mercredi 10 juin 2009

LETTRE OUVERTE AU PREMIER MINISTRE

Lettre ouverte au premier ministre Michèle Pierre-Louis
Haïti-Salaire minimum : Une crise de justice sociale et d’économie morale s’annonce

mardi 9 juin 2009

Par Josué Pierre Dahomey, Fritz Calixte, Marie Ensie Paul, Stéphane Alix et James Darbouze, cinq intellectuels de Port-au-Prince, New York, Paris, Genève et Montréal [1]
Document soumis à AlterPresse le 7 juin 2009

Madame le Premier Ministre,

Cette correspondance, normalement, aurait du être adressée à Monsieur René Préval, puisque c’est lui qui, selon les prérogatives de la constitution de la République d’Haïti, est garant de la promulgation des lois votées par le parlement, et en l’occurrence, la loi sur le salaire minimum.

Si cette lettre vous est adressée, Madame le Premier Ministre, c’est que nous avons le sentiment que loin de se hisser à la hauteur de la fonction présidentielle, le président de la République ne fait que mettre cette fonction à la hauteur des intérêts de classe et de caste qui ont longtemps alimenté la fracture économique et l’apartheid social du pays.

C’est donc avec la consternation et l’indignation d’une partie de la jeunesse de ce pays, des fils et filles d’ouvriers, que nous nous adressons à vous en ce moment pour vous convier, en tant que chef de gouvernement, à vous démarquer très clairement des tergiversations inacceptables de la présidence, devant la nécessaire promulgation de la « Loi Benoit » sur le salaire minimum, loi qui n’est que le symbole d’une main tendue à un minimum d’équité dans la société haïtienne.

Madame le Premier Ministre, vous savez comme nous tous que cette décision qui porte le salaire minimum des travailleurs à deux cents gourdes par jour n’est en réalité qu’un palliatif à la précarité et à l’indécence du niveau de vie des travailleurs, et que ce palliatif de deux cents gourdes est en définitive là où il faut commencer pour avancer équitablement vers un ajustement salarial adéquat. Cette loi sur le salaire minimum que nous baptisons ‘loi de l’équité minimale’ et qui touche essentiellement à la question sociale, est à nos yeux un test pour votre gouvernement. Car la crise qui s’annonce avec la non-promulgation de cette loi est une crise de justice sociale et d’économie morale.

En effet, pour faire valoir leurs droits à ne pas concéder l’ajustement salarial de deux cents gourdes, on entend certains patrons, et le Président de la République dans leur sillage, contester ce minimum vital aux plus défavorisés. Dans d’autres contrées, un autre président (réputé de droite par ailleurs) les traiterait de patrons voyous. En Haïti, le président (de la plateforme de gauche que l’on connaît) pense qu’il faut protéger notre cher et dévoué patronat contre le salaire trop dispendieux de deux cents gourdes par jour. Alors, on nous invite à écouter la voix de la raison. Et la raison dans cette affaire, semble être que pour protéger les travailleurs, il faut leur refuser un niveau de vie correspondant à un salaire minimum de deux cents gourdes par jour. Deux cents gourdes pour toute une journée de travail, et le saint patronat crie au sacrilège (seigneur, les pauvres doivent penser à devenir riches !), suivi par les sirènes habituelles des gardiens du temple, les économistes. Il semblerait que, du point de vue des économistes, plus les travailleurs sont pauvres et mal rémunérés, mieux c’est, car plus ils sont ‘compétitifs’ sur un marché où la pauvreté est une ressource à préserver. Deux cents gourdes par jour, Madame le Premier Ministre, pour ceux qui n’ont que leur sang à vendre et leur sueur comme ressource et source de revenu, serait-ce aussi trop à vos yeux ?

Nous souhaitons vous entendre sur cette question, Madame le Premier Ministre, car elle est pour nous un point central où se joue ou non le gâchis de l’espérance. Oui, deux cents gourdes par jour, et on nous brandit le spectre de l’inflation et de la délocalisation. Mais le vrai problème, n’est-il pas plutôt dans la persistance d’une exploitation outrancière qui n’a que trop duré ? La bible « économiciste » des sentiers trop longtemps battus qui ont depuis toujours régulé le rapport d’exploitation dans notre société, ne peut plus faire recette dans notre société et pour la jeunesse de ce pays. On ne peut garantir la cohésion du tissus social, lorsque l’on entend, parmi ceux-là mêmes qui nous brandissaient l’étendard d’un nouveau contrat social, refuser à nos parents, nos ami(e)s, nos frères, nos sœurs, nos cousin(e)s, somme toute, les plus vulnérables d’entre nous, la pitance de deux cents gourdes pour toute une journée de labeur pour des motifs de profit grossiers et d’idéologie de marché la plus cupide. Comment penser un contrat social avec des gens qui peuvent dépenser au moins cinq cents gourdes par jour rien que pour l’essence de leur voiture, mais qui refusent deux cents gourdes comme niveau de vie aux plus fragiles de notre société ? Comment penser la cohésion sociale dans notre société lorsqu’elle reste rongée par l’exploitation insupportable des plus avares ?

En fait, Madame le Premier Ministre, la crise dans laquelle l’irresponsabilité de la Présidence est sur le point de conduire, vient se greffer sur le déboire social séculaire de ceux dont on estime aujourd’hui la force de travail en deçà du misérable prix de deux cents gourdes. Le terrain sur lequel s’insère cette crise est un terrain miné. La colère va monter encore d’un cran. N’avons-nous rien appris des récents événements en Guadeloupe, où des ouvriers, des étudiants, des citoyens se sont soulevés contre une exploitation tout aussi arrogante ? Ainsi, nous faisons-nous le devoir d’en appeler à votre attention, car nous savons que ces dernières années vous avez thématisé mieux que quiconque, et déploré à juste titre, cette pulsion de destruction aveugle qui meut la société haïtienne, lorsque, pour affronter certains problèmes sociaux nous nous livrons au « kraze brize ». Ce reflexe, comme vous avez bien su le démontrer, est apparu avec la naissance même de la nation : « au premier coup de canon, les villes disparaissent… ». Néanmoins, cette façon d’habiter Haïti en étranger, cette façon d’être haïtien comme si Haïti ne nous appartenait pas, n’est pas un reflexe nu de toute pesanteur de l’histoire. Elle est la conséquence des injustices qui ont ponctué notre devenir Haïtien, depuis le temps de l’État esclavagiste jusqu’au présent de cet État qu’on veut préserver en modèle d’État-patron.

Madame le Premier Ministre, vous qui avez emporté notre suffrage moral en vertu de votre constant appel à la transcendance pour le renouveau de ce pays, vous qui préconisez l’adoption d’un nouveau paradigme dans les affaires tant nationales qu’internationales, nous ne pouvons qu’espérer que votre position, dans cette brèche particulière ouverte par cette loi que nous baptisons ‘la loi de l’équité minimale’, nous donnera l’occasion de vous renouveler notre confiance.

Patriotiquement,
Josué Pierre Dahomey
Fritz Calixte
Marie Ensie Paul
Stéphane Alix
James Darbouze

Port-au-Prince, New York, Paris, Genève, Montréal
7 juin 2009

[1] Les auteurs de cette lettre avaient appuyé la nomination de M. Pierre-Louis comme Premier Ministre en 2008 et pris position contre une campagne de dénigrement sur le chef de gouvernement désigné.

mercredi 20 mai 2009

HAITI: LE REFUS D'ACCEPTER L'INACCEPTABLE

Haiti : Le refus d’accepter l’inacceptable

mercredi 20 mai 2009

Par Wilson Laleau, vice-recteur de l’Université d’État d’Haiti,

Intervention durant une cérémonie officielle organisée le 18 mai à l’Arcahaie (Nord de la capitale) pour marquer le 206e anniversaire du drapeau haitien et la fête de l’université [1]

Document obtenu par AlterPresse le 19 mai 2009

Le Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti, pour des raisons indépendantes de sa volonté, étant empêché, je suis chargé de présenter le discours de circonstances pour la célébration de la fête du Drapeau et de l’Université.

Mesdames, Messieurs,

Cette année, une fois de plus, l’Université d’Etat place la commémoration de la fête du drapeau et de l’Université sous le signe de la vie et de l’œuvre de Dantès Bellegarde.

Pourquoi encore Dantès Bellegarde ?

Chacun jugera ce choix comme allant de soi étant donné le rôle joué par cet illustre intellectuel, universitaire et homme politique haïtien dans la promotion de l’enseignement à tous les niveaux : fondamental, secondaire, professionnel et supérieur. Même si les réformes qu’il proposait en 1920 sont d’actualité aujourd’hui encore, ce raisonnement serait incomplet s’il ne mettait en perspective, le contexte dans lequel ces décisions ont été prises, la vision et les motivations de l’homme.

En effet, le 18 Mai1920, quand Bellegarde, alors Secrétaire d’Etat à l’Instruction Civique, prit la décision de donner à l’Université la responsabilité d’être la gardienne du drapeau (symbole de l’unité et de la fierté nationales), il a voulu lancer à la jeunesse un message fort. Ce message qui, quatre vingt neuf ans plus tard reste encore inaudible, disait le refus de l’homme d’accepter l’inacceptable. Il disait sa foi dans l’avenir et sa conviction que malgré l’ambiance de l’époque, le rêve d’une citoyenneté haïtienne respectée n’était pas chimérique. Ce message enfin célébrait le courage de l’homme dans un contexte difficile, où ses idées non seulement exaspéraient l’occupant, mais surtout n’étaient pas partagées par la plupart des privilégiés autour de lui.

L’Université d’Etat ressent aujourd’hui plus que jamais le besoin que ce rêve soit réhabilité. Quatre neuf ans plus tard, HAITI est dans le même désarroi, elle n’arrive pas à faire que la plus grande majorité de ses habitants changent leur statut de simple sujet à celui de citoyen à part entière. Quatre vingt neuf ans plus tard les problèmes semblent sur bien des plans s’aggraver. Bellegarde, en interpellant la jeunesse sur ses responsabilités dans l’histoire, en l’obligeant par ce geste à se poser la question du sens, a fait preuve de créativité, de vision globale et de leadership inspirant.

Que s’est-il passé de ces grands hommes en qui s’incarnaient hier encore les croyances collectives et l’exercice de la volonté dans l’histoire ?

La vérité c’est que depuis trop longtemps, ici, la politique a cessé de s’interroger sur la nature des projets, elle évacue ce qui a trait au but, aux fins humaines et sociétales. Les décisions ne sont pas vraiment questionnées. Quels bénéficiaires ? Quels dégâts ? Quelle sorte de développement ? La formule « un autre monde est possible » qui passait autrefois pour une évidence est reçue et interprétée ici comme l’indice d’un populisme protestataire et marginal. On se résigne. Or, ce pays, Haïti est né d’une utopie : des esclaves à mains nues qui, refusant leur sort, engageaient la bataille contre l’une des plus grandes armées de l’époque et triomphaient. Ils étaient portés par leur force de conviction. Quelle belle leçon de foi !

Oui, pour changer le monde, il faut d’abord croire que cela est possible !

Or cette foi minimale n’est plus à l’ordre du jour. Pourtant l’engagement que nous avons pris depuis 1986 pour la démocratie suppose que nous croyions dans l’action politique. La démocratie que nous appelons de nos vœux postule une dose minimale de volontarisme et une capacité de nous projeter dans l’avenir. Elle suppose le refus de la fatalité.

Les institutions haïtiennes sont à bout de souffle. Que ce soit l’église, l’école, la famille, les partis politiques ou l’état lui-même, nos institutions ont cessé de concrétiser le lien social en édictant des croyances communes. Elles ont perdu ce pouvoir d’instituer, ce qui était leur vocation étymologique. Dantès Bellegarde, dans un contexte autrement plus difficile, nous a montré comment jouer notre rôle. Pour changer ce qui semble notre destin de tyrannie et de médiocrité, pour reconstruire la société, nous devons revenir vers le passé non pas pour nous enliser davantage mais pour nous ressourcer et le dépasser.

L’Université haïtienne, (l’Université d’Etat d’Haïti) se tient prête à s’engager dans cette bataille pour le renouveau national.

Des efforts sont entrepris ici et là malgré un vide réglementaire étouffant. Déjà depuis quelque temps, dans le cadre de la Conférence des Recteurs et Présidents d’Universités de la caraïbe (CORPUCA), huit universités haïtiennes parmi les plus importantes ont lancé en commun un certain nombre de travaux sur : La Gouvernance des Universités, sur l’harmonisation des cursus entre elles d’abord et ensuite avec leurs consoeurs de la Caraïbe dans le but de favoriser les échanges d’étudiants, de professeurs et de programmes. Elles ont compris cependant que la légitimité de ce travail n’est pas garantie sans un cadre réglementaire approprié. C’est pourquoi elles ont investi un temps important en réflexion sur un projet de loi sur l’enseignement supérieur qui a été déposé au Parlement, il y a deux ans. Un mémoire a été rédigé par le groupe pour fixer sa position sur ce projet de loi et pour faire des propositions pour une « véritable loi-cadre de l’enseignement supérieur » qui doit favoriser le développement du système d’enseignement supérieur haïtien en ligne avec les besoins réels de la société.

Quand à l’UEH, depuis maintenant un an, un cadre stratégique d’actions a été présenté au Conseil de l’Université. Au nombre des objectifs identifiés et présentés dans ce document, la réforme de l’Université suivant les prescrits des dispositions transitoires signées entre le gouvernement et le Conseil de l’Université, a été placée en première priorité. La Commission qui se réunit régulièrement pour s’entendre sur ses règlements de fonctionnement et sur son plan de travail n’a pas encore pu lancer les grands travaux, faute de financement.

Les initiatives pour le renforcement académique, sur le statut des enseignants, sur l’amélioration des conditions de vie étudiantes restent encore pour la plupart au stade d’annonce. Pendant que les besoins s’accumulent, les ressources à la disposition de l’institution régressent. En effet, le budget alloué à l’UEH passe de 1.3 % du Budget de la République en 1999 à 0.7% en 2006 et 0.54% en 2009. En guise de comparaison, suivant les informations tirées de : Les grandes tendances de l’enseignement supérieur (1998-2001) publiée en 2003 par l’UNESCO, pour les pays moins développés de l’Afrique, ce pourcentage est de 3.4%, pour l’Amérique Latine il se situe autour de 2.5%, tandis que pour les pas développés, il est de 4.2%. Dans le même temps, nos effectifs augmentent, le nombre de programmes offerts aussi. Les arriérés de paiements de salaires des professeurs deviennent insoutenables. Pour prendre un seul exemple, en 2006, une profonde réforme a été entreprise à l’Institut d’Etudes et de Recherches Africaines d’Haïti qui devient maintenant l’Institut d’Etudes et de Recherches en Sciences Sociales (ISERSS). Cinq filières disciplinaires nouvelles sont ouvertes dans des domaines d’importance stratégique pour le pays, comme Archéologie et Histoire de l’Art, Tourisme et Patrimoine, par exemple. L’effectif étudiant est passé d’environ deux cents à plus de 560 actuellement, un nouveau bâtiment a été construit pour loger cet institut. Pourtant avec la reconduction systématique des Budgets et, dans notre cas, sa réduction, presque tous les professeurs qui travaillent sur une base contractuelle n’ont pas reçu leur salaire depuis octobre. Le cas de l’IERAH est extrême, mais toutes les facultés de l’UEH cumulent depuis deux ans des arriérés de salaires. L’insatisfaction gronde de partout. Ce n’est pas commode.

Il est vrai que la situation du pays est grave. Les systèmes productifs traditionnels se sont effondrés et n’ont pas été remplacés par d’autres. Les demandes sociales se démultiplient. Les ressources à la disposition de l’Etat sont devenues de plus en plus faibles et incertaines. Sa capacité à en prélever de nouvelles reste très limitée à cause des choix de politiques économiques au cours de vingt dernières années pas toujours appropriés. La situation générale de la population est au mieux alarmante. Les priorités sont partout. Les urgences sont partout.

C’est justement dans ces situations que nous devons nous ressaisir, c’est, comme pour parodier Edgard Morin, illustre intellectuel français contemporain, dans ces circonstances qu’il nous faut arrêter de sacrifier l’essentiel à l’urgent. Pour ne pas oublier l’urgence de l’essentiel. Voilà quatre vingt neuf ans que Dantès Bellegarde nous a montrés la voie de sortie. Déjà dans sa vingtaine, alors qu’il poursuivait des études de droit, il s’engageait dans la bataille pour la généralisation de l’Instruction Publique. Il avait compris que l’investissement le plus important que pouvait faire la nation, alors sous occupation était de meubler les cerveaux et de développer les habiletés et aptitudes manuelles des haïtiens. Pour développer le sens civique et un certain sentiment de dignité chez les citoyens.

Aujourd’hui nous sommes à la croisée des chemins. Pendant qu’environ 7 haïtiens sur 10 ont moins de 30 ans, pendant que tous les signes montrent que ces derniers ne font plus confiance dans un avenir radieux ici et veulent partir ailleurs n’importe où et à n’importe quelle condition, nos rapports avec nos voisins se détériorent. Plus de 500.00 jeunes en age scolaire n’ont pas accès à l’éducation. Cela représente un impressionnant gaspillage de ressources et une grave hypothèque sur l’avenir. Cette jeunesse de la population qui dans tous les pays devrait représenter un avantage est ici vécue comme un fardeau. Certains utilisent l’argument des ressources pour justifier l’insuffisante prise en charge de ce segment de la population. Qui a jamais pris le temps de mesurer ce qu’il nous en coûte aujourd’hui de n’avoir pris ces décisions en leur faveur, il y a 5 ans, il a dix ans, il y a vingt ans, il y a quatre vingt neuf ans. En vérité, s’il y a un défi qui s’impose à cette société, s’il y a une urgence en Haïti aujourd’hui c’est d’assurer la scolarisation et dans de bonnes conditions de tous les enfants en age scolaire. Cette urgence là ne peut pas attendre. Au risque de condamner définitivement ce pays.

Comment le faire ? Reconnaître que cela est une situation inacceptable, c’est déjà à moitié résoudre le problème. Parce que cela n’est pas le problème des autres. C’est celui de chacun de nous. Quand les conditions de vie d’une trop grande partie de la population se sont à ce point détériorées qu’elles menacent les fondements de la nation, le sauve qui peut individuel n’est une option. Il est de l’intérêt de chacun que cela change. Nous devons nous rappeler que nos murs montés de barbelés et nos agents de sécurité personnels n’ont réellement résolu le problème de sécurité de personne. Cela veut dire que le relèvement de la nation ne peut pas et ne saurait être le fait des autres, cela ne peut être laissé sur le compte du hasard. Il ne se fera pas à froid. Il se fera par un engagement national volontaire ou ne se fera pas. L’Université d’Etat veut y jouer son rôle, tout son rôle.

En effet nantis de plus de vingt cinq mille jeunes et de plus de huit cent professeurs, l’UEH recèle un vivier de ressources humaines mobilisables capables d’accompagner le développement des autres institutions nationales. Que l’on songe aux collectivités territoriales, au problème d’alphabétisation des adultes, de la scolarisation des enfants, par exemple. Il n’y a pas un domaine en matière de conception ou d’évaluation de politiques publiques où l’Université n’a pas un avantage comparatif sur n’importe quelle autre acteur. Naturellement, pour l’exploiter elle a besoin de se renforcer. C’est en sens que l’appui des autres pouvoirs publics et de la société en général est nécessaire. L’UEH n’a pas encore suffisamment réussi à convaincre les ministères et organismes publics de l’opportunité d’établir des partenariats privilégiés dans bien des domaines. De tels partenariats en plus de réduire les dépenses occasionnées par beaucoup d’interventions et de représenter une source de financement importante pour l’UEH sont de nature à fidéliser les jeunes à leur pays, à leur territoire, à développer leur sens patriotique et à intéresser les meilleurs cerveaux du pays à choisir une carrière universitaire.

Ces décisions paraissent à première vue simples mais ne se prennent pas. La raison principale c’est que les mauvaises institutions s’auto entretiennent par ce qu’elles créent leur propre système de soutien.

Fidèle à la ligne de pensée de Dantès Bellegarde, l’UEH réaffirme aujourd’hui qu’il est possible d’aborder l’avenir avec sérénité malgré notre dénuement actuel, elle soutient que le pays peut se réapproprier l’initiative stratégique, si nous arrêtons de faire fonctionner les institutions l’une à coté de l’autre, l’une contre l’autre. L’absence de liens organiques forts entre les institutions nationales provoque le gaspillage de ressources et fait le lit de la corruption. Cependant, beaucoup présentent la faiblesse des institutions comme responsable de la pauvreté et du sous-développement haïtiens. C’est peut-être vrai mais très partiellement. En effet, pour prendre un exemple : La constitution haïtienne comme principale institution politique renferme beaucoup de dispositions qui, si elles étaient appliquées, auraient profondément changé ce pays. Pourtant craignant que l’avantage obtenu par un groupe le soit au détriment des maigres rentes de l’autre, les citoyens se comportent comme des crabes dans un panier. Ils préfèrent demander que l’on change de constitution sans même tenter d’appliquer les quelques dispositions qui auraient pu transformer profondément la nation.

La leçon de tout cela est que le problème est beaucoup moins un problème d’institutions que celui des groupes d’intérêts qui figent la société. Peut-être que la bataille à mener pour réhabiliter la nation est de changer de communautés d’intérêts en rendant la mobilité sociale possible. Mais comment ?

Apparemment les pays qui ont fait des progrès significatifs sur les années récentes comme : la Corée du Sud, Taiwan, ont privilégié les réformes qui atténuent les inégalités dans la répartition des facteurs de production (telles que les terres) et celles qui améliorent l’accès à l’éducation et au financement. Elles ont favorisé une plus grande mobilité sociale et recueilli l’adhésion des citoyens pour les réformes plus profondes de la société.

Pour que la nation puisse reprendre en mains son destin, l’UEH en appelle à la solidarité et à la responsabilité nationales.

Pour les aïeux pour la patrie, HAITI doit vivre. Pour les aïeux, pour la patrie, HAITI VIVRA.

Je vous remercie !

[1] Discours prononcé en présence du Président de la République, de la Première Ministre du Gouvernement, des Membres du Cabinet Ministériel, du Maire de la ville de l’Arcahaie, du Président et des Membres de la Cour de Cassation, des Parlementaires, du Président de la Commission du Bicentenaire, des Hauts fonctionnaires de l’Etat, du Directeur Général de la Police Nationale d’Haïti, des Membres du Haut Etat Major de la Police, des Représentants des différents corps de la Police et des représentants de la presse.

mardi 19 mai 2009

HAITI-R. DOMINICAINE: DISCOURS IDENTITAIRE, COLONIALISME INTERNE ET ANTIHAITIANISME

Haiti-R. Dominicaine : Discours identitaire, colonialisme interne et antihaïtianisme

mardi 19 mai 2009

Par Glodel Mezilas

Soumis à AlterPresse le 17 mai 2009

Introduction

La décapitation d’un haïtien sur une place publique en République Dominicaine, au cours de ce mois, n’est pas un acte isolé mais doit être mise en rapport avec les structures profondes de l’imaginaire social dominicain qui s’est constitué à partir de l’héritage intellectuel de ce pays, en opposition à la culture, l’identité et le caractère ethnique d’Haïti. Cet héritage remonte au XIXe siècle, au moment de la fondation de l’Etat-nation dominicain. En ce temps-là, l’élite intellectuelle de la république voisine a dessiné l’horizon discursif pour comprendre la culture et le rapport de ce pays avec Haïti. Une telle entreprise arrivait à son paroxysme avec la dictature de Trujillo dans les années 1930 et s’est poursuivie avec Balaguer, qui a déchargé toute sa batterie anti-haïtienne dans son ouvrage raciste, La isla al revés. Ma réflexion met en relation dialectique le discours identitaire dominicain, le colonialisme interne et l’antihaïtianisme.

En général, le discours de l’identité d’une communauté se construit par opposition à une autre communauté. Karl Löwith, le philosophe allemand, montre que l’idée d’Europe surgit en opposition à l’Asie. De même, le concept d’Amérique Latine surgit en opposition à l’Amérique du Nord au XIXe siècle. L’anthropologue libanais, Sélim Abou, souligne que le problème de l’identité ne surgit que là où apparaît la différence. Pour sa part, Olivier Roy affirme que la question de l’identité des musulmans surgit à partir de leur contact avec l’Occident.

Cela dit, la construction de l’identité dominicaine par une grande partie de l’élite s’est réalisée en opposition à la République d’Haïti, au XIXe siècle dans un contexte dominé par l’anthropologie raciste, fruit de l’expansion coloniale Occidentale depuis le début des Temps Modernes. Cette anthropologie était au service de l’impérialisme européen. C’est pourquoi le sociologue péruvien, Anibal Quijano, montre que l’idée de race est une invention de la modernité occidentale. Pour sa part, Hannah Arendt, la philosophe allemande, montre que l’impérialisme de l’Occident à la fin du XIXe siècle est lié au racisme. Tout cela révèle que l’intellectualité dominicaine a élaboré son discours en exploitant l’idéologie raciste que l’Europe a répandue au cours de son expansion coloniale, une idéologie qui parvient à contaminer l’histoire humaine et les relations sociales et interethniques. En ce sens, la modernité occidentale est ambivalente. D’une part, elle proclame l’idée de raison, de liberté, de Droits de l’Homme, de démocratie au sein de l’Europe. Mais d’autre part, elle a une face coloniale, en répandant le racisme, le colonialisme, l’esclavagisme. Elle a causé le génocide des populations. La modernité occidentale est à la base des grands problèmes ethniques, culturels et identitaires actuels. Elle a servi de fondement aux idéologies totalitaires, à l’affirmation des identités meurtrières, etc.

Le discours de l’identité dominicaine s’est ainsi dessiné en opposition à Haïti, d’où son antihaïtianisme. Une telle élaboration permet la manipulation de l’imaginaire social dominicain qui en vient à considérer l’Haïtien comme son ennemi. Bien que la majorité de la population dominicaine soit formée de noirs, de mulâtres, l’élite préfère utiliser la catégorie fantasmatique d’ « indien » pour se référer à la condition raciale dominicaine. Le concept d’indien permet de discourir sur la problématique ethnico-raciale de la république voisine. La figure de l’indien ou de l’indigène est hautement valorisée. C’est pourquoi le premier roman dominicain – Enriquillo de Manuel Jesús Galvan, publié en 1882 - portait sur l’époque préhispanique et mettait en exergue cette figure. Ce roman est considéré comme « l’épopée » dominicaine. Il constitue la fiction fondatrice qui pose l’essence nationale dominicaine basée sur les valeurs hispaniques et l’héritage préhispanique.

La figure de l’Africain est occultée dans le discours de l’identité dominicaine. Le discours national dominicain sur l’identité célèbre le métissage de l’indien et de l’espagnol, rejetant toute référence aux héritages africains. C’est pourquoi le mouvement de la négritude n’avait aucun écho dans ce pays, puisque l’ethnicité fictive (selon le concept d’Etienne Balibar) permet d’occulter la véritable nature ethnique et culturelle du pays.

Le rejet de la composante africaine de l’identité dominicaine coïncide avec la négation de tout ce qui a à voir avec Haïti. Après Galvan, les intellectuels dominicains ont surtout célébré les mérites de la culture hispanique. Cela se trouve dans les efforts faits par Pedro Enriquez Ureña dans ses études littéraires sur le passé colonial de son pays. Il a écrit des travaux sur la littérature, la culture coloniale et l’histoire de la littérature hispano-américaine en exaltant les traditions hispaniques. Il fut l’un des membres du mouvement culturel Ateneo de la Juventud (créé en 1907 au Mexique). Il s’agit de récupérer et de valoriser les racines hispaniques de la culture hispano-américaine. Sans doute, il jouait un rôle essentiel dans l’articulation de l’identité culturelle dominicaine.

Cependant, en réalité, ce discours raciste ne reconnaît pas la diversité culturelle et ethnique du pays. La population dominicaine est en grande partie formée du métissage de l’Africain et de l’Européen. Cette réalité n’est pas reconnue comme telle. Ce qui montre l’existence d’une sorte de colonialisme interne. Ce terme a été utilisé par les sociologues mexicains (comme Gonzalez Casanova) en réaction au mouvement indigéniste qui ne reconnaissait pas l’altérité culturelle des indigènes et qui cherchait à les intégrer dans les valeurs culturelles dominantes. Pareillement, en République Dominicaine, le discours sur l’identité culturelle reflète les intérêts de la classe dominante, qui nie la réalité culturelle profonde du pays. Ce discours est associé à un antihaïtianisme très fort qui s’inspire également de l’histoire du pays, sachant que pendant près de 24 ans Haïti occupait leur territoire. Pour cela, l’élément noir (haïtien) est considéré comme une menace et un danger pour le pays. Cette menace est de nature biologique et morale, puisque Balaguer écrivait que la pénétration clandestine des haïtiens en République Dominicaine menace de désintégrer les valeurs morales et ethniques de la famille dominicaine.

De tels propos permettent de comprendre la logique discursive qui alimente l’inconscient collectif dominicain et qui élargit davantage le fossé entre les deux peuples. En outre, il faudrait aussi dire que cet antihaïtianisme est d’autant plus fort que le peuple dominicain – par l’intermédiaire d’une grande partie de l’élite – n’a pas encore digéré et dépassé son passé historique. La psychanalyse nous apprend que les traumatismes du psychisme sont liés aux évènements du passé, lesquels se refoulent dans l’inconscient et ressurgissent sans la volonté de l’individu. Il en est de même de la République Dominicaine. Son sentiment anti-haïtien est le produit de l’histoire qui n’est pas encore assimilée et dépassée et ce sentiment ressurgit dans des moments les moins attendus. Ainsi, la décapitation de l’haïtien sur la place publique est l’expression conjoncturelle de la structure de la mentalité collective dominicaine. Pour que ne se reproduisent de tels actes, il faut un long travail d’éducation, de motivation, de conscientisation et d’échange culturels entre les deux pays. La France et l’Allemagne sont des exemples évidents. Au XIXe siècle, le conflit était permanent entre elles. On se rappelle que l’unité allemande a été proclamée en France. Puis deux guerres mondiales ont eu lieu à cause de leurs différends. Mais au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, elles ont su dépasser leurs différends pour poser les bases de l’Union Européenne. Certes, il n’est pas facile de parvenir à telles réalisations entre Haïti et la République Dominicaine, mais il n’est pas impossible non plus. Car comme disait Sartre dans l’Etre et le Néant, le sens du passé dépend du présent. Le passé n’est pas une sorte de fatalité cachée quelque part comme dans le cosmos des anciens, mais son sens dépend du volontarisme humain. Haïti et la République Dominicaine ont le devoir de s’engager dans un véritable dialogue pour cicatriser les blessures de l’histoire et psychanalyser ses traumatismes, afin de libérer l’inconscient collectif des deux peuples des pulsions aveugles de haine mutuelle.

Contact : mezilasg@yahoo.fr

Doctorant en Etudes Latino-américaines

Mexico Df, le 14 mai 2009

jeudi 14 mai 2009

QUAND L'ECONOMIE ET LA DEMOGRAPHIE HAITIENNES SONT EN DISCORDANCE...

Quand l’économie et la démographie haïtiennes sont en discordance

(Journal Le Matin No 34074 .11-12 mai 2009, p.2, Port-au-Prince, Haïti)

Par Guichard DORE

Le pays se caractérise par une production nationale en chute libre, une urbanisation anarchique et une explosion démographique exerçant une forte pression sur les maigres ressources disponibles. Certaines régions mal desservies se trouvent dans un cycle infernal de reproduction de la pauvreté. Les ressources matérielles et humaines se font rares. Les compétences territorialement acquises impactant l’économie, faute d’une gouvernance stratégique, sont progressivement disparues. Toutes les filières de l’économie institutionnelles et productives font face au problème de compétences institutionnellement validées. La formation liée au développement économique n’est pas encouragée voire ignorée par les autorités. Au lieu de dresser une cartographie des compétences haïtiennes par champ et niveau de formation et engager le pays dans une dynamique de changement global, les autorités continuent, hélas, à faire preuve d’une appétence inouïe pour les conseils et recettes de certains experts internationaux qui ne font qu’engloutir le pays dans le sous-développement. Comment parler de développement socioéconomique en niant l’expertise et le savoir-faire haïtiens qui, avant la chasse à l’homme, ont pu doper l’économie nationale ? Refuser de regarder la société avec les lunettes de stratège et récuser la culture de dépassement quand l’essentiel va mal c’est choisir de sacrifier les projets porteurs susceptibles de permettre au pays de tourner le dos à l’industrie grimaçante de l’assistanat. Sans une vision cohérente l’on ne peut pas bâtir des stratégies viables en vue d’inscrire les territoires dans une logique d’aménagement, de compétitivité et d’animation économique, de croissance de la production aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

Le poids du monde paysan diminué

Les caractéristiques sociologiques et démographiques du milieu productif paysan ont été modifiées sous l’impulsion des forces externes sans que les autorités aient pu développer une stratégie de contre-offensive et adopter des mesures pour éviter la désorganisation du tissu social et économique. La démographie agricole, jusqu’à récemment pléthorique, connaît de profondes modifications sans une réaction intelligente et mesurée des autorités de l’Etat. 60% des travailleurs agricoles se situent dans la tranche d’âge de 50 ans et plus, la reproduction sociobiologique de la force productive en milieu rural est menacée. Les formes d’organisations sociales du travail paysan perdent leur importance, leur poids historique ainsi que leur dimension symbolique sous le regard impuissant des spécialistes du monde rural. La paysannerie qui, représentait dans la littérature anthropologique voire ethnologique haïtienne le terreau de l’identité nationale, se rétrécit et laisse l’espace de réflexion aux groupes marginaux des quartiers suburbains pestiférés. La faiblesse de la production en milieu rural s’accompagne d’une sous représentation des ruraux dans la pensée haïtienne. Dans la bibliométrie haïtienne, il y a plus d’écrits consacrés aux affamés, marginaux et prolétaires urbains que de documents mettant en scène la vie des paysans. Les ruraux perdent leur poids économique ainsi que leur influence dans la construction de l’imaginaire national (Benedict Anderson, 1983).

Une économie violentée

L’économie haïtienne après avoir cru et enregistré un taux de croissance de 36% pour période 1970-1979 soit un taux de croissance en rythme annuel moyen de 3,6%, le PIB a diminué en valeur relative de 88,8% au cours de la décennie 1980 par rapport à la performance des années 1970 et a poursuit sa chute au cours des années 1990 pour se situer en dessous de zéro soit un taux de croissance négative de 12%. Le produit intérieur brut est marqué par une contraction sévère en 1992 où il a accusé en terme réel un taux de -13,19%. De 1992 à 1995, l’économie nationale était toujours en récession. Après avoir affiché un taux de croissance de -2,44% en 1993, l’économie haïtienne continuait sa chute en 1994 accusant une croissance dégradante de – 8,24% pour enfin stabiliser en 1995 à un taux de croissance de l’ordre de - 3,95%.

L’économie nationale connaît une longue période de déclin.

L’agriculture et les industries de substitution à l’importation furent terriblement affectées par la libération commerciale des années 1980. L’économie nationale ne s’est pas encore remise des chocs occasionnés par le coup d’Etat militaire de 1991-1994 et les crises politiques et macro institutionnelles de l’après 1997 qui fragilisent davantage les filières sensibles de la production (tourisme). Au cours de cette décade, le secteur des industries du textile qui générait plus de 3/4 des recettes d’exportations et employait une part significative des habitants de basse qualification de l’aire métropolitaine a amplement souffert des gênes provoquées par l’embargo économique décrété contre le pays pour assurer le retour du Président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, le 15 octobre 1994. Le prélèvement d’impôt et le contrôle des dépenses publiques furent terriblement affectés et l’animation économique du territoire fut délaissée. L’économie institutionnelle est systématiquement mise en déroute par des pratiques éhontées de la corruption. Le pays est passé d’une trappe au chômage à la trappe à pauvreté.

Les incertitudes politiques et l’insécurité qui ont marqué les années comprises entre 2000 et 2006 ont sérieusement affecté l’investissement et la croissance économique. Le taux de croissance réelle du PIB s’est situé en dessous de zéro pour les années 2001, 2002 et 2004 soit respectivement – 1,04% et – 0,26%, -3,53%. En moyenne annuelle, l’inflation était de 17% pour la période 2000-2003 et le déficit budgétaire atteignait 3,1% du PIB. Cette situation économique morose s’est greffée sur la crise financière de l’année 2000 provoquée par l’effondrement des coopératives qui offraient aux épargnants des taux d’intérêt mensuel de l’ordre de 10% dans une économie en pleine dépression. La crise des coopératives a amplifié les tensions entre les groupes sociaux et provoqué des manifestations violentes dans les principales artères de la capitale et les villes de province. Avec l’accumulation des crises multiples, le pays s’est retrouvé en 2004 dans une situation de marasme économique. Le niveau de réserve pour l’importation s’est considérablement diminué en 2004.

La souveraineté monétaire hypothéquée

La politique monétaire d’étranglement financier des classes moyennes appliquée et poursuivie par la Banque de République d’Haïti (BRH), ajoutée à l’absence d’une politique de développement économique, a eu un impact désastreux sur la monnaie nationale. Elle connaît actuellement une dévaluation de plus de 800% par rapport à sa valeur de 1986. La politique monétaire appliquée depuis plus de 20 ans en Haïti a facilité la dollarisation illégale de l’économie. Cette dollarisation, violente et inconstitutionnelle, accélère la paupérisation d’un segment important des classes moyennes et contribue à l’asphyxie financière des masses urbaines et rurales. La circulation de deux monnaies dans le pays, en violation des lois de la République, est l’expression évidente de la faillite et l’abandon par l’Etat de l’une de ses fonctions régaliennes (unité monétaire du territoire). Cette dollarisation illégale met à nu la faiblesse de la politique monétaire appliquée dans le pays depuis 1986 et traduit la perte par les pouvoirs constitués de l’Etat le contrôle de l’une de ses ressources stratégiques : la devise étrangère. Cette pagaille porte atteinte à la souveraineté monétaire du pays et affecte la gourde comme symbole de l’identité nationale.

Le socle de l’économie est maltraité

Les infrastructures de soutien à l’activité économique sont endommagées. Faute d’entretien, les routes nationales et tertiaires de grandes utilités économiques sont détériorées. Pour la période 2002-2004, le pays a enregistré des destructions d’emplois et une chute vertigineuse de la production nationale estimée à 5% du PIB[1]. Les crises économiques et sociopolitiques de ces dernières années sont greffées sur une crise environnementale qui menace l’homme haïtien dans son devenir. Le déboisement à outrance représente une menace constante pour le pays. Entre 1923 et 2008, la couverture végétale est passée de 60 à 1,44% (R. Cheriza, 2008). Faute d’une politique d’aménagement du territoire, les zones les plus mal desservies font les frais des cyclones et ouragans saisonniers qui frappent la région bon an mal an. La ville des Gonaïves, située en dessous du niveau de la mer, était inondée et ravagée par deux cyclones meurtriers : Jeanne en 2004 et Hanna en 2008. Les Haïtiens continuent à développer des rapports conflictuels avec leur territoire et ne prennent pas, hélas, en compte son positionnement, sa dimension historique et symbolique comme facteurs créateurs de richesse et stimulateurs de croissance économique.

Une pression démographique non maîtrisée

Si l’économie connaît des moments de récession, la population, quant à elle, ne cesse d’augmenter. Cette augmentation se fait de manière perpétuelle à un rythme assez rapide. En 1950, la population d’Haïti était 3 097 220 habitants, en 1971, elle passait à 4 329 991 habitants ; 1982, elle franchissait le chiffre de 5 053 191 habitants, elle atteignait en 2003, selon les données du recensement général de la population et de l’habitat, le nombre de 8 373 750 d’habitants.

En ce qui a trait au nombre d’habitants au mètre carré, en 1950, la densité de la population haïtienne était de 114, en 1971, de 160, en 1982, de 187 et en l’an 2003 de 310. Ces chiffres sont évocateurs et permettent de constater dans un intervalle de 21 ans, la population haïtienne a augmenté de 46 habitants par kilomètre carré ; de 27 habitants par kilomètre carré en 11 ans ; de 123 habitants par kilomètre carré en 21 ans. Or, en 1992, les Etats-Unis et le Canada comptaient 15 habitants par kilomètre carré et la moyenne des pays de la Caraïbe était 22 habitants par kilomètre carré (G. DORE, 2002).

En 53 ans, la population haïtienne a plus que doublée en passant de 3 097 220 habitants en 1950 à 8 373 750 d’habitants en 2003 soit une progression de 170,4%. Plus de la moitié de la population a moins de 21 ans. Les personnes âgées de moins de 15 ans représentent 36,5% de la population, celles de 15 à 64 ans accusent un taux de 58,3%. La structure d’âge de la population haïtienne fait apparaître une faiblesse de la population âgée de plus de 65 ans accusant le taux de 5,1%. Ce qui traduit une espérance de vie très faible. La structure d’âge laisse présager une forte demande en termes d’éducation, de formation et des services sociaux de base. La pyramide des âges laisse à penser qu’une forte pression va être exercée sur les réserves et les maigres ressources du pays dans les prochaines années. Et si le pays n’enclenche pas un cycle vertueux de croissance économique tout en limitant le taux de naissance, il connaîtra, dans les prochaines années, un taux de violence et de criminalité très élevé.

Une stratégie insensée

Pour éviter le scénario du pire, une planification globale à tout point de vue parait nécessaire. Les autorités ont pour devoir d’éviter le cycle infernal de reproduction de la misère qui est, en partie, une conséquence évidente du déséquilibre persistant entre une croissance économique faible et une croissance démographique forte. La gestion des flux de la population, à travers des politiques de limitation des naissances, s’est arrêtée depuis le départ de Duvalier en 1986. A défaut de l’instrument de planning familial et d’exécution d’une politique de limitation des naissances, les cataclysmes naturels, les épidémies, les pandémies et l’émigration sont les instruments régulateurs des flux de la population en Haïti. En fait, sommes-nous des criminels?

mercredi 6 mai 2009

LES BANQUES VEULENT CHANGER LE THERMOMETRE

Par Akram Belkaïd
Journaliste.


Changer les graduations du thermomètre pour minimiser l’impact dévastateur de la crise financière sur les comptes… C’est la stratégie déployée par l’industrie bancaire aux Etats-Unis mais aussi en Europe. Depuis qu’a éclaté la crise des subprimes, un lobbying intensif a en effet été mené des deux côtés de l’Atlantique pour modifier les normes comptables. Dans la ligne de mire des agents d’influence, la manière dont sont évalués certains actifs au moment de l’élaboration des comptes. En Europe comme aux Etats-Unis, les banques doivent en effet valoriser leurs actifs à la valeur de marché, c’est-à-dire qu’elles doivent leur attribuer une valeur comme si elles s’apprêtaient à les vendre. Cette disposition, qui est entrée en vigueur au début des années 2000 au nom de la transparence des comptes, a ses avantages quand le marché est haussier ou qu’il connaît la formation d’une bulle. A l’inverse, la baisse des indices a un impact négatif puisque la valeur des actifs est entraînée à la baisse. Pour les banques, cette situation est d’autant plus inconfortable qu’elles sont aussi soumises à des ratios prudentiels qui les obligent à disposer d’une certaine réserve de fonds propres par rapport aux emprunts qu’elles ont accordés. Quand le prix des actifs baisse, voire qu’il est égal à zéro, cela amplifie les pertes des établissements bancaires.

Aux Etats-Unis, ces derniers viennent donc d’obtenir un sérieux coup de pouce avec la modification d’une norme comptable établie par le Financial Accounting Standard Board (FASB), l’organisme américain en charge de l’établissement du référentiel comptable. Approuvée par le Congrès début avril 2009, la norme FAS 157-e (1) permet aux banques, dans certains cas, par exemple lors d’une crise boursière, de ne pas valoriser leurs actifs selon leur valeur de marché. En clair, les actifs « pourris » que détient l’industrie bancaire américaine pourront ne pas être imputés au tableau des pertes, ce qui devrait permettre aux établissements concernés d’afficher des résultats moins catastrophiques qu’au cours des dix-huit derniers mois. Au premier trimestre 2009, ces résultats ont d’ailleurs déjà surpris la grande majorité des observateurs puisque les principales banques américaines ont annoncé un retour aux bénéfices et que certaines d’entre elles, à l’image de Goldman Sachs, envisagent même de rembourser le Trésor américain afin d’échapper à sa tutelle, en matière notamment de paiements de dividendes et de bonus.

Pour autant, ces résultats en hausse sont plus dus aux aides et financements de l’Etat américain qu’à l’entrée en vigueur de la nouvelle norme FAS 157-e. Si certaines banques l’ont intégrée pour l’élaboration de leurs comptes trimestriels, d’autres établissements ne l’appliqueront que pour l’actuel trimestre, ce qui promet une nouvelle salve de résultats en hausse en juillet prochain. Parmi les autres facteurs qui ont contribué aux bons comptes des banques américaines, il faut aussi relever la hausse des marges bancaires. Elles sont à un niveau historiquement élevé, en raison de la faiblesse des taux de la Réserve fédérale et de la reprise des émissions obligataires des entreprises, cela sans oublier le fait que les banques américaines ont diminué la masse salariale globale de leur secteur, avec la destruction de près de 300 000 emplois depuis la mi-2008.

On s’en doute, la démarche américaine donne des idées aux banques européennes. Tribunes, appels, colloques et interviews de grands patrons martèlent l’idée d’une révision comparable des normes comptables. Même les politiques s’en mêlent, comme en témoignent les déclarations de responsables européens en marge du G20. L’International standard accounting board (ISAB), le pendant continental du FASB, est ainsi sommé de modifier au plus vite la norme de la valorisation au prix de marché. Pour l’heure, ses membres résistent au nom de la « règle de la permanence » en matière de comptabilité, mais ont tout de même dû concéder l’ouverture de discussions sur ce thème avec le FASB, avec pour objectif à moyen terme une « harmonisation » des normes comptables. En clair, la remise en cause en Europe de la valorisation des actifs selon le prix de marché n’est plus qu’une affaire de temps.


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(1) La FAS 157-e permet aux banques d’inclure dans leur bilan un prix pour leurs actifs qui n’est pas forcément celui du marché.



http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-04-29-normes-comptables - avril 2009

jeudi 2 avril 2009

HAITI: LA PORTE ETROITE

Haiti : La porte étroite

mercredi 1er avril 2009

Par Jean-Claude Bajeux
Centre Œcuménique des Droits Humains

Soumis à AlterPresse le 31 mars 2009

Au bout de vingt-deux ans, la Constitution de 1987 émerge toujours comme un point de référence pour la construction d’un état de droit, comme le chemin obligatoire pour un peuple en mal de démocratie. Elle survit parmi les soupirs, les cris et les angoisses d’un peuple livré au désordre des choses, aux appétits toujours renaissants des profiteurs, et à une situation de violence viscérale dans un climat de destruction et des relents acides de sang.

La Constitution de 1987 est-elle responsable de ce jeu de chaises musicales de gouvernements improvisés, cette débâcle d’un pays où toutes les initiatives semblent incapables d’établir l’ordre de la loi, les séquences du savoir, l’accès de tous au travail et à la sécurité, sans parler de la simple propreté des rues et des marchés ? Malgré le oui quasi unanime (1,268,980) des votants, cette Constitution n’a cessé de rencontrer, dans la pratique, des critiques acerbes : ce serait elle, par exemple, la responsable de l’instabilité. Dès le départ, l’institution du CEP (Conseil électoral) a été la cible de gouvernement militaire (CNG). Il fallut des semaines de manifestations, avec ses blessés et ses morts pour que les militaires redonnent à cet organisme le rôle prévu pour l’organisation des élections (« la seule autorité en matière électorale »).Cette concession ne fut qu’apparente. Des morts, ciblées, se succédèrent dont l’avocat Lafontant Joseph et Yves Volel. Ce dernier tenait entre ses mains la Constitution et sa toge d’avocat quand il reçut deux balles à bout portant devant le département de la police.

La première élection sous l’égide du CEP et de la Constitution, le dimanche 28 novembre 1987 avorta sous les coups de feu des militaires et les machettes des assassins à ruban rouge. A Port-au-Prince, la cible principale fut l’école Argentine Bellegarde, à l’impasse Vaillant, au haut de Lalue, où sont morts 24 votants (dont un couple revenu de diaspora spécialement pour voter), des membres du bureau de vote et 1 journaliste étranger. A travers le pays, l’armée « fit son devoir ». Il y eut plus cent morts et blessés. Les responsables de cette triste épopée ne furent jamais poursuivis. Les noms des victimes n’ont jamais été réunis. Hans Christoph Buch, globe-trotter infatigable, a publié un livre qui rassemble pour la postérité ses reportages sur des massacres qui ont marqué l’actualité mondiale de ces dernières années. On peut donc trouver dans « Archipel de la douleur » le récit de ce « Dimanche sanglant. Anatomie d’un massacre ».

Ce ne sont pas seulement les militaires qui s’opposaient à l’idée d’une institution indépendante souveraine en matière électorale. Ils avaient été rompus à l’idée que les militaires nomment les présidents et qu’il ne fallait jamais donner raison à un civil contre un militaire. D’autre part, alors que bien des pays d’Amérique Latine avaient développé un « Droit Electoral » et abouti à des Institutions indépendante et autonomes, les juristes haïtiens, jacobins, napoléoniens, acceptaient mal cette innovation juridique comme aussi la création d’un poste de Premier Ministre.

De gouvernement transitoire en gouvernement transitoire, de compromis à compromis, les règles, les procédures, les institutions prévues par la Constitution de 1987 ont été contournées. Le blocage de la justice continue. Il y eut pourtant un moment, l’élection du Père Aristide, le 18 décembre 1990, qui semblait marquer, enfin, l’étape de l’entrée en démocratie. Ce ne fut pas le cas, malheureusement, à la fois par une résistance sourde à l’idée même de démocratie et aussi, on le sait, parce que ce n’était pas le souci dominant de ces nouveaux responsables politiques.

D’où cette dérive vers une troisième dictature, l’attraction vers un pouvoir absolu, cette tragédie vécue par Dessalines et Christophe, et tant d’autres jusqu’à la pathologie exorbitante de Duvalier. Mais cette fois, ce fut une navigation, dans un style fantaisiste, dans une ambiance d’anarchie généralisée et, en fin de compte, dans une impuissance totale à balayer notre pas de porte. L’exode du peuple haïtien, prenant parfois l’allure d’un sauve-qui-peut a continué, continue et continuera, nous privant d’une masse de savoir-faire et de talents. Les bonnes intentions sont isolées et paralysées. L’espoir et la volonté de sortir de ce marécage, de cette histoire quotidienne, marquée de paralysie et fragmentée de deuils et de catastrophes ne se concrétisent pas. Tous les problèmes ont été dix fois analysés. Toutes les solutions ont été vingt fois proposées. Que peut faire encore la parole ? Le silence serait-il sagesse ? Qui sera à la hauteur de cette crise historique ?

Pourtant la Constitution du 29 mars 1987, avec parfois son langage imprécis, avec ses antinomies, avec le projet de certaines composantes administratives impraticables, continue cependant à nous tracer le chemin à suivre, le chemin des libertés, le chemin de l’Etat de droit, le chemin du développement. Il n’y en a pas d’autre. Pénétrer en démocratie. Appliquer une justice intégrale. Ouvrir le pays aux courants de modernité. Sortir de la solitude misérabiliste. Balayer la maison. Nettoyer la ville de ses fatras. Emmener nos enfants à l’école. Leur apprendre à chanter et à danser. Admirer le coucher de soleil sur la Gonâve. Vivre en paix. Participer à la création du futur. S’insérer dans la Caraïbe. Ouvrir les bras au monde. Réconcilier la terre et l’eau.

Mais cette porte que nous offre la Constitution de 1987 est une porte étroite. Pour passer cette porte, nous aurons à faire des choix, apprendre la séquence des désirs possibles, abandonner le vertige maléfique du pouvoir personnel. Au contraire, il s’agit de cerner la vie par des jalons qui indiquent les normes. Après ces 22 années dominées par l‘apparition en plein jour de tous les démons, la hantise de l’assiette au beurre et de la chasse des dissidents à coups de fusil, après ces vagues de destructions, des petits jeux des grands malins, ces années vécues sans plans pour le futur, sans calendrier et comme toujours sans comptabilité, où le pouvoir instaurait son théâtre et se trouvait envahi par la farce, une farce qui nous coûte cher, très cher, une farce mortelle, à tous les niveaux de la vie sociale et politique.

C’est par cette porte étroite qu’il faut entrer et suivre, sans tricher, les cheminements, les procédures, les obligations contenues dans la Constitution du 29 mars 1987 pour la réviser, dénouer le nœud de ses contradictions, raffermir et préciser son langage. Cela demande, comme on le sait, une suite d’opérations minutieuses et coûteuses : une élection sénatoriale dans 15 jours, la présentation des changements à effectuer le deuxième lundi de juin, de nouveau des élections en novembre, députés et sénateurs pour le rendez-vous du premier lundi de janvier 2010 afin de voter les articles remis à neuf. Les bénéfices à tirer de ces exercices d’obéissance à la Constitution seront immenses. Car il est temps de travailler à consolider les choses au lieu de les aider à disparaitre. L’entrée en démocratie est à ce prix. Tout doit être fait pour que tout se fasse dans la conscience de notre responsabilité historique au delà de nos petites et grandes querelles de famille.

NATIONALISER LES BANQUES...

Nationaliser les banques
(Extrait du "Le Monde Diplomatique")

Par Serge Halimi

Le mal qui ronge la finance dévore à présent l’économie mondiale dont elle a tiré sa substance. Quand une banque s’écroule, une autre la rachète, garantissant ainsi que l’Etat devra la sauver, elle, puisqu’elle devient « too big to fail » (« trop grosse pour faire faillite »). Un peu partout, dans la précipitation et le couteau sur la gorge, le contribuable paie des milliers de milliards de dollars pour secourir les plus grandes institutions financières. Or nul ne sait combien d’« actifs toxiques » demeurent dans leurs entrailles, ni combien il va falloir encore payer pour acquérir la pile montante de leurs créances avariées. Le bilan de la déréglementation financière, le voilà.

Autrefois, le travail de banquier paraissait facile. On évoquait la règle américaine du « 3-6-3 ». Emprunter à 3 %, prêter à 6 %, partir jouer au golf à 3 heures. Maîtriser un tel exercice ne réclamait pas un bataillon de mathématiciens armés de modèles économétriques. Puis vient le tournant des années 1980. La « diversification » s’impose, la « prise de risque », le « décloisonnement », aussi. La loi américaine Glass Steagall de 1933 interdisait aux banques d’investir en Bourse. Semblable vieillerie héritée du New Deal est abolie dans l’allégresse de la nouvelle économie. Modernité oblige, les banques cessent de dépendre de la confiance de leurs épargnants (1).

Sans tarder, elles investissent dans de nouveaux placements — des « dérivés » de produits panachés à partir de créances qu’elles ont elles-mêmes un jour « titrisées »... Autant dire que les banquiers eux-mêmes comprennent à peine de quoi il retourne (un manuel de 150 pages serait parfois requis pour y parvenir), tout en appréciant ce que tant d’innovation leur rapporte. Prêter toujours davantage, dans l’opacité et avec toujours moins de fonds propres, voilà qui est risqué. Mais on vivait alors le temps des bulles, des expansions sans fin, des pyramides financières, des salaires de pharaon, ce qui encourageait de nouvelles fuites en avant (2). Fin 2007, des banques prêtèrent jusqu’à trente fois le montant qu’elles détenaient dans leurs soutes. Des assureurs comme American International Group (AIG) protégeaient leurs parcours de funambules...

Un jour, c’est-à-dire hier, la corde a cassé ; certains débiteurs des banques, ruinés et ne pouvant s’endetter davantage, ont cessé de les rembourser. Or ces dernières étaient fragiles puisqu’il suffisait qu’une fraction infime des emprunts qu’elles avaient consentis deviennent insolvables pour qu’elles fassent elles aussi faillite. Et leurs assureurs avec elles. Dégringolade de l’immobilier, chute de l’activité économique, flambée du chômage : comment les établissements financiers peuvent-ils à présent imaginer qu’ils vont se refaire ? Réponse : l’Etat — dont les commandes ont été parfois livrées à des petits génies en transit entre deux banques —veille sur leur sort.

Il est temps qu’il prenne carrément la direction des opérations. De toute manière, le salut de la finance ne dépend plus d’actionnaires privés, lesquels ne retrouvent des couleurs que quand un gouvernement leur annonce une nouvelle injection de fonds. Hérétique hier, quand même les socialistes français déréglementaient la finance (lire pages 6-7), la solution de la nationalisation des banques devient à ce point évidente — ou la calamité qu’elle empêcherait à ce point menaçante — que des parlementaires républicains la préconisent aux Etats-Unis. Des journaux aussi libéraux que The Economist s’y sont également ralliés (3).

Il paraît toutefois que, sitôt les banques purgées avec l’argent des contribuables, il faudrait les rendre à leurs actionnaires. Faire le ménage, en somme, puis restituer l’appartement à ceux qui l’ont saccagé. Mais pourquoi ? Des systèmes bancaires nationalisés ont impulsé à bon compte des décennies d’expansion. De quel bilan comparable les banques privées peuvent-elles encore se prévaloir ?


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(1) Lire Ibrahim Warde, « Les assises du système bancaire détruites par la déréglementation », Le Monde diplomatique, janvier 1991 (disponible dans le cédérom du Monde diplomatique.

(2) En 2008, Goldman Sachs, Merrill Lynch, Lehman Brothers et Bear Stearns ont distribué 20 milliards de dollars de bonus à leurs employés alors qu’elles venaient de perdre 26 milliards de dollars et faisaient appel à l’Etat pour les sauver. A Goldman Sachs, chaque employé reçut une moyenne de 362 000 dollars, salaire compris (The Wall Street Journal, New York, 20 mars 2009.)

(3) Editorial « In knots over nationalisation », The Economist, 28 février 2009.

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/04/HALIMI/16971 - avril 2009