vendredi 18 janvier 2013
LA CRISE DUVALIERO-AMERICAINE
UNE PAGE DE L'HISTOIRE HAITIENNE -
L’histoire récente, cependant, nous montre un Docteur François Duvalier, un dessalinien farouche, avide de pouvoir, mais aussi jaloux de son pouvoir, trop jaloux, fit tout, et allât jusqu’à l’extrême pour le défendre. Cependant, il n’hésitât pas à le perdre quand la fierté, l’intégrité, la souveraineté, la dignité, et l’auto-détermination nationales l’exigeaient. Devant l’insistance des Etats-Unis d’Amérique pour qu’il laissât le pouvoir le 15 mai 1963, alors qu’il surveillât d’un œil ouvert les mouvements de la 7e flotte américaine dans les eaux territoriales d’Haïti, il prononçât ces paroles célèbres le 22 mai 1963 : « Les eaux territoriales de la République d’Haïti, peut-on retenir de mémoire, ont été envahies par des monstres de ferraille qui attendent de déverser sur la terre de nos ancêtres leur cargaison de soldats, de mitrailles et de mort. Je le dis en vérité : si un seul soldat américain foule le sol sacré de la Patrie, je refais le geste de l’Empereur ». (Dr Rony Gilot, François Duvalier, le mal-aimé, page 298).
jeudi 17 janvier 2013
COMMENT LE JEUNE ETAT NEGRE IMPOSA UN DOUBLE ECHEC A LA DIPLOMATIE AMERICAINE
Extrait des Archives du "Le Monde Diplomatique" -
Une page de l'histoire haïtienne -
Comment le jeune État nègre imposa un double échec à la diplomatie américaine -
Par Yves L. Auguste – Décembre 1959
Le 1er janvier 1804 un nouvel Etat prend place dans la communauté internationale : après des luttes épiques, dont les épisodes mouvementés et sanglants accélèrent l'épuisement de l'armée expéditionnaire de Rochambeau, Dessalines force la porte de l'histoire et proclame urbi et orbi l'indépendance d'Haïti.
Privée d'une riche et florissante colonie, vaincue sur le terrain militaire, ne se consolant pas encore de cette défaite et en attendant de pouvoir relever le gant, la France transpose la lutte sur le terrain diplomatique et politique. Par tous les moyens que lui dicte sa science aiguisée des relations internationales, elle contrecarre les efforts du jeune Etat nègre pour se faire accepter dans la société œcuménique des nations, s'applique à lui mettre les bâtons dans les roues et tente, de toutes les façons, de l'isoler, si ce n'est de le réduire par l'asphyxie.
Protestations tant à Washington — de la part du chargé d'affaires français — qu'à Paris — de la part de Talleyrand, qui dirige la politique extérieure — contre le commerce qui se poursuit entre les Etats-Unis et cette nouvelle entité. Irritation de Napoléon... Décrets de Guadeloupe... Rien n'y fait. L'intercourse se développe entre Haïti et les Etats-Unis.
La pression du gouvernement français pour l'annihiler continue sans désemparer, et des deux côtés de l'Atlantique ses représentants saisissent les moindres occasions pour la ranimer. Ils font tant et si bien qu'en février 1806 le Congrès américain décrète l'embargo sur le commerce entre les Etats-Unis et Haïti.
Cette prohibition du Congrès américain n'éteint pas pour autant les rapports entre les deux pays. Le trafic s'engage dans les voies de la clandestinité. Tant il est vrai que l'impératif économique détourne bien souvent le cours de l'histoire du lit conventionnel que lui assigne la sagesse relative des hommes d'Etat ou leur vision nuageuse de l'avenir.
Dessalines n'eut guère le temps de réagir contre cette mesure. Il tomba assassiné au Pont-Rouge. L'entaille tragique faite à son destin coïncida avec celle faite au commerce entre les Etats-Unis et Haïti.
Après sa mort des rivalités sanglantes mirent aux prises les deux généraux les plus habiles à lui succéder et aboutirent à la scission de l'Etat haïtien en deux organisations politiques autonomes : la République de l'Ouest ayant à sa tête Pétion, et le Royaume du Nord gouverné par Christophe.
Ce dernier, que Ludwig Lee Montague appelle l'anglophile roi du Nord, captant les courants prédominants dans la conjoncture internationale de l'époque, s'aboucha avec l'Angleterre et il s'établit entre le Royaume du Nord et les marins anglais des communications si fréquentes et si cordiales que des démarches positives furent engagées en vue d'en canaliser l'orientation dans les grandes lignes d'un accord commercial. Ce qui est important à noter, car à cette époque l'indépendance d'Haïti n'était encore reconnue par aucun Etat.
Cependant les dispositions favorables du monarque du Nord à l'égard du Royaume-Uni ne le portèrent point à assigner à sa politique extérieure une orientation à sens unique et encore moins à méconnaître le complexe géographique que forment les divers Etats de cet hémisphère.
Les négociants américains soutiennent le jeune État
En dépit de l'embargo et des manœuvres incessantes de la France pour en obtenir la prolongation, la solidarité d'intérêts qui lie les hommes d'affaires américains et les gouvernements haïtiens ne se dément pas. L'extension des relations entre Haïti et les Etats-Unis devient une cause d'inquiétude constante pour le cabinet de Paris. Le chargé d'affaires français à Washington fait à tout bout de champ des représentations à ce sujet au département d'Etat ; il dénonce les activités de Bunnel, qui travaille pour Christophe : « Monsieur, écrit-il le 15 août 1809 au secrétaire d'Etat Madison, j'apprends que ce même Bunnel sur lequel j'avais appelé la surveillance du gouvernement fédéral, après avoir fait plusieurs envois au Cap par l'intermédiaire de divers négociants, notamment la maison van Kapff and Brunce, fait en ce moment construire publiquement à Fell's Point, par le constructeur Price (que je crois être celui des Etats-Unis), une frégate de 36 à 40 canons... Je crois pouvoir me borner à prévenir le gouvernement de l'Union d'une circonstance si bien calculée pour compromettre l'harmonie qui existe entre les deux nations... »
Les récriminations de ce genre fourmillent dans sa correspondance, mais elles n'ont guère la vertu d'apaiser la fièvre de transactions de toutes sortes qui anime les négociants américains et les porte à s'approvisionner sur le marché haïtien et à y écouler leurs produits. Dans cette course au profit et à l'enrichissement rapide, où personne n'aspire à des prix de vertu, maints accrocs souillent les pratiques commerciales d'alors. Christophe est victime de la mauvaise foi de ses fournisseurs : 124 955 dollars envoyés au nom de son gouvernement à la maison van Kapff and Brunce « pour l'acquisition de certains articles » sont confisqués. Il entreprend des démarches en vue de recouvrer cet argent : il délègue même aux Etats-Unis un commerçant du Cap du nom de Marple. Rien n'y fait : il est bel et bien perdant. Ne voulant point se résigner à cette mauvaise plaisanterie, il recourt aux grands moyens : il réquisitionne cet argent des commerçants américains établis dans le Nord. Cette mesure devient effective le 17 avril 1811 par un décret du roi : tous ceux qui sont visés contribuent proportionnellement à leurs chiffres d'affaires à acquitter cette dette, avec l'espoir qu'ils seront remboursés en cas de restitution postérieure.
Ces représailles n'eurent pas l'heur de plaire au gouvernement et au peuple américains. Des pétitions affluèrent au Congrès de Washington, réclamant l'intervention de l'Exécutif et le pressant de relever ce défi — un défi d'autant plus cinglant qu'il venait d'un nègre. Heureusement ou malheureusement aucun contact officiel n'était établi entre le cabinet de Washington et le Royaume du Nord. Haïti avait proclamé son indépendance depuis plus de dix années et elle était encore considérée dans la communauté internationale comme un parent pauvre avec qui l'on traitait au gré de ses intérêts, mais dont on évitait autant que possible de statuer sur la qualité et les prétentions. Et cela pour ne pas froisser la France, qui persistait à considérer notre pays comme sa colonie révoltée.
Haïti repousse la nomination du représentant américain
En 1816 Septimus Tyler est nommé agent commercial du gouvernement américain au Cap, avec instructions formelles de « protester dès son arrivée contre cette injurieuse mesure : la saisie et la confiscation d'une somme considérable d'avoirs américains au Cap français au cours de l'année 1811 par le général Christophe, sous le fallacieux et arbitraire prétexte que son agent à Baltimore l'avait escroqué (1). Le New York Gazette se réjouit de cette initiative et la commente en ces termes : « On rapporte que le gouvernement se propose de dépêcher une frégate pour réclamer de Christophe le paiement d'environ 500 000 dollars, montant des spoliations qu'il a opérées sur notre commerce. L'expérience mérite d'être tentée, car il n'y a pas le moindre doute au sujet de sa réussite. Christophe, comme on le sait, est riche en espèces et en biens... »
Le 31 juillet 1817 le représentant du gouvernement américain arrivait au Cap à bord de la frégate Le Congrès, désigné auprès de la cour d'Haïti, porteur du document suivant, une espèce de certificat :
« A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
» Je certifie que Septimus Tyler, écuyer, a été appointé par le président des Etats-Unis pour résider au Cap français dans l'ile de Saint-Domingue en qualité d'agent de commerce et de marine des Etats-Unis d'Amérique, avec pleins pouvoirs et émoluments y appartenant. En témoignage de quoi, moi, James Monroe, secrétaire d'Etat des Etats-Unis, j'y ai souscrit mon nom et ai fait apposer le sceau du Département d'Etat.
» Donné dans la cité de Washington le 18 décembre 1816.
» Signé : J. Monroe. »
Soumettre ce petit papier, c'était faire un pas de clerc. Christophe a dû rager en en prenant connaissance. Les termes démolissaient son œuvre élaborée dans le sang et dans le feu. Il comprit pourtant que la diplomatie est un plat qu'on sert et mange froid. Dissimulant leurs réactions, les autorités du Cap comblèrent d'attention Tyler et les officiers du Congrès, cependant que la chancellerie royale cuisinait le plat qui devait être servi à cet incongru. Le baron de Dupuy, secrétaire-interprète du roi, traduisit le document soumis et reçut, en retour, la réponse suivante que lui fit parvenir le 1er août 1817 le comte de Limonade, secrétaire d'Etat, ministre des affaires étrangères d'Haïti :
« Royaume d'Haïti, Le secrétaire d'Etat, ministre des affaires étrangères d'Haïti, à Monsieur le baron de Dupuy, secrétaire interprète du roi au palais de la Grande-Rivière, le 1er août 1817, l'an 14e de l'Indépendance.
« Monsieur le baron, J'ai reçu votre lettre du jour d'hier qui m'annonce l'arrivée de la frégate américaine Le Congrès dans le port de la capitale avec M. Tyler, qui s'est annoncé comme agent pour le commerce des Etats-Unis d'Amérique.
» En apprenant l'arrivée de M. Tyler, je m'attendais à recevoir des dépêches de son gouvernement et des lettres qui l'accréditeraient auprès de la cour d'Haïti ; mais j'ai été étrangement surpris, d'après le rapport que vous m'avez fait, qu'il n'était porteur que d'un simple certificat couché dans des termes inusités, inadmissibles, et de plus renfermant les mots de Cap français et d'île de Saint-Domingue, expressions impropres et injurieuses au gouvernement de Sa Majesté.
» Malgré le désir que Sa Majesté aurait de voir s'établir des relations de commerce et d'amitié entre les deux gouvernements, je suis dans la nécessité de vous charger de notifier à M. Tyler qu'il ne peut être reçu et considéré comme agent de commerce, n'étant pas muni des pièces authentiques en bonne et due forme qui l'accréditent suffisamment auprès du gouvernement d'Haïti.
» Comme il ignore sans doute les usages établis dans ce royaume pour les communications diplomatiques de gouvernement à gouvernement, vous les lui ferez connaître et lui remettrez un exemplaire de la déclaration du roi en date du 20 novembre 1816.
» Je regrette que Sa Majesté, étant en ce moment en tournée, ne puisse donner une audience à M. Tyler et au capitaine de la frégate Le Congrès comme ils le désirent.
» J'ai l'honneur de vous saluer avec considération...
» Comte de Limonade. »
Le deuxième échec de Washington
Tyler éconduit, le cabinet de Washington revint à la charge l'année suivante : un nouvel agent est désigné auprès de la cour d'Haïti. Cette fois-ci on recourt à un homme versé dans les questions haïtiennes, William Taylor, que deux missions successives auprès de Pétion — l'autre chef qui gouverne la République de l'Ouest — avait familiarisé avec les problèmes particuliers de cette communauté de nègres. Les nouvelles instructions qu'il reçoit se réfèrent à l'échec de son prédécesseur et contiennent des directives précises en vue d'éviter un second faux pas .
Arrivé au Cap à bord du Hornet le 22 avril de la même année, ce dernier initie le lendemain ses contacts avec les autorités de la ville. Par l'intermédiaire du baron de Dupuy, secrétaire interprète du roi, il sollicite une audience de Sa Majesté. Sa requête ainsi que la nouvelle de son arrivée sont notifiées au palais, et le 24, à midi, le baron de Dupuy lui réclame, par note verbale, pour être communiqué à Sa Majesté, le certificat attestant sa nomination. Le même jour, l'agent américain lui rend une visite de courtoisie ; le récit de leur entretien revit dans cette dépêche que Taylor adressera par la suite au département d'Etat : « Notre conversation roula au début sur divers sujets d'ordre général et se centra peu de temps après sur ma nomination... Je lui dis combien le président des Etats-Unis désirerait voir les deux gouvernements arriver à une parfaite compréhension... Le baron de Dupuy m'avoua que cela lui faisait plaisir de constater que les mots insolites qui entachaient la commission de mon prédécesseur et qui avaient déplu à Sa Majesté n'étaient point reproduits dans la mienne... J'ai été alors avisé que Sa Majesté regrettait de ne pouvoir me recevoir, du fait qu'elle était très occupée à faire des préparatifs pour une immédiate tournée d'inspection... »
Le lendemain le baron de Dupuy retourne sa visite à Taylor. La diplomatie, dans le Nord, tirée à quatre épingles, ne bronche point sur les principes. Entrevue des plus cordiales au cours de laquelle il renouvelle à l'agent américain son désir de voir sa nomination agréée par le roi et l'informe qu'il avait été mandé par ce dernier, en résidence à Sans-Souci. A son retour il invite le lundi 27 le représentant américain à se présenter le même jour à son office. Taylor s'y rend pour apprendre que « Sa Majesté s'opposait à son admission, en raison des irrégularités de sa nomination ». Il tente de discuter le point de vue de la Chancellerie royale. C'est en vain :
« Sur l'observation que je lui fis, écrit-il dans un long rapport au département d'Etat, que cette objection était couverte par le fait que j'avais été introduit par le capitaine Read, il sourit et me répondit que l'introduction devait être appuyée par les documents prescrits par l'usage et la coutume... il me laissa entendre... que je recevrais la réponse du roi au cours de la journée ainsi que le certificat de ma nomination... Le baron m'apprit en outre qu'une tentative semblable faite par le gouvernement anglais en vue d'établir un agent commercial au Cap échoua de la même façon, par suite de l'inobservance des formalités... »
Dans la soirée, Taylor était irrévocablement fixé sur le sort de sa mission auprès de Christophe. La communication suivante qu'on lui adressa confirmait le langage du baron de Dupuy :
« Le baron de Dupuy, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Henry, secrétaire interprète et membre du Conseil du roi, à Monsieur William Taylor,
» Au Cap Henry le 27 avril 1818, l'an 15 de l'Indépendance. Monsieur, J'ai l'honneur de vous remettre, inclus, le certificat que vous m'avez présenté, à votre arrivée, pour être soumis à Sa Majesté, et, d'après vos désirs, je vous retourne pareillement copie de la lettre que m'a fait l'honneur de m'écrire Son Excellence Monseigneur le comte de Limonade, ministre des affaires étrangères et secrétaire d'Etat. Je vous fais aussi l'envoi du Code Henry et d'autres livres sortis de la presse haïtienne, qui vous mettront à même de former une juste idée des lois qui nous régissent et des productions de quelques-uns de nous et vous prie de croire, avec la plus haute considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» De Dupuy. »
Avec cette lettre était également transmise copie de la dépêche du comte de Limonade déclarant persona non grata l'agent américain.
Cette page, peu connue, de la diplomatie haïtienne, où sourd, discrète et subtile, l'impatience frémissante du jeune Etat nègre de s'imposer dans la plénitude de ses droits souverains à la communauté internationale, est en parfaite harmonie avec la tonalité générale d'une époque faste où une politique de prestige élève les hommes à la hauteur des événements et des conjonctures internationales.
Yves L. Auguste
(1) Executive Document 27th Congress 3d sess. Senate 420 Document n° 36
jeudi 10 janvier 2013
ENCORE UNE PREMIERE...
ENCORE UNE PREMIERE…
Monsieur Barack Hussein Obama est le premier noir devenu Président des Etats-Unis, il sera le deuxième président dans l’histoire du pays, avec Franklin D. Roosevelt, à avoir prêté le serment présidentiel quatre fois. Selon la constitution américaine, le nouveau président doit prêter serment le 20 janvier après son élection le premier mardi du mois de Novembre. Si le 20 janvier est un dimanche, comme c’est le cas pour cette année, le Président doit prêter serment dans une cérémonie privée à la Maison Blanche. Et le lendemain, soit le 21 janvier, il doit prêter serment encore dans la cérémonie publique traditionnelle. Le serment présidentiel comprend 35 mots and il doit être lu et répété dans l’ordre il est écrit, sinon c’est une infraction grave et le serment est anticonstitutionnel. On se rappelle que le 20 janvier 2009, le chef de la Cour Suprême des Etats-Unis, Mr. John G. Roberts avait placé le mot « fidèlement » après « les Etats-Unis », et comme c’est un pays de lois, Mr. Obama se trouvait dans l’obligation de prêter le serment encore une fois à la Maison Blanche le lendemain, 21 janvier 2009.
lundi 7 janvier 2013
HAITI EST LA PREUVE DE L'ECHEC DE L'AIDE INTERNATIONALE
Entretien lundi20 décembre 2010
«Haïti est la preuve de l’échec de l’aide internationale»
Par Arnaud Robert, de retour de Port-au-Prince
Diplômé de l’Institut de hautes études internationales de Genève, le Brésilien Ricardo Seitenfus a 62 ans. Depuis 2008, il représente l’Organisation des Etats américains en Haïti. Il dresse un véritable réquisitoire contre la présence internationale dans le pays
Le Temps: Dix mille Casques bleus en Haïti. A votre sens, une présence contre-productive…
Ricardo Seitenfus: Le système de prévention des litiges dans le cadre du système onusien n’est pas adapté au contexte haïtien. Haïti n’est pas une menace internationale. Nous ne sommes pas en situation de guerre civile. Haïti n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. Et pourtant le Conseil de sécurité, puisqu’il manque d’alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du président Aristide. Depuis 1990, nous en sommes ici à notre huitième mission onusienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que j’appelle un conflit de basse intensité. Nous sommes confrontés à des luttes pour le pouvoir entre des acteurs politiques qui ne respectent pas le jeu démocratique. Mais il me semble qu’Haïti, sur la scène internationale, paie essentiellement sa grande proximité avec les Etats-Unis. Haïti a été l’objet d’une attention négative de la part du système international. Il s’agissait pour l’ONU de geler le pouvoir et de transformer les Haïtiens en prisonniers de leur propre île. L’angoisse des boat people explique pour beaucoup les décisions de l’international vis-à-vis d’Haïti. On veut à tout prix qu’ils restent chez eux.
– Qu’est-ce qui empêche la normalisation du cas haïtien?
– Pendant deux cents ans, la présence de troupes étrangères a alterné avec celle de dictateurs. C’est la force qui définit les relations internationales avec Haïti et jamais le dialogue. Le péché originel d’Haïti, sur la scène mondiale, c’est sa libération. Les Haïtiens commettent l’inacceptable en 1804: un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. L’Occident est alors un monde colonialiste, esclavagiste et raciste qui base sa richesse sur l’exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les Etats-Unis ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paiement d’une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, l’indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde n’a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’ONU applique aveuglément le chapitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour imposer son opération de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire d’Haïti un pays capitaliste, une plate-forme d’exportation pour le marché américain, c’est absurde. Haïti doit revenir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence n’atteint pourtant qu’une fraction de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu empêcher que la violence se répande sans mesure.
– N’est-ce pas une démission de voir en Haïti une nation inassimilable, dont le seul horizon est le retour à des valeurs traditionnelles?
– Il existe une partie d’Haïti qui est moderne, urbaine et tournée vers l’étranger. On estime à 4 millions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs frontières. C’est un pays ouvert au monde. Je ne rêve pas d’un retour au XVIe siècle, à une société agraire. Mais Haïti vit sous l’influence de l’international, des ONG, de la charité universelle. Plus de 90% du système éducatif et de la santé sont en mains privées. Le pays ne dispose pas de ressources publiques pour pouvoir faire fonctionner d’une manière minimale un système étatique. L’ONU échoue à tenir compte des traits culturels. Résumer Haïti à une opération de paix, c’est faire l’économie des véritables défis qui se présentent au pays. Le problème est socio-économique. Quand le taux de chômage atteint 80%, il est insupportable de déployer une mission de stabilisation. Il n’y a rien à stabiliser et tout à bâtir.
– Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pourtant la situation n’a fait que se détériorer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi?
– L’aide d’urgence est efficace. Mais lorsqu’elle devient structurelle, lorsqu’elle se substitue à l’Etat dans toutes ses missions, on aboutit à une déresponsabilisation collective. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis l’épidémie de choléra ne font qu’accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille. La fatigue d’Haïti commence à poindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la même politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer à l’organisation de l’Etat, au système judiciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de maintenir la paix du cimetière.
– Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite?
– A partir du séisme, Haïti est devenu un carrefour incontournable. Pour les ONG transnationales, Haïti s’est transformé en un lieu de passage forcé. Je dirais même pire que cela: de formation professionnelle. L’âge des coopérants qui sont arrivés après le séisme est très bas; ils débarquent en Haïti sans aucune expérience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux amateurs. Après le 12 janvier, à cause du recrutement massif, la qualité professionnelle a beaucoup baissé. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de l’Etat haïtien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du malheur haïtien.
– Quelles erreurs ont été commises après le séisme?
– Face à l’importation massive de biens de consommation pour nourrir les sans-abri, la situation de l’agriculture haïtienne s’est encore péjorée. Le pays offre un champ libre à toutes les expériences humanitaires. Il est inacceptable du point de vue moral de considérer Haïti comme un laboratoire. La reconstruction d’Haïti et la promesse que nous faisons miroiter de 11 milliards de dollars attisent les convoitises. Il semble qu’une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, c’est une honte, une offense à notre conscience. Un exemple: celui des médecins haïtiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été instruits à La Havane. Près de la moitié d’entre eux, alors qu’ils devraient être en Haïti, travaillent aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révolution cubaine est en train de financer la formation de ressources humaines pour ses voisins capitalistes…
– On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous ressentez plutôt le pays comme un concentré de notre monde contemporain…
– C’est le concentré de nos drames et des échecs de la solidarité internationale. Nous ne sommes pas à la hauteur du défi. La presse mondiale vient en Haïti et décrit le chaos. La réaction de l’opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haïtienne, il faut aller vers le terroir. Je crois qu’il y a trop de médecins au chevet du malade et la majorité de ces médecins sont des économistes. Or, en Haïti, il faut des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politologues et même des théologiens. Haïti est trop complexe pour des gens qui sont pressés; les coopérants sont pressés. Personne ne prend le temps ni n’a le goût de tenter de comprendre ce que je pourrais appeler l’âme haïtienne. Les Haïtiens l’ont bien saisi, qui nous considèrent, nous la communauté internationale, comme une vache à traire. Ils veulent tirer profit de cette présence et ils le font avec une maestria extraordinaire. Si les Haïtiens nous considèrent seulement par l’argent que nous apportons, c’est parce que nous nous sommes présentés comme cela.
– Au-delà du constat d’échec, quelles solutions proposez-vous?
– Dans deux mois, j’aurai terminé une mission de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. Je voulais rester une voix indépendante malgré le poids de l’organisation que je représente. J’ai tenu parce que je voulais exprimer mes doutes profonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 janvier m’a appris qu’il existe un potentiel de solidarité extraordinaire dans le monde. Même s’il ne faut pas oublier que, dans les premiers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La compassion a été très importante dans l’urgence. Mais la charité ne peut pas être le moteur des relations internationales. Ce sont l’autonomie, la souveraineté, le commerce équitable, le respect d’autrui qui devraient l’être. Nous devons penser simultanément à offrir des opportunités d’exportation pour Haïti mais aussi protéger cette agriculture familiale qui est essentielle pour le pays. Haïti est le dernier paradis des Caraïbes encore inexploité pour le tourisme, avec 1700 kilomètres de côtes vierges; nous devons favoriser un tourisme culturel et éviter de paver la route à un nouvel eldorado du tourisme de masse. Les leçons que nous donnons sont inefficaces depuis trop longtemps. La reconstruction et l’accompagnement d’une société si riche sont une des dernières grandes aventures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illuminé l’histoire de l’humanité et celle des droits humains. Il faut maintenant laisser une chance aux Haïtiens de confirmer leur vision.
© 2013 Le Temps SA
samedi 5 janvier 2013
Lettre de Jacques Stephen Alexis à Francois Duvalier -
Pétion Ville, le 2 juin 1960 -
À son Excellence Monsieur le Docteur François Duvalier Président de la République Palais National -
Monsieur le Président, -
Dans quelque pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois pouvoir dire que je serais accueilli à bras ouverts : ce n’est un secret pour personne. Mais mes morts dorment dans cette terre ; ce sol est rouge du sang de générations d’hommes qui portent mon nom ; je descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette patrie, aussi j’ai décidé de vivre ici et peut‐être d’y mourir. Sur ma promotion de vingt‐deux médecins, dix‐neuf vivent en terre étrangère. Moi, je reste, en dépit des offres qui m’ont été et me sont faites. Dans bien des pays bien plus agréables que celui‐ci, dans bien des pays où je serais plus estimé et honoré que je ne le suis en Haïti, il me serait fait un pont d’or, si je consentais à y résider. Je reste néanmoins. Ce n’est certainement pas par vaine forfanterie que je commence ma lettre ainsi, Monsieur le Président, mais je tiens à savoir si je suis ou non indésirable dans mon pays. Je n’ai jamais, Dieu merci, prêté attention aux petits inconvénients de la vie en Haïti, certaines filatures trop ostensibles, maintes tracasseries, si ce n’est les dérisoires avanies qui sont le fait des nouveaux messieurs de tous les pays sous‐développés. Il est néanmoins naturel que je veuille
être fixé sur l’essentiel. Bref, Monsieur le Président, je viens au fait. Le 31 mai, soit avant‐hier soir, au vu et au su de tout le monde, je déménageais de mon domicile de la ruelle Rivière, à Bourdon, pour aller m’installer à Pétion Ville. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre que le lendemain de mon départ, soit hier soir, mon ex‐domicile avait été cerné par des policiers qui me réclamaient, à l’émoi du quartier. Je ne sache pas avoir des démêlés avec votre Police et de toutes façons, j’en ai tranquillement attendu les mandataires à mon nouveau domicile. Je les attends encore après avoir d’ailleurs vaqué en ville à mes occupations ordinaires, toute la matinée de ce jourd’hui 2 juin. Si les faits se révélaient exacts, je suis assez au courant des classiques méthodes policières pour savoir que cela s’appelle une manoeuvre d’intimidation. En effet, j’habite à Pétion Ville, à proximité du domicile
de Monsieur le Préfet Chauvet. On sait donc vraisemblablement où me trouver, si besoin réel en était. Aussi si cette manoeuvre d’intimidation, j’ai coutume d’appeler un chat un chat, n’était que le fait de la Police subalterne, il n’est pas inutile que vous soyez informé de certains de ces procédés. Il est enseigné à l’Université Svorolovak dans les cours de technique anti‐policière, que quand les Polices des pays bourgeois sont surchargées ou inquiètes, elles frappent au hasard, alors qu’en
période ordinaire, elles choisissent les objectifs de leurs coups. Peut‐être dans cette affaire ce principe classique s’applique‐t‐il, mais Police inquiète ou non, débordée ou non, je dois chercher à comprendre l’objectif réel de cette manoeuvre d’intimidation. Je me suis d’abord demandé si l’on ne visait pas à me faire quitter le pays en créant autour de moi une atmosphère d’insécurité. Je ne me suis pas arrêté à cette interprétation, car peut‐être sait‐on que je ne suis pas jusqu’ici accessible à ce sentiment qui s’appelle la peur, ayant sans sourciller plusieurs fois regardé la mort en face. Je n’ai pas non plus retenu l’hypothèse que le mobile de la manoeuvre policière en question est de me porter à me mettre à couvert. J’ai en effet également appris dans quelles conditions prendre le maquis est une entreprise rentable pour celui qui le décide ou pour ceux qui le portent à le faire. Il ne restait plus à retenir comme explication que l’intimidation projetée visant à m’amener moi‐même à
restreindre ma liberté de mouvement. Dans ce cas encore, ce serait mal me connaître. Tout le monde sait que pour qu’une plante produise à plein rendement, il lui faut les sèves de son terroir natif. Un romancier qui respecte son art ne peut‐être un homme de nulle part, une véritable création ne peut non plus se concevoir en cabinet, mais en plongeant dans les tréfonds de la vie de son peuple. L’écrivain authentique ne peut se passer du contact journalier des gens aux mains dures – les seuls qui valent d’ailleurs la peine qu’on se donne –c’est de cet univers que procède le grand oeuvre,
univers sordide peut‐être mais tant lumineux et tellement humain que lui seul permet de transcender les humanités ordinaires. Cette connaissance intime des pulsations de la vie quotidienne de notre peuple ne peut s’acquérir sans la plongée directe dans les couches profondes des masses.
C’est là la leçon première de la vie et de l’oeuvre de Frédéric Marcelin, de Hibbert, de Lhérisson ou de Roumain. Chez eux, les gens simples avaient accès à toute heure comme des amis, de même que ces vrais mainteneurs de l’haïtianité étaient chez eux dans les moindres locatis des quartiers de la plèbe. Mes nombreux amis de par le vaste monde ont beau s’inquiéter des conditions de travail qui me sont faites en Haïti, je ne peux renoncer à ce terroir. Egalement, en tant que médecin de la douleur, je ne peux pas renoncer à la clientèle populaire, celle des faubourgs et des campagnes, la seule payante au fait, dans ce pays qu’abandonnent presque tous nos bons spécialistes. Enfin, en tant qu’homme et en tant que citoyen, il m’est indispensable de sentir la marche inexorable de la terrible maladie, cette mort lente, qui chaque jour conduit notre peuple au cimetière des nations comme les pachydermes blessés à la nécropole des éléphants. Je connais mon devoir envers la jeunesse de mon pays et envers notre peuple travailleur. Là non plus, je n’abdiquerai pas. Goering disait une fois quand on cite devant lui le mot culture, il tire son révolver ; nous savons où cela a conduit l’Allemagne et l’exode mémorable de la masse des hommes de culture du pays des Nibelungen. Mais nous sommes dans la deuxième moitié du XXème siècle qui sera quoiqu’on fasse le siècle du peuple roi. Je ne peux
m’empêcher de rappeler cette parole fameuse du grand patriote qui s’appelle le Sultan Sidi Mohamed Ben Youssef, parole qui illumine les combats libérateurs de ce siècle des nationalités malheureuses. " Nous sommes les enfants de l’avenir !", disait‐il de retour de son exil en relevant son pitoyable ennemi, le Pacha de Marrakech effondré à ses pieds. Je crois avoir prouvé que je suis un enfant de l’avenir. La limitation de mes mouvements, de mes travaux, de mes occupations, de mes démarches ou de mes relations en ville ou à la campagne n’est pas pour moi une perspective acceptable. Je tenais à le dire. C’est ce qui vaut encore cette lettre. J’en ai pris mon parti, car la Police, si elle veut, peut très bien se rendre compte que la politique des candidats ne m’intéresse pas. La désolent et pitoyable vie politicienne qui maintient ce pays dans l’arriération et le conduit à la faillite depuis cent cinquante ans, n’est pas mon fait. J’en ai le plus profond dégoût, ainsi que je l’écrivais, il y a déjà près de trois ans. D’aventure, si, comme en décembre dernier, la douane refuse
de me livrer un colis – un appareil de projection d’art que m’envoyait l’Union des Ecrivains Chinois et qu’un des nouveaux messieurs a probablement accaparé pour son usage personnel ‐, j’en sourirai. Si je remarque le visage trop reconnaissable d’un ange gardien veillant à ma porte, j’en sourirai encore. Si un de ces nouveaux messieurs heurte ma voiture et que je doive l’en remercier, j’en sourirai
derechef. Toutefois, Monsieur le Président, que je tiens à savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. Je suis sûr qu’après cette lettre, j’aurai le moyen de m’en faire une idée. Dans ce cas, je prendrai beaucoup mieux les décisions qui s’imposent à moi à la fois en tant que créateur, que médecin, qu’homme et que citoyen.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations patriotiques et de mes sentiments distingués. Jacques Stephen ALEXIS
vendredi 28 décembre 2012
TRANSCENDANCE
Éditorial – Le Matin
Transcendance ! -
Les années passent et se ressemblent en Haïti. Comme si le temps haïtien semble s’être figé dans la déclinaison navrante et mortifère du même et du pareil. Le « système » que le candidat Joseph Michel Martelly se proposait d’abattre semble l’avoir ba…
2012-12-27 17:34:05 -
Les années passent et se ressemblent en Haïti. Comme si le temps haïtien semble s’être figé dans la déclinaison navrante et mortifère du même et du pareil. Le « système » que le candidat Joseph Michel Martelly se proposait d’abattre semble l’avoir battu et abattu une fois devenu président. Il a plus continué le mal réprouvé qu’il n’a institué le bien recherché. L’Haïti « Tèt kale » a beaucoup donné, en 2012, dans le désordre institutionnel, le flou populiste entre l’autoritarisme et le « lese grennen », les gesticulations intimidantes, les déclamations péremptoires, les promesses chimériques, les mises en scène médiatiques et le faire-semblant burlesque. Cette théâtralisation tragi-comique du pouvoir n’a fait que retarder les échéances et mettre à nu l’incapacité des élites gouvernantes à transformer Haïti et l’engager dans la modernité. La politique-spectacle a montré ses limites au contact de la réalité. Le grand décollage promis a constitué, jusque-là, en un grand décalage entre les résultats et la propagande officielle. La croissance économique n’a été que de 2.9%. Toutes les prévisions optimistes des latino-américains pour notre pays et les chansons roses et fleuries du pouvoir se sont muées pour les agents économiques en lamentations et en ballades de pendus. Avec cette performance économique des plus médiocres de l’équipe Martelly-Lamothe que nous ont révélée les statistiques indépendantes, le pays a droit à un changement de cap en 2013. Inévitablement. Un aggiornamento est nécessaire. Les adaptations cosmétiques à partir de mutations de personnel, de démissions forcées, de replâtrage gouvernemental extravagant dans la forme, et trompeur sur le fond, ou d’opérations vendettas des clans en litige, ne changeront pas la tonalité maussade du climat sociopolitique. Plus et mieux devront être faits dans la sphère des politiques publiques. Les Haïtiens s’ennuient. Les portefeuilles des uns et des autres se rétrécissent. La courte période des fêtes a coïncidé avec une saison de grognes prolongée. Haïti a été, en effet, une République de grognards en 2012. Et pour cause. Les belles et élégantes femmes haïtiennes qui peuplent nos rues nous disent que le pays regorge d’assez de salons de beauté pour qu’on en fasse un d’un gouvernement. Il faudra des changements réels. Non des maquillages. Les bonnes intentions sont, pourtant, là. On eût dit même qu’il n’y a que des « Mères Theresa » et des « Papas bon cœur » au sommet de l’État. Toute politique sociale annoncée au bénéfice du « petit peuple » s’accompagne de louanges et de cérémonies dithyrambiques bruyantes envers les chefs bienfaiteurs. Ce qui manque, c’est une orchestration savante et sophistiquée de l’art de gouverner et une vision sobre et authentiquement transformatrice du pouvoir et du social. Des compétences sont aussi là, éparses et diverses, dans de hautes fonctions et les antichambres. Elles sont saluées, pour la plupart, dans cette édition spéciale du Matin. Nous reconnaissons, toutefois, que le logiciel humain, doctrinal et idéologique à même d’ordonner les élans et pulsions solitaires et de faire fonctionner efficacement et harmonieusement la machine gouvernementale, fait terriblement défaut. Les improvisations désordonnées ont fini par enlever tout ordre à la direction de l’État. D’où cette impression de dérive dans la conduite des affaires de la Nation. Haïti n’a pas connu que des ratés en 2012. De nombreux acteurs du social, du politique et de l’économique se sont admirablement signalés dans des domaines variés durant cette année défunte. Ils sont aussi salués ici sans esprit d’exhaustivité. Ce sont des modèles de courage, de dévouement, de créativité et de performance à émuler en 2013. Malgré les défaillances individuelles et les contraintes structurelles qui ont limité le champ et la portée de leurs actions. Une nouvelle année lourde en désagréments pour notre pays se pointe. Nous ne pouvons qu’émettre le vœu que le pouvoir se transcendera pour se faire neuf, dans son paraître et son être, dans l’accomplissement de ses grandes missions. Le même devoir de transcendance s’imposera à tous les Haïtiens qui devront autant se faire nouveaux, dans leur essence, dans l’impérieuse œuvre collective d’édification d’une Haïti nouvelle.
Daly Valet
mercredi 26 décembre 2012
QU'AVONS-NOUS FAIT DE NOTRE INDEPENDANCE? (1/1/1804 - 1/1/2013)
Soumis à Tout Haiti le 25 Décembre 2012 -
Pratt Vernio Memnon --- Le Congrès des Clairières avec Boukman Dutty, les défaites des Espagnols et du général anglais Maitland aux mains du général Toussaint Louverture, l'héroïque résistance du général Henry Christophe face à l'expédition de Leclerc, la brillante révolte menée par le général Alexandre Pétion contre les Français au Haut-du-Cap, la sanglante bataille de la Crête-à-Pierrot gagnée par le général Jean-Jacques Dessalines, l'historique bataille de Vertières avec le général Capois-la-Mort qui scella la victoire des noirs de Saint-Domingue, enfin, autant de luttes antiesclavagistes livrées avec éclat et succès par les pères fondateurs jusqu'à l'apothéose de 1804. Alors, comment expliquer qu'après de tels glorieux faits d'armes et de telles prouesses historiques inédits dans l'histoire de l'humanité qu'Haïti soit aujourd'hui l'un des dix-sept pays les plus faibles de la planète et le seul pays moins avancé de l'Amérique ?
On s'était fait à l'idée, dès sa création, que notre nation ne serait jamais parfaite, car elle est composée et dirigée par des humains ; des humains qui sont capables du meilleur autant que du pire. Mais on savait que les erreurs et les abus du passé nous rappelleraient toujours notre besoin de nous améliorer sans cesse, d'apporter les ajustements nécessaires, le cas échéant, et, finalement de toujours préserver notre patrie aux fins de la remettre intégralement aux mains des générations naissantes et futures. C'est d'ailleurs un gage de survie, de continuité et d'épanouissement pour toute société organisée. On s'était également fait à l'idée que la vie nationale collective ne serait pas facile ; tant de choix à faire, de défis à relever, de responsabilités à assumer. Mais on espérait voir germer dans le cœur de chaque citoyen haïtien un incoercible sentiment de profond amour pour leur pays, une exigence, voire une obligation de le chérir et de le protéger. J'entends déjà vos commentaires; oui, mais l'amour des Haïtiens pour leur pays est connu de tous. C'est tout à fait vrai. Les musiciens l'ont chanté et les poètes l'ont immortalisé. C'est encore juste. Toutefois cet amour qu'ont les Haïtiens pour cette terre qui les a vus naître, est-il un amour vrai caractérisé par un patriotisme authentique? Un patriotisme authentique qui exprime notre civisme et notre participation citoyenne, et surtout qui fait appel à notre capacité de servir notre pays sans rien attendre en retour sinon que la fierté citoyenne d'avoir contribué au bonheur de notre nation, car il n'y a pas de plus grande expression de patriotisme que de se mettre au service de son pays et que chaque personne qui détienne une responsabilité dans notre société se souvienne qu'elle est, avant tout, au service des autres.
Notre insouciance a entrainé le pays dans des conflits de valeurs, des changements culturels troublants avec comme conséquence une radicale remise en question de nos traditions historiques, une déliquescence de l'État qui plonge le pays dans une gouvernance malsaine, dans une déchéance des valeurs ancestrales qui caractérisent depuis toujours notre société. Le peuple haïtien assiste médusé et impuissant, depuis environ trois décennies, à une dégradation accélérée de ses modes de vie et à un effritement prononcé de cette liberté fécondée et née du sacrifice surhumain des esclaves, nos pères et nos mères. Nous sommes à un point de non-retour. Notre terre natale est malade et menacée. Comme citoyens et citoyennes, comment nous situer, où donc devons-nous nous positionner par rapport à tout cela ? Comment orienter notre réflexion pour affronter les défis du XXIe siècle ? Une chose est certaine, si nous voulons réellement donner à notre pays un regain d'énergies citoyennes, ranimer la fierté patriotique commune, retrouver cette liberté reçue en héritage et transformer cette ère difficile en une ère agréable, nous devons nous y investir immédiatement et massivement dans ce qui constitue la raison existentielle de notre patrie : défendre et protéger la dignité de l'homme haïtien ; une dignité dont la valeur est inaliénable et universelle. Le philosophe Kant ne nous a t'il pas enseigné que la dignité de l'être humain est sacrée ? Il y a des pratiques à abandonner, à éradiquer : les ambiguïtés dans nos choix politiques, la course effrénée vers l'argent et le pouvoir, l'iniquité de notre système judiciaire, l'agriculture de subsistance imposée à nos paysans, l'extrême concentration de la richesse dans des mains pas trop nationalistes, la centralisation à outrance de la bureaucratie publique. Il y a aussi des choses à cultiver et à faire grandir irrémédiablement : la souveraineté nationale, la stabilité politique, le dialogue national permanent et continu ainsi que l'émergence d'une économie durable et endogène. En ce sens, Haïti se situe exactement au point de rencontre de ces deux références au temps : célébrer son histoire pour réveiller son esprit de grandeur et définir ses priorités d'avenir pour gagner la bataille du XXIe siècle. Pour cela, il nous faut rénover notre présent dévasté par nos inconséquences pour le rendre apte à regarder l'avenir avec sérénité, reprendre l'itinéraire authentique tracé par les pères de la patrie et arrimer notre quotidien à la promotion d'une société égalitaire et respectueuse de leurs rêves. Ainsi nous aurons réveillé dans la conscience nationale les idéaux de grandeur endormis depuis trop longtemps et trop profondément dans notre mémoire collective.
... ne dit-on pas que les peuples matures regardent toujours leur passé avec honnêteté, respect et inspiration...?
Alors, à défaut de pouvoir changer le passé, inspirons-nous-en et engageons-nous ensemble à construire le futur. Ce chantier collectif fait appel à toutes les strates sociales haïtiennes. Des politiciens, qui doivent définir les normes d'une réelle démocratie, pas n'importe laquelle, une démocratie qui fera enfin décoller cette refonte de notre système politique initiée au tournant des années quatre-vingt et qui est porteuse de grands espoirs pour la nation, aux acteurs de la finance, qui doivent également revisiter notre système économique, revoir tout son mode de fonctionnement ; et cette fois, pas de demi-mesure pour satisfaire quelques ambitions personnelles: nous devons prendre à bras-le-corps l'élaboration d'une nouvelle architecture économique destinée à doter le pays d'une classe moyenne nombreuse, entreprenante et instruite. Les universitaires doivent y participer, y contribuer, eux aussi, en transmettant à nos jeunes une formation solide et authentique, car une démocratie forte et une économie saine requièrent la contribution de citoyens instruits. Et quant aux jeunes, porteurs de grandes valeurs pour l'avenir de notre pays, ils doivent avoir l'audace d'un Toussaint et la détermination d'un Capois pour pouvoir résister à l'appât de la facilité financière que leur offre la déchéance sociale. Qu'ils sachent aussi que l'ascension du pays vers la rédemption se trouve entre leurs mains. Naturellement, la gent masculine doit comprendre et admettre que tout cela ne se fera pas sans la participation sensible des femmes haïtiennes. Elles sont incontournables, "non-indexables" car c'est par elles que la prospérité économique arrivera puisqu'elles ont toujours été et sont encore les poumons de notre pays. Je vous en conjure, mesdames, soyez des femmes d'action et de cœur, des femmes d'acharnement et de persévérance afin d'imprégner la pensée économique nationale d'une nouvelle sensibilité sociale et surtout d'infuser un peu de sagesse et d'équilibre à la politique haïtienne longtemps désertée par le sens de la répartie.
Est-ce utopique de croire encore en un rêve commun, en un idéal commun, en une nation commune? Est-ce farfelu de croire qu'Haïti puisse être à la fois un pays fier de son passé, satisfait de son présent et confiant dans son avenir? Non, le miracle est encore possible si, animés d'un patriotisme sincère, mais austère, d'un dévouement civique et sans limites, nous acceptons d'y consentir les sacrifices politiques adéquats, nous acceptons d'y déployer les efforts sociaux requis, nous acceptons d'y dépenser les énergies citoyennes nécessaires au lieu de nous accrocher à nos convictions obscurantistes, jusqu'au-boutistes et rétrogrades ou mieux à la peur d'être dépassés par un futur incertain. Nous avons le devoir de transformer le pays, l'obligation d'achever notre indépendance et pour que cela soit possible, il nous faut nous tenir les uns à côté des autres formant une véritable nation unanime, tricotée à mailles serrées. Nous devons panser nos "blessures sociopolitiques" et retisser nos fragiles liens sociaux, nous libérer de nos peurs et vaincre chacune des résistances des uns et des autres afin de rétablir le juste équilibre et une connexion féconde entre les diverses couches sociales, politiques et économiques de la nation haïtienne, avoir un comportement patriotique, un respect toujours plus grand de l'autre. Nous devons nous donner les moyens de nos ambitions et ses moyens sont entre autres : un nouveau rapport d'équilibre entre les hommes et les femmes, des leaders forts et engagés au côté du peuple, une démocratie citoyenne vigoureuse et authentique. C'est alors et alors seulement que le rêve d'une Haïti plus humaine et plus juste totalement libérée de l'exploitation économique, de la dictature politique, de l'exclusion sociale, des querelles intestines, trouvera écho en nos âmes et consciences et conséquemment, non seulement, on ravira à la communauté internationale tout espoir de nous réoccuper, mais, encore et surtout, on confirmera au monde entier que notre indépendance n'a pas été un accident de l'histoire.
Que la célébration de ce 1er janvier 2013 réveille notre conscience citoyenne pour trouver réponse à la question suivante : que voulons-nous faire de notre pays ? C'est de notre conscience citoyenne que jaillira en effet la réponse. Il n'y a ni de bonnes, ni de mauvaises réponses, mais seulement des gestes patriotiques dynamiques et des actions citoyennes hardies et ambitieuses à la hauteur de nos talents et de nos compétences. Que les dieux tutélaires de la nation nous guident et nous protègent!
Pratt Vernio Memnon
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