jeudi 11 février 2010

HAITI-SEISME: REBATTRE LES CARTES APRES LE 12 JANVIER

Haïti-Séisme : Rebattre les cartes après le 12 janvier

10 février 2010

Par Suzy Castor *

Soumis à AlterPresse le 9 février 2010

A la mémoire du professeur Jean Anil Louis-Juste
vilement assassiné, quelques heures avant le séisme

Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010.

Trente trois secondes de ce tremblement de terre, d’une magnitude de 7 degrés sur l’échelle de Richter, accusent un bilan catastrophique : 200 000 morts [1], 250,000 blessés, les plus de 4 000 mutilés physiques, des millions de traumatisés psychologiques, 1,5 million de nouveaux sans logis, plus de 500 000 déplacés, des pertes matérielles et des drames à dimension individuelle, familiale, organisationnelle et nationale.

Un tremblement de terre bouleversant

Chaque Haïtien de la zone métropolitaine et des communes avoisinantes a gravé dans sa mémoire ce moment, de l’espace d’un cillement, qui lui a laissé des traces indélébiles.

On se rappelle dans les moindres détails les faits et les sensations de ce moment…. On réfléchit encore sur cette minute, sur cette décision, sur ce geste qui a été fait ou qui n’a pas été fait et qui a scellé la différence entre la vie et la mort…

Nous poursuivent avec ténacité, les appels sans écho dans la recherche d’un être cher, l’espoir même devant l’évidence, l’angoisse de ne pouvoir sortir vivant ceux qui communiquent encore sous les décombres, l’effondrement de maisons, d’édifices, de maisonnettes, fruit de tant de sacrifices, qui ont emporté sans appel, les souvenirs de toute une vie, le regard hagard des survivants exprimant leur désarroi et leurs interrogations …

Les pertes immatérielles, encore impossibles à évaluer, approfondissent encore davantage le vide que nous ressentons tous.. La découverte de l’horreur, qui, avec pudeur ou comme effet de théâtre, s’est révélée et se révèle encore à nous, peu à peu, dans toute sa dimension…

Et la vie doit continuer malgré les frustrations, les peines, les carences de toute sortes et surtout le gouffre de l’absence d’êtres chers, avec ces blessures vives ou cette tristesse ténue qui nous enveloppe.

Chapeau a la solidarité inter haïtienne !

Si malgré l’absence du gouvernement, de la MINUSTAH, de la police nationale, des pompiers, de l’aide internationale, le pays a pu survivre du chaos des quatre longs…longs, premiers jours ; si le feu et la violence ne se sont pas immédiatement donné rendez-vous lors de cette catastrophe naturelle ; si, malgré tout, la vie a continué et s’est organisée, c’est grâce à cette solidarité et même à l’héroïsme d’un grand nombre d’Haïtiens, de tous âges et de toutes les catégories sociales.

En dehors de toute organisation, avec littéralement les mains nues, des brigades de citoyens et de secouristes bénévoles se sont constituées pour le sauvetage des survivants sous les décombres ou pour assister les blessés avec peu de moyens et beaucoup d’ingéniosité. Des draps blancs, surgis on ne sait d’où, ont vainement essayé de donner une certaine dignité à ces milliers de cadavres de parents, d’amis ou simplement d’inconnus.

Au milieu de cet effondrement apocalyptique de la ville et des symboles de l’Etat, beaucoup, peut-être avec naïveté et même ingénuité, nous nous sommes mis a rêver de voir au petit matin du 13 janvier, le Président, debout devant le palais national fortement ébréché, accompagné du gouvernement et de tous les anciens présidents de la république qui ont vécu, dans leur chair, les affres de ces secondes.

Nous désirions tellement, dans cette nouvelle épreuve, entendre une adresse à la nation, appelant à resserrer les rangs, à mobiliser toutes les forces pour sauver la patrie en danger, annoncer immédiatement certaines mesures d’appui avec nos faibles moyens, rappeler que nous formons une seule nation et un seul pays, et affirmer avec conviction que dans cette nouvelle étape de notre vie de peuple rien ne saurait continuer comme avant le 12 janvier…Dommage !

Nous nous découvrons devant le représentant spécial des Nations Unies (NU), Heidi Annabi, les environ 200 professionnels chevronnés ou jeunes, civils ou militaires provenant de 25 pays, fauchés dans le cadre de leur mission internationale.

La clameur de la solidarité des gouvernements et des peuples s’est élevée de façon extraordinaire. La chaleur des amis de l’extérieur nous a communiqué, à tout moment, beaucoup de force. Les voix de la voisine République Dominicaine, de Cuba, de l’Amérique du Nord, du Canada, de l’Amérique Latine, de l’Europe et des quatre coins du monde ont communié intensément avec Haïti dans sa douleur, et se sont mis immédiatement à la recherche d’une expression active d’appui à ce pays frère.

La toute première phase du post séisme, le sauvetage des survivants sous les décombres, est dépassée. Même s’il y a eu des faits incroyables, comme celui d’un bébé sorti vivant, après 10 jours des entrailles, d’un édifice écroulé ou de survivants rescapés après 14 jours, à l’heure actuelle, on peut affirmer qu’il n’y a plus de vie sous les décombres.

Alors, commence la longue route d’une nouvelle étape de l’urgence, de la réhabilitation et de la reconstruction immédiate, à court et moyen terme.

Les destructions matérielles ont atteint des niveaux insoupçonnés. La remise en état des édifices publics, (entre autres les palais présidentiel, législatif et de justice, les ministères etc.) des écoles, des églises, maisons de commerce, usines, des maisons privées, tant dans les bidonvilles que dans les quartiers de la classe moyenne ou de la bourgeoisie, des infrastructures détruites, et j’en passe, réclameront d’immenses moyens financiers.

Les pertes en vie humaine représentent le plus lourd bilan, car chaque vie est irremplaçable.

Cependant, on ne saurait ne pas souligner la disparition des centaines de cadres expérimentés ou de fonctionnaires entrainés de la structure permanente de la fonction publique. En outre, l’immédiat exode massif a drainé vers l’extérieur, peut-être de manière définitive, des milliers de professionnels, de jeunes universitaires, étudiants et écoliers.

Le manque de ressources humaines (dont souffre Haïti), accéléré à partir du 12 janvier, aura un fort impact sur le futur de la nation.

Un million et demi de sans logis ; des sources de travail dans les secteurs formels et informels volatilisées. Les retombées du séisme, loin de se circonscrire à la zone métropolitaine, ont profondément atteint tout le pays.

En effet, la macrocéphalie de Port-au-Prince, avec sa population impossible à gérer, a déversé, spontanément d’abord, puis encouragé par le gouvernement, près de 500 000 de réfugiés sur les provinces.

Ainsi, a été mise à nu l’absence de logements, d’infrastructures, de services et les grandes limitations administratives, financières de nos villes. Pointent déjà virtuellement, des problèmes encore plus grands, inhérents à cette nouvelle situation, si dès maintenant les dispositions adéquates pour les éviter ne sont immédiatement prises et appliquées.

Spontanément la décentralisation s’impose. Mais comment la gérer ?

Tout change pour les acteurs

Cette catastrophe, dépassant en magnitude tout ce que l’on pourrait imaginer, a été révélatrice des défaillances politiques et sociales.

Car, depuis déjà longtemps, les mises en garde, répétées des spécialistes et non spécialistes, laissaient présager le pire si aucune mesure n’était adoptée. La construction sauvage des riches villas et des misérables maisonnettes, flanquées sur les flancs des montagnes, ou la multiplication des villes misères, couchées dans le lit des nombreuses ravines, défiant toutes les règles de construction et d’urbanisme ; l’insalubrité, la déforestation, l’exploitation effrénée des carrières de sables du morne Hôpital, formaient l’ensemble de conditions d’une mort annoncée de la zone métropolitaine.

La solution des problèmes, il est vrai, en revient à tous les citoyens, mais elle incombe, en premier, lieu aux pouvoirs publics.

Au moment du séisme, si bien même, nous acceptons d’accorder au président et à ses ministres le bénéfice de la stupeur paralysante du premier moment – incontestablement inacceptable pour des dirigeants- il est grand temps de sentir la prise en mains de la situation par l’État et l’adoption de mesures exigées par la nouvelle situation.

L’incapacité de nos dirigeants, dans la prévision et la gestion de catastrophes, ainsi que leur complète dépendance de l’aide attendue de l’étranger ont été claires. Aucune orientation pour la gestion de l’aide humanitaire, aucun plan d’urgence ….

Si, depuis le 16 janvier, certaines mesures, peu à peu, sont adoptées, il n’en reste pas moins vrai que le plan stratégique gouvernemental, cohérent pour lancer le pays sur la voie de la reconstruction, et surtout l’appel à toutes les forces vives de la nation, rejetant toute position de clans et d’intérêts de groupes, n’ont pas encore été lancés jusqu’à date.

Nous avons élu un président pour cinq ans et son mandat se termine le 7 février 2011, soit trois cent soixante quatorze jours après ce 12 janvier !

Un ressaisissement réel du président et du gouvernement s’impose, sinon, l’aiguillon des pressions de la population devra les obliger à prendre les mesures indispensables, dont quelques-unes peuvent être impopulaires. A la hauteur de ce tournant historique le président devra définir son rôle, manifester son leadership et assurer la conduite du pays.

S’impose, pour lui, la nécessité de ressouder la nation, d’orienter la vision de la construction et reconstruction de nos infrastructures et structures et de projeter l’avenir. Il doit assumer, le cas échéant, le remaniement du gouvernement actuel, et prendre l’initiative de soumettre formellement une proposition aux partis politiques, aux divers secteurs de la société civile et à la population en général.

Peut-être n’est-il pas faux d’affirmer que le plus difficile nous attend et que la reconstruction et construction, greffées sur notre longue crise structurelle, seront longues…

Les partis politiques et la société civile organisée, qui malgré vents et marées, incompréhensions, avances et reculs, ont réalisé la lourde tache de leur structuration, doivent aborder, de façon consensuelle avec le gouvernement, cette conjoncture qui exige beaucoup de vision, de sacrifices, de dépassement de soi.

La faiblesse des partis politiques est patente.

Le mouvement de regroupements, initié (enfin !) depuis quelques temps, a trouvé un catalyseur pour arriver à offrir, malgré les intérêts différents, une alternative à la nation. Absents durant l’immédiat post cataclysme, ils doivent se construire dans un « macornage » avec la population, particulièrement en ce moment d’extrême souffrance, faire connaître leur programme et leur projet de société dans un langage accessible à tous les secteurs, car dans le monde contemporain, la communication demeure un instrument primordial.

Convertis en interlocuteurs obligés de l’exécutif et de l’international, leurs propositions (par exemple les 16 points présentés par l’Alternative) et leur mise en garde constructive devront orienter, toujours dans l’intérêt de la nation, l’adoption de mesures et contribuer a la solution des problèmes cruciaux du pays.

La société civile organisée a été aussi absente et elle est aussi faible. Ce post séisme lui offre l’occasion de se dynamiser, de s’organiser en secteurs pour offrir des propositions de solutions, capables d’assurer la bonne marche de la reconstruction dans ses différents aspects.

La synergie constructive avec les partis politiques ouvrira la voie à des discussions fructueuses, des orientations judicieuses, et la pleine participation à cette entreprise qui, au-delà de ses contours matériels, comporte l’accouchement d’une nouvelle société.

Car, ici, nul ne doit se tromper. Rien ne pourra être comme avant le l2 janvier.

Pour sortir de cette crise multiforme, qui affecte depuis si longtemps la société haïtienne, les ruptures plus que jamais sont obligatoires. Au long de ce parcours, se construira le leadership individuel et collectif indispensable qui nous fait tellement défaut.

Il faut le répéter, Haïti ne peut faire face efficacement, ni à l’urgence de la catastrophe, ni à la reconstruction, sans l’aide de l’internationale qui s’est d’ailleurs manifestée de façon multiforme et a été extraordinaire et émouvante ….

Il s’est même créé des situations inédites, comme le cas de Cuba qui a ouvert son espace aérien aux avions militaires américains….

La militarisation de l’aide humanitaire, et l’arrivée dominante –exagérée et irritante même- des 16 000 marines américains, pour accompagner l’aide humanitaire, fait réfléchir et soulève bien des soupçons, ce qui, cependant, ne nous autorise pas à partager l’opinion de ceux qui parlent d’occupation, à moins qu’il y ait des données encore inconnues des Haïtiens en général.

Il y a eu, certes, des dérapages dès les premiers jours, en ce qui a trait à la gestion de l’aéroport et les protestations, en particulier, de la France, Cuba et Brésil, ou au sujet des modalités de distribution de l’aide. Malgré les voix qui réclament le protectorat ou l’occupation d’Haïti, on pourrait penser que le nouvel ordre mondial ne se prête pas à un tel comportement en Amérique Latine.

Cependant, une réalité saute aux yeux.

Le vide, provoqué par l’absence de l’Etat et du gouvernement, a alimenté la tutelle larvée que vit Haïti.

Omniprésente et omnipuissante, la communauté internationale, dans ses diverses composantes, (ambassades, institutions internationales civiles ou militaires, ONG étrangères), très souvent, se trouve désarmée face à ce vide. Mais, malheureusement, plusieurs d’entre eux en profitent pour agir comme bon leur semble.

Encore une fois, l’après 12 janvier offre l’occasion de rectifier le tir. En coordination avec les partis politiques et la société civile, le pouvoir haïtien peut devenir un interlocuteur valide, avec un plan stratégique pour orienter, comme il se doit, une coopération normale. Seulement ainsi, pourrons-nous éviter l’aggravation de la situation de dépendance et donner son vrai sens à la coopération internationale.

Il est bon de signaler qu’Haïti, pour des raisons historiques ou autres, joue un rôle particulier dans la politique interne de trois pays.

La politique américaine, traditionnellement hétérogène, pourrait y opposer la vision du Pentagone et celle de l’Exécutif. Le succès ou l’échec de cette sortie post séisme aurait des retombées sur les choix du président Obama.

D’autre part, le président Leonel Fernandez, en République Dominicaine, en adoptant, avec célérité et promptitude dans la circonstance, une politique qui cherche à ouvrir une nouvelle page dans les relations haïtiano-dominicaines, semble avoir pris de court les « nationalistes » dominicains. Il faudra suivre avec attention cette nouvelle configuration qui se dessine. .

Enfin, le Brésil du président Ignacio (Lula) Da Silva, dans l’affirmation de sa politique internationale, a misé sur Haïti avec, en plus, le renforcement fraternel des liens culturels et afro américains qui unissent les deux pays. .

Il faut rebattre les cartes

Les grands désastres peuvent provoquer de grandes secousses politiques et sociales, et ils représentent, souvent, un tournant dans la vie des peuples.

Le séisme de 1972 de Managua (Nicaragua), avec un lourd bilan de destruction de la ville et environ 6000 morts et 20 000 blessés, a provoqué un vrai tremblement de terre politique pour le régime somoziste qui n’a pas été à la hauteur de la situation. Ainsi, la crise nationale s’est-elle aiguisée et a-t-elle contribué à renforcer le mouvement sandiniste qui s’engagea sur la route du triomphe de juillet l979.

De même, la gestion inadéquate du violent tremblement de terre - qui a détruit en septembre l985, le centre ville de Mexico -, a marqué aussi le début de la perte d’hégémonie du PRI qui, sanctionné au cours des élections de l988, connut son premier échec électoral en 2000 avec la perte du pouvoir après un « règne » de plus de 71 ans.

On pourrait aussi citer l’évolution de la situation, suite au tremblement de terre au Guatemala en septembre 1976 ; l’avalanche de boue du volcan du Nevado de Ruiz en Colombie en novembre 1985 ; le séisme du Salvador en janvier 2001 ; et enfin, l’ouragan Katrina en New Orléans, en août 2005, a eu une forte répercussion sur le gouvernement de Bush et le parti républicain aux États-Unis.

En Haïti, dans la gestion de l’urgence du post tremblement de terre, si les 6oo camps de réfugiés, levés spontanément dans la zone métropolitaine, et les problèmes des réfugiés en province ne sont pas attendus avec efficacité, les explosions sociales, rapidement converties en émeutes politiques, peuvent être à craindre.

Il est vrai que, dans ce tournant, les mesures de redressement sont plus difficiles. Avec la perte, en grande partie, du peu que nous avions, le pays se retrouve sinistré.

Des couches, encore plus nombreuses de la population, seront dans le dénuement le plus complet, et les disparités sociales se creuseront davantage.

Mais aussi, s’offre à nous une opportunité.

Nous souhaitons, ardemment, que ce 12 janvier marque le moment d’un nouveau départ pour notre nation.

Cependant, nous ne devons pas cacher que les opportunités n’accouchent pas toujours d’une vie nouvelle.

Dans notre histoire récente, les conjonctures porteuses d’espoirs de l986, 1991 et 2004, ont été des rendez-vous manqués qui ont marqué les vicissitudes et la prolongation de la crise de la transition haïtienne des 24 dernières années.

Les opportunités n’arriveront pas à se concrétiser spontanément, pour se transformer en réalité, elles exigent des conditions et des actions.

La route sera longue et peut être très difficile avec les caractéristiques de notre évolution récente : le « laissez grennen », l’absence d’Etat, l’auto satisfecit, le chire pit, la corruption, l’incapacité d’une concertation, l’exclusion sociale et le calice bu jusqu’à la lie d’être toujours cité comme le pays le plus pauvre, le plus corrompu, le plus dépendant, le plus incapable etc. La continuité nous conduira à l’abîme.

Plusieurs citoyens, en considérant le comportement actuel de certains acteurs clés du moment, s’interrogent, avec angoisse, et doutent du rêve d’une reconstruction grandiose, profitant de l’opportunité pour une entrée d’Haïti dans le XXIe siècle, avec une population debout et unie, impliquant, de l’État haïtien aux gouvernements étrangers, du secteur privé à la diaspora haïtienne, des ONG aux secteurs populaires et de la classe moyenne.

Ou, au contraire, allons-nous nous installer dans une anormalité convertie en normalité, comme dans les cas de Gonaïves ou de Fonds Verrettes ?

Une fois partis les journalistes des grandes chaines internationales et éteintes les lumières des cameras sur Haïti, d’autres événements attireront l’attention du monde et occuperont l’actualité internationale.

Le momemtum Haïti s’évanouira petit à petit. Mais la coopération internationale et la solidarité des amis d’Haïti resteront fermes.

Cependant, les meilleures initiatives, qui, sans nul doute, peuvent être bonnes en soi - nomination de Bill Clinton envoyé spécial des Nations Unies en Haïti et chef de la reconstruction ; diverses conférences des bailleurs de fonds à l’extérieur ; les consortiums des pays amis ; les milliards de dollars recueillis pour la reconstruction, la constitution de fonds pour le développement de l’éducation, la santé etc -, faute d’un interlocuteur valable, se réaliseront sans l’acteur haïtien et ne pourront donner, ni son vrai sens, ni sa profondeur à cette reconstruction.

En effet, si des changements de conception, comportement et mentalités ne se réalisent pas, la reconstruction physique du pays, dans le meilleur des cas, sera l’œuvre, PEUT-ÊTRE, de l’internationale qui se substituera à l’Etat haïtien.

A 206 années de la conquête de l’indépendance, il incombe aux Haïtiens de faire face à cette lourde responsabilité historique de convertir une opportunité en réalité : la refondation d’une nation qui, avec dignité, reprendra sa place dans le concert des nations et réalisera le rêve bicentenaire qui a traversé toute notre histoire de peuple, la pleine citoyenneté pour tous les Haïtiens.

* Historienne
Directrice du Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (Cresfed)

[1] Ndlr : bilan revu à la hausse : plus de 212,000 morts

mardi 2 février 2010

HAITI-EARTHQUAKE: A HUMAN ECONOMIC SEISM HAS BEEN SHAKING HAITI PARTICULARLY SINCE THE DUVALIERS

Haiti- Earthquake : A human economic seism has been shaking haiti particularly since the Duvaliers

1er février 2010

By Franck Laraque*

Submit to AlterPresse on 01 February 2010

What lessons can be drawn from the apocalyptic earthquake that destroyed Port-au-Prince and other places, leaving hundreds of thousands of people dead, crippled, homeless, traumatized, and desperate ; and whose photos leave us crying and powerless ?

First, the resilience and solidarity among the masses themselves in trying to rescue, with their bare hands, those agonizing under the heavy rubble ; in carrying the wounded and comforting the discouraged. They remind us of the barefoot soldiers, our unsung heroes who, at the battle of Vertières in 1803, gave us our independence under the leadership of our great Jean-Jacques Dessalines, and were forsaken afterwards. Second, the outpouring of international solidarity providing money, medical assistance, hospital care, food and water to the survivors. We also see the admirable reporting of reporters, unafraid of insecurity and fatigue, providing us with pictures and immediate information in order to heighten international awareness of this incommensurable tragedy. Third, there is the unsurprising visible absence of the President, Prime Minister and members of Parliament, who should be ashamed of their roles in the economic undermining of the country, and should resign.

It is obvious that the present dismal situation of Haiti requires two main stages : a) a humanitarian stage and b) an alternative economic recovery stage.

A humanitarian stage

The need to save lives, to give care to the wounded in hospitals and medical centers, feed the survivors, build adequate hospitals and shelters, and clean the roads of debris for a regular transportation system, are some of the immediate requirements for a long-term international assistance to the Haitian people, not the Haitian government, with no strings attached, as it seems to be now. However difficult this humanitarian stage may be it will be easier than an alternative economic recovery stage.

An alternative economic stage

1. Causes of the pre-existing economic situation

The predatory nature of the Haitian government, its absence subsequent to the earthquake, and the absurd statement of an ambassador stating that, presently, there is a united Haitian front which is supportive of the President, is symptomatic of the kind of politics that wrecked the country not only before the Duvaliers, but also, in particular, since the inception of a corrupt economic system by the Duvalierist regime. A more or less chronological flashback will show the veracity of our contention.

Before the Duvaliers

The Haitian state, being the greatest landowner of the country (more than 50% of the territory), never stopped giving generous land concessions to big, foreign companies, at the expense of the peasants who were expropriated without compensation and became underpaid or unemployed workers. Some examples of such expropriations are : In 1927, the Plantation Dauphin in Fort-Liberté was granted more than 20,000 hectares for sisal plantations, whose workers’ wages were less than one dollar a day. In 1941, SHADA (Sociéte Haitienne Américaine de Dévelopement Agricole) received more than 100,000 hectares to plant rubber trees for the exportation of rubber and trees for the construction of houses. These concessions led to the destruction of the peasants’ food crops and fruit trees . The fate of the peasants was the same as with the land concession, in 1956, to the Reynolds Mining Corporation for the mining of bauxite, and later on, in 1960, under the Duvaliers to SEDREN SA, for the mining of copper. Hence, the increase of the mass migrations to Cuba and the Dominican Republic. In 1930, thirty thousand peasants had already migrated to Camaguey (Cuba). This work force, kicked out of its natural framework, would become the chief labor force of the American firms located in those countries.

Since the Duvaliers

The dictatorship of the Duvaliers (François, from 1957 to 1971 ; his son Jean-Claude, then a nineteen-year old imbecile, from 1971 to 1986) caused the worst human catastrophe the country has ever known. They murdered more than 10,000 people, caused the exodus of tens of thousands of peasants, and brought the mafia and drugs to the country, with the financial aid and moral support of Nixon, Reagan and their successors, all in the name of democracy and anticommunism. The exodus of the small farmers was a terrible blow to the economy, since they were the producers of the food crops and fruit trees that fed the country. Another policy, the adoption in the 1980s of economic neo-liberalism, was even worse. Its two main faces were, firstly, creating assembly factories, which gave an illusion of economic boom, and attracted peasants who could no longer survive off their lands to Port-a-Prince. There, slums would then spread like mushrooms. On the pretense of encouraging competition for cheap labor, the factory owners paid the lowest wages, forbade strikes, and did not provide any health/life insurance or pensions. Secondly, there was the need for foreign aid or loans, with its prerequisite of “free exchange,” or so-called “free market,” which destroyed national agricultural production by making it non-competitive through the drastic reduction of import taxes, and thus paved the way for the invasion of American products.

Another crushing blow was dealt to the peasantry with the creation of Free Trade Zones under Aristide’s government. The American-Dominican textiles factories in the Dominican Republic, having reached their quotas, decided, in agreement with the Haitian government and the World Bank, to establish such factories in Haiti, in order to take advantage of the available Haitian quota. These Free Trade Zones, which pay slave wages, grant tax exemptions, and allow the repatriation of profits, brought about the ruin of the farmers of the Maribaroux plain and nearby areas. Deprived of their fertile lands, these farmers were held at bay below the threshold of poverty. Then, in 2004, Aristide was removed from power and sent to exile by the Bush Administration, who parachuted Gérard Latortue, a puppet, from Miami to Port-au-Prince, and imposed him as the Prime Minister. Latortue’s repressive rule was a political disaster that brought more economic woes. He facilitated the return to power of former President Préval, with the ruinous consequences mentioned below.

2.The alternative economic stage

At present, the humanitarian stage is the priority, and requires the assistance of the whole world to rescue the victims of this monstrous earthquake, give them necessary health care, set up provisional buildings to house and feed them, to clean the streets, and insure the security of the survivors and helpers so more people are encouraged to come and bring their skills. Putting the Haitian people to work, not only in Port-au-Prince, but also in the other damaged cities and areas where people are migrating to, is an important part of any reconstruction plan. Vigilance is necessary, but there is no threat now of the same American militarization that existed from 1994 to 1995, when 20,000 soldiers occupied Port-au-Prince. When this international assistance shows a real improvement in the situation, then the second period should come, that is to say, the reconstruction of the country with a very different vision of the future, but without forgetting the past.

The catastrophic seism, whose aftershocks keep on shaking the country, lays bare the pre-existing dilapidated state of the country ; a result of the greed and bad faith of the representatives of the three branches of government and the obvious failure of the neo-liberal economic policies (mainly privatization and globalization) imposed by the Western countries, the United Nations, the World bank and the International Monetary Fund. This is the same concept they intend to apply in a so-called reconstruction of Haiti. It is insane, but it’s what it is.

Most progressive recommendations advocate breaking away from the neo-liberalism imposed by foreign countries and implemented by the Haitian presidents and governments, which they have been supporting militarily, economically, and politically. The recommendations don’t say how to change this system while its active Haitian agents are still in power. It becomes obvious, then, that, first, the Haitian president and government have to be removed from office.

We see the need for a popular movement, just like in 1930, to put our incorrigible rulers out to pasture, and bring new leaders in who have a coherent and viable economic program, based on food-security, that blends egalitarian justice and an equitable sharing of the resources of the nation. In 1930, after the assassination of our illustrious freedom fighters Charlemagne Péralte and Benoît Batraville and the massacre of their supporters, the Haitian people resorted to strikes and street demonstrations in order to topple President Borno, who, supported by the American militarily forces of occupation, wanted to be reelected again. The well structured nationalist opposition came with a plan for the nomination of a Provisional President, and had the mission to organize free elections for a President who would negotiate the end of the occupation of the country. Indeed, the circumstances are different but the objective should be the same. The various peasant and grassroots organizations fighting for their political and economic rights should put their differences aside, and look for an agreement with other progressive forces and individuals to come up with a well structured plan to peacefully force out the present corrupt and predatory rulers and replace them with an entity committed to present and work out, with the international community, its alternative solution for the reconstruction of Haiti. The diaspora should be actively engaged in supporting this endeavour.

*Professor Emeritus, City College, New York

HAITI-SEISME: UNE RECONSTRUCTION AVEC ET POUR HAITI

Haiti-Séisme : Une reconstruction avec et pour Haïti

1er février 2010

Par un Collectif d’auteurs haïtiens-québécois

Rendu public à Montréal le 30 janvier 2010

Repris par AlterPresse le 1er février 2010

Haïti, à la suite du séisme du 12 janvier dernier, les destructions matérielles et immatérielles sont à peine mesurables. [...] Pis encore, le fonctionnement constitutionnel du gouvernement est en partie enrayé : les élections de février 2010 pour le renouvellement au complet de la Chambre des députés et du tiers du Sénat ne sont plus possibles, le mandat du président prend fin en 2010. Désormais, le gouvernement ne pourra opérer qu’à l’intérieur d’un cadre extraordinaire d’arrangement politique, en dehors de l’ordre constitutionnel ordinaire, en attendant que des élections redeviennent possibles. Ce qui ne le sera vraisemblablement pas en 2010. À la fin de l’année 2010, c’est le vide politique.

Au-delà des pertes humaines et matérielles, c’est la continuité et la légitimité du gouvernement, la souveraineté de l’État et l’avenir indépendant d’Haïti qui semblent s’être momentanément en partie effondrés.

C’est tout cela qu’il faudra reconstruire : des communautés locales et une nation intégrative, des réseaux de communication sociale et des centres de culture, des institutions politiques et la souveraineté fragilisée de l’État, en plus des infrastructures et structures. Bref, reconstruction s’entend construction d’une autre société. Qui peut construire cette société nouvelle et a la légitimité pour le faire ? Évidemment, le peuple haïtien unifié, soutenu par la solidarité internationale.

Principes et orientations

DEVOIR de la solidarité internationale pour la reconstruction, fondé sur le principe de la fraternité universelle et l’éthique de conviction que rien de ce qui est humain ne peut être étranger à un être humain.

DROIT du peuple haïtien de définir en toute indépendance la politique de reconstruction, par l’intermédiaire de ses représentants politiques légitimes et de ses institutions et organisations sociales représentatives.

OBLIGATION pratique de la cogestion dans la mise en oeuvre de la politique de reconstruction, en raison du rôle de coproducteur que doivent jouer les autorités nationales et les délégations internationales.

NÉCESSITÉ d’adopter une démarche inclusive, capable de réunir et de mobiliser toutes les catégories et tous les groupes sociaux, tous les groupes d’intérêts, selon la devise « L’union fait la force » !

IMPORTANCE vitale d’en finir avec le système d’exclusion sociale qui produit sans cesse des moun andeyò — monde en dehors de l’attention de l’État — et d’opter résolument pour une politique d’intégration nationale.

OCCASION exceptionnelle de réunir Haïtiens de l’intérieur et Haïtiens de la diaspora dans une même communauté nationale, par une citoyenneté de rang égal. La diaspora, réserve d’Haïti, doit être prise en compte pour la définition de la politique de reconstruction et la mise en oeuvre de cette politique.

Politiques et priorités

Dans le cas d’Haïti dévastée, il ne peut s’agir seulement, ni d’abord, de reconstruction technique d’infrastructures et de structures. Il s’agit fondamentalement de reconstruction politique et sociale orientant la reconstruction économique et technique. Ce serait gaspiller l’aide internationale et toute la solidarité citoyenne partout mobilisée à tous les niveaux, si l’on se contentait de refaire une copie neuve sur papier vélin de la société d’avant le séisme.

Dans cette perspective, il ne suffit point de déclarer dans des discours politiquement corrects qu’on reconnaît et respecte la souveraineté d’Haïti. Il faut le montrer dans la pratique et les formes d’aide. C’est d’autant plus nécessaire que l’État haïtien, fragilisé avant le séisme, s’est quasiment effondré après le séisme. Ainsi blessé presque à mort, il est devenu une proie facile pour tous les États forts tentés de se conduire en redresseurs d’États fragiles.

L’extrême fragilisation du gouvernement et de l’État pourrait faire croire à certains qu’Haïti n’a plus les moyens de s’autogouverner dans le court terme. Tel n’est pas notre point de vue. Le peuple haïtien n’a besoin d’aucun « consortium » de pays amis pour gérer la crise à sa place, ce qui mettrait entre parenthèses provisoires la souveraineté sinistrée d’Haïti. Donc, ni protectorat déclaré, ni tutelle déguisée ! Ni non plus gouvernement par décret présidentiel !

Gouvernement d’exception

Dans une situation exceptionnelle, qui fait sortir de l’ordre constitutionnel, il faut oser inventer des solutions exceptionnelles alternatives. La situation actuelle d’exception commande un gouvernement d’exception ; elle exige un gouvernement d’union nationale faisant appel à toutes les forces vives du pays pour l’invention de solutions créatives au danger sans précédent de naufrage national. Gouvernement d’union nationale aussi pour renforcer la capacité des autorités légitimes de résister aux pressions inévitables de ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Presque par réflexe, les donateurs des moyens techniques et financiers seront fortement tentés d’ajouter à ces dons matériels visibles des directives politiques discrètes, les deux étant présentés comme un package pour gouvernance.

La perspective de reconstruction politique et sociale commande une approche qui fasse place et droit à l’autoconstruction et aux communautés locales. Les populations ont une tradition et un savoir-faire en matière de construction d’habitat familial. On ne part pas d’une table rase. Dans tous les domaines, économie informelle et médecine traditionnelle, construction de réseaux d’entraide et création d’« oeuvres de culture », capacité de résilience dans l’adversité et automobilisation pour le changement, le peuple haïtien s’est depuis toujours montré d’une grande inventivité, dans le marronnage et l’insurrection contre l’esclavage colonial, dans les konbit de travail agricole, les coopératives de production et les mutuelles de solidarité, dans la lutte armée contre l’occupation étasunienne (1915-1934) et la lutte pacifique contre les dictatures locales mises en place ou soutenues par des puissances étrangères.

Compétences locales

Peuple inventif qu’une certaine aide internationale tend à « zombifier » et à transformer en assistés. Il faut absolument éviter que l’aide internationale massive nécessaire à la reconstruction d’Haïti devienne une assistance à la production durable d’assistés dans un État durablement dépendant. L’expertise technologique de passage de l’assistance internationale ne doit pas pousser de côté les compétences locales établies.

La même perspective commande aussi priorité à la production agricole et à la souveraineté alimentaire. Haïti est un pays presque sans industrie, un pays de cultivateurs à plus de 50 % tenus en dehors de l’attention et des services de l’État. Ce monde en dehors a pourtant nourri longtemps la ville et chez lui se développent depuis l’an 2000 des expériences innovatrices d’économie sociale solidaire.

C’est à partir de ce monde qui a les deux pieds sur la terre nourricière qu’il faut penser la reconstruction et planifier le relèvement du pays, résoudre les problèmes de souveraineté alimentaire, de création d’emplois, de décentralisation gouvernementale, de déconcentration urbaine, de relocalisation des populations déplacées... La solution du problème des bidonvilles passe par le développement local de la campagne. Mais, comment y arriver sans une solution rapide aux problèmes d’absence de cadastre, d’incertitude des titres de propriété paysanne et « bidon-urbaine », d’absence d’actes civils établissant juridiquement la citoyenneté de beaucoup d’Haïtiens qui naissent et meurent sous les yeux d’un État aveugle !

Il y a d’autres questions à traiter dans la perspective de reconstruction nationale. Les camps de réfugiés dressés dans l’urgence doivent être pensés comme des réponses provisoires, en attendant que soit définie une politique de relocalisation permanente dans des villages aménagés selon les normes de l’urbanisme moderne. À noter que, pour les gens qui reviendront sur leurs lieux d’habitation, il faudra s’attaquer aux problèmes de cadastre en milieu urbain, pour qu’ils puissent les retrouver et avoir accès à des droits. Une telle politique ne peut être rationnellement élaborée sans qu’elle soit articulée à des politiques de transport en commun, de production agricole et de commercialisation, de formation universitaire, professionnelle et technique.

Pour donner toutes les chances de réussite à cette entreprise colossale et complexe de reconstruction nationale, une mesure immédiate d’accompagnement est absolument nécessaire : la remise de la dette d’Haïti.

Ont signé ce texte : Franklin Midy (UQAM), Jean-Claude Icart (UQAM), Ernst Jouthe (UQAM), Kéder Hyppolite (CONACOH), Claude Moïse (expert constitutionnaliste), Samuel Pierre (Polytechnique), Pierre Toussaint (UQAM), Pierre-Joseph Ulysse (Université de Montréal), Nathan Ménard (Université de Montréal), Ninette Piou (CONACOH), Henri Dorvil (UQAM), Carlo Prévil (UQAM), Jean David Prophète (COPEDH), Denis Labelle (Comité de solidarité/Trois-Rivières), Marlène Valcin (professionnelle à la retraite), Adrien Bance (enseignant à la retraite) et Pierre A. Simon (enseignant à la retraite).

L’initiative est appuyée en outre par Dorval Brunelle, André Corten, Yves Vaillancourt, Louis Favreau, Gérald Larose, Réjean Mathieu, Michel Lambert et Pierre Bonin.

dimanche 31 janvier 2010

HAITI:SEISME: LA TRAGEDIE HAITIENNE ET LE PARRAINAGE INTERNATIONAL

Haiti-Séisme : La tragédie haïtienne et le parrainage international

30 janvier 2010

Par Castro Desroches

Soumis à AlterPresse le 29 janvier 2010

Il fut un temps où l’expression « République bananière » était souvent utilisée, de manière péjorative, pour designer les pays arriérés, oligarchiques et instables de l’Amérique Latine. Avec sa production agricole archaïque et ses interminables bouleversements politiques, Haïti apparaissait, à côté du Honduras et du Guatemala, comme un prototype de République bananière. L’agonie du fascisme tropical de Papa Doc et l’avènement d’une fragile démocratie n’ont pas eu de retombées positives sur l’économie nationale. De globalisation en paupérisation, de tragédies en catastrophes, la production nationale est descendue à un niveau si bas, qu’un nouveau cliché s’est développé dans la presse internationale. Personne ne semble vouloir parler d’Haïti sans l’appeler au préalable : « pays le plus pauvre de l’Hémisphère occidental. »

Le tremblement de terre du 12 janvier est venu assener le coup de grâce à Haïti en détruisant les semblants d’infrastructure qui lui donnaient encore l’inquiétante « normalité » d’une ancienne colonie désespérément empêtrée dans les rouages du sous-développement. La capitale d’Haïti que l’on appelait hier encore la République de Port-au-Prince est en ce moment en ruines. En proie à la plus grande catastrophe naturelle et humanitaire de l’Histoire nationale. L’espace d’un cillement, Port-au-Prince est passé de l’état de ville surpeuplée à l’état de vaste cimetière.

Que reste-t-il en somme aux Haïtiens ? La solidarité internationale… ?

Face à la démission des élites et aux images embarrassantes d’un gouvernement incompétent ou dépassé par les circonstances, Haïti est devenue le lieu géométrique de toutes les misères du monde. Un lieu de pèlerinage pour politiciens désœuvrés et missionnaires philanthropes, désireux d’apporter un répit au problème persistant de l’abjecte pauvreté. Jamais on n’aura vu un tel étalage de dévouement et de générosité. Un embouteillage monstre règne sur la piste de l’aéroport International Toussaint Louverture transformée momentanément en Boulevard Jean-Jacques Dessalines.

Avec la tragédie du 12 janvier, Haïti offre une opportunité en or aux protagonistes de la politique internationale d’affirmer enfin une prétention humanitaire ou de confirmer une vocation internationaliste.

A cause d’Haïti, la douillette retraite politique n’est plus ce qu’elle était. Les anciens chefs d’État américains, toutes tendances confondues, sont invités à couronner leur carrière dans un plan de parrainage pour pays en détresse. Hier, c’était Jimmy Carter. Aujourd’hui, c’est George Bush et Bill Clinton qui sont invités au chevet d’un pays malade, depuis deux siècles, des avatars de la décolonisation.

La grande bataille médiatique pour le sauvetage d’Haïti a déjà commencé.

Il y a quelques mois, l’ancien président Bill Clinton avait déjà hérité des Nations Unis la lourde tâche d’assister Haïti dans la lutte incertaine pour le développement et la stabilité politique. Cette mission devient du coup extrêmement compliquée. Il ne s’agit plus, simplement, de combattre le marasme économique en augmentant les investissements en Haïti mais de sortir le pays pour de bon du gouffre de la catastrophe. Il reste à savoir si les forces conservatrices locales, habituées à profiter au maximum du malheur et de la corruption, sauront admettre finalement la nécessité de libérer le pays des emprises du passé.

L’ancien président George W. Bush a été invité à mettre la main à la pâte en vue de façonner le futur d’Haïti. Pendant, les huit années de son administration, il a été accusé (par les secteurs libéraux) de tous les maux qui minent la planète. Sa crédibilité et sa côte de popularité ont été particulièrement affectées par son inaction lors de l’ouragan Katrina qui a ravagé la Nouvelle Orléans en 2005. Par pays interposé, l’opportunité est offerte à M. Bush de reconstruire son image.

Dès l’annonce du tremblement de terre en Haïti, le président Barack Obama n’a pas hésité à annoncer les mesures d’urgence. En cela, il a battu de vitesse le propre président d’Haïti. Pendant que M. Préval faisait à moto le tour de la ville (pour évaluer personnellement les dégâts) le président des États-Unis lançait déjà une opération de sauvetage en faveur d’Haïti. M. Obama vient de remporter, prématurément, le prix Nobel de la Paix. Haïti lui offre donc sur un plateau d’argent l’opportunité de justifier cette haute distinction. A défaut de pouvoir gagner définitivement une guerre d’usure en Irak et en Afghanistan, le président américain va-t-il gagner la paix des ventres et des cœurs en Haïti ?

Toutefois, cette politique humanitaire de grande envergure ne fait pas toujours l’unanimité dans les secteurs conservateurs parfois xénophobes d’une superpuissance confrontée à une crise économique aigüe. Le très influent commentateur républicain Rush Limbaugh, s’est vite inquiété de l’engouement envers Haïti. A l’en croire, il faudrait tout simplement abandonner les victimes à leur sort. Il accuse M. Obama de vouloir utiliser Haïti à des fins politiciennes en vue de renforcer sa popularité auprès des Afro-américains.

De son côté, Bill O’Reilly de la chaine Fox 5 ne voit pas le bien-fondé de l’assistance humanitaire. Selon lui, dans un an, la situation en Haïti sera aussi lamentable qu’aujourd’hui. Enfin, le pasteur Pat Robertson, ancien candidat à l’investiture républicaine et vrai maniaque de la publicité négative, a cru devoir ajouter une autre note discordante. Selon l’évangile de Robertson, le séisme du 12 janvier 2010 est le résultat d’un pacte que les Haïtiens auraient signé avec le Diable lors de la Cérémonie du Bois Caïman du 14 août 1791. Un véritable tollé a éclaté dans la presse afin de rejeter avec véhémence ces réflexions morbides et cyniques.

Sur le terrain, les Américains font de leur mieux pour maintenir une réputation d’efficacité et de solidarité internationale. Le président Obama est très clair à ce sujet : il y a va de l’image des États-Unis. A travers le monde, les actions, les inactions et les exactions des uns et des autres seront observées à la loupe. Tandis que les secouristes essayaient héroïquement de sauver les derniers survivants, quelques barbouzes de la Police Nationale d’Haïti ajoutaient leurs propres victimes à l’hécatombe. C’était comme si le nombre de morts ne leur suffisait pas. « Ne faut-il pas tuer les Haïtiens de temps de temps pour leur apprendre à vivre ? » Dans les circonstances aussi tragiques, le chef de la PNH, M. Mario Andrésol, aurait intérêt à mettre un peu d’eau dans le vin de ses pistoleros. L’exécution sommaire des affamés (et des délinquants) ne saurait remplacer l’arrestation des milliers de bandits qui se sont évadés pour la énième fois.

En attendant la délivrance promise, les puissances d’hier, d’aujourd’hui et de demain se chamaillent déjà pour savoir qui fera quoi, qui aura accès à quoi en Haïti. Les Américains ont pris les devants en « occupant » l’aéroport et ce qui reste du Palais National. Les Français se rebiffent et promettent de reconstruire notre Maison Blanche. De Paris à Caracas, de Rome à La Havane, les susceptibilités régionales et les rivalités internationales se réveillent. Les accusations justifiées ou farfelues (essais d’armes tectoniques, invasion militaire, mise sous tutelle, nouvelle occupation) fusent de toutes parts. Pourtant, la politique du gros bâton semble vouloir faire place à la politique du bon voisinage. Cuba accorde aux États-Unis le droit de survoler son espace aérien en vue de faciliter la délivrance de l’aide humanitaire à Haïti. Enfin, à force d’avoir des parrains, à force de laisser aux autres le soin d’assumer nos propres responsabilités, à force de vouloir toujours capitaliser sur la misère et la dépendance, allons-nous perdre à nouveau le pari du sauvetage national ?

Contact : cdesroches2000@aol.com

mardi 19 janvier 2010

HAITI-SEISME: QUE CETTE CATASTROPHE REVEILLE LE PAYS

Haiti-Séisme : Que cette catastrophe réveille le pays
Ne pas s’arrêter de penser

18 janvier 2010

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 17 janvier 2010

Dès les premières heures de l’aube du 13 janvier, les amis dominicains étaient au rendez-vous de la solidarité pour arpenter avec les Haïtiens la route de leur malheur. Ils étaient à Delmas, à la Grand’Rue, à Cité Soleil pour faire les premières évaluations du séisme et apporter les premiers secours au désastre provoqué par ce méga-drame. Ils côtoyaient les cadavres jonchant leur parcours. La désolation ambiante défie le pouvoir d’évocation des mots. Ils s’attaquaient au défi humanitaire de corps gisant sur la chaussée dégageant une puanteur insupportable. En effet, seize heures après le séisme, les cadavres commençaient à entrer en putréfaction sous la chaleur de 90 degrés. On se doit d’enlever son chapeau pour saluer tous ceux et celles qui refusent de récupérer l’événement et qui s’engagent dans l’anonymat. En protégeant la dignité des assistés. Aux premières heures du jour, leur hélicoptère a atterri dans l’obscurité. Loin de tout paternalisme, les amis dominicains d’Haïti se sont réveillés tôt pour apporter leur soutien à leur peuple frère. Un appui silencieux tout comme celui apporté par les Cubains. Sans fanfare.

L’ampleur de la catastrophe qui vient de frapper Haïti n’est pas pour nous plonger dans l’impuissance et pour écarter la réflexion et l’expérience dans les actions à mener pour atténuer les conséquences gravissimes du séisme. C’est le moment d’un réveil national pour trouver les moyens à mettre en œuvre afin d’avoir des solutions à la hauteur des besoins des victimes frappées par le malheur. Après le séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter, 48 répliques de magnitude comprise entre 4.3 et 5.9 ont continué de secouer le pays, [1] cinq jours après le mardi 12 janvier à 16 heures 53. Nous exprimons toutes nos condoléances aux familles endeuillées par cette grande tragédie. Nous partageons leurs peines et exprimons notre solidarité à tous ceux et celles qui sont victimes de cette catastrophe.

L’aide internationale a été prompte et efficiente, de la République Dominicaine qui s’est manifestée immédiatement à la Chine rouge qui est arrivée la première en Haïti avec un avion charriant 60 secouristes, suivie par les Etats-Unis, l’Islande, Cuba et Porto-Rico. Le président Obama a promis une aide de 100 millions de dollars, délégué deux bateaux et un porte-avion avec 24 hélicoptères pour assister Haïti. Le président Préval a pris peur devant un tel déploiement. Il craint que les 10,000 soldats dont 3,800 sont déjà sur place, soient un cheval de Troie. Trente pays parmi lesquels le Venézuela, la France, la Russie, le Mexique, le Canada ont envoyé des secouristes avec du matériel pour les opérations de recherche et de secours incluant des chiens renifleurs pour trouver les victimes sous les décombres. La communauté internationale a promis un montant global de 360 millions de dollars comme aide d’urgence. Une goutte d’eau dans l’océan des besoins pour les prochains six mois évalués par Ban-Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, à 562 millions de dollars.

En effet, nos estimations font état de dommages et pertes d’un montant de 4 milliards de dollars pour une année, soit 56% du PIB, afin qu’Haïti soit au niveau où elle était avant le séisme. Ces 4 milliards de dollars nécessaires pour alimenter un Fonds de Reconstruction incluent les effets de la catastrophe sur les infrastructures, l’appareil productif et l’environnement. Ils n’incluent pas les aspects sociaux et psychologiques qui méritent certainement une attention soutenue. Les risques de dégradation mentale sont réels et des dispositions doivent être prises afin que le séisme ne vienne augmenter l’exclusion de certaines catégories sociales. À cet égard, l’expérience du Rwanda peut être utile dans le traitement du stress post-traumatique.

Plus généralement, l’expérience du tsunami à Banda Aceh en Indonésie où périrent 130.000 personnes en décembre 2004 doit être mise à profit. Au cours de la première année, c’est essentiellement l’aide d’urgence d’un milliard de dollars qui a été mise en œuvre. Ce n’est qu’en 2006 que les travaux de reconstruction ont effectivement démarré. La communauté internationale a investi 13 milliards de dollars pendant cinq ans pour effacer les traces matérielles du tsunami. L’aide internationale est bienvenue, mais à chaque étape de l’intervention des secouristes et donateurs, des cadres haïtiens devraient les accompagner dans un partenariat pour assurer leur efficience et leur efficacité. Sinon l’aide sera gaspillée et n’atteindra pas les personnes auxquelles elle est destinée.

Le plus dur dans l’urgence est de coordonner les actions

Des interventions directes, concertées et planifiées sont nécessaires pour secourir les blessés, pour faire une action rapide afin d’aider ces gens, pour enlever les cadavres qui sont dans les rues et autour des campements, pour que les gens n’enterrent pas eux-mêmes leurs cadavres. Toute une logistique est nécessaire pour coordonner les actions.

L’aide massive ne peut pas être distribuée si l’accès aux quartiers est interdite à cause des routes bloquées telles que la Grand’Rue, la route de Delmas et l’Avenue John Brown ainsi que nombre de rues secondaires. Plus que jamais, les informations doivent être disséminées. Les radios Mélodie, Signal FM et Caraïbe ont joué un rôle important dans l’information de la population depuis le 12 Janvier. Ces radios ont permis de combattre les rumeurs des voleurs qui prétendent que les eaux ont envahi le bas de la ville, afin que les gens quittent leurs maisons pour qu’ensuite elles soient dévalisées par d’autres bandits dans la chaine des malfaiteurs. L’assassinat du militant anti-MINUSTAH, le professeur Anil Louis Juste, 52 ans, deux heures avant le séisme, indique que les adeptes de la violence continuent avec leurs pratiques meurtrières.

La coordination des interventions des secouristes de 30 pays est capitale pour éviter qu’ils ne se marchent sur les pieds les uns les autres. Les premiers signes de ce dérapage sont évidents avec les Américains contrôlant l’aéroport qui ont interdit l’atterrissage d’un avion français apportant un hôpital de campagne. Ou encore avec les militaires de l’ONU interdisant aux médecins de Partners in Heath de continuer leurs activités médicales à ciel ouvert dans leur périmètre d’action. La rationalisation des interventions des secouristes est d’autant plus importante pour inciter les populations touchées à participer aux décisions qui concernent leurs vies. Tout comme le gouvernement haïtien doit rendre des comptes sur les ressources financières et matérielles mises à sa disposition, l’industrie humanitaire doit aussi rendre des comptes au gouvernement et à la population. Plus fondamentalement, un réel partenariat doit être établi avec les Haïtiens dans tout sérieux effort humanitaire et de développement. Comme l’explique l’écrivain américain Tracy Kidder dans le New York Times, la communauté internationale a saboté la révolution haïtienne de 1804. Mais, plus important encore, Tracy Kidder suggère que si Haïti continue d’avoir une pauvreté abyssale malgré l’existence de dix mille organisations non-gouvernementales (ONG) à travers le pays depuis trente ans, la preuve est donnée que ces organisations sont très peu efficaces dans la lutte contre la pauvreté. [2] Les secouristes étrangers doivent être accompagnés de leurs collègues haïtiens. On a vu comment, grâce à leur connaissance du terrain, les pompiers venant du Cap-Haitien ont pu, trois jours après le séisme, sauver encore des vies sous les décombres.

Des larmes de crocodile ou de l’aide pour la reconstruction

Les Haïtiens doivent être conscients que la tâche est immense et que l’État haïtien n’a pas les compétences requises. Le président a malheureusement choisi de se taire dans les premières vingt heures de l’événement. Dans la tempête, le capitaine du bateau n’a pas donné des directives. L’équipage ne sait pas quoi faire et l’inertie s’installe. L’inaction gouvernementale est d’autant plus grande qu’il n’y avait pas de pensée prospective pour préparer des réponses prévisionnelles de secours à une catastrophe annoncée par des experts haïtiens.

En effet, le géologue haïtien Patrick Charles, 67 ans, ancien professeur à l’Université de La Havane, avait prédit une catastrophe environnementale en Haïti le 25 septembre 2008 dans le journal haïtien Le Matin. Il avait alors déclaré « Toutes les conditions sont réunies pour qu’un séisme majeur se produise à Port-au-Prince. Les habitants de la capitale haïtienne doivent se préparer à ce scénario qui finira, tôt ou tard, par arriver ». [3] Un autre expert haïtien, l’ingénieur géologue Claude Prépetit, un an plus tard, le 8 octobre 2009, mettait en garde les autorités sur les risques sismiques qui menaçaient Haïti. [4] Dans son rapport qui a été classé dans un tiroir, l’ingénieur Prépetit avait écrit « De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient d’origine météorologique et les séismes, d’origine géophysique, il semblerait qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes naturels. »

Les inondations catastrophiques précurseurs du séisme sont les deux tempêtes tropicales Fay et Hanna et les deux ouragans Gustav et Ike qui ont ravagé Haïti aux mois d’août et septembre 2008. Des secousses sismiques de faible intensité avaient été enregistrées alors tout le long de la faille sismique Pétionville/Tiburon. Pourquoi le gouvernement haïtien a-t-il refusé d’écouter les enfants du pays ? Est-ce parce que les dirigeants haïtiens ne considèrent pas leurs propres concitoyens comme des êtres de savoir et de savoir-faire ? Ils préfèrent suivre ceux qui nous ont mis sous embargo depuis l’indépendance de 1804 et qui n’ont que des larmes de crocodile devant nos malheurs. Quand ils ne disent pas tout simplement qu’Haïti est un pays maudit dont les fils ont contracté, lors de la cérémonie du Bois–Caïman du 22 août 1791, un pacte avec le diable comme l’a déclaré l’ancien candidat à la présidence et révérend évangéliste américain Pat Robertson à la télévision au lendemain du séisme. L’ordre punitif mondial a sanctionné Haïti et les Haïtiens pour avoir mis le monde sur le chemin de la liberté contre l’esclavage. Et depuis lors, le défi haïtien continue dans sa résistance contre cet ordre maléfique.

Pour un plan de reconstruction sans illusions

Le gouvernement dit avoir créé une cellule de crise. Pourtant la population n’est pas informée sur le travail de cette cellule ? Quelles sont les équipes de secours et de sauvetage dont dispose cette cellule ? Combien sont à Delmas ? Combien sont au centre ville, à Carrefour, à Turgeau, à Pétionville, à Léogane, à Jacmel ? Comment s’organise l’accès aux zones sinistrées, notamment proches de l’épicentre, telles que Carrefour et Léogane ? Qui s’occupe de faire un diagnostic rapide des besoins ? Le président Préval était visiblement incapable de dire quels étaient les besoins 24 heures après la catastrophe. Un peu décevant. Le 13 janvier, c’est sur les ondes de Signal FM, que le cinéaste Arnold Antonin s’est fait l’écho de la société civile haïtienne pour exiger une prise de position du gouvernement haïtien en général et du président Préval en particulier en leur demandant de venir s’exprimer devant la nation. [5] Dans ce genre de situation en Chine en 2008 par exemple, on a vu le premier ministre Wen Jiabao se rendre sur les lieux du séisme 90 minutes après les incidents et s’adresser aux sinistrés.

Pour affronter l’horreur, il ne faut pas s’arrêter de penser L’autre danger qui menace Haïti aujourd’hui est de croire et de faire croire que la communauté internationale puisse trouver les solutions à la place des Haïtiens. Qu’on nous comprenne bien. Il existe de la solidarité internationale, mais parfois les catastrophes naturelles sont l’occasion d’effets d’annonce. Dans les périodes de crise financière internationale, les promesses risquent de ne pas se matérialiser ou encore l’aide réelle ne dure que le temps de la couverture médiatique de l’événement. Pour ceux qui rêvent, qu’ils se rappellent qu’aux Etats-Unis d’Amérique, le pays le plus développé du monde, après le passage de l’ouragan Katrina, non seulement, les pauvres de la Nouvelle Orléans ont tout perdu, mais de plus aucune reconstruction sérieuse des digues n’a été entreprise par le US Army Corps of Engineers. [6] Les Haïtiens ne peuvent vraiment compter que sur leurs propres forces, sur celles de leurs frères et sœurs vivant en diaspora. Car une fois passé le moment d’urgence, la communauté internationale aura d’autres chats à fouetter. L’extrême-droite républicaine américaine veille au grain et a déjà commencé à attaquer le président Obama pour ses promesses d’aide à Haïti.

Haïti a des ressources à mettre en valeur dans le travail de reconstruction pour améliorer le sort national. Ce n’est pas le moment pour des actions aveugles. Pour couper les arbres afin de faire du feu pour cuire les aliments. Ni de construire des maisons sur des flancs de montagne parce qu’il faut avoir un toit. La reconstruction des zones sinistrées ne peut se faire sans un plan dans lequel les Haïtiens ont leur mot à dire. Il faut une réflexion sérieuse pour déterminer collectivement comment nous allons gérer l’espace national afin qu’il ne soit pas simplement que la reproduction au niveau du sol des rapports sociaux de chen manje chen. L’organisation américaine Active Learning Network for Accountability and Performance in Humanitarian Action (ALNAP) a fait la collecte des expériences mondiales en matière de sauvetage pour se relever des catastrophes naturelles. Nous mettons en annexe leurs recommandations en français. Contrairement à ce que l’ignorance propage, plus que jamais, c’est le moment de la réflexion pour l’action. Pour affronter l’horreur, il ne faut pas s’arrêter de penser.

Annexe. Recommandations

Les 17 recommandations ci-après, tirées de cette évaluation, proposent des mesures pour atteindre les objectifs globaux suivants permettant d’améliorer les diagnostics internationaux des besoins :

• La communauté internationale doit adopter une approche plus pragmatique du diagnostic des besoins (recommandations 1 à 5).

• La nécessité d’évaluations thématiques réalisées par des gens de l’extérieur peut être réduite grâce à la remise du pouvoir décisionnel aux populations touchées (recommandation 6).

• La rationalisation des mécanismes pléthoriques qui se répètent et se font concurrence actuellement permettra d’améliorer la qualité des diagnostics des besoins (recommandations 7 à 10).

• Les mass-media continueront à jouer un rôle déterminant (recommandation 11).

• De nouveaux arrangements financiers et administratifs s’imposent pour mobiliser les équipes d’évaluation de manière rapide et efficace (recommandations 12 et 13).

• Un changement d’attitude est indispensable – il convient d’introduire le contrôle de la qualité et l’obligation de rendre compte dans la plus grande « industrie non réglementée » du monde (recommandations 14-16).

• L’ensemble des personnes ou ménages touchés doivent être inscrits dans une base de données centrale, qui comprend également les détails de leur situation et de leurs besoins (recommandation 17).

1. L’ONU et la Croix-Rouge doivent soit investir massivement dans le diagnostic rapide des besoins humanitaires soit cesser de faire croire que ces diagnostics influent sur la prise de décisions.

2. Les donateurs et les intervenants doivent continuer à investir dans les diagnostics de qualité, menés dès le début, des besoins de rétablissement des moyens d’existence.

3. Tous doivent investir dans le renforcement des capacités nationales d’évaluation (état de préparation).

4. Les diagnostics futurs doivent être réalisés conjointement avec les autorités nationales et faire l’objet d’accords officiels signés avant toute catastrophe future.

5. Les premiers diagnostics rapides réalisés avec le gouvernement national doivent faire davantage appel à la télédétection (images satellites).

6. Des interventions à base d’argent doivent être mises en œuvre dans la mesure du possible.

7. L’ONU et la Croix-Rouge doivent s’unir pour aider le gouvernement à réaliser un premier diagnostic rapide des besoins.

8. L’ONU doit intégrer tous les éléments d’intervention destinés à appuyer les diagnostics (UNDAC, CIH, UNJLIC) dans un seul programme de gestion des connaissances. Une séparation claire doit être établie entre les ressources humaines et matérielles consacrées à la coordination et au diagnostic des besoins.

9. OCHA doit augmenter sa capacité d’analyse des données et brosser un tableau global, consolidé et actualisé, des besoins et des lacunes.

10. Les organisations chefs de file pour certains secteurs ne doivent pas être détournées de leurs fonctions essentielles d’évaluation et de coordination pour s’occuper de la mise en œuvre directe d’actions humanitaires.

11. La possibilité d’intégrer des représentants des mass-media dans les équipes d’évaluation rapide doit être sérieusement envisagée.

12. Des fonds doivent être prévus et toujours disponibles pour les diagnostics rapides.

13. Les procédures d’approvisionnement et de recrutement de l’ONU doivent être améliorées afin d’assurer la disponibilité immédiate de ressources humaines et d’appui logistique. Si cela s’avère impossible, l’externalisation doit être envisagée.

14. Une fois résolue la situation d’urgence immédiate, les donateurs doivent faire d’un diagnostic fiable et d’un plan clair de suivi de l’évolution des besoins une condition sine qua non de leur financement.

15. L’ONU doit améliorer la fiabilité des estimations du nombre de personnes touchées et de leurs besoins. Elle doit également décourager, de façon proactive, l’apport de formes d’aide déplacées.

16. La capacité d’évaluation doit constituer l’un des critères du système proposé d’accréditation internationale des organisations humanitaires.

17. Les personnes/ménages touchés doivent tous être inscrits dans une base de données centrale gérée conjointement par les autorités nationales, l’ONU et d’autres acteurs internationaux.



[1] U.S. Department of the Interior, U.S. Geological Survey, 
January 15, 2010

[2] Tracy Kidder, « Country without a net », OP-Ed, New York Times, January 13, 2010

[3] Phoenix Delacroix, « Haïti – Menace de Catastrophe Naturelle / Risque sismique élevé sur Port-au-Prince », Le Matin, 25 septembre 2008.

[4] Haïti : "Cesser de construire notre vulnérabilité", Le Nouvelliste, 23 octobre 2009. Le rapport de Claude Prépetit a été publié par le Laboratoire National du Bâtiment et des Travaux Publics, Delmas 33, Rue Louverture # 27, Port-au-Prince, Haïti. Voir également Claude Prépetit, « Tremblements de terre en Haïti : mythe ou réalité ? », Le Matin, jeudi 9 octobre 2008.

[5] Jean-Michel Caroit, « A Port-au-Prince, une situation "dantesque" », Le Monde, 14 janvier 2010.

[6] Errol Louis, “Four years after Hurricane Katrina, New Orleans still needs us”, Daily News, August 30, 2009.

mercredi 25 novembre 2009

HAITI-REPUBLIQUE DOMINICAINE:POUR SORTIR DE LA MINUSTHA...

Haiti-République Dominicaine
Pour sortir de la MINUSTAH : Vers une gouvernance écologique de l’île Kiskeya
« …sur le plan écologique l’unité de l’île est incontournable »

mardi 24 novembre 2009

Débat

Par Par Jean-Claude Chérubin

Soumis à AlterPresse le 23 novembre 2009

Un ancien ambassadeur de la République Dominicaine, accrédité en Haïti, a lancé l’idée d‘une entité fédérale intégrant les deux parties de l’île. Cette déclaration s’inspire indubitablement du destin manifeste de l’Unité de Kiskeya qu’un sous racisme primaire hérité du colonialisme ne saurait longtemps contrarier. En quoi une telle démarche est-elle d’actualité ? Et surtout quels contours elle devrait prendre pour constituer une réponse aux défis de l’heure ? Comment l’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que l’humanité traverse actuellement ?

La démarche de fédérer les deux États n’a rien d’insolite en elle-même pour qui est informé du fondement de notre existence de peuple et du positionnement de l’entité Kiskeya dans l’aventure humaine. Ce qu’il importe de méditer cependant, c’est son actualité et surtout les contours qu’elle devrait prendre pour s’inscrire véritablement en alternative à la crise de civilisation que nous traversons.

Lorsque les colonialistes dépècent un territoire et sa population, ils obéissent à des intérêts matériels à courte vue. Ils laissent trainer des situations explosives, fonctionnant comme des bombes à retardement avec des mines antisociales qui hypothèquent la vie de générations entières. La répartition de l’île d’Ayiti, sous l’effet de la chirurgie coloniale, relève de cette logique. Les blessures vives qui en résultent s’appellent : de nos jours la situation révoltante des bateys, l’inimitié entretenue au sein d’un peuple coupé en deux et hier le massacre de nos compatriotes par un tyran à l’idéologie fascisante. Pourtant, au-delà de l’évidence géographique, tout semble indiquer l’unité du destin des Ayitiens et des Dominicains.

Les leçons des défis écologiques actuels

Les catastrophes écologiques imposent de nouveaux défis à l’humanité et ignorent les frontières réelles et naturelles voire les barrières artificielles érigées par les intérêts égoïstes des hommes. La grippe aviaire n’a pas besoin de visa ni de se soumettre au contrôle des postes de police. Le réchauffement climatique ne connait pas de préjugé racial ni de préférence idéologique. La crise environnementale nous place devant des responsabilités qui transcendent les clivages politiques. Elle tend à mettre à nu l’inanité et l’absurdité de certaines conceptions du monde. Elle nous situe à un carrefour où nous avons le choix entre sombrer dans la préhistoire ou la transcender pour engager la vraie aventure humaine.

Les nouveaux enjeux environnementaux nous indiquent la voie à prendre ou à éviter si nous voulons sortir de l’impasse et assurer l’avenir des générations futures, ce qui pose l’urgence d’une utopie créatrice. En ce sens, le concept de gouvernance écologique démocratique ouvre un champ de perspectives à explorer pour l’expérimentation d’une alternative. Les formes actuelles de gestion de la planète et de la vie quotidienne de nos peuples, issues de la vision prédatrice imposée par l’occident, ont dramatiquement échoué. Les catastrophes écologiques nous interpellent à repenser profondément les rapports des hommes entre eux et avec les autres créatures. Elles nous renvoient à une autre vision de la vie, plus proche de celle des peuples « vaincus » que de la modernité « triomphante », une vision qui tient compte du fait que l’homme partage non seulement la terre avec d’autres êtres vivants mais que toutes ces formes de vie sont solidaires. Il faudra dépasser une certaine conception anthropocentrique pour bien situer l’homme dans ce complexe d’interrelations qui le lie à son environnement. C’est à ce niveau que l’histoire interpelle le (s) peuple (s) de l’île Kiskeya à sortir ensemble du marasme et indiquer en même temps au reste du monde la voie de rupture nécessaire au sauvetage de la planète.

Dans le brouillard épais d’initiatives confuses, le rêve kiskeyen a scintillé à travers l’idée d’un État fédéral, réunissant les deux parties de l’île en une entité nouvelle. Cette intégration des deux républiques pourrait se faire sur la base d’une approche écologique de la gouvernance de l’île, laquelle pourrait démarrer par la définition et la mise en œuvre d’une politique environnementale commune. Cette politique passerait par une harmonisation des législations nationales et un engagement solidaire aux accords internationaux en la matière. L’identification, l’aménagement et la gestion transfrontaliers d’aires protégées offriraient l’opportunité d’avancer progressivement sur une base concrète, possibilité dégagée par la Déclaration de Barahona, signée le 7 août 2009 par les deux gouvernements, si elle est mise en application. Le fonctionnement d’un système d’échange d’informations et de technologies, l’élaboration d’un ordre juridique commun nous conduirait à la constitution d’un espace écologique kiskeyen, moteur d’une conception alternative d’intégration caribéenne.

Si sur le plan culturel il existe une discontinuité due à notre domination par des oppresseurs différents, sur le plan écologique l’unité de l’île est incontournable. C’est fort de cette évidence qu’il nous faut reconstituer l’harmonie humaine du peuple de Kiskeya. De même que la diversité écologique de notre écosystème constitue une richesse à préserver, la diversité culturelle de notre peuple est un élément de force et non de faiblesse sur lequel nous pouvons bâtir une alternative de civilisation. En même temps, elles sont l’occasion d’un recours aux sources culturelles non entamées par la logique technicienne productiviste. Quoi qu’on dise, mises à part la tâche sombre du massacre de Trujillo et, ça et là, des tensions à relents post-coloniaux esclavagistes, l’histoire de la coexistence de nos deux peuples est globalement positive.

Une vision du monde et une politique internationale défaillante

Prise dans son traditionnel dilemme en matière d’opération de paix, à savoir s’il faut démocratiser d’abord et stabiliser ensuite ou l’inverse, l’ONU nous confectionne une démocratie au rabais pour État en faillite. Nos astucieux politiciens, spécialistes en natation en eaux troubles n’en demandent pas mieux. Pendant que le pays s’enfonce dans l’abîme, ils jouent, en petits malins gloutons, à se couillonner, s’entredéchirer et s’autodétruire.

Refusant de prendre acte que le cadre institutionnel international actuel est incapable de répondre aux défis du temps, ils s’enfoncent de sommet en sommet dans des crises irrémédiables. L’exemple de la MINUSTAH est illustrant à ce propos. Enfermé dans le carcan du chapitre VII de la charte, le Conseil de Sécurité est obligé pour la renouveler de répéter à chaque fois qu’Ayiti constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales malgré les centaines de millions de dollars dépensés depuis six ans pour « stabiliser » la situation. Pour sortir du ridicule, il suffirait d’innover en déclarant Ayiti patrimoine écologique commun de l’humanité ; nos casques bleus deviendraient des casques verts pour exécuter un programme de solidarité internationale visant à réhabiliter l’environnement du territoire ayisyen. La seule difficulté est qu’il ne semble pas avoir de provision légale institutionnelle à cet effet. Pourtant, ils n’ont aucun problème pour violer la constitution de 1987 en nous imposant des armées étrangères sur le territoire national ou de changer la législation du travail pour transformer nos ouvriers et ouvrières en esclaves de la sous-traitance.

Au mandat déjà très mal défini - émanant d’une résolution du Conseil de Sécurité au titre du chapitre VII de la Charte pour on ne sait plus imposer, maintenir ou restaurer la paix, prévenir, mettre fin ou gérer une situation post conflit - la MINUSTAH ne finit pas de stabiliser Haïti. Discréditée, au point d’être affublée de tous les sobriquets par la malice populaire, et même soupçonnée de trafics illicites, la MINUSAH se fait garant du maintien d’un statu quo qui enfonce le pays dans la désespérance. A coup de milliards de dollars, dotée d’un personnel pléthorique manipulant engins de guerre et discours « astucieux », l’international assiste impuissant et/ou complice à la détérioration irrémédiable de l’environnement physique, social et politique de notre pays. Les tergiversations de la dernière conférence de Bali dues à des préoccupations mercantiles ont montré l’incapacité du système à faire face aux problèmes qu’il a engendrés. Le prochain sommet de Copenhague ne s’annonce pas sous des meilleurs jours. La menace écologique met à nu l’impasse catastrophique d’un choix de mode de vie.

A force de résister à ce qui est inscrit comme impératif historique de notre peuple, on finira par nous imposer des caricatures qui s’en inspirent comme cela semble de plus en plus se dessiner au vu de la valse incessante des envoyés spéciaux. Or, la seule spécialité de ces commissaires civils d’un nouveau genre est d’ignorer délibérément la vraie nature du projet libérateur ayisyen (au lieu de se mettre humblement à l’exécuter) qui se trouve être l’alternative à l’impasse civilisationnelle qui a plongé l’humanité dans cette crise environnementale irréversible. Associés à des laquais locaux, qui dans leur ignorance ne rêvent que de négocier le dépôt qui nous est confié contre des promesses de jobs de sous-traitance, ils viennent nous imposer de trouver notre salut dans les déchets des décombres de leur civilisation.

Manifester notre propre vision du monde

L’abandon du rêve de l’unité de l’île dans la perspective d’une alternative de civilisation ne peut que nous conduire à la dérive, à la merci des prédateurs moribonds. A une crise de civilisation il faut une alternative de civilisation. En dehors de cette voie, l’île entière est condamnée à sombrer irrémédiablement telle une épave abandonnée. Il n’y a aucun avenir pour une partie sans l’autre, ni de salut dans les décombres de l’actuelle civilisation en trépas. Que l’international saisisse enfin l’occasion de sa présence en Ayiti pour initier une « sortie de civilisation », en retrouvant la clef de l’équilibre et de l’harmonie qui a fait de Kiskeya l’Ile paradisiaque qui a émerveillé le fameux navigateur génois. Malheureusement pour lui et pour l’humanité, il a voulu prendre d’assaut la porte du paradis à la pointe de ses baïonnettes en imposant sa vision du monde. Aujourd’hui, en cette fin de cycle, on est en train de répéter la même faute grave. Avec de superbes chars d’assaut, on vient chercher une sortie des enfers avec la même vision du monde qui nous y a conduits.

L’effort à consentir pour nous positionner en exemple d’une île démocratique, pacifique et écologiquement viable est largement à notre portée. Les vieux démons minoritaires aux intérêts matériels égoïstes qui tendent à entretenir les germes de haine et de division, malgré leur anachronisme, ne consentiront pas facilement à partir. Les initiatives pour les contrecarrer ne manquent pas heureusement au niveau quotidien, informel et populaire, suppléant ainsi au déficit d’une politique officielle.

Nos pays et nos peuples sont doublement victimes du système qui s’effondre. D’une part, il s’est construit sur notre dos par le pillage de nos ressources et de nos énergies. De l’autre, nous subissons les conséquences de ses dérives globales. Nous sommes en ce sens les mieux placés pour lui indiquer la voie à suivre.

Tandis qu’Haïti continue de faire les frais de sa légendaire arrogance identitaire, la République dominicaine est en train de tirer un profit incertain de son déficit d’identité. Ensemble, ils pourraient mieux se positionner sur la scène internationale et offrir à l’humanité un nouveau monde à découvrir.

ZO (KSIL)
NOVEMBRE 2009

lundi 23 novembre 2009

LA MALTRAITANCE DE NOS RESSOURCES NATURELLES

18 Novembre, 2009

La maltraitance des ressources naturelles et l’agonie de la production alimentaire en Haïti

Dr. Harry-Hans François, Ph.D., N.D., Dip-CFC, CNC., LMHC
Janvier 2009

La république d’Haïti a connu pendant toute son histoire de peuple libre de nombreuses périodes de difficultés financières, des cas béants de famine ou de sous-alimentation, de multiples formes du despotisme non-éclairé et surtout de divers moments de levées sociales conduisant souvent à des émeutes et à des brûlures de plusieurs édifices publics et privés; des événements clairement destructifs et contradictoires à la marche du progrès individuel ou collectif. On comprend aussi que cette première république noire du nouveau monde a su forger ses propres costumes de flottement et les a toujours utilisés pour nourrir ses habitants moyennant jusqu' au milieu des années 80’s. Ceci dit, le pays a toujours été un récipient de divers programmes d’assistance étrangère et s’enorgueillissait parfois même d’une abondante contribution de produits agricoles locaux tels que la patate, le café, le cacao, le manioc, l’igname, le riz montagneux ou celui du lagon, la banane, le mango, le cochon noir (culturel) et tant d’autres animaux qui seraient naturellement nourris ou élevés. Pourtant, on trouve dans l’Haïti contemporain des cas béants de famine qui seraient supportés par la rareté de produits alimentaires et la cherté de la survie quotidienne. Et on appréhende tout de suite que la situation actuelle dans ce pays a été aggravée par une maltraitance prolongée de l’agriculture haïtienne, le passage du tsunami aux Gonaïves durant l’année 2004 et aussi par les derniers dégâts enregistrés durant la saison cyclonique de l’année 2008. En effet, ces récentes inclémences naturelles, supplantées par quelques politiques anomiques nationales et internationales qui ont été implantées durant les années 80’s, 90’s et 2000’s, semblent répandre un peu de lumière sur les problèmes actuels du pays.

En essayant d’assimiler les problèmes actuels de la sous-production alimentaire au pays, il importe d’être imbu ou de se familiariser avec quelques démarches politico-économiques qui ont été implantées et même imposées aux malheureux haïtiens par la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et autres durant les années 80’s. Et voici quelques abstracts qui ont été publiés là-dessus. Un rapport, axant sur les problèmes de la malnutrition et de sous-alimentation à travers le monde et couvrant au moins une période de 11 années (1991-2002) de sphère et qui a été publié par l’Organisation des Nations Unies, fait mention de la nécessité d’un programme sérieux de nutrition en faveur du peuple haïtien. Ce rapport situe les haïtiens et les mozambiquiens en tête de la liste des gens, consécutivement 1er et 2ième, qui ne reçoivent pas quotidiennement le niveau minimal de calorie recommandé par les experts mondiaux en nutrition; approximativement un chargement journalier de 2.500 jusqu'à 3.000 calories selon l’âge et les activités quotidiennes de la personne en question. Ce même rapport met à jour le pourcentage de la population qui serait affecté par cette situation endémique. Ainsi, il nous fournit ces chiffres alarmants sur le cas d’Haïti : un total de 65,3% pour l’année 1991, suivi d’un total de 59,4% pour l’année 1996 et finalement un total de 47,2% pour l’année 2002 (milleniumindicators.un.org/unds.mifre/m_results.asp). Cette situation, qu’on le saisisse ou pas, nous informe clairement de l’actuel cas de déploration au pays.

En parlant du cas haïtien, le journal dominicain, « Dominican Today », a été plus explicite et même plus objectif se référant aux rentrées financières de la république voisine qui seraient provenues de ses échanges d’exportation avec Haiti. Ils osent même parler, et ceci sans sentiments de crainte ou de réticence, d’une situation de dépendance de survivance trouvée dans l’Haïti d’aujourd’hui et qui serait fondée sur l’incapacité d’Haïti de produire ses propres besoins quotidiens. Ainsi, le journal supporte la pensée dominicaine sur une très forte importation quotidienne d’Haïti provenant de la République Dominicaine, des Etats-Unis d’Amérique et du Taiwan. Ce journal ainsi fait cas sur le processus d’une élimination graduelle de la manufacture des produits de base en Haïti, et ceci depuis l’année 1986. « Haïti reste notre troisième pays exportateur durant l’année 2006… Plus de cent quarante sept millions de dollars américains (USD $147,000.000) ont été pompés dans l’économie dominicaine par ce pays voisin durant cette même année », ajoute ce journal (Dominican Today, January 2009).

Une chercheuse, jugée très imbue de la situation, choisit d’être plus objective sur le sujet et a même établi un lien puissant entre cette pénurie de production en produits alimentaires et quelques démarches politico-économiques entreprises par les gouvernements haïtiens durant ces dernières vingt huitièmes (28) années d’histoire. Georges (2004), dans un cas d’étude intitulé « Echanges et disparition du riz haïtien », conclut que, depuis les années 70’s, le riz importé (riz Miami) a gagné du terrain sur la production du riz domestique… Haïti, pendant l’année 2000, a importé un total de deux cent dix neuf mille (219.000) tonnes métriques de riz américain pendant que sa production locale se fixe au total de cent trente mille (130.000) tonnes métriques pour la même année -- une baisse de soixante quatre mille (64.000) tonnes métriques en production locale comparable à l’année 1985. Et on comprend tout de suite que les chiffres d’importation pour l’année 2008 ne sont pas encore disponibles au moment de la composition de ce texte. Georges a aussi argué que cette situation a causé le déplacement des fermiers haïtiens, des commerçants, des meuniers et des cultivateurs de grains et de vivres alimentaires dont les opportunités d’emploi ont été au préalable extrêmement limitées. Selon Georges, deux grands facteurs, les plus signifiants d’ailleurs, restent et demeurent les causes motrices du déclin de la production agricole du riz haïtien. Et elle cite en tout premier lieu l’Adoption des Politiques de Libération d’Echanges, puis ensuite la Dégradation ou la Maltraitance de l’Environnement. « Aujourd’hui le riz importé inonde le marché haïtien pendant que les États-Unis continuent à jeter ses riz (du riz Miami, en jargon populaire) sur Haïti… Les conséquences du déclin de la production du riz haïtien restent dévastatrices sur la population rurale, pourtant très pauvre au préalable », elle insiste.

Un autre chercheur-économiste très connu de l’intelligentsia haïtienne, William Steif, et qui a travaillé pour la Banque Mondiale pendant les années 80’s, a choisi lui-même de voir le marasme haïtien sous une optique politico-endémique que tout simplement économique. Dans un article titré « Haitian Hell … A government gone awry » et qui a été publié en l’année 1985 dans le Multinational Monitor, il s’exprima en ces termes : « l’agriculture a lentement et inexorablement détérioré en Haïti durant ces trente (30) dernières années … Ainsi, la production agricole per capita subit régulièrement un déclin… En plus de tout cela, les coûts de la haute production montent en raison des ces observations suivantes : espaces non-utilisés, une pauvre gestion des terres cultivables, l’usage des équipements surannés, le manque de compétition globale, les difficultés d’exportation ou même celles de revendre sur le terroir leurs propres récoltes… Tout cela a procrée, en retour, une dépendance outrageuse sur l’importation des produits intermédiaires ou de survivance dont les consommateurs haïtiens en ont tant besoin chaque jour (Steif, Haitian Hell, the Multinational Monitor, 1985).

Le problème haïtien n’est pas unique en son genre, et l’on comprend pourquoi aujourd’hui un bon nombre d’experts dans ce domaine voit d’un œil douteux les démarches entreprises par les bailleurs de fonds étrangers. Ces experts vont même plus loin en prônant une théorie d’exploitation conçue par les pays riches du monde aux dépens des pays du tiers-monde. Les recherches, publiées à ce sujet, ainsi démontrent que presque toutes les pauvres familles des pays du tiers-monde ont été tout simplement mystifiées et abusées par les intentions des courtiers internationaux. Ils postulent que ces courtiers ont malicieusement construit des programmes d’aide visant primordialement à conquérir les marchés étrangers, et ensuite les pousser dans la gorge des gouvernements des pays pauvres, moyennant à l’exemple d’Haïti, de l’Amérique Centrale, de l’Afrique, et ceux de L’Asie de l’Est, afin d’en tirer grandement profit.

En effet, ils instituent et cèdent à un prix moyennant convenu leurs politiques d’aide alimentaire tels que le PL 480 Title I, II, II aux petits pays pauvres. Ces genres de programme sont concus sur des crédits à termes faciles qui seraient livrés aux compagnies locales fournisseuses de viandes-volailles, de pates alimentaires, du blé, de l’huile de cuisine, etc. dans le but de vendre leurs produits aux clients des pays participants. Et la nécessité d’un Mariage de Convenance entre le USAID et le gouvernement des pays participants, les obligeant à instaurer des changements ou de nouvelles démarches politiques en leur faveur, doit être signée afin d’embellir le deal aux visages des observateurs non imbus.

Lappé, Collins et Rosset, comme presque tous les autres experts dans cette affaire de famine à travers le monde et d’aide alimentaire fournie aux pays pauvres, questionnent sérieusement la praxis de ces bailleurs de fonds. Ils arguent que le programme de Title I a procréé des marchés immédiats pour les entrepreneurs américains pendant qu’il instille automatiquement un climat de dépendance psychologique chez la population des pays-récipients. « En encourageant la croissance des fermes-volailles, des meuneries, des savonneries étrangères et huileries végétales, les pays-récipients parviennent à se dépendre de ces fournisseurs étrangers. Pl 480 a grandement contribué au cas de Dépendance Structurelle fondée sur des Importations Continues… Le programme de Title I, version aide alimentaire, enrichit au prime abord les caisses des meuneries géantes telles que Cargill et autres, qui d’abord s’engagent continuellement dans le business de fournir et d’expédier ces produits nécessiteux, ensuite supportent les producteurs des entreprises de style-volailles pendant qu’elles contribuent en tout dernier lieu à la déprogrammation alimentaire culturelle axant antérieurement sur la consommation de grains ou de produits cultivés sur le terrain », contestent-ils (World Hunger, 12th myths, 1998, Lappe et al.).

Par voie de conséquences, ces politiques de conquête et de reprogrammation culturelle profitent foncièrement aux grands barons des pays-récipients et surtout aux compagnies étrangères telles que les grands entrepreneurs agricoles américains, le Wall Street, l’IMF, Cargill, Alberto, etc. Ironiquement, le péché originel et le chantage ne restent pas toujours impunis. Des levées sociales ou des guerres de faction s’éclatent de temps à autre chez ces pays-récipients et à chaque fois que les choses ne marchent pas bien en faveur de ces bailleurs de fonds. Ainsi, un dernier recours devient automatiquement imminent, car il faut sauver la face et aussi trouver un agneau sacrificateur. Et en dernier scenario du montage, c’est toujours un ancien protégé politique de ces courtiers internationaux, souvent génialement portraituré par la presse internationale comme étant le « fils prodigue ou le seul politicien corrompu de l’affaire », qui va perdre sa face ou parfois même être expulsé du pouvoir qu’il chérissait tant.

Et on appréhende tout de suite les rationalités sur lesquelles se reposent l’élimination du « cochon noir haïtien », les politiques de changement du tarif gouvernemental et les liens entre la fermeture abrupte, pendant les années 80’s, du Ciment d’Haïti, de la Minoterie d’Haiti, des Huileries Nationales d’Haiti, de l’Aciérie d’Haïti, de la Beurrerie du Sud et de la HASCO (Haitian American Sugar Company) en rapport avec la rareté ou la cherté de produits de base alimentaires trouvés actuellement sur le marché haïtien. En effet, la grande majorité des haïtiens contemporains font aujourd’hui préférence des produits alimentaires étrangers, qu’ils soient frais ou gâtés, aux dépens des locaux. Les lieux de provenance de ces produits ne valent pas grande chose pourvu qu’ils ne soient pas haïtiens. C’est ainsi qu’on observe sur le marché actuel le remplacement ou l’élimination graduelle du « griot d’antan», préparé jadis avec du cochon culturel du terroir, par le cochon blanc qui se nourrit du son de blé. La même observation est aussi faite pour les autres volailles et viandes grasses, jadis abondamment trouvées en Haïti. Les poulets, les dindes et les beurres de cacahouète locaux ont été graduellement remplacés par les poulets et dindes cadavériques (congelés) et les beurres synthétiques de cacahouète nous venant de l’étranger. La présence du riz local est devenue aujourd’hui un peu rare, acre et même dégoûtée de certaines gens. L’actuelle production haïtienne de la banane, du café et du cacao n’est plus suffisante pour répondre aux demandes de consommation locale et étrangère. Exception est seulement faite pour les différents types de mango. Des diverses misérables qualités de hot dogs et de céréales envahissent le marché local et sont devenues de véritables points d’appui servant à éliminer toute une série de plats et de goûts locaux.

Et on comprend tout de suite pourquoi les pauvres fermiers, les consommateurs haïtiens et aussi les habitants des autres pays gênés du monde restent aujourd’hui piégés dans une boite timorée pendant qu’ils absorbent les hauts prix des produits agricoles importés et, en même temps, se forcent d’accepter les revenus dérisoires provenant de leurs propres récoltes. Ironiquement, tout cela se passe après qu’ils fussent eux-mêmes devenus hautement accoutumés avec les gouts exotiques et synthétiques clairement imposés par les divers courtiers internationaux travaillant toujours en complicité avec quelques partenaires locaux. Et le théâtre dramatique se poursuit jusqu’à ce que les leaders politiques, commerciaux et éducatifs du pays se décident à s’engager objectivement dans la recherche d’une meilleure approche à la crise haïtienne.

Ironiquement dans cette petite république libre noire des iles caraïbes, les problèmes de rareté de provisions alimentaires se joignent fermement les mains, et parfois même dangereusement, avec les conséquences des sempiternelles bévues de l’état, le coût de la survie quotidienne et les sentiments chimériques éprouvés à l’égard du haut niveau de chômage. Ainsi, j’en déduis que ces deux derniers dérivés, supplantés par une litanie de désastres naturels dont le pays subit continuellement, amplement contribuent à l’état de marasme actuel. Et comme les ventres affamés n’ont pas toujours d’oreille, on doit aujourd’hui se mettre d’accord pour conclure qu’Haïti, et ceci à l’exemple des autres pays gênés du monde, continuera à faire face à des levées sociales qui seraient classées dans la logique des soucis politico- économiques de ses habitants, surtout si on n’implante pas de meilleures démarches socio-économiques profitant aux masses déshéritées. A bons entendeurs, salut !