perspectives pour l'obtention de résultats autres, significatifs.
I- L'évolution des ONG en Haïti.
Depuis plus de trois (3) décennies, les institutions dénommées « Organisations Non Gouvernementales (ONG) » occupent une place prédominante à l'échelle mondiale. Ayant longtemps et essentiellement agi dans l'urgence humanitaire, en réponse à des situations ponctuelles de détresse, elles se sont progressivement impliquées dans le champ des interventions économiques et sociales pour le développement. Leur nombre augmente de plus en plus et les organismes étatiques et internationaux les considèrent comme des acteurs privilégiés dans la poursuite des objectifs de développement. Elles proviennent autant du Nord que du Sud. Cependant, si au Nord elles se consacrent à la collecte de fonds, à la sensibilisation des populations et des Etats, à l'occupation de la scène médiatique, au Sud, elles accomplissent des tâches délaissées par les Etats.
Définition d'une ONG
Le grand public n'établit pas une différence nette et précise entre les diverses organisations telles les fondations, les organismes reconnus d'utilité publique, les sociétés commerciales, les partis politiques, les syndicats et les ONG proprement dites. Il attribue le concept ONG à une panoplie d'associations qui, de par leur histoire et leur statut légal, se distinguent les unes des autres.
L'expression ONG a été utilisée pour la première fois dans des documents des Nations Unies à la fin des années 40 et se réfère à un ensemble d'institutions diverses : organisation de volontariat, agence de solidarité, agence de secours, organisations d'innovations techniques, contacteurs, etc. Il n'existe en fait aucune convention universelle pour désigner les ONG. Par contre, la terminologie a été modifiée dans beaucoup de pays. C'est le cas, entre autres, de la France adoptant la dénomination Association de Solidarité Internationale (ASI), de la République Dominicaine les admettant en tant qu'Institutions Privées d'intérêt social.
Divers auteurs se sont mis d'accord pour que la notion d'ONG soit attribuée à une catégorie bien spécifique. Pour qu'une ONG soit identifiée comme telle, au véritable sens du terme, elle doit :
Etre autonome, ce qui signifie qu'elle ne doit ni dépendre de l'Etat pour son financement, ni lui être inféodée dans la poursuite de ses objectifs ;
Avoir un but non lucratif, c'est-à-dire que les ressources qu'elle recueille seront destinées exclusivement à financer les projets qu'elle aura à entreprendre ;
Etre alimentée en majeure partie par des contributions volontaires (bien qu'elle puisse, et c'est souvent le cas, recevoir une part de ses ressources des pouvoirs publics).
Dans un article sur les ONG paru en Juillet-Aout 1995, la revue africaine « Le Courrier » écrit que « Les ONG sont créés dans le cadre des législations nationales ; leurs conditions juridiques et leurs procédures de constitution varient d'un Etat à un autre ».
En effet, l'article premier du décret du 14 septembre 1989, publié dans le Moniteur du jeudi 5 octobre 1989 stipule : « Sont désignées « Organisations non gouvernementales d'aide au développement » et identifiées ci-après sous le sigle ONG toutes institutions ou organisations privées, apolitiques, sans but lucratif, poursuivant des objectifs de développement aux niveaux national, départemental ou communal et disposant des ressources pour les concrétiser ».
A l'article 6 du même décret, il est mentionné que « la reconnaissance du statut d'Organisation non Gouvernementale est de la compétence conjointe du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe, de l'Intérieur et de la Défense Nationale et des Affaires Etrangères et des Cultes. Cette reconnaissance est consacrée par un Acte Officiel signé conjointement par les titulaires des instances susmentionnées, lequel acte est publié sous la forme d'un Communiqué dans le Journal Officiel de la République ainsi que les Statuts de l'ONG concernée ».
Suivant les libellés des articles précités, il y a lieu d'affirmer qu'une association ou une organisation établie en Haïti n'est pas automatiquement ONG. Elle est considérée comme telle une fois que la reconnaissance légale lui est accordée par le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE). Toutefois, une interrogation s'impose : quel est organisme de l'Etat qui oriente, coordonne et supervise les actions des organisations en attente de l'obtention du statut d'ONG puisque, généralement, ces organisations sont déjà fortement actives sur le terrain bien avant la reconnaissance légale ?
Evolution des ONG en Haïti
L'évolution des ONG en Haïti est étroitement liée aux problèmes de divers ordres rencontrés dans le pays. Les crises politiques à répétition ont eu des effets négatifs sur la société haïtienne. Les problèmes économiques, sociaux et environnementaux se sont aggravés au fil des années. Face à l'inaction de l'Etat, des organisations privées, notamment les ONG, se sont installées en Haïti pour, en principe, venir en aide aux groupes les plus vulnérables.
On peut distinguer sept (7) périodes dans la progression de ces organisations en Haïti.
1ere période. La présence des ONG en Haïti, pour certains chercheurs, date du Concordat signé entre l'Etat haïtien et l'Eglise Catholique en 1860. A cette époque, des congrégations religieuses européennes s'établissaient autant dans la capitale que dans les régions les plus reculées du pays. Elles organisaient les paroisses et surtout les écoles dans lesquelles on aménageait un petit dispensaire destiné à prodiguer des soins d'urgence aux élèves et certaines fois à la population locale. Etant à but lucratif, leurs oeuvres sociales annoncent l'action des ONG.
2eme période. Il a fallu attendre l'arrivée, au cours des années 1950, des organisations telles Cooperative American Relief Everywhere (CARE), Catholic Relief Service (CRS), Service Chrétien d'Haïti (SCH) et autres pour parler véritablement d'implantation des ONG en Haïti.
3eme période. A partir de 1960, l'Eglise catholique, du moins en partie, prit ouvertement position en faveur des revendications des paysans. Elle initia des activités de développement communautaire et, par le biais de la CARITAS, mit sur pied un réseau de projets de développement en milieu rural. D'où le développement des premières ONG catholiques. Pour contrecarrer leur influence, le Gouvernement permit aux sectes liées aux églises protestantes nord-américaines de s'installer librement dans les bidonvilles et en milieu rural. Elles y entreprirent parallèlement un travail d'assistance et d'action communautaire. On parlait du rôle social de l'Eglise protestante en Haïti.
4eme période. Au début des années 1980, la dégradation de la situation socio-économique du pays atteint des proportions alarmantes. Des milliers d'Haïtiens utilisant des embarcations de fortune se rendent aux USA (la Floride) fuyant leurs conditions de vie. Les naufrages ont causé la perte de vies d'un nombre considérable d'entre eux. Ces catastrophes de plus en plus répétées révoltèrent l'opinion publique nationale et internationale. Afin de freiner cet exode massif et répondre aux différents problèmes sociaux existant en Haïti, la Communauté internationale débloqua des fonds substantiels pour les ONG. Ainsi, se sont formées de nombreuses ONG nationales et étrangères dont les actions furent fortement appuyées et financées par les agences bilatérales et multilatérales.
5eme période. Après le 7 février 1986, date de départ en exil du Président Jean-Claude Duvalier, le nombre d'ONG a encore augmenté. Des exilés, professionnels, universitaires et cadres de toutes sortes, retournèrent au pays et voulurent apporter leur contribution à la construction de la démocratie. Ils créèrent des centres des droits humains, des centres de recherche et de formation et des institutions intervenant dans le domaine de développement. Ces ONG constituées le plus souvent par des de laïcs, ont représenté une alternative attrayante à la fonction publique, car elles offrent de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, un isolement et surtout une liberté d'expression et de mouvement en termes de politique partisane.
6eme période. En 1995, le retour au pouvoir du Président Jean-Bertrand Aristide, élu le 16 décembre 1991 et exilé par le coup d'état militaire du 30 septembre de la même année, a suscité un nouveau regain des ONG dans le pays. Rendus incapables de travailler tout au cours de la période du coup d'état de 1991 à 1994 pour cause de non-financement, les ONG, surtout celles d'outre mer, sont revenues en force.
7eme période. En dernier lieu, le tremblement de terre du 12 janvier 2010 provoquant la mort de plus de 300,000 personnes, générant un million et de demi de sans-abris et plus de 100 000 habitations totalement détruites, a permis l'explosion des ONG et à Haïti de recevoir l'appellation de « république d'ONG ».
En résumé, c'est toujours à la suite de circonstances exceptionnelles (conditions économiques précaires, conflit politique, catastrophes naturelles...) que la grande majorité des ONG se sont établies en Haïti. L'Etat haïtien a toujours été pris au dépourvu, n'a jamais été au rendez-vous. D'où l'absence de décisions relatives aux types d'actions cohérentes à entreprendre par les ONG, leur rôle précis dans des programmes ou projets de développement et au partenariat effectif de l'Etat avec les ONG.
A suivre...
Marie Carmel Adrien
mcadrien@yayoo.fr
mercredi 5 janvier 2011
CONSIDERATIONS... POUR UNE SORTIE DE LA CRISE CONJONCTURELLE
Aux Acteurs Politiques Nationaux Haitiens
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels
1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Considérations et Observations Patriotiques Essentielles
A L’Attention Des Générations Présentes
Une Contribution Des Professeurs :
Jean Gérard Pierre
&
Joseph Luc Rémy
Aux Acteurs Politiques Nationaux Haitiens
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels
Une Contribution Des Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
A l’Effort de Réflexion des Acteurs Politiques Haïtiens Conscients et Conséquents
A l’Avant-Scène de cette Pièce Dramatique où se Joue l’Avenir de l’État Coiffant le Pays, la Patrie, cette Terre Haïti Léguée par nos Vaillants Ancêtres: Toussaint, Dessalines, Clervaux, Christophe, Pétion, Capois…
Terre Défendue du Bec et des Ongles à travers plusieurs décennies de luttes diverses (intellectuelles, diplomatiques, économiques, militaires…) où, pour notre Liberté, notre autonomie de responsabilité et notre souveraineté politique et économique, se sont illustrés de nombreux patriotes :
Par la plume ou par l’action diplomatique et politique : Thomas Madiou, B. Ardouin, Louis Joseph Janvier, Edmond Paul, Anténor Firmin, Jacques Nicolas Léger, Hannibal Price, Emile Saint-Lot, Jacques Stephen Alexis, Jean-Price Mars…
Par la solidarité régionale et internationale: Dessalines, Pétion, Geffrard…
Par la résistance militaire : Soulouque, Péralte, Batraville…
Par la mise en place d’infrastructures, le paiement des dettes nationales, le redressement de l’économie nationale par l’effort national: Salomon, Hyppolite, Théodore, Estimé…
Terre soumise à trois occupations étrangères directes totalisant près de 35 ans rien qu’au temps de la troisième génération de l’indépendance (1915-2011),
Terre que les Patriotes d’aujourd’hui ont l’obligation de remettre sur les rails par le retour aux termes de référence de notre indépendance et par l’intégration des masses populaires haïtiennes dans la vie politique et socioéconomique du Pays.
1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Leçons Patriotiques Essentielles A L’Attention Des Générations Présentes
I. Les exigences historiques de l’heure
En admettant une espérance de vie stable de 50 ans de l’Haïtien, quatre générations d’hommes et de femmes se sont succédé en Haïti en 200 ans, depuis l’indépendance. Et en ajoutant la génération des pionniers et des révolutionnaires qui nous ont légué Haïti, cela fait 5 générations ; ce qui nous ramène exactement à la tranche de temps historique coïncidant à la mort de François Mackandal (1758), à la naissance de Toussaint Louverture (1743) et de Jean Jacques Dessalines (1758)… En découpant ces quelque 250 années sur la base de leurs grandes tendances événementielles ou historiques, nous pouvons les présenter en trois grandes périodes ou “générations de l’indépendance”:
1. La génération de 1743-1860 ou “la première génération de l’indépendance”, forgeuse de rêves grandioses, de liberté et d’égalité de tous les hommes, et d’État souverain;
2. La génération de 1860-1915 ou “la deuxième génération de l’indépendance”, celle créatrice de ressources humaines, de richesses, d’infrastructures et d’activités politiques intenses, celle aussi dont les luttes épiques pour la consolidation de l’indépendance nationale face à de nombreuses puissances étrangères hostiles ont échoué en 1915;
3. La génération de 1915-2011 ou “la troisième génération de l’indépendance”, celle des occupations étrangères directes, ouvertes ou mitigées, favorisées par les difficultés de cette génération à se ressaisir et retrouver les idéaux qui ont rendu possible 1804, à savoir “Liberté”, “Égalité”,“Fraternité”, “l’Union fait la Force”.
Cette observation pertinente et importante du professeur Jean Gérard Pierre (ou Asné) mérite toute notre attention, pour plusieurs raisons : tout d’abord, elle nous permet de remarquer que, historiquement, nous ne sommes pas loin des pères fondateurs. Un citoyen haïtien aujourd’hui centenaire, c’est-à-dire né en 1910, peut avoir eu pour père quelqu’un né entre 1865 et 1870 et pour grand-père un haïtien né sous Boyer entre 1825 et 1830. Ensuite, la schématisation en “générations de l’indépendance” nous met en face de ce qui a été fait avant nous, par nos parents et nous-mêmes et tire la sonnette d’alarme sur les dangers réels qui sont en train de ruiner Haïti aujourd’hui. Elle nous invite à nous rappeler nos devoirs et obligations.
Notre première obligation de citoyens et de patriotes, c’est de garder et de cultiver en permanence, dans notre mémoire individuelle et collective, le souvenir et la conscience d’un tel héritage sacré, du legs de 1804. Cet héritage dont les aïeux nous ont confié la garde est tout récent, tout jeune : en fait, à l’évidence, l’indépendance d’Haïti, c’était hier. Ensuite, cette conquête est le résultat de générations de sacrifiées qui se sont donné la main ou se sont succédé dans une véritable course de relais, permanente, pour passer et garder le flambeau vif et allumé. Nous ne pouvons pas nous dérober à notre mission de nous mettre à la hauteur des pères fondateurs et de faire mieux que nos aînés qui ont failli…
Notre deuxième devoir, c’est de nous apprendre et de nous rappeler sans cesse que les grandes questions politiques (affaires de la Cité) de Peuple national, de gestion de patrimoine collectif, d’organisation de la société ou de l’Etat, doivent toujours se poser et se régler, et de manière indissociable, dans une perspective tout à la fois de court terme et de très long terme, c’est-à-dire dans une logique de satisfaction immédiate des aspirations et besoins de la Nation tout en tenant compte des conséquences probables ou certaines de nos conduites et décisions sur les générations futures, sur la longue durée (des milliers d’années !). C’est ce que nos pères fondateurs qualifiaient de “gestion en bon père de famille”. Ceux qui ne peuvent pas poser les problèmes de la Nation en ces termes là sont indignes d’en recevoir la gestion ; ce sont des irresponsables et des destructeurs de nation par la destruction préalable de l’Etat national. Il est important de signaler par exemple que les puissances européennes ont mis six siècles pour explorer, découvrir, faire des raids sur, établir des postes avancés dans ses zones côtières, capturer des africains, en emporter continuellement des butins avant de coloniser systématiquement l’Afrique (14ème siècle-19ème siècle); que les Portugais et les Espagnols ont pratiquement eu plus de cent années d’avance sur les autres puissances maritimes européennes dans la conquête de l’Amérique mais que ce retard n’a pas empêché celles-ci de se lancer aussi dans la conquête du Nouveau Monde et de s’octroyer des portions léonines dans le partage des butins.
Un troisième devoir qui nous incombe, c’est de monter la garde permanente, individuelle et collective, pour la défense de notre patrimoine national, l’État indépendant et libre reçu des aïeux le 1er janvier 1804. Et pour monter la garde efficace autour d’Haïti et garantir la liberté, l’indépendance pérenne et la prospérité véritable du peuple, il y a sept choses essentielles à nous rappeler d’abord.
La première chose, c’est que les prouesses haïtiennes des 18ème et 19ème siècles ont créé dans l’histoire universelle un malaise revanchard qui ne disparaitra jamais du conscient- parfois même de l’inconscient- collectif des tenants du statu quo ante.
La deuxième chose : c’est que le danger vient généralement du large ou du voisin et est permanent ; et nous ferons toujours l’objet de vives convoitises internationales, à cause notre situation géostratégique, de la valeur stratégique légendaire de la baie du Môle Saint Nicolas, par exemple, et aussi à cause de nos ressources précieuses abondantes et variées, dont beaucoup sont signalées déjà, entre autres, dans la géographie de B. Ardouin : or, argent, cuivre, fer, antimoine, marbre, porphyre, albâtre, lignite, jaspe, agate, flint, grès, granite, carrière de talc, argile, fossiles, cristaux, iridium, pétrole, épaves bourrées de trésor et nodules métalliques sous-marines, sans oublier les jarres et les vestiges précieux cachés dans notre sous-sol depuis l’époque indienne et coloniale.
La troisième chose à garder bien vivante à l’esprit, c’est que l’existence de la Nation et de l’État haïtiens est menacée, et très sérieusement; nos 207 ans à eux seuls ne suffisent pas à nous garantir notre indépendance de Peuple libre. D’ailleurs de nombreux Etats-Nations ont disparu ou ont été dépecés sous gestion internationalisée et attaques répétées de leurs voisins ou d’autres États étrangers venus de loin, à cause de querelles stériles et imprudentes de leurs factions, de leur imprévoyance, de leur négligence, de leur mépris et manque de soin pour l’héritage reçu de leurs ancêtres.
La quatrième chose fondamentale, c’est que le Peuple haïtien, spécialement la paysannerie qui en constitue la matrice, est le seul au monde à avoir subi et repoussé, en si peu d’années (1791-2010), autant d’embargos, de boycotts, d’attaques violentes, massives et autant de guerres mondiales, la dernière épreuve étant celle que ce peuple des villes et des campagnes sans abri, sans formation académique et professionnelle, sans services scolaires, sans emploi, sans assurance, sans soins médicaux, sans terre, sans défense et démuni, est en train de livrer aujourd’hui- pratiquement sans leadership, au milieu de catastrophes naturelles et provoquées et de toutes formes d’exploitation- contre le choléra importé, des élections truquées et des gouvernements arrangés ou à arranger à ses dépens et contre la destruction programmée de son écosystème (faune, flore, ressources minérales et non minérales), etc.
La cinquième chose, c’est que même avec tout l’or de la terre et tout le gratin politique et économique mondial, la Communauté Internationale ne pourra pas garantir la liberté, l’indépendance et la prospérité d’Haïti, sans l’émergence et l’affirmation d’un Leadership national ;
La sixième chose, c’est que, dans le contexte des rivalités internationales et des grands intérêts (idéologiques, géopolitiques, stratégiques et économiques) contradictoires qui s’affrontent en Haïti, le Leadership national ne pourra pas s’affirmer ni orienter le pays vers son autonomie de responsabilité et le progrès effectif, s’il n’est solidement connecté, dans son dire et son faire, avec nos masses populaires, paysannes, rurales et urbaines ;
La septième chose, c’est d’assurer la défense effective de la liberté et de l’indépendance du Peuple national vers le progrès politique, économique et social autour des deux axes stratégiques originels fondamentaux suivants:
1) Les termes de référence incontournables de l’indépendance nationale définis par les Pères Fondateurs, spécialement Toussaint Louverture, Jean Jacques Dessalines, Henry Christophe et Alexandre Pétion, thèmes de référence repris dans la plupart de nos constitutions et consignés aujourd’hui dans les huit (7) points du préambule de la constitution du 29 mars 1987 massivement approuvée par voie référendaire par le Peuple haïtien et à laquelle il est viscéralement attaché
a) Pour l’affirmation de son droit de souverain;
b) Pour la libération du pays par rapport à la “république de Port-au-Prince“ et par rapport à la domination étrangère;
2) L’idéal de justice social dessalinien, c’est-à-dire l’intégration étatique et nationale effective et immédiate des masses populaires haïtiennes, fondamentalement des masses paysannes
a) par la mise en place d’infrastructures et de services locaux et des collectivités locales et territoriales jouissant de leur autonomie administrative et financière et garantissant effectivement la déconcentration sous toutes ses formes;
b) par l’acceptation par les catégories sociales dominantes, possédantes et dirigeantes du jeu démocratique fondamentale décent consistant à intégrer effectivement les masses haïtiennes dans la vie politique, économique et social du pays en leur ouvrant l’accès direct et intégral à la politique, au travail productif, à l’éducation, à la santé, à la sécurité et à la dignité humaine, par l’application effective de la Constitution de 1987.
Conclusion.- En cette deuxième décennie du 21ème siècle et du troisième millénaire, il nous faut fixer nos regards et notre attention sur les idéaux des pères fondateurs et nous y référer respectueusement et courageusement pour défendre l’Indépendance nationale, promouvoir le développement socio-économique autocentré et assumer effectivement nos responsabilités d’héritiers et dépositaires du Patrimoine national tout en veillant au respect et à l’application stricte de la constitution de 1987 et des lois de la République. Il s’agit là de la ligne directrice incontournable qui se dresse aujourd’hui à l’attention de tous les acteurs politiques haïtiens qui conservent encore des fibres patriotiques. Cette ligne directrice s’impose à eux tous, en toute priorité : peu importe qu’ils s’apprêtent à accéder au pouvoir à travers les arrangements port-au-princentristes, traditionnels et improductifs, qui semblent en train de se fabriquer dans les coulisses ; peu importe que cela commence plutôt dans une dynamique de révolution pacifique par un Leadership patriote, résolu, compétent et éclairé qui émerge et intervient sur la scène politique pour porter et assumer vis-à-vis du Peuple National souffrant le dialogue et l’action sincères, non démagogiques, convaincants, convaincus, directs et fructueux indispensables au pays.
Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
31 décembre 2010
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels
1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Considérations et Observations Patriotiques Essentielles
A L’Attention Des Générations Présentes
Une Contribution Des Professeurs :
Jean Gérard Pierre
&
Joseph Luc Rémy
Aux Acteurs Politiques Nationaux Haitiens
Pour une Sortie de la Crise Conjoncturelle
Et Pour des Solutions Durables Aux Problèmes Étatiques/Nationaux Réels
Une Contribution Des Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
A l’Effort de Réflexion des Acteurs Politiques Haïtiens Conscients et Conséquents
A l’Avant-Scène de cette Pièce Dramatique où se Joue l’Avenir de l’État Coiffant le Pays, la Patrie, cette Terre Haïti Léguée par nos Vaillants Ancêtres: Toussaint, Dessalines, Clervaux, Christophe, Pétion, Capois…
Terre Défendue du Bec et des Ongles à travers plusieurs décennies de luttes diverses (intellectuelles, diplomatiques, économiques, militaires…) où, pour notre Liberté, notre autonomie de responsabilité et notre souveraineté politique et économique, se sont illustrés de nombreux patriotes :
Par la plume ou par l’action diplomatique et politique : Thomas Madiou, B. Ardouin, Louis Joseph Janvier, Edmond Paul, Anténor Firmin, Jacques Nicolas Léger, Hannibal Price, Emile Saint-Lot, Jacques Stephen Alexis, Jean-Price Mars…
Par la solidarité régionale et internationale: Dessalines, Pétion, Geffrard…
Par la résistance militaire : Soulouque, Péralte, Batraville…
Par la mise en place d’infrastructures, le paiement des dettes nationales, le redressement de l’économie nationale par l’effort national: Salomon, Hyppolite, Théodore, Estimé…
Terre soumise à trois occupations étrangères directes totalisant près de 35 ans rien qu’au temps de la troisième génération de l’indépendance (1915-2011),
Terre que les Patriotes d’aujourd’hui ont l’obligation de remettre sur les rails par le retour aux termes de référence de notre indépendance et par l’intégration des masses populaires haïtiennes dans la vie politique et socioéconomique du Pays.
1er janvier 1804-1er janvier 2011 :
Quelques Leçons Patriotiques Essentielles A L’Attention Des Générations Présentes
I. Les exigences historiques de l’heure
En admettant une espérance de vie stable de 50 ans de l’Haïtien, quatre générations d’hommes et de femmes se sont succédé en Haïti en 200 ans, depuis l’indépendance. Et en ajoutant la génération des pionniers et des révolutionnaires qui nous ont légué Haïti, cela fait 5 générations ; ce qui nous ramène exactement à la tranche de temps historique coïncidant à la mort de François Mackandal (1758), à la naissance de Toussaint Louverture (1743) et de Jean Jacques Dessalines (1758)… En découpant ces quelque 250 années sur la base de leurs grandes tendances événementielles ou historiques, nous pouvons les présenter en trois grandes périodes ou “générations de l’indépendance”:
1. La génération de 1743-1860 ou “la première génération de l’indépendance”, forgeuse de rêves grandioses, de liberté et d’égalité de tous les hommes, et d’État souverain;
2. La génération de 1860-1915 ou “la deuxième génération de l’indépendance”, celle créatrice de ressources humaines, de richesses, d’infrastructures et d’activités politiques intenses, celle aussi dont les luttes épiques pour la consolidation de l’indépendance nationale face à de nombreuses puissances étrangères hostiles ont échoué en 1915;
3. La génération de 1915-2011 ou “la troisième génération de l’indépendance”, celle des occupations étrangères directes, ouvertes ou mitigées, favorisées par les difficultés de cette génération à se ressaisir et retrouver les idéaux qui ont rendu possible 1804, à savoir “Liberté”, “Égalité”,“Fraternité”, “l’Union fait la Force”.
Cette observation pertinente et importante du professeur Jean Gérard Pierre (ou Asné) mérite toute notre attention, pour plusieurs raisons : tout d’abord, elle nous permet de remarquer que, historiquement, nous ne sommes pas loin des pères fondateurs. Un citoyen haïtien aujourd’hui centenaire, c’est-à-dire né en 1910, peut avoir eu pour père quelqu’un né entre 1865 et 1870 et pour grand-père un haïtien né sous Boyer entre 1825 et 1830. Ensuite, la schématisation en “générations de l’indépendance” nous met en face de ce qui a été fait avant nous, par nos parents et nous-mêmes et tire la sonnette d’alarme sur les dangers réels qui sont en train de ruiner Haïti aujourd’hui. Elle nous invite à nous rappeler nos devoirs et obligations.
Notre première obligation de citoyens et de patriotes, c’est de garder et de cultiver en permanence, dans notre mémoire individuelle et collective, le souvenir et la conscience d’un tel héritage sacré, du legs de 1804. Cet héritage dont les aïeux nous ont confié la garde est tout récent, tout jeune : en fait, à l’évidence, l’indépendance d’Haïti, c’était hier. Ensuite, cette conquête est le résultat de générations de sacrifiées qui se sont donné la main ou se sont succédé dans une véritable course de relais, permanente, pour passer et garder le flambeau vif et allumé. Nous ne pouvons pas nous dérober à notre mission de nous mettre à la hauteur des pères fondateurs et de faire mieux que nos aînés qui ont failli…
Notre deuxième devoir, c’est de nous apprendre et de nous rappeler sans cesse que les grandes questions politiques (affaires de la Cité) de Peuple national, de gestion de patrimoine collectif, d’organisation de la société ou de l’Etat, doivent toujours se poser et se régler, et de manière indissociable, dans une perspective tout à la fois de court terme et de très long terme, c’est-à-dire dans une logique de satisfaction immédiate des aspirations et besoins de la Nation tout en tenant compte des conséquences probables ou certaines de nos conduites et décisions sur les générations futures, sur la longue durée (des milliers d’années !). C’est ce que nos pères fondateurs qualifiaient de “gestion en bon père de famille”. Ceux qui ne peuvent pas poser les problèmes de la Nation en ces termes là sont indignes d’en recevoir la gestion ; ce sont des irresponsables et des destructeurs de nation par la destruction préalable de l’Etat national. Il est important de signaler par exemple que les puissances européennes ont mis six siècles pour explorer, découvrir, faire des raids sur, établir des postes avancés dans ses zones côtières, capturer des africains, en emporter continuellement des butins avant de coloniser systématiquement l’Afrique (14ème siècle-19ème siècle); que les Portugais et les Espagnols ont pratiquement eu plus de cent années d’avance sur les autres puissances maritimes européennes dans la conquête de l’Amérique mais que ce retard n’a pas empêché celles-ci de se lancer aussi dans la conquête du Nouveau Monde et de s’octroyer des portions léonines dans le partage des butins.
Un troisième devoir qui nous incombe, c’est de monter la garde permanente, individuelle et collective, pour la défense de notre patrimoine national, l’État indépendant et libre reçu des aïeux le 1er janvier 1804. Et pour monter la garde efficace autour d’Haïti et garantir la liberté, l’indépendance pérenne et la prospérité véritable du peuple, il y a sept choses essentielles à nous rappeler d’abord.
La première chose, c’est que les prouesses haïtiennes des 18ème et 19ème siècles ont créé dans l’histoire universelle un malaise revanchard qui ne disparaitra jamais du conscient- parfois même de l’inconscient- collectif des tenants du statu quo ante.
La deuxième chose : c’est que le danger vient généralement du large ou du voisin et est permanent ; et nous ferons toujours l’objet de vives convoitises internationales, à cause notre situation géostratégique, de la valeur stratégique légendaire de la baie du Môle Saint Nicolas, par exemple, et aussi à cause de nos ressources précieuses abondantes et variées, dont beaucoup sont signalées déjà, entre autres, dans la géographie de B. Ardouin : or, argent, cuivre, fer, antimoine, marbre, porphyre, albâtre, lignite, jaspe, agate, flint, grès, granite, carrière de talc, argile, fossiles, cristaux, iridium, pétrole, épaves bourrées de trésor et nodules métalliques sous-marines, sans oublier les jarres et les vestiges précieux cachés dans notre sous-sol depuis l’époque indienne et coloniale.
La troisième chose à garder bien vivante à l’esprit, c’est que l’existence de la Nation et de l’État haïtiens est menacée, et très sérieusement; nos 207 ans à eux seuls ne suffisent pas à nous garantir notre indépendance de Peuple libre. D’ailleurs de nombreux Etats-Nations ont disparu ou ont été dépecés sous gestion internationalisée et attaques répétées de leurs voisins ou d’autres États étrangers venus de loin, à cause de querelles stériles et imprudentes de leurs factions, de leur imprévoyance, de leur négligence, de leur mépris et manque de soin pour l’héritage reçu de leurs ancêtres.
La quatrième chose fondamentale, c’est que le Peuple haïtien, spécialement la paysannerie qui en constitue la matrice, est le seul au monde à avoir subi et repoussé, en si peu d’années (1791-2010), autant d’embargos, de boycotts, d’attaques violentes, massives et autant de guerres mondiales, la dernière épreuve étant celle que ce peuple des villes et des campagnes sans abri, sans formation académique et professionnelle, sans services scolaires, sans emploi, sans assurance, sans soins médicaux, sans terre, sans défense et démuni, est en train de livrer aujourd’hui- pratiquement sans leadership, au milieu de catastrophes naturelles et provoquées et de toutes formes d’exploitation- contre le choléra importé, des élections truquées et des gouvernements arrangés ou à arranger à ses dépens et contre la destruction programmée de son écosystème (faune, flore, ressources minérales et non minérales), etc.
La cinquième chose, c’est que même avec tout l’or de la terre et tout le gratin politique et économique mondial, la Communauté Internationale ne pourra pas garantir la liberté, l’indépendance et la prospérité d’Haïti, sans l’émergence et l’affirmation d’un Leadership national ;
La sixième chose, c’est que, dans le contexte des rivalités internationales et des grands intérêts (idéologiques, géopolitiques, stratégiques et économiques) contradictoires qui s’affrontent en Haïti, le Leadership national ne pourra pas s’affirmer ni orienter le pays vers son autonomie de responsabilité et le progrès effectif, s’il n’est solidement connecté, dans son dire et son faire, avec nos masses populaires, paysannes, rurales et urbaines ;
La septième chose, c’est d’assurer la défense effective de la liberté et de l’indépendance du Peuple national vers le progrès politique, économique et social autour des deux axes stratégiques originels fondamentaux suivants:
1) Les termes de référence incontournables de l’indépendance nationale définis par les Pères Fondateurs, spécialement Toussaint Louverture, Jean Jacques Dessalines, Henry Christophe et Alexandre Pétion, thèmes de référence repris dans la plupart de nos constitutions et consignés aujourd’hui dans les huit (7) points du préambule de la constitution du 29 mars 1987 massivement approuvée par voie référendaire par le Peuple haïtien et à laquelle il est viscéralement attaché
a) Pour l’affirmation de son droit de souverain;
b) Pour la libération du pays par rapport à la “république de Port-au-Prince“ et par rapport à la domination étrangère;
2) L’idéal de justice social dessalinien, c’est-à-dire l’intégration étatique et nationale effective et immédiate des masses populaires haïtiennes, fondamentalement des masses paysannes
a) par la mise en place d’infrastructures et de services locaux et des collectivités locales et territoriales jouissant de leur autonomie administrative et financière et garantissant effectivement la déconcentration sous toutes ses formes;
b) par l’acceptation par les catégories sociales dominantes, possédantes et dirigeantes du jeu démocratique fondamentale décent consistant à intégrer effectivement les masses haïtiennes dans la vie politique, économique et social du pays en leur ouvrant l’accès direct et intégral à la politique, au travail productif, à l’éducation, à la santé, à la sécurité et à la dignité humaine, par l’application effective de la Constitution de 1987.
Conclusion.- En cette deuxième décennie du 21ème siècle et du troisième millénaire, il nous faut fixer nos regards et notre attention sur les idéaux des pères fondateurs et nous y référer respectueusement et courageusement pour défendre l’Indépendance nationale, promouvoir le développement socio-économique autocentré et assumer effectivement nos responsabilités d’héritiers et dépositaires du Patrimoine national tout en veillant au respect et à l’application stricte de la constitution de 1987 et des lois de la République. Il s’agit là de la ligne directrice incontournable qui se dresse aujourd’hui à l’attention de tous les acteurs politiques haïtiens qui conservent encore des fibres patriotiques. Cette ligne directrice s’impose à eux tous, en toute priorité : peu importe qu’ils s’apprêtent à accéder au pouvoir à travers les arrangements port-au-princentristes, traditionnels et improductifs, qui semblent en train de se fabriquer dans les coulisses ; peu importe que cela commence plutôt dans une dynamique de révolution pacifique par un Leadership patriote, résolu, compétent et éclairé qui émerge et intervient sur la scène politique pour porter et assumer vis-à-vis du Peuple National souffrant le dialogue et l’action sincères, non démagogiques, convaincants, convaincus, directs et fructueux indispensables au pays.
Professeurs Jean Gérard Pierre et Joseph Luc Rémy
31 décembre 2010
vendredi 24 décembre 2010
HAITI EST LA PREUVE DE L'ECHEC DE L'AIDE INTERNATIONALE
mardi 21 décembre 2010
Interview avec Ricardo Seitenfus, représentant de l’OEA en Haiti
Par Arnaud Robert
Repris par AlterPresse du quotidian suisse Le Temps [1]
Ricardo Seitenfus : « Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. » (Paolo Woods)
Diplômé de l’Institut de hautes études internationales de Genève, le Brésilien Ricardo Seitenfus a 62 ans. Depuis 2008, il représente l’Organisation des Etats américains en Haïti. Il dresse un véritable réquisitoire contre la présence internationale dans le pays.
- Le Temps : Dix mille Casques bleus en Haïti.A votre sens, une présence contre-productive…
Ricardo Seitenfus : Le système de prévention des litiges dans le cadre du système onusien n’est pas adapté au contexte haïtien. Haïti n’est pas une menace internationale. Nous ne sommes pas en situation de guerre civile. Haïti n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. Et pourtant le Conseil de sécurité, puisqu’il manque d’alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du président Aristide.Depuis 1990, nous en sommes ici à notre huitième mission onusienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que j’appelle un conflit de basse intensité. Nous sommes confrontés à des luttes pour le pouvoir entre des acteurs politiques qui ne respectent pas le jeu démocratique. Mais il me semble qu’Haïti, sur la scène internationale, paie essentiellement sa grande proximité avec les Etats-Unis. Haïti a été l’objet d’une attention négative de la part du système international. Il s’agissait pour l’ONU de geler le pouvoir et de transformer les Haïtiens en prisonniers de leur propre île. L’angoisse des boat people explique pour beaucoup les décisions de l’international vis-à-vis d’Haïti. On veut à tout prix qu’ils restent chez eux.
– Qu’est-ce qui empêche la normalisation du cas haïtien ?
– Pendant deux cents ans, la présence de troupes étrangères a alterné avec celle de dictateurs. C’est la force qui définit les relations internationales avec Haïti et jamais le dialogue. Le péché originel d’Haïti, sur la scène mondiale, c’est sa libération. Les Haïtiens commettent l’inacceptable en 1804 : un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. L’Occident est alors un monde colonialiste, esclavagiste et raciste qui base sa richesse sur l’exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les Etats-Unis ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paiement d’une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, l’indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde n’a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’ONU applique aveuglément le chapitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour imposer son opération de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire d’Haïti un pays capitaliste, une plate-forme d’exportation pour le marché américain, c’est absurde. Haïti doit revenir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence n’atteint pourtant qu’une fraction de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu empêcher que la violence se répande sans mesure.
– N’est-ce pas une démission de voir en Haïti une nation inassimilable, dont le seul horizon est le retour à des valeurs traditionnelles ?
– Il existe une partie d’Haïti qui est moderne, urbaine et tournée vers l’étranger. On estime à 4 millions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs frontières. C’est un pays ouvert au monde. Je ne rêve pas d’un retour au XVIe siècle, à une société agraire. Mais Haïti vit sous l’influence de l’international, des ONG, de la charité universelle. Plus de 90% du système éducatif et de la santé sont en mains privées. Le pays ne dispose pas de ressources publiques pour pouvoir faire fonctionner d’une manière minimale un système étatique. L’ONU échoue à tenir compte des traits culturels. Résumer Haïti à une opération de paix, c’est faire l’économie des véritables défis qui se présentent au pays. Le problème est socio-économique. Quand le taux de chômage atteint 80%, il est insupportable de déployer une mission de stabilisation. Il n’y a rien à stabiliser et tout à bâtir.
– Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pourtant la situation n’a fait que se détériorer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi ?
– L’aide d’urgence est efficace. Mais lorsqu’elle devient structurelle, lorsqu’elle se substitue à l’Etat dans toutes ses missions, on aboutit à une déresponsabilisation collective. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis l’épidémie de choléra ne font qu’accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille. La fatigue d’Haïti commence à poindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la même politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer à l’organisation de l’Etat, au système judiciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de maintenir la paix du cimetière.
– Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite ?
– A partir du séisme, Haïti est devenu un carrefour incontournable. Pour les ONG transnationales, Haïti s’est transformé en un lieu de passage forcé. Je dirais même pire que cela : de formation professionnelle. L’âge des coopérants qui sont arrivés après le séisme est très bas ; ils débarquent en Haïti sans aucune expérience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux amateurs. Après le 12 janvier, à cause du recrutement massif, la qualité professionnelle a beaucoup baissé. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de l’Etat haïtien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du malheur haïtien.
– Quelles erreurs ont été commises après le séisme ?
– Face à l’importation massive de biens de consommation pour nourrir les sans-abri, la situation de l’agriculture haïtienne s’est encore péjorée. Le pays offre un champ libre à toutes les expériences humanitaires. Il est inacceptable du point de vue moral de considérer Haïti comme un laboratoire. La reconstruction d’Haïti et la promesse que nous faisons miroiter de 11 milliards de dollars attisent les convoitises. Il semble qu’une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, c’est une honte, une offense à notre conscience. Un exemple : celui des médecins haïtiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été instruits à La Havane. Près de la moitié d’entre eux, alors qu’ils devraient être en Haïti, travaillent aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révolution cubaine est en train de financer la formation de ressources humaines pour ses voisins capitalistes…
– On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous ressentez plutôt le pays comme un concentré de notre monde contemporain…
– C’est le concentré de nos drames et des échecs de la solidarité internationale. Nous ne sommes pas à la hauteur du défi. La presse mondiale vient en Haïti et décrit le chaos. La réaction de l’opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haïtienne, il faut aller vers le terroir. Je crois qu’il y a trop de médecins au chevet du malade et la majorité de ces médecins sont des économistes. Or, en Haïti, il faut des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politologues et même des théologiens. Haïti est trop complexe pour des gens qui sont pressés ; les coopérants sont pressés. Personne ne prend le temps ni n’a le goût de tenter de comprendre ce que je pourrais appeler l’âme haïtienne. Les Haïtiens l’ont bien saisi, qui nous considèrent, nous la communauté internationale, comme une vache à traire. Ils veulent tirer profit de cette présence et ils le font avec une maestria extraordinaire. Si les Haïtiens nous considèrent seulement par l’argent que nous apportons, c’est parce que nous nous sommes présentés comme cela.
– Au-delà du constat d’échec, quelles solutions proposez-vous ?
– Dans deux mois, j’aurai terminé une mission de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. Je voulais rester une voix indépendante malgré le poids de l’organisation que je représente. J’ai tenu parce que je voulais exprimer mes doutes profonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 janvier m’a appris qu’il existe un potentiel de solidarité extraordinaire dans le monde. Même s’il ne faut pas oublier que, dans les premiers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La compassion a été très importante dans l’urgence. Mais la charité ne peut pas être le moteur des relations internationales. Ce sont l’autonomie, la souveraineté, le commerce équitable, le respect d’autrui qui devraient l’être. Nous devons penser simultanément à offrir des opportunités d’exportation pour Haïti mais aussi protéger cette agriculture familiale qui est essentielle pour le pays. Haïti est le dernier paradis des Caraïbes encore inexploité pour le tourisme, avec 1700 kilomètres de côtes vierges ; nous devons favoriser un tourisme culturel et éviter de paver la route à un nouvel eldorado du tourisme de masse. Les leçons que nous donnons sont inefficaces depuis trop longtemps. La reconstruction et l’accompagnement d’une société si riche sont une des dernières grandes aventures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illuminé l’histoire de l’humanité et celle des droits humains. Il faut maintenant laisser une chance aux Haïtiens de confirmer leur vision.
Interview avec Ricardo Seitenfus, représentant de l’OEA en Haiti
Par Arnaud Robert
Repris par AlterPresse du quotidian suisse Le Temps [1]
Ricardo Seitenfus : « Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. » (Paolo Woods)
Diplômé de l’Institut de hautes études internationales de Genève, le Brésilien Ricardo Seitenfus a 62 ans. Depuis 2008, il représente l’Organisation des Etats américains en Haïti. Il dresse un véritable réquisitoire contre la présence internationale dans le pays.
- Le Temps : Dix mille Casques bleus en Haïti.A votre sens, une présence contre-productive…
Ricardo Seitenfus : Le système de prévention des litiges dans le cadre du système onusien n’est pas adapté au contexte haïtien. Haïti n’est pas une menace internationale. Nous ne sommes pas en situation de guerre civile. Haïti n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. Et pourtant le Conseil de sécurité, puisqu’il manque d’alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du président Aristide.Depuis 1990, nous en sommes ici à notre huitième mission onusienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que j’appelle un conflit de basse intensité. Nous sommes confrontés à des luttes pour le pouvoir entre des acteurs politiques qui ne respectent pas le jeu démocratique. Mais il me semble qu’Haïti, sur la scène internationale, paie essentiellement sa grande proximité avec les Etats-Unis. Haïti a été l’objet d’une attention négative de la part du système international. Il s’agissait pour l’ONU de geler le pouvoir et de transformer les Haïtiens en prisonniers de leur propre île. L’angoisse des boat people explique pour beaucoup les décisions de l’international vis-à-vis d’Haïti. On veut à tout prix qu’ils restent chez eux.
– Qu’est-ce qui empêche la normalisation du cas haïtien ?
– Pendant deux cents ans, la présence de troupes étrangères a alterné avec celle de dictateurs. C’est la force qui définit les relations internationales avec Haïti et jamais le dialogue. Le péché originel d’Haïti, sur la scène mondiale, c’est sa libération. Les Haïtiens commettent l’inacceptable en 1804 : un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. L’Occident est alors un monde colonialiste, esclavagiste et raciste qui base sa richesse sur l’exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les Etats-Unis ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paiement d’une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, l’indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde n’a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’ONU applique aveuglément le chapitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour imposer son opération de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire d’Haïti un pays capitaliste, une plate-forme d’exportation pour le marché américain, c’est absurde. Haïti doit revenir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence n’atteint pourtant qu’une fraction de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu empêcher que la violence se répande sans mesure.
– N’est-ce pas une démission de voir en Haïti une nation inassimilable, dont le seul horizon est le retour à des valeurs traditionnelles ?
– Il existe une partie d’Haïti qui est moderne, urbaine et tournée vers l’étranger. On estime à 4 millions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs frontières. C’est un pays ouvert au monde. Je ne rêve pas d’un retour au XVIe siècle, à une société agraire. Mais Haïti vit sous l’influence de l’international, des ONG, de la charité universelle. Plus de 90% du système éducatif et de la santé sont en mains privées. Le pays ne dispose pas de ressources publiques pour pouvoir faire fonctionner d’une manière minimale un système étatique. L’ONU échoue à tenir compte des traits culturels. Résumer Haïti à une opération de paix, c’est faire l’économie des véritables défis qui se présentent au pays. Le problème est socio-économique. Quand le taux de chômage atteint 80%, il est insupportable de déployer une mission de stabilisation. Il n’y a rien à stabiliser et tout à bâtir.
– Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pourtant la situation n’a fait que se détériorer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi ?
– L’aide d’urgence est efficace. Mais lorsqu’elle devient structurelle, lorsqu’elle se substitue à l’Etat dans toutes ses missions, on aboutit à une déresponsabilisation collective. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis l’épidémie de choléra ne font qu’accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille. La fatigue d’Haïti commence à poindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la même politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer à l’organisation de l’Etat, au système judiciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de maintenir la paix du cimetière.
– Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite ?
– A partir du séisme, Haïti est devenu un carrefour incontournable. Pour les ONG transnationales, Haïti s’est transformé en un lieu de passage forcé. Je dirais même pire que cela : de formation professionnelle. L’âge des coopérants qui sont arrivés après le séisme est très bas ; ils débarquent en Haïti sans aucune expérience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux amateurs. Après le 12 janvier, à cause du recrutement massif, la qualité professionnelle a beaucoup baissé. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de l’Etat haïtien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du malheur haïtien.
– Quelles erreurs ont été commises après le séisme ?
– Face à l’importation massive de biens de consommation pour nourrir les sans-abri, la situation de l’agriculture haïtienne s’est encore péjorée. Le pays offre un champ libre à toutes les expériences humanitaires. Il est inacceptable du point de vue moral de considérer Haïti comme un laboratoire. La reconstruction d’Haïti et la promesse que nous faisons miroiter de 11 milliards de dollars attisent les convoitises. Il semble qu’une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, c’est une honte, une offense à notre conscience. Un exemple : celui des médecins haïtiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été instruits à La Havane. Près de la moitié d’entre eux, alors qu’ils devraient être en Haïti, travaillent aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révolution cubaine est en train de financer la formation de ressources humaines pour ses voisins capitalistes…
– On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous ressentez plutôt le pays comme un concentré de notre monde contemporain…
– C’est le concentré de nos drames et des échecs de la solidarité internationale. Nous ne sommes pas à la hauteur du défi. La presse mondiale vient en Haïti et décrit le chaos. La réaction de l’opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haïtienne, il faut aller vers le terroir. Je crois qu’il y a trop de médecins au chevet du malade et la majorité de ces médecins sont des économistes. Or, en Haïti, il faut des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politologues et même des théologiens. Haïti est trop complexe pour des gens qui sont pressés ; les coopérants sont pressés. Personne ne prend le temps ni n’a le goût de tenter de comprendre ce que je pourrais appeler l’âme haïtienne. Les Haïtiens l’ont bien saisi, qui nous considèrent, nous la communauté internationale, comme une vache à traire. Ils veulent tirer profit de cette présence et ils le font avec une maestria extraordinaire. Si les Haïtiens nous considèrent seulement par l’argent que nous apportons, c’est parce que nous nous sommes présentés comme cela.
– Au-delà du constat d’échec, quelles solutions proposez-vous ?
– Dans deux mois, j’aurai terminé une mission de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. Je voulais rester une voix indépendante malgré le poids de l’organisation que je représente. J’ai tenu parce que je voulais exprimer mes doutes profonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 janvier m’a appris qu’il existe un potentiel de solidarité extraordinaire dans le monde. Même s’il ne faut pas oublier que, dans les premiers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La compassion a été très importante dans l’urgence. Mais la charité ne peut pas être le moteur des relations internationales. Ce sont l’autonomie, la souveraineté, le commerce équitable, le respect d’autrui qui devraient l’être. Nous devons penser simultanément à offrir des opportunités d’exportation pour Haïti mais aussi protéger cette agriculture familiale qui est essentielle pour le pays. Haïti est le dernier paradis des Caraïbes encore inexploité pour le tourisme, avec 1700 kilomètres de côtes vierges ; nous devons favoriser un tourisme culturel et éviter de paver la route à un nouvel eldorado du tourisme de masse. Les leçons que nous donnons sont inefficaces depuis trop longtemps. La reconstruction et l’accompagnement d’une société si riche sont une des dernières grandes aventures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illuminé l’histoire de l’humanité et celle des droits humains. Il faut maintenant laisser une chance aux Haïtiens de confirmer leur vision.
mercredi 22 décembre 2010
LA PROCHAINE GUERRE
La prochaine guerre
mercredi 22 décembre 2010, par Alain Gresh
(Extrait du "Le Monde Diplomatique)
L’incapacité du président Barack Obama à obtenir l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem illustre la partialité de Washington. Elle confirme l’absence de détermination sérieuse des Etats-Unis à imposer la paix sur le front israélo-palestinien. Le risque est grand alors de voir cette « non-paix » se transformer en conflit ouvert, la seule incertitude tenant au lieu de la prochaine guerre : Gaza, le Liban ou l’Iran ?
1er mars 1973. Le président américain Richard Nixon reçoit à Washington la Première ministre israélienne Golda Meir. Il l’informe que le président égyptien Anouar Al-Sadate est prêt à négocier un traité global. Tout en prétendant que son pays veut la paix, Meir répond qu’elle préfère un accord intérimaire, qu’il ne faut pas se fier aux manœuvres du Caire, qui veut d’abord un retrait israélien sur les lignes du 4 juin 1967, ensuite un retour au plan de partage voté par les Nations unies en novembre 1947, et une solution du problème palestinien dont il faudra discuter avec Yasser Arafat et « les terroristes ».
Rapportant cette conversation, à partir des enregistrements des conversations désormais rendus publics, le journaliste israélien Aluf Benn (« Netanyahu is telling Obama what Golda told Nixon » [http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/netanyahu-is-telling-obama-what-golda-told-nixon-1.330696], Haaretz, 15 décembre 2010) dresse un parallèle entre la situation à l’époque où le refus israélien allait déboucher sur la guerre d’octobre 1973 et le franchissement du canal de Suez par les troupes égyptiennes, et les réponses dilatoires apportées par M. Benjamin Nétanyahou au président Barack Obama. Il rappelle que le Premier ministre actuel, rentré précipitamment de Boston pour monter au front en octobre 1973, devrait « rafraîchir sa mémoire en écoutant les enregistrements des conversations entre Meir et Nixon et se demander ce qu’il peut faire pour ne pas répéter les mêmes erreurs et pousser son pays aveuglément vers un seconde désastre de Yom Kippour », une guerre qui devait coûter 2 600 soldats à l’armée israélienne.
Le refus de Tel-Aviv d’accepter la proposition du président Barack Obama de geler pour trois mois la colonisation en Cisjordanie (et non à Jérusalem-Est) en échange de promesses sans précédent, que le commentateur Thomas Friedman (« Reality Check » [http://www.nytimes.com/2010/12/12/opinion/12friedman.html], New York Times, 11 décembre 2010), peu suspect de sympathies pour les Arabes, compare à une tentative de corruption pure et simple, a confirmé non seulement l’incapacité du président Obama à exercer une pression sérieuse sur Israël, mais le rejet par M. Nétanyahou du moindre compromis. Bien sûr, comme ses prédécesseurs, il prétend vouloir la paix, mais c’est la paix humiliante imposée par les vainqueurs, une paix fondée sur la négation des droits élémentaires des Palestiniens.
Lors des négociations secrètes avec les Palestiniens durant l’année qui vient de s’écouler, M. Nétanyahou a répété que tout accord nécessitait l’acceptation par les Palestiniens du « concept de sécurité » israélien, ce qui signifiait, entre autres, l’acquiescement à la présence de troupes israéliennes sur le Jourdain et le long du « mur de l’apartheid » (du côté palestinien bien sûr), et la poursuite de l’occupation d’une partie non négligeable de la Cisjordanie (Dan Ephron, « 16 hours in September » [http://www.newsweek.com/2010/12/11/exclusive-details-on-mideast-peace-negotiations.html], Newsweek, 11 décembre 2010). Il n’a fixé aucun terme à cette présence israélienne, sans doute censée durer jusqu’à ce que les Palestiniens deviennent « civilisés »…
Ce blocage sur le front palestinien pousse l’armée israélienne à échafauder les plans de ses nouvelles guerres, fondées sur ce « concept de sécurité » qui veut que tous ceux qui refusent la domination de Tel-Aviv sur la région soient des « terroristes » qu’il faut éliminer. Aucun autre pays, pas même les Etats-Unis, n’ont une conception de la sécurité aussi extensive, une conception qui fait d’Israël un fauteur de guerres permanentes. Sur qui va fondre l’armée israélienne, contre qui portera-t-elle ses prochains coups ?
Sur Gaza ? Il y a deux ans, les blindés et l’aviation israélienne réduisaient en cendres des centaines de bâtiments et tuaient des centaines de civils, commettant ce que le rapport Goldstone qualifie de « crimes de guerres » et sans doute de « crimes contre l’humanité ». Pourtant, le Hamas est toujours solidement installé au pouvoir. Combien de temps Tel-Aviv peut-il se résigner à cette situation ?
Sur le Liban ? En juillet-août 2006, l’armée israélienne échouait dans ses tentatives de réduire le Hezbollah, mais réussissait à détruire le pays, au mépris du droit international ; trois ans et demi plus tard, l’organisation est plus puissante que jamais et l’état-major n’écarte pas une opération majeure qui risquerait de conduire à l’occupation d’une partie du Liban (lire Anshel Pfeffer, « Is the IDF prepping for a third war with Lebanon » [http://www.haaretz.com/print-edition/news/is-the-idf-prepping-for-a-third-war-with-lebanon-1.331431], Haaretz, 19 décembre 2010).
Sur l’Iran ? Au risque de provoquer un conflit majeur qui s’étendrait de l’Irak au Liban, de la Palestine à l’Afghanistan ?
Personne ne peut le dire, mais, au Proche-Orient, l’absence de paix débouche forcément sur la guerre… Contrairement à 1973, c’est Israël qui prendra l’initiative directe du conflit, sauf qu’il se heurtera non seulement à des ennemis bien plus efficaces, mais, comme le signale le militant de la paix israélien Uri Avnery (« Ship of fools 2 » [http://zope.gush-shalom.org/home/en/channels/avnery/1292669143/], Gush Shalom, 18 décembre 2010), à l’hostilité grandissante de l’opinion mondiale, hostilité dont a témoigné la reconnaissance de l’Etat de Palestine dans les frontières de 1967 par le Brésil, la Bolivie, l’Argentine, ou la lettre de 26 anciens dirigeants européens (Chris Patten, Giuliano Amato, Felipe González, Lionel Jospin, Hubert Védrine, Romano Prodi, Javier Solana, etc.) – tout sauf des extrémistes – appelant l’Union européenne à prendre des sanctions si, d’ici le printemps, le gouvernement israélien ne change pas de politique. L’organisation Human Rights Watch a publié le 19 décembre un rapport (« Israel/West Bank : Separate and Unequal » [http://www.hrw.org/node/95113]) qui souligne que les Palestiniens sont victimes de discriminations systématiques et appelle le gouvernement des Etats-Unis à réduire de plus de 1 milliard de dollars son aide annuelle à Israël (soit l’équivalent des investissements israéliens en faveur des colonies).
En conclusion, Avnery note que le soutien américain à Israël relève de l’assistance au suicide. « En Israël, une telle assistance est un crime. En revanche, le suicide ne l’est pas. Ceux que les dieux veulent détruire, ils les rendent d’abord fous. Espérons que nous retrouverons nos esprits avant qu’il ne soit trop tard. »
mercredi 22 décembre 2010, par Alain Gresh
(Extrait du "Le Monde Diplomatique)
L’incapacité du président Barack Obama à obtenir l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem illustre la partialité de Washington. Elle confirme l’absence de détermination sérieuse des Etats-Unis à imposer la paix sur le front israélo-palestinien. Le risque est grand alors de voir cette « non-paix » se transformer en conflit ouvert, la seule incertitude tenant au lieu de la prochaine guerre : Gaza, le Liban ou l’Iran ?
1er mars 1973. Le président américain Richard Nixon reçoit à Washington la Première ministre israélienne Golda Meir. Il l’informe que le président égyptien Anouar Al-Sadate est prêt à négocier un traité global. Tout en prétendant que son pays veut la paix, Meir répond qu’elle préfère un accord intérimaire, qu’il ne faut pas se fier aux manœuvres du Caire, qui veut d’abord un retrait israélien sur les lignes du 4 juin 1967, ensuite un retour au plan de partage voté par les Nations unies en novembre 1947, et une solution du problème palestinien dont il faudra discuter avec Yasser Arafat et « les terroristes ».
Rapportant cette conversation, à partir des enregistrements des conversations désormais rendus publics, le journaliste israélien Aluf Benn (« Netanyahu is telling Obama what Golda told Nixon » [http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/netanyahu-is-telling-obama-what-golda-told-nixon-1.330696], Haaretz, 15 décembre 2010) dresse un parallèle entre la situation à l’époque où le refus israélien allait déboucher sur la guerre d’octobre 1973 et le franchissement du canal de Suez par les troupes égyptiennes, et les réponses dilatoires apportées par M. Benjamin Nétanyahou au président Barack Obama. Il rappelle que le Premier ministre actuel, rentré précipitamment de Boston pour monter au front en octobre 1973, devrait « rafraîchir sa mémoire en écoutant les enregistrements des conversations entre Meir et Nixon et se demander ce qu’il peut faire pour ne pas répéter les mêmes erreurs et pousser son pays aveuglément vers un seconde désastre de Yom Kippour », une guerre qui devait coûter 2 600 soldats à l’armée israélienne.
Le refus de Tel-Aviv d’accepter la proposition du président Barack Obama de geler pour trois mois la colonisation en Cisjordanie (et non à Jérusalem-Est) en échange de promesses sans précédent, que le commentateur Thomas Friedman (« Reality Check » [http://www.nytimes.com/2010/12/12/opinion/12friedman.html], New York Times, 11 décembre 2010), peu suspect de sympathies pour les Arabes, compare à une tentative de corruption pure et simple, a confirmé non seulement l’incapacité du président Obama à exercer une pression sérieuse sur Israël, mais le rejet par M. Nétanyahou du moindre compromis. Bien sûr, comme ses prédécesseurs, il prétend vouloir la paix, mais c’est la paix humiliante imposée par les vainqueurs, une paix fondée sur la négation des droits élémentaires des Palestiniens.
Lors des négociations secrètes avec les Palestiniens durant l’année qui vient de s’écouler, M. Nétanyahou a répété que tout accord nécessitait l’acceptation par les Palestiniens du « concept de sécurité » israélien, ce qui signifiait, entre autres, l’acquiescement à la présence de troupes israéliennes sur le Jourdain et le long du « mur de l’apartheid » (du côté palestinien bien sûr), et la poursuite de l’occupation d’une partie non négligeable de la Cisjordanie (Dan Ephron, « 16 hours in September » [http://www.newsweek.com/2010/12/11/exclusive-details-on-mideast-peace-negotiations.html], Newsweek, 11 décembre 2010). Il n’a fixé aucun terme à cette présence israélienne, sans doute censée durer jusqu’à ce que les Palestiniens deviennent « civilisés »…
Ce blocage sur le front palestinien pousse l’armée israélienne à échafauder les plans de ses nouvelles guerres, fondées sur ce « concept de sécurité » qui veut que tous ceux qui refusent la domination de Tel-Aviv sur la région soient des « terroristes » qu’il faut éliminer. Aucun autre pays, pas même les Etats-Unis, n’ont une conception de la sécurité aussi extensive, une conception qui fait d’Israël un fauteur de guerres permanentes. Sur qui va fondre l’armée israélienne, contre qui portera-t-elle ses prochains coups ?
Sur Gaza ? Il y a deux ans, les blindés et l’aviation israélienne réduisaient en cendres des centaines de bâtiments et tuaient des centaines de civils, commettant ce que le rapport Goldstone qualifie de « crimes de guerres » et sans doute de « crimes contre l’humanité ». Pourtant, le Hamas est toujours solidement installé au pouvoir. Combien de temps Tel-Aviv peut-il se résigner à cette situation ?
Sur le Liban ? En juillet-août 2006, l’armée israélienne échouait dans ses tentatives de réduire le Hezbollah, mais réussissait à détruire le pays, au mépris du droit international ; trois ans et demi plus tard, l’organisation est plus puissante que jamais et l’état-major n’écarte pas une opération majeure qui risquerait de conduire à l’occupation d’une partie du Liban (lire Anshel Pfeffer, « Is the IDF prepping for a third war with Lebanon » [http://www.haaretz.com/print-edition/news/is-the-idf-prepping-for-a-third-war-with-lebanon-1.331431], Haaretz, 19 décembre 2010).
Sur l’Iran ? Au risque de provoquer un conflit majeur qui s’étendrait de l’Irak au Liban, de la Palestine à l’Afghanistan ?
Personne ne peut le dire, mais, au Proche-Orient, l’absence de paix débouche forcément sur la guerre… Contrairement à 1973, c’est Israël qui prendra l’initiative directe du conflit, sauf qu’il se heurtera non seulement à des ennemis bien plus efficaces, mais, comme le signale le militant de la paix israélien Uri Avnery (« Ship of fools 2 » [http://zope.gush-shalom.org/home/en/channels/avnery/1292669143/], Gush Shalom, 18 décembre 2010), à l’hostilité grandissante de l’opinion mondiale, hostilité dont a témoigné la reconnaissance de l’Etat de Palestine dans les frontières de 1967 par le Brésil, la Bolivie, l’Argentine, ou la lettre de 26 anciens dirigeants européens (Chris Patten, Giuliano Amato, Felipe González, Lionel Jospin, Hubert Védrine, Romano Prodi, Javier Solana, etc.) – tout sauf des extrémistes – appelant l’Union européenne à prendre des sanctions si, d’ici le printemps, le gouvernement israélien ne change pas de politique. L’organisation Human Rights Watch a publié le 19 décembre un rapport (« Israel/West Bank : Separate and Unequal » [http://www.hrw.org/node/95113]) qui souligne que les Palestiniens sont victimes de discriminations systématiques et appelle le gouvernement des Etats-Unis à réduire de plus de 1 milliard de dollars son aide annuelle à Israël (soit l’équivalent des investissements israéliens en faveur des colonies).
En conclusion, Avnery note que le soutien américain à Israël relève de l’assistance au suicide. « En Israël, une telle assistance est un crime. En revanche, le suicide ne l’est pas. Ceux que les dieux veulent détruire, ils les rendent d’abord fous. Espérons que nous retrouverons nos esprits avant qu’il ne soit trop tard. »
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