vendredi 29 février 2008

CENSURER OU NE PAS CENSURER...

A quelques heures de l’interpellation du Premier ministreHaïti : Censurer ou ne pas censurer le Premier ministre, telle est la question
jeudi 28 février 2008

Par Eric Sauray [1]

Soumis à AlterPresse le 27 février 2008

Il n’y a pas d’interpellation sans vote

L’interpellation d’un Premier ministre est un acte politique grave. En exigeant du Premier ministre qu’il s’explique sur « l’exercice de son autorité » [2], l’interpellation met en jeu la carrière d’un homme, le travail d’une équipe, une politique gouvernementale et la stabilité politique d’un pays.
C’est la raison pour laquelle, l’interpellation, en tant que moyen de contrôle du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif, est constitutionnellement réglementée. Mais, quand, malgré tout, la politique menée par le gouvernement exige une interpellation du Premier ministre, il faut appliquer la Constitution dans toute sa rigueur.
D’après l’article 129.3 de la Constitution de 1987 : « La demande d’interpellation doit être appuyée par cinq (5) membres du Corps intéressé. Elle aboutit à un vote de confiance ou de censure pris à la majorité de ce Corps. »
Cette disposition constitutionnelle mélange deux mécanismes juridiques qui n’ont rien à voir.
En effet, dans les règles classiques d’un régime parlementaire ou mixte, une interpellation ne débouche jamais sur un vote de confiance. Elle débouche encore moins sur un vote qui peut être : soit un vote de censure, soit un vote de confiance.
Du fait de cet amalgame malheureux, on se retrouve dans une situation absurde que les spécialistes auront d’emblée identifiée : le Premier ministre, qui est interpellé pour faire face à une motion de censure, va, en réalité, se retrouver dans la situation de poser la question de confiance.
Le texte cité plus haut étant d’une clarté limpide, il faut considérer que toute interpellation, effectuée dans les formes constitutionnelles et en vertu des Règlements d’une branche du Corps Législatif, doit aboutir à un vote qui consacre l’aboutissement, le point final, de la procédure.
On n’interpelle pas un Premier ministre par pure fantaisie, parce que la stabilité institutionnelle est en jeu. Ainsi, en exigeant un vote à l’issue de son interpellation, Jacques-Edouard Alexis est-il dans son droit. Pour une fois, il fait de la bonne stratégie politique en utilisant la Constitution comme ce qu’elle est : une arme dans la bataille pour la conquête et la conservation du pouvoir ainsi que pour l’exercice des prérogatives de la souveraineté.
Pour agir ainsi, il a dû faire ses comptes. Et en exigeant de manière légitime ce vote crucial, il met les députés au pied du mur. Ils ont un choix shakespearien à faire : censurer Jacques-Edouard Alexis ou lui donner la confiance.
En un mot comme en mille, avant le vote, comme tous bons acteurs, ils doivent se mettre à répéter : censurer ou ne pas censurer, telle est la question.
D’autres, en bons spécialistes de la chicane, diront au contraire : donner ou ne pas donner sa confiance, telle est la vraie question.
Les deux camps auront malheureusement raison, puisque, contrairement à l’entendement, les députés iront à la séance d’interpellation les uns pour voter la censure, les autres pour voter la confiance.
L’aboutissement d’une demande d’interpellation : la face noire et la face blanche de la politique
En répondant à une demande d’interpellation, le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis joue le jeu institutionnel. Il s’engage à rendre compte de ce qu’il a fait, à dire ce qu’il veut continuer à faire. Ensuite, il s’en remettra au vote des députés. Cela veut dire qu’il va engager la responsabilité de son gouvernement.
Ainsi, à la suite du débat qui suivra la défense de son programme ou de l’action de son gouvernement, les députés voteront-ils.
Les uns pour la censure. Les autres pour la confiance, sauf si Jacques-Edouard Alexis se paye le luxe de ne pas demander un vote de confiance.
C’est la face blanche de l’interpellation et de la politique. Et partant du principe que le résultat de deux votes contradictoires puisse être lisible à la faveur d’une compilation qui relève d’un de ces tours de magie dont seuls les constituants haïtiens ont le secret.
Il y a donc une première alternative : le vote de la censure.
Les députés peuvent voter la censure pour ne pas perdre la face. Dans ce cas, Jacques-Edouard Alexis doit accepter cette sanction qui signifie que les parlementaires, chargés de contrôler la politique de son gouvernement, au nom du peuple, considèrent que son programme et sa déclaration de politique générale ne vont pas dans le sens de l’intérêt général. Il doit remettre la démission de son gouvernement.
C’est la conduite dictée par l’article 129.4 de la Constitution de 1987, dont les dispositions sont claires : « Lorsque la demande d’interpellation aboutit à un vote de censure sur une question se rapportant au programme où à une déclaration de politique générale du Gouvernement, le Premier Ministre doit remettre au Président de la République, la démission de son Gouvernement. ».
Mais, pour en arriver là, il faut que la censure soit votée par la majorité des députés. Rien ne laisse penser que cette majorité soit possible à constituer en l’état actuel des choses. En effet, tous les députés doivent être présents. Il suffit d’une absence pour qu’il soit impossible d’obtenir l’accord de la majorité des députés sur un vote de censure. Et si les députés interpellateurs arrivent à constituer la majorité requise, cela veut dire que la coalition au pouvoir a vécu.
Si les députés ne votent pas la censure, compte tenu des dispositions constitutionnelles, le Premier ministre doit considérer qu’il a bénéficié d’un vote de confiance, même s’il ne l’a pas demandé.
C’est la deuxième alternative proposée par l’article 129.3
Dans ce cas, les députés auront perdu la face. En effet, dans le fonctionnement d’un régime parlementaire ou mixte [3], quand on est député membre de la coalition de partis au pouvoir, on n’interpelle pas le Premier ministre pour lui voter la confiance.
Ce serait ridicule, parce qu’il est le chef de la majorité et la confiance des députés, de la coalition majoritaire, lui est normalement acquise. Dans ce type de régime, on ne vote la confiance au Premier ministre que s’il en a pris l’initiative pour ressouder sa majorité ou s’il est interpellé à l’initiative de l’opposition.
Dans le cas d’une interpellation par l’opposition, on lui vote la confiance pour faire bloc derrière lui et repousser l’assaut de l’opposition.
Sauf à considérer que l’interpellation en cours est l’œuvre de députés rebelles en mission commandée. Dans ce cas, le vote de confiance est un acte d’allégeance, à l’inverse du vote de censure qui serait un acte de lynchage public de son propre Premier ministre.
C’est la face noire de l’interpellation et de la politique. Une face noire qui permet, dans le cas d’espèce, d’apprécier le déséquilibre institutionnel que tous les constitutionnalistes ont mis en exergue en faisant une analyse sérieuse de la Constitution de 1987. A tout moment, le législatif peut sanctionner l’exécutif qui, lui, ne peut pas brandir la menace de la dissolution, comme cela devrait être le cas dans un régime mixte. Il y a là un mauvais usage du droit de censure, compte tenu de la nature mixte du régime.
Tout ceci pour dire que, à la veille de son interpellation, Jacques-Edouard Alexis est en position de force. Il n’a donc pas besoin de renfort qui ne participe pas du jeu institutionnel normal.
Néanmoins, même s’il est maintenu à son poste, Jacques-Edouard Alexis doit se poser la question de savoir s’il est possible d’avoir dans son gouvernement, des ministres issus de certains partis dont les députés veulent le renverser.
Soit les députés suivent la consigne de leurs partis : dans ce cas, le Premier ministre a du souci à se faire. Soit ces députés sont des francs-tireurs : dans ce cas, le Premier ministre doit, conformément aux bonnes stratégies politiques en usage, demander aux partis de les faire entrer dans les rangs ou leur proposer une promotion ministérielle ou diplomatique !
Mais, là, on est chez Machiavel [4], chez Mazarin [5] ou chez Balladur [6].
Nous sommes encore dans la face noire de l’interpellation et de la politique. Or, l’interpellation dont il s’agit ici, nous fait faire une escale chez Shakespeare et nous oblige à poursuivre la répétition pour encourager les députés interpellateurs : censurer ou ne pas censurer, telle est la question.
Mais, un autre peut ajouter : qui ne censure pas donne sa confiance ! En Haïti, oui. Parce qu’en Haïti, quand on interpelle, on censure ou on donne sa confiance. Et quand on a donné sa confiance, on doit tenir parole.
Messieurs les députés, prenez vos responsabilités.

Eric`Sauray

[1] Juriste, politologue, doctorant en droit public, IHEAL - Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3.
[2] Pierre Avril/Jean Gicquel, Droit parlementaire, Montchrestien, 1996
[3] Mi-présidentiel et mi-parlementaire comme c’est le cas du régime haïtien actuel.
[4] Nicolas Machiavel, Le Prince, Flammarion, 1993.
[5] Mazarin, Bréviaire des politiciens, Arléa, 2007.
[6] Edouard Balladur, Machiavel en démocratie : mécanique du pouvoir, Fayard, 2006.

mardi 12 février 2008

HAITI-RD: LES DESSOUS POLITIQUES DU DOSSIER DES OEUFS ET DES POULETS

lundi 11 février 2008

Par Edwin Paraison

Soumis à AlterPresse le 9 février 2008

L´échec de la mission dominicaine dirigée par le Ministre de l´Agriculture Salvador (Chio) Jimenez, au palais national, à la capitale haïtienne, le 30 janvier dernier, est un élément important d´analyse de la gestion haïtienne de l´affaire des œufs et poulets dominicains, interdits d´importation depuis le commencement de l´année 2008 à cause de l´apparition de la grippe aviaire dans un poulailler de la ville de Higuey, à l´est de la République Dominicaine.
Protocolairement, en recevant personnellement le Ministre Jimenez, il est sous entendu que le président René Préval, reçoit un envoyé spécial de son ami le président Leonel Fernandez, sur le dossier en question. Aucune concession n´a été faite. Même après la conversation téléphonique tenue par les deux Chefs d´Etat au moment de la rencontre au palais. Pour le moins, la partie haïtienne a accepté d´envoyer une nouvelle mission technique en territoire dominicain afin de vérifier l´évolution de la situation.
A remarquer que les deux mandataires ne laissent jamais passer une occasion de souligner leur amitié personnelle et le fait qu´ils se soient retrouvés, une nouvelle fois, à la tête de ces deux pays qui se partagent l´ile de Qusiqueya.
Si durant leur premier mandat, à travers la Commission Mixte Bilatérale Haitiano-Dominicaine, ils avaient effectivement conclu plusieurs accords de coopération dans différents domaines, la migration et le commerce, malgré l´amitié qu´ils affichent, sont jusqu´à date des dossiers conflictuels, dont une gestion inappropriée peut avoir des retombées politiques négatives pour l´un ou l´autre.
A rappeler que Préval avait effectué, comme en 1995, son premier voyage à l´étranger en République Dominicaine en tant que président élu en mars 2006. En cette occasion, il était venu faire une visite de réparation à son ami Fernandez, suite aux violentes protestations ayant marqué l´arrivée du Chef d´Etat dominicain à Port-au-Prince, en décembre 2005. La « politique migratoire » du distingué hôte face aux travailleurs migrants installés dans son pays et des propos inadéquats à l´égard des dirigeants haïtiens auraient été, selon les protestataires, a la base de ces manifestations.
De fait, la « politique migratoire » de l´administration Fernandez n´a pas changé. La position de certains officiels dominicains face à Haïti non plus. Le Premier Ministre Jacques Edouard Alexis a du protester énergiquement contre un discours du chancelier Carlos Morales Troncoso, à Madrid en décembre 2006. L´Ambassadeur Rhadames Batista, Président du Conseil National des Frontières, avait, de son coté, demandé en octobre 2007, l´interdiction de l´usage du créole et des symboles nationaux haïtiens à la télévision dominicaine.
Sur le plan commercial, le protectionnisme dominicain contre les produits haïtiens, n´a pas disparu. Etrangement c´est dans la foulée du débat sur les œufs et poulets, que les autorités dominicaines ont découvert la nocivité de la boisson énergisante haïtienne « Toro », massivement commercialisée en territoire dominicain depuis plus d´un an. Le produit est actuellement frappé d´interdiction de vente.
Ces aspects fondamentaux des relations entre les deux pays, n´ont pas été cependant abordés durant les 3 voyages en République Dominicaine de Préval, qui jouissait de la « meilleure image » connue d´un Chef d´Etat haïtien, durant les 22 dernières années, dans l´opinion publique dominicaine, jusqu´aux différends sur le cas décrit dans cet article, présenté par les medias dominicains comme un bras de fer entre les deux gouvernements.
C´est dans ce contexte que de hauts cadres dominicains utilisent jusqu´à présent les déclarations attribuées par le Listin Diario en mars 2007 à Préval, posant un démenti aux dénonciations des ONGs iliennes et de l´étranger relatives aux conditions de vie des travailleurs migrants haïtiens en terre voisine, assimilées à l´esclavage moderne.
Dans la même lignée, les propos de l´Ambassadeur Fritz Cinéas aux medias du Groupe Corripio en aout 2007, concernant la nationalité des enfants nés d´Haïtiens en République Dominicaine ont renforcé ce qui a été perçu par les analystes des relations haitiano-dominicaines, comme un choix délibéré du mandataire haïtien de « soigner » son image dans l´opinion publique dominicaine, en même temps que d´éviter tout malaise avec son homologue dominicain.
D´un coup, cette image « positive » semble s´effondrer. La fiancée du président Préval a été mêlée à l´ affaire des poulets et œufs par des journalistes de tendance officielle à Santo Domingo. Le président lui même a été vivement critiqué pour avoir reçu la délégation dominicaine de façon très informelle sur le plan vestimentaire. A vrai dire...c´est ne pas connaitre l´homme.
Dans les milieux gouvernementaux dominicains, la situation est beaucoup plus préoccupante, à cause de la manipulation politico-électorale de ce thème de la part des opposants du président-candidat.
La position haïtienne, techniquement correcte pour la préservation de la santé de la population, à la fois politiquement exploitable par le gouvernement Préval-Alexis, dont la gestion des relations haitiano-dominicaines est questionnée par différents secteurs haïtiens, à tous les points de vue, a eu des conséquences politiques négatives pour le secteur officiel dominicain. Surtout après l´échec de la deuxième mission Jimenez.
Le candidat à la présidence du Parti Réformiste Social Chrétien (PRSC), Amable Aristy Castro, qui détient selon les sondages entre 9 et 12% de l´électorat, tout en accusant le gouvernement dominicain et son candidat Leonel Fernandez, d’être responsables de la crise que traverse le secteur avicole, a offert son appui à la paralysie des marchés binationaux de Dajabon et Jimani, effectuée le 4 février dernier.
Cette action de protestation contre la mesure officielle haïtienne a reçu également le soutien des autorités municipales locales, à travers la mairesse de Dajabon, Sonia Mateo. Paradoxalement les derniers cas de poulets infectés ont été détectés le 7 février dans le poulailler du sénateur Noe Sterling Vasquez du PRSC à Barahona.
De son coté, le vice-président du Sénat haïtien, Roudolph Boulos, a publié en « espace payé » dans la presse dominicaine, un communiqué pour démentir son implication dans le maintien de l´embargo sanitaire contre les produits dominicains, suivant des informations diffusées dans les medias locaux. Boulos a même souhaité la levée de l’interdiction haïtienne.
Le Gouvernement dominicain qui avait annoncé la possibilité d´un accord avec le Venezuela dans une opération d´échanges d´œufs et poulets pour du pétrole, a eu un autre revers politique dans l´opinion publique, avec la position adoptée par le pays sud américain de mettre en avant les mêmes exigences faites par Haïti avant d’accepter les produits avicoles dominicains.
Evidemment, la conjoncture électorale est à la base de la gestion officielle dominicaine du problème. Au lieu d´appliquer la procédure internationale émanant de l´Office International des Epizooties (OIE), qui prévoit entre autres mesures, l´abattage des poulets et l´inspection des poulaillers, nos amis dominicains ont opté pour l´offensive diplomatique vers Haïti, se basant sur les bonnes relations existantes entre les deux mandataires.
L´option haïtienne, moins couteuse sur les plans politique et économique, tenant compte particulièrement du prix sur le marché des « coqs de combat » et de la résistance qu’opposeraient bon nombre de leurs propriétaires à l´abattage par exemple, avait été priorisée. Ceci, malgré les recommandations des techniciens haïtiens, des leur première visite dans les fermes dominicaines à la mi-janvier, encourageant leurs homologues à se procurer la certification internationale.
Cependant ce n´est qu´au retour à la capitale dominicaine de la délégation qui a rencontré le Chef d´Etat haïtien que le Ministre de l´Agriculture dominicain, face à la réaffirmation par Préval des dispositions haïtiennes, a annoncé que l´OIE a été invitée à visiter la République Dominicaine pour l´émission d´un certificat sanitaire international. Et l´abattage a commencé timidement.
L´on ne comprend pourquoi, malgré des arguments aussi forts, aucune stratégie communicationnelle, n´ ait été mise en place par la représentation diplomatique haïtienne à Santo Domingo, pour désamorcer la campagne médiatique contre la position officielle haïtienne dans ce dossier, qui fait passer nos responsables pour des corrompus et des dirigeants insensibles aux souffrances de la population.

vendredi 8 février 2008

HAITI: 7 FEVRIER 1986: JEAN-CLAUDE DUVALIER, 22 ANS APRES

jeudi 7 février 2008

Par Magloire Démesmin

Soumis à AlterPresse le 05 février 2008

Chaque fois que nous voyons Jean Claude Duvalier, dans les rues de Paris, c’est toute notre jeunesse haïtienne qui se défile devant nous, tellement cet homme a marqué notre vie. Chaque fois que nous le voyons comme une âme en peine se déambuler comme n’importe quel promeneur dans les beaux quartiers de la ville lumière, nous nous posons toujours la même question : qu’est-ce qui se passe dans la tête de l’héritier d’une dictature qui fut l’une des plus sanglantes au monde ?
Une fois, nous l’avons vu attablé « Aux deux Margots », un célèbre café parisien de la rive gauche, en plein saint Germain des Prés, il était seul. Il semblait être plongé dans une intense réflexion qui absorbe toute son énergie, absent, le regard vide, l’homme avait l’air vraiment d’être dans un autre monde, perdu, mélancolique voire même taciturne, son visage dit une tristesse qui n’a de nom. Comme dit le poète « les grandes tristesses sont muettes ».
Nous le regardons sans qu’il nous aperçoive, et nous avons décidé de rentrer à notre tour, pour le regarder de près, l’observer, le jauger. Nous prenons une place en face de lui.
Comprendra-t-il notre petit manège ? En tout cas, il semble d’avantage préoccupé par ce qui se passe au dehors que dedans.
L’inaccessible président à vie que l’on a connu à Haïti, toujours entouré d’une garde prétorienne armée jusqu’aux dents, est là comme un vulgaire citoyen en train de boire son café comme monsieur tout le monde.
Tout à coup, une centaine de questions nous passent par la tête et que nous avons toujours envie de lui poser. Mais, voilà que l’ex président s’est toujours comporté d’une manière tout à fait inacceptable, refusant de donner interview aux journalistes haïtiens, mais s’est prêté de bonne grâce aux questions des journalistes étrangers et français. Une fois de plus, il exclut ses compatriotes.
D’abord, s’agit-il vraiment de Jean Claude Duvalier ? Nous doutons, mais il faut bien se rendre à l’évidence qu’il est bel et bien là. Il est assis sur une chaise au décor design. Devant lui, sa tasse de café terminée au milieu de plein de gens qui, manifestement, ignoraient qui il était. Il somnolait de temps à autres et se réveillait par intervalles réguliers avec les bruits des cuillères.
Est-ce bien lui ?
Des souvenirs précis nous reviennent.
Lors de la naissance de Michèle Aia le 1er Décembre 1984, on ignorait pour quelle raison, la police est intervenue avec une brutalité inouïe bloquant le Bois Verna pendant plus de deux heures, parce que, tout simplement, le chef de l’Etat devait traverser le quartier pour aller voir sa fille à l’hôpital du Canapé Vert. Militaires et tontons macoutes compris ont envahi la zone, les élèves sont restés cloîtrés dans leurs établissements respectifs.
Parfois, nous arrivions à l’école en retard, parce que, tout simplement, le maître du pays allait sortir, il ne fallait pas s’aventurer dans les rues. Autres souvenirs, aux Gonaïves, le fils de papa Doc devait effectuer une visite officielle à la ravine à Couleuvre. Trois jours avant son arrivée, la chasse aux soi-disant opposants étant ouverte, le préfet de la circonscription, qui n’est pas une lumière, ordonne de jeter en prison pas moins de vingt jeunes garçons accusés d’être des communistes. Ah ! Dieu !, que ce mot a fait de ravages dans ce pays !
Le jour J, Jean Claude Duvalier est arrivé avec une caravane, composée d’au moins une cinquantaine de voitures. Malheur à ceux qui ne sont pas rendus sur la place pour accueillir le président, tout le monde doit être sur la place des Gonaïves, nous sommes en 1984. Un fou a décidé de faire de la résistance, il s’est assis en forme de provocation sur sa galerie. Malchance, le président passe, sa femme à ses côtés, et, comme d’habitude, par réflexe, ce dernier envoie de l’argent depuis sa voiture. L’impertinent se lève et laisse tomber des liasses de billet. Dix minutes après, une escouade de tontons macoutes est venue l’arrêter, il est resté cinq jours emprisonné aux Gonaïves, puis transféré à Port-au-Prince.
C’était cela le duvaliérisme, un régime intolérant, une dictature qui n’accepte aucune divergence.
N’en déplaise à monsieur Rony Gilot, ancien ministre de l’information qui confond allègrement, dans son livre, histoire et hagiographie, propagande et fait avérés ; pas un mot, dans son ouvrage, sur Fort dimanche, sur ses compatriotes qui y ont laissé leur vie, bref un livre sans importance historique, dont le seul mérite est de restaurer l’image d’un régime qui a fait, en trente ans, plus de 50,000 victimes.
Jean- Claude Duvalier en voie de clochardisation
D’ailleurs, nous ne l’aurions pas reconnu si nous ne l’avions pas vu, deux mois auparavant, dans un restaurant haïtien en banlieue parisienne à Clichy, nous sommes en 1998. Ce fut sa première sortie officielle auprès de ses compatriotes à Paris.
Inconsciemment, l’image du président à vie, récitant ses discours comme un acteur de théâtre, est resté figée dans notre mémoire. Visage poupin, grosse moustache, une voix nasillarde, tel fut Jean Claude Duvalier en occupant tout l’espace à Haïti. Lui et ses tontons macoutes jetèrent en prison ceux qui n’avaient pas la même opinion qu’eux.
Quand le restaurateur haïtien, devant une salle archicomble, présenta son hôte qui était assis à ses côtés, stupéfaction !, nous n’étions pas seuls à ne pas l’avoir reconnu. L’ex dictateur est méconnaissable (...) [1].
D’un geste machinal, nous avons enlevé nos lunettes, nous les avons essuyées pour voir si l’image que nous avions devant nous correspondait à la réalité.
La voix nasillarde, qui fut sa marque de fabrique, a quasiment disparu pour faire place à celle d’un vieillard. Visiblement, notre homme paraissait malade et avait dû mal à articuler.
Quelle vie, quel contraste entre l’ancien homme fort d’Haïti, tout puissant, qui avait droit de vie et de mort sur ses compatriotes, et le parisien qu’il est devenu, toujours presque seul. Après avoir mené une vie de pacha sur les côtes d’azur, en dépensant sans compter, celui qui avait régné sur Haïti pendant plus de 14 ans est ruiné.
Il a pris la poudre d’escampette, le 3 Novembre 1995, en laissant des ardoises un peu partout sur la Côte d’Azur, plus de 110000 francs, au point que l’association des commerçants de la région avait fait passer le message de ne plus vendre à l’ancien chef de l’Etat Haïtien. Par ailleurs, le propriétaire d’un restaurant l’ange Bleue à Nice avait porté plainte contre Baby Doc au parquet de Grasse, plainte qui n’a pas eu de suite. C’est à cette époque que Baby Doc s’est définitivement évanoui dans la nature pour refaire surface en banlieue parisienne, c’était le 13 Novembre 1995.
Quelle descente aux enfers ! Son statut de paria en France a largement contribué à sa pauvreté, contraint d’utiliser des prête-noms, pour tout ce qui relève de l’administration, et d’investir son colossal magot (entre 600 et 800 millions de dollars) qu’il a détourné dans les caisses haïtiennes.
Son non statut est lié à la manière qu’il est rentré sur le sol français le 8 Février 1986, quand il est arrivé à Grasse. Immédiatement frappé d’un arrêté de reconduite à la frontière pour séjour illégal. Allez comprendre, officiellement les autorités françaises recherchent toujours un pays d’accueil pour son hôte, mais voilà personne ne veut recevoir cet encombrant personnage. Malgré de l’argent mis sur la table par Laurent Fabius, alors premier ministre, personne ne bouge, peine perdue.
Dans son livre « les blessures de la vérité », le deuxième premier ministre de François Mitterrand affirme : « Les Etats-Unis frappaient à toutes les portes pour trouver une terre d’asile pour Baby Doc, des sommes considérables ont été offertes au pays qui acceptait de le recevoir. Mais la partie n’était pas facile, car les pays, qui se portèrent volontiers candidats pou l’accueillir, étaient ceux d’Afrique, ceux dont justement la femme du dictateur, Michèle Bennett, ne voulut pas entendre et refusa toutes propositions qui ne soient pas un pays occidental. D’autres pays, comme l’Espagne en Europe, ont été consultés, mais ont décliné l’offre, arguant que leurs opinions publiques n’accepteraient pas. Or, en Haïti, le face à face entre les derniers mohicans du duvaliérisme, les tontons macoutes et les manifestants qui commencèrent à brûler les écoles, pouvait dégénérer à tout moment ».
En tout cas, le piège s’est refermé littéralement sur le Gouvernement de Laurent Fabius qui avait appelé les américains à respecter leurs engagements. Peine perdue, ils sont devenus amnésiques, et Baby Doc est toujours en France.
Et l’ancien premier ministre, vingt deux ans après, de constater : « Duvalier, qu’on ne peut tout de même pas faire repartir de France, pour le lâcher du haut d’un avion en pleine mer, reste chez nous. L’opposition haïtienne, devenue majoritaire, proteste contre notre accueil mollement d’ailleurs. Les organisations françaises des droits de l’homme nous accablent. Les Etats-Unis s’en lavent les mains. Et nous, nous les défenseurs des droits de l’homme, nous passons pour des incohérents et des menteurs ».
Le droit d’asile, qui ne devait pas excéder huit jours, est de toute évidence un vœu pieux. Entre les autorités françaises et son avocat, l’un des ténors du barreau parisien, Maître Vaisse, le statut juridique de l’ancien homme fort d’Haïti, quelle que soit la couleur des autorités qui dirigent la France, fait débat.
Mais Baby doc est toujours un sans papier, donc vivant illégalement sur le territoire, au point que, de temps à autre, la polémique enfle.
Ainsi, après l’arrestation de Pinochet, des associations françaises et haïtiennes ont-elles décidé de remettre sur le tapis le cas de Duvalier réfugié en France. Dans un premier temps, elles ont déposé une plainte pour crime contre l’humanité, l’affaire est encore à l’étude, donc au point mort.
Jean Claude Duvalier pensait s’en tirer à bon compte, mais c’était sans compter avec la ténacité d’un Gérald Bloncourt qui jure, tant il est vivant, que Jean Claude Duvalier doit savoir qu’il doit rendre des comptes.
En 1998, le débat autour des sans papiers a attiré les foudres des militants des droits de l’homme dont un français, Jacques Samyn, ami des haïtiens qui a décidé de faire un pied de nez au ministre de l’intérieur de l’époque, Jean Pierre Chevènement. Il contacte un panel de députés et de sénateurs qui, pour la plupart, refusent de jouer le jeu. Mais, Maxime Gremetz, député communiste de la Somme, accepte et interroge le ministre de l’intérieur.
Le débat autour de Baby Doc s’envenime une fois de plus : Jean Pierre Chevènement qui lui répond le 25 Janvier 1998 : « en principe, Jean-Claude Duvalier est un sans-papiers comme un autre. Bien entendu, s’il fait l’objet d’un contrôle sur le territoire français et s’il ne possède pas de titre de séjour, il est susceptible de voir engager à son encontre une procédure de reconduite à la frontière, comme tout étranger en situation irrégulière dans les mêmes conditions ».
Son avocat, maître Vaisse, s’insurge contre cette déclaration et assène que son client « bénéficie d’un asile régalien ».
Faux, rétorque le Cabinet de Jean Pierre Chevènement, d’autant plus que le parti socialiste, entre temps poussé par la base, adopte une motion demandant à ce que les autorités judiciaires s’en mêlent, ce qui fut fait.
La justice a délivré une citation directe pour séjour irrégulier à l’encontre de Jean Claude Duvalier devant le tribunal correctionnel de Grasse. Mais, à l’audience, il n’est pas là, les organisations des droits de l’homme qui défendent les sans papiers s’insurgent : pourquoi réserver un accueil particulier à un dictateur (de père en fils), quand des honnêtes citoyens sont persécutés par la police pour séjour irrégulier ?
Le ministère de l’Intérieur fit clore le débat par cette pirouette qui en dit long sur l’ambigüité des autorités françaises quant à la présence de l’ancien dictateur haïtien sur leur sol.
Quand Jean-Claude Duvalier n’est plus persona non grata dans la communauté haïtienne
Cependant, compte tenu de ce qu’a été l’aristidisme en Haïti, les intellectuels haïtiens de gauche à Paris ne le tiennent plus rigueur au fil des années. C’est une sorte d’indifférence, voire une forme de pitié qui s’installe. Même ceux qui ont perdu un parent, des frères, des sœurs, ont ravalé leurs rancunes contre le fils de Papa doc. Ainsi, le voit-on, de plus en plus, dans des milieux haïtiens à Paris, parfois lors des funérailles ou encore lors des communions ou baptêmes.
Ironie du sort, Jean Claude Duvalier, qui a vendu son château Théméricourt dans le Val d’Oise en 1992, est un sans domicile fixe : tantôt il vit à l’hôtel (ce fut le cas pendant plus de cinq ans aux Champs Elysées, à l’hôtel Marriott appartenant à Al Fayed qui a eu ses premiers millions grâce à papa Doc), tantôt chez son fils aîné qui avait commencé des études à l’institut libre de l’économie et des relations internationales (lLERI), qu’il a abandonnées depuis.
Dans sa traversée de désert, Jean Claude Duvalier n’a trouvé personne pour l’aider, à part les chauffeurs de taxis haïtiens qui, de temps à autre, lui viennent en aide financièrement en cotisant. Ses anciens ministres, qui se sont amplement enrichis sous son règne, ne lui ont jamais manifesté la moindre solidarité.
(…) [2]
Tout le monde a abandonné Baby Doc, y compris sa femme qui l’a quitté en 1990 pour un riche cannois. Les dettes se sont accumulées au point que l’ancien président a passé une petite annonce dans un journal local à la recherche du travail.
Pour cause, en 1994, il s’est déclaré ruiné. Au magazine VSD, il a confié qu’il ne vit que grâce à la solidarité de la communauté Haïtienne.
Cependant, en 2005, Jean-Claude Duvalier (aurait) reçu une bonne nouvelle, une première depuis le 7 Février 1986 : l’Etat Haïtien lui (aurait) délivré un passeport diplomatique. Mais, une fois arrivé à échéance (si tel est le cas), rien ne dit que le gouvernement en place voudrait lui renouveler son passeport.
En tout cas, un retour éventuel de Jean-Claude Duvalier dans son pays fera, qu’on le veuille ou non, l’objet de négociation entre Français et Haïtiens.

Contact :[magloiredemesmin@live.fr –>magloiredemesmin@live.fr]
[1] ndlr : partie non publiée pour convenance rédactionnelle
[2] Ndlr : ibidem

mercredi 6 février 2008

LE FUTUR PRESIDENT DANS UNE AMERIQUE DIVISEE

Il y a presque deux mois, les pondîtes de la presse ont chanté les funérailles politiques de John McCain. Il y a presque deux mois, les ennemis d’Hillary Clinton dans la presse ont enterre ses aspirations politiques. On en a assez des Clintons. Il ya presque deux mois, les experts d’opinion de la presse ignoraient la présence de Mike Huckabee, l’ancien gouverneur de l’Etat d’Arkansas. Maintenant l’équation politique a changé.
De la Floride, le Révérend Mike Huckabee s’exclamait sans ambages : « Je vais rester dans la course jusqu'à ce qu’un candidat obtienne les mile cent quatre-vingt onze délégués requis pour sceller la nomination du parti républicain. » Y-a-t’il une guerre froide de religions en cours aux Etats-Unis ? Protestantisme versus Mormonisme. Les Etats-Unis veulent-ils ou non élire un mormon a la Magistrature Suprême de l’Etat ?
Les conservateurs de l’extrême droite n’aiment pas John McCain. Mitt Romney, ancien gouverneur de Massachussetts et Mike Huckabee partagent les votes des conservateurs. Tout vote en faveur de Mike Huckabee est un vote perdu par Mitt Romney, un adhérent de la foi mormone. Avec cette perte, il est incapable d’opposer fermement John McCain. Mitt Romney est foutu.
Les conservateurs de l’extrême droite sont très mecontents de l’ascendance de John McCain. Les modérés l’adorent. Rush Limbaugh et Ann Coulter, deux voix puissantes de l’extrême droite, n’hésiteront pas a abandonner le navire conservatiste pour appuyer Hillary Clinton, un libéral a leurs yeux. Prenez note : ils ne disaient pas Obama. Glenn Beck, une personnalité forte de la radio et télévision s’exclamait le lundi avant les primaires du Mardi, 5 Février 2008 : « Si l’Amérique vote mal, le soleil va exploser ». L’Amérique est divisée.
· Les noirs ont voté massivement pour Barack H. Obama.
· Les voteurs d’origine latine et asiatique ont votee pour Hillary R. Clinton
· Les hommes blancs, qui sont anti-femme, ont votee pour Barack H. Obama. On se demande qui ils voteraient pour si le choix est entre un blanc et un noir ?
· Les femmes blanches d’un certain âge supportaient Hillary R. Clinton
· Les jeunes, blancs ou noirs, ont votee pour Barack H. Obama
· Les gens âgés supportaient Hillary R. Clinton
· Les conservateurs de l’extrême droite ont supporte Mitt Romney et Mike Huckabee
· Les modérés ont votee pour John McCain
Puisque les républicains vont occuper la Maison Blanche, le cartel John McCain-Mike Huckabee semble être la solution idéale dans une Amérique divisée par les mésententes mesquines. Ce cartel unifiera au moins le parti républicain déjà fracturé et le nouveau président se mettra vite a la tache pour tendre la branche d’olive, après tout nous sommes tous américains.

vendredi 1 février 2008

LE DEBAT-DEMOCRATES: UN COUP DE MAITRE

Les ennemis d’Hillary Rodham Clinton sont mécontents. Les ennemis de Barack Hussein Obama sont déçus. Les « pondîtes » de la presse américaine sont furieux même s’ils ne donnent pas cette impression. Les experts d’opinion ne savent ou se donner la tête. Tout est à l’envers. On s’attendait à ce que Clinton et Obama s’entre-déchirer. Au contraire, ils ont choisi de converser avec le public américain. Pourquoi ce coup de force ? Le parti démocrate a marqué l’histoire des Etats-Unis en 2006 avec la première femme, Nancy Pelosi, porte-parole ou présidente de la Chambre des Députés. Le parti démocrate va marquer l’histoire des Etats-Unis en 2008 avec la nomination d’une femme ou d’un noir pour briguer la première magistrature suprême de l’état américain. Pourrait-il marquer encore l’histoire en 2009 avec la première femme, présidente ou avec le premier noir, président des Etats-Unis ? Dieu Seul le sait. Quelle est ma prédiction ? Le parti démocrate a perdu la campagne présidentielle avant même qu’elle ait commencée. Les Etats-Unis ne sont pas prêts ni pour élire une femme or un noir. Le pays sera plus enclin à élire une femme avant d’élire un noir. Le « Washington Establishment » ne va pas faire le mort et confier les rênes du pouvoir dans les mains d’une femme ou un noir.
Néanmoins, Hillary et Obama ont démontré, durant le débat, le Jeudi, 31 Janvier 2008 que le parti démocrate est un parti unificateur à un moment ou l’administration en place sème la division dans le pays et dans le monde. C’eut été vraiment un coup de maître à un moment ou le prestige, l’autorité morale, et même la puissance des Etats-Unis sont mis en question à travers le monde.

mercredi 30 janvier 2008

HAITI: JACMEL INVENTE SON AVENIR

vendredi 19 mai 2006

Par Gary Olius

Soumis à AlterPresse le 12 mai 2006

« Jacmel invente son avenir » : tel est le titre d’un document qui va être soumis sous peu à l’appréciation des élus du département du Sud-Est et particulièrement ceux de Jacmel. C’est, en fait, un plan de développement (ou d’extension) de cette ville et de ses périphéries préparé par un organisme de l’Etat haïtien dénommé Unité Technique d’Exécution (UTE), mis en place au cours de la période de la transition post-aristidienne et dirigé par l’Economiste-Ingénieur Frantz Verella. Après avoir passé au peigne-fin ce document, nous sommes en mesure de décerner, sans broncher, un total satisfecit à tous ceux-là qui ont participé à ce travail d’équipe. Il est réconfortant de constater que, sur quelque soit l’angle considéré, ce plan convainc par sa cohérence. Et, pour ce qui est des besoins urgents de la ville, on a ciblé l’essentiel. Disant ceci, nous parlons en homme qui connaît bien le département et son chef-lieu.
L’ossature du document traduit un choix clair : la priorisation des aspects techniques sur les blablabla sans substance et celle du réel-concret sur les rêveries idéologiques qui sont, par nature, paralysantes et déroutantes. Ceci, sans se confiner dans un réalisme clos et sans lendemain. Les concepteurs articulent avec maestria une triptyque diagnostic-orientations-actions, tout en se démarquant avec doigtée de la formule réductrice et limitative du que-quoi-comment chère à l’école traditionnelle de la formulation des projets de développement.
Le diagnostic
Il n’est peut-être pas parfait, mais nous imaginons difficilement qu’on pourrait faire mieux compte tenu des contraintes du milieu. Le point fort de ce diagnostic est que les auteurs ne se sont pas laissés prendre dans la vision médicale de la chose, laquelle est généralement guidée par une logique a-historique pour ne pas dire a-temporelle. En vérité, on ne peut pas penser un schéma de développement durable d’une région donnée sans tenir compte de l’évolution historique de ses problèmes. Car les causes de ceux-ci peuvent être très lointaines et se laisser enchevêtrer au fil du temps. Déterminisme explique. Les choses qui, aujourd’hui, crèvent les yeux ne sont que les effets multiplicateurs des problèmes sur lesquels des générations antérieures ont fermé les yeux. De ce fait, il est absolument impossible pour un territoire ou une société donnée de s’inventer un meilleur futur en se basant sur un diagnostic qui, dans son référentiel, ne tient pas compte du passé.
Sur cet aspect précis, on est forcé de reconnaître la viabilité les prescriptions faites par le document de l’UTE. Elles sont basées sur un diagnostic systématique et rationnel qui n’exclut pas la dimension historique de la question. Par celui-ci, les Jacméliens qui vont lire ce document sauront comment éviter d’être les principaux artisans de leur propre malheur. Car le temps, n’étant pas architecte, ne saurait modeler à sa manière, configurer ou défigurer notre territoire sans notre complicité, c’est-à -dire, notre participation consciente ou inconsciente. En ce sens, le diagnostic effectué - à grand renfort de données historiques dans ce document - est un appel à une responsabilisation citoyenne tant individuellement que collectivement. Un appel à l’action concertée et réfléchie... en toute urgence.
Parlant des orientations proposées
C’est sous cette rubrique que l’équipe de l’UTE rejette, à sa manière, les actions isolées effectuées en dehors d’un cadre articulé et global. C’est du même coup un vibrant plaidoyer pour des interventions intégrées susceptibles de produire des impacts durables. Vraiment, le développement c’est d’abord ça et surtout ça. L’état actuel du pays en est la preuve la plus éloquente. Avec justesse, le document constate qu’il y a lieu de sortir de la logique suicidaire consistant à ne pas se préoccuper de la croissance démographique du pays pendant que les ressources disponibles s’amenuisent dangereusement. Il n’y a pas là que pur malthusianisme, mais la conscience d’un danger réel, surtout si l’on se rappelle que nous sommes plus de 8 millions d’habitants sur 27,750 km2 de terre dépouillés de plus de 97% de sa couverture végétale.
Par ailleurs, dans cette nouvelle orientation, le document prêche pour une ville à double-centre. C’est une idée novatrice que nous soutenons depuis belle lurette et qui nous a valu d’être combattu et même menacé par la bourgeoisie commerçante locale. Les capitalistes à courte vue de cette petite clique n’ont pas pu remarquer les possibilités et avantages économiques d’une telle vision. Ils ne juraient que par le Bel-Air, là où se trouvent leurs magasins et s’en foutaient de l’ultra-congestionnement de la ville et le cortège de conséquences qui en découle.
Durant notre passage comme Directeur Régional du Fonds d’Assistance Economique et Sociale (FAES) à Jacmel, nous avons pu, de concert avec les autorités locales et les directeurs d’opinion de la société civile, convaincre les dirigeants de cette dite institution de financer la construction d’un nouveau marché public exactement dans la zone identifiée par l’UTE. Les maîtres économiques de la ville ont opposé une fin de non-recevoir à l’idée de ce projet et ont tout manigancé pour le tuer dans l’œuf. Sachant cela, les autorités locales et les notables ont mis tout leur poids dans la balance et ont appuyé sans réserve le bureau régional du FAES. Cette ferme détermination a porté fruit, car le Directeur Général de cette institution, le très lucide Harry Adam, s’est déplacé en personne pour venir confirmer, en présence de la presse et des personnalités les plus importantes de la ville (dont Mgr. Guy Poulard), que le projet sera exécuté comme le souhaite la population. Il a effectué, en compagnie du Délégué et du Maire, une visite du nouveau site proposé par les autorités et de l’actuel marché public ( les preuves sont là ...) .
Il est aussi réjouissant de voir que dans le modèle de développement proposé par l’UTE, ce nouveau marché constituera le principal locomotive dans le projet de construction du nouveau centre commercial. Ce sont, justement, ces genres d’initiative qu’il faudra soutenir à tue-tête afin que, à la longue, des anciennes périphéries du pays puissent se convertir en centres pouvant survivre par eux-même, en ouvrant ainsi la voie à de nouvelles possibilités de croissance économique. Ce qui contribuera sans aucun doute à la réduction de la pauvreté.
Enfin, dans les actions envisagées
La construction du nouveau marché public en était une. Mais le plan prévoit aussi un certain nombre d’interventions qui nous enchantent énormément. Par une simple coïncidence, au cours de notre premier voyage d’études en Espagne, nous nous sommes retrouvé à Cadiz, cité carnavalesque par excellence de ce pays de Cervantès. La similitude entre Jacmel et cette ville est plus que frappante. Un littoral de toute beauté, savamment aménagé où sont établis de grands hôtels et par où passe le défilé des groupes lors du carnaval. Nous nous sommes rendu compte qu’avec un volume d’investissement adéquat, jacmel pourrait devenir le Cadiz des Caraïbes. De retour en Haïti, nous avons partagé nos impressions avec des amis jacméliens (dont des ex-membres de comité carnavalesque). L’idée de construction d’un boulevard sur le littoral (de Congo jusqu’à Katiti) était au centre des différentes discussions que nous avons eu avec eux à l’occasion des différentes festivités qui se sont succédées dans la ville de 2000 à 2005. Pour notre plus grand bonheur, le plan de l’UTE fait de cette idée (avec un format réduit) un chantier prioritaire.
D’autres projets d’envergure font aussi partie du paquet proposé et leur complémentarité socio-économique incite à l’optimisme quand à l’avenir de Jacmel. De l’aménagement de l’ancienne prison coloniale en musée à la construction de la place de la douane, en passant par la reconstruction de 6 km de routes intérieures, d’une nouvelle école professionnelle et l’érection d’infrastructures sportives, en fait, toutes les dimensions du développement sont prises en considération : l’humain, le culturel, l’économique, l’infrastructurel etc... Le tout pour une somme évaluée à près de 25,5 millions de dollars. Vraiment, tout y est pour un bon démarrage. Espérons que les bailleurs de fonds acceptent de nous prêter les ressources financières nécessaires et que les responsables soient à même de tenir parole.

Contact : golius@excite.com

KRACH 2008

L’annonce par la Réserve fédérale (Fed) d’une baisse importante de ses taux d’intérêt parviendra-t-elle à éviter une récession aux Etats-Unis et à éloigner le spectre d’un krach mondial ? De nombreux experts le croient. Ils redoutent au plus une réduction du rythme de la croissance.
Mais d’autres analystes, adeptes pourtant du capitalisme, se montrent très inquiets. Ainsi, par exemple, en France, M. Jacques Attali prophétise que « bientôt (...) la Bourse de New York, caution de la pyramide des emprunts, s’effondrera » ; M. Michel Rocard n’hésite pas à renchérir : « J’ai la conviction que ça va bientôt exploser (1). »
Il faut dire que les signes de méfiance se multiplient. En témoigne l’actuelle « ruée vers l’or ». Le métal jaune – dont les cours, en 2007, ont progressé de 32 % ! – reprenant son rôle de valeur refuge. Tous les grands organismes économiques, dont le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), prévoient une baisse de la croissance mondiale.
Presque tout a commencé en 2001 avec l’éclatement de la bulle Internet. Pour préserver les investisseurs, M. Alan Greenspan, président de la Fed, décide alors d’orienter les investissements vers l’immobilier (2). Par une politique de taux très bas et d’abaissement des frais financiers, il encourage les intermédiaires financiers et immobiliers à inciter une clientèle de plus en plus large à investir dans la pierre. C’est ainsi qu’est mis au point le système des subprime, crédits hypothécaires à risque et à taux variable consentis aux ménages les plus fragiles (3). Mais lorsque, en 2005, la Fed augmente les taux directeurs de l’argent (ceux-là mêmes qu’elle vient de baisser), elle détraque la machine et déclenche un effet domino qui, à partir d’août 2007, fait vaciller le système bancaire international.
La menace d’insolvabilité de quelque trois millions de ménages, endettés pour environ 200 milliards d’euros, entraîne la faillite d’importants établissements de crédit. Pour se prémunir contre ce risque, ceux-ci avaient vendu une partie de leurs créances douteuses à d’autres banques, lesquelles les avaient cédées à des fonds d’investissement spéculatifs qui les ont à leur tour disséminés. Résultat : comme une épidémie foudroyante, la crise atteint l’ensemble du système bancaire.
D’importants établissements financiers – Citigroup et Merrill Lynch aux Etats-Unis, Northern Rock au Royaume-Uni, Swiss Re et UBS en Suisse, la Société générale en France, etc. – ont fini par reconnaître des pertes colossales. Pour limiter la casse, plusieurs d’entre eux ont dû accepter des capitaux provenant de fonds souverains contrôlés par des puissances du Sud et des pétromonarchies.
Nul ne connaît encore l’ampleur exacte des dégâts. Depuis août 2007, les banques centrales américaine, européenne, britannique, suisse et japonaise ont injecté dans l’économie des centaines de milliards d’euros sans parvenir à restaurer la confiance.
De l’économie financière, la crise s’est propagée à l’économie réelle. Et une conjonction de facteurs – baisse accélérée des prix de l’immobilier aux Etats-Unis (mais aussi au Royaume-Uni, en Irlande et en Espagne), dégonflement de la bulle des liquidités, chute du dollar, restriction des crédits – fait craindre, en effet, un net recul de la croissance mondiale. A cela s’ajoutent d’autres phénomènes comme la hausse des prix du pétrole, des matières premières et des produits alimentaires. Soit les ingrédients d’une crise durable (4). La plus importante depuis que la globalisation constitue le cadre structurel de l’économie mondiale.
Son issue réside désormais dans la capacité des économies asiatiques à relayer le moteur américain. Il s’agirait alors d’une nouvelle manifestation du déclin de l’Occident, présageant le déplacement prochain du centre de l’économie-monde des Etats-Unis vers la Chine. A ce titre, cette crise marquerait la fin d’un modèle.

Ignacio Ramonet
(Extrait du "Le Monde Diplomatique"