dimanche 24 juillet 2011

DISCOURS DE FREDERICK DOUGLASS SUR HAITI

Frederick Douglass
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Traductions
DISCOURS DE FREDERICK DOUGLASS SUR HAÏTI
Prononcé le 2 janvier 1893 à l’occasion de l’inauguration du
pavillon haïtien à la Foire Internationale de Chicago 1.
FREDERICK DOUGLASS, Lecture on Haiti : The Haitian pavilion dedication
ceremonies delivered at the World’s fair, in Jackson Park, Chicago,
Jan. 2d, 1893. : By the Hon. Frederick Douglass. Introductory by Prof.
David Swing. Response of the Director-General Geo. R. Davis, Chicago,
1893, 57 p.
Traduction de Marlène Rigaud Apollon
Moun - Revue de philosophie 4 (2006) 124-146
Personne ne devrait avoir la présomption de se présenter devant un auditoire
américain intelligent sans avoir un sujet important ou un but sérieux.
Quels que soient les autres domaines où je suis peut-être déficient,
j’espère avoir les qualifications nécessaires, en ce qui concerne et
mon sujet et mon but, pour m’adresser à vous ce soir.
Mon sujet est Haïti, la République Noire; la seule République Noire au
monde qui se soit faite elle-même. Je dois vous parler de son caractère,
de son histoire, de son importance, de sa lutte contre l’esclavage pour
parvenir à la liberté et de sa condition de nation. Je dois vous parler de
son progrès au point de vue civilisation ; de ses relations avec les États-
Unis; de son passé et de son présent ; de son destin probable ; et de l’importance
de son exemple comme République libre et indépendante pour
le destin de la race africaine dans notre pays et ailleurs.
Si, par un énoncé véridique des faits et une déduction correcte faite à partir
d’eux, j’arrive à promouvoir, à n’importe quel degré, une meilleure compréhension
de ce qu’est Haïti et à permettre une meilleure appréciation de
ses mérites et de ses services au monde ; surtout, si je peux promouvoir des
sentiments plus amicaux à son égard dans ce pays et, en même temps, don-
1 Les notes sont du traducteur.
Discours sur Haïti
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ner à Haiti elle-même, comme amie, une idée de ce que ses amis et le monde
civilisé espèrent et attendent d’elle, à juste titre, j’aurai atteint mon but.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles une bonne entente devrait exister
entre Haïti et les États-Unis. Sa proximité, la similarité de son système de
gouvernement, ses importantes et grandissantes relations commerciales
avec nous devraient à elles seules nous rendre profondément intéressés à
son bien-être, à son histoire, à son progrès et à ce que peut être son destin.
Haïti est un pays riche. Elle a beaucoup de choses dont nous avons besoin
et nous avons beaucoup de choses dont elle a besoin. Les relations entre
nous sont aisées. Si on mesure la distance par le nombre d’heures et l’amélioration
des bateaux à vapeur, Haïti n’est qu’à trois jours de New York et
à trente-six heures de la Floride; en fait, une voisine toute proche. Pour cette
raison, et pour d’autres aussi importantes, des relations amicales et profitables
devraient subsister entre les deux pays. Bien que nous ayons mille
ans de civilisation derrière nous et Haïti seulement un siècle ; bien que
nous soyons grands et Haïti petite ; bien que nous soyons puissants et Haïti
faible; bien que nous soyons un continent et Haïti, elle, est bornée de toutes
parts par la mer, le temps viendra peut-être où, même dans sa faiblesse,
Haïti pourra être une force pour les États-Unis.
Maintenant, malgré cette évidente possibilité, c’est un fait remarquable et
déplorable qu’alors qu’Haïti est si proche de nous et tellement capable de
nous être utile; alors que, comme nous, elle essaie d’être une république
soeur et est désireuse d’avoir un gouvernement du peuple, par le peuple et
pour le peuple; alors qu’elle est l’un de nos meilleurs clients, vendant
son café et ses autres produits de valeur à l’Europe contre de l’or et nous envoyant
son or pour acheter notre farine, notre poisson, notre huile, notre boeuf
et notre porc; alors qu’elle enrichit ainsi nos marchands et nos fermiers et
notre pays en général, elle est l’unique pays auquel nous tournons le dos.
Nous l’accusons d’être plus amicale envers la France et les autres pays européens
qu’envers nous. Cette accusation, si elle est vraie, a une explication
naturelle et la faute nous revient plus qu’à Haïti. Personne ne peut faire
état d’aucun acte que nous ayons posé pour gagner le respect et l’amitié
de cette République noire. Si, comme on le prétend, Haïti est plus cordiale
envers la France qu’envers les États-Unis, c’est en partie parce qu’Haïti est
elle-même française. Sa langue est française; sa littérature est française,
ses moeurs et ses manières sont françaises; ses ambitions et aspirations sont
françaises; ses lois et modes de gouvernement sont français ; son clergé et
son éducation sont français; ses enfants vont étudier en France et leurs esprits
sont remplis des idées françaises et de la gloire française.
Mais une raison plus profonde de la froideur entre nos pays est la suivante:
Haïti est noire et nous ne lui avons pas encore pardonné de l’être, [Applaudissements]
ni pardonné au Très-Haut de l’avoir faite noire. [ApplauFrederick
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dissements.] Notre civilisation si vantée est loin en arrière de toutes les
autres nations en ce qui a trait à cet acte sublime de repentir et de pardon.
[Applaudissements.] Dans tous les autres pays du globe, un citoyen d’Haïti
est assuré d’un traitement civil. [Applaudissements.] Dans toutes les autres
nations, sa souveraineté est reconnue et acceptée. [Applaudissements.]
Partout où tout autre homme peut aller, il peut aller. [Applaudissements.] Il
n’est pas repoussé, exclu ou insulté à cause de sa couleur. [Applaudissements.]
Tous les lieux de divertissements et d’enseignement lui sont ouverts.
[Applaudissements.] La situation est grandement différente pour lui
quand il s’aventure à l’intérieur des frontières des États-Unis. [Applaudissements.]
De plus, après qu’Haïti eut secoué les chaînes de l’esclavage, et
longtemps après que sa liberté et son indépendance eurent été reconnues
par toutes les autres nations civilisées, nous avons continué à refuser de
reconnaître ce fait et l’avons traitée comme si elle était en dehors de la
communauté des nations.
Personne ne saurait oublier de sitôt un tel traitement ni s’empêcher d’en
éprouver des ressentiments sous une forme ou une autre. [Applaudissements.]
Ne pas le faire serait attirer à bon droit le mépris.
Dans sa nature même, le pays possède beaucoup pour inspirer à son peuple
force, courage et respect de soi. Topographiquement, le pays est magnifiquement
beau, grandiose et impressionnant. Revêtu de son atmosphère
bleue et parfumée, il s’élève de la mer environnante dans une
splendeur sans égale. En décrivant la grandeur et la sublimité de leur
pays, les Haïtiens pourraient également adopter la description poétique
de notre propre fier pays. [Applaudissements.]
Une terre de forêts et de rochers
De mers d’un bleu profond et de grandioses rivières
De montagnes dressées dans l’air pour railler
La secousse de l’orage, le frissonnement de l’éclair
Mon vert pays à moi, pour toujours.
C’est un pays d’une beauté frappante, diversifiée par des montagnes, des
vallées, des lacs, des rivières et des plaines, et qui contient en lui-même
tous les éléments nécessaires pour une grande et durable richesse. La composition
calcaire de ses montagnes et de son sol est une garantie de fertilité
perpétuelle. Sa chaleur tropicale et son humidité insulaire maintiennent sa
végétation fraîche, verte et vigoureuse toute l’année. À une altitude de huit
milles pieds, ses montagnes sont encore recouvertes de forêts d’une grande
variété et d’une grande valeur. Son climat, variant avec l’altitude comme
celui de la Californie, s’adapte à toutes constitutions humaines et à toutes
formes de productions agricoles.
Fortuné dans son climat et dans son sol, il l’est aussi dans sa géographie.
Ses côtes sont marquées de nombreuses indentations formées par des
Discours sur Haïti
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bras de mers, des rivières et des ports où tous types de vaisseaux peuvent
jeter l’ancre sans danger, facilitant le commerce. Protégée de chaque côté
par des montagnes altières, riches en verdure tropicale de leur base à leur
cime, ses eaux bleues parsemées ici et là des ailes blanches des bateaux
de commerce de tous les pays et de toutes les mers, la Baie de Port au
Prince rivalise presque avec celle de Naples, plus fameuse et la plus belle
du monde.
L’une des baies du pays a attiré le regard du gouvernement américain.
Le Môle St. Nicolas, dont nous avons beaucoup entendu parler et entendrons
parler beaucoup plus encore, est un port splendide. On le désigne,
comme il se doit, le Gibraltar de ce pays. Il commande le Passage du
Vent, la porte naturelle du commerce du nouveau comme de l’ancien
monde. Important maintenant, nos politiciens prévoient qu’il le sera
plus encore quand le Canal de Nicaragua sera achevé. Par conséquent,
nous voulons de ce port comme station navale. On pense que la nation
qui peut l’acquérir et le conserver sera maîtresse de la terre et de la mer
dans son voisinage. Des Américains ont dit quelques paroles irréfléchies
au sujet de l’acquisition de ce port. [Applaudissements.] «Nous devons
l’avoir pacifiquement, si nous pouvons, par la force si nécessaire » disent-
ils. Je doute que nous l’obtiendrons par l’un ou l’autre moyen, [Applaudissements]
pour la simple raison qu’Haïti ne se rendra pas paisiblement
et qu’il coûterait beaucoup trop de l’arracher d’elle de force. [Applaudissements.]
Je pensais, dans ma naïveté quand j’étais Ministre et
Conseiller Général en Haïti, qu’elle pourrait, en geste de courtoisie, faire
cette concession aux États-Unis, mais j’ai bientôt découvert que le jugement
d’un Ministre américain n’était pas le jugement d’Haïti. Jusqu’à ce
que je fasse l’effort pour l’obtenir, je ne connaissais pas la force et la vigueur
du sentiment avec lequel il allait être refusé. [Applaudissements.]
Haïti a quelque répugnance à perdre contrôle d’un seul pouce de son territoire.
[Applaudissements.] Aucun homme politique en Haïti n’oserait
faire peu de cas de ce sentiment. Aucun gouvernement ne pourrait le faire
sans qu’il ne coûte au pays révolution et effusion de sang. [Applaudissements.]
Je ne croyais pas que le Président Harrison souhaitait que je poursuive
le sujet jusqu’à obtenir ce résultat. [Applaudissements.] Au contraire,
je crois que, comme ami de la race noire, il désirait la paix dans ce pays.
[Applaudissements.]
La tentative de créer des sentiments de colère aux États-Unis contre Haïti,
parce qu’elle a jugé convenable de nous refuser le Môle St. Nicolas,
n’est ni raisonnable ni honorable. Il n’y avait ni insulte ni mauvaise foi
dans cette affaire. Haïti a le même droit de refuser que nous avons de demander
et il n’y avait d’insulte ni dans la demande ni dans le refus. [Applaudissements.]
Frederick Douglass
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Ni l’importance commerciale d’Haiti, ni son importance géographique ou
numérique ne doivent être sous-estimées. [Applaudissements.] Si elle désire
beaucoup du monde, le monde désire beaucoup de ce qu’elle possède.
[Applaudissements.] Elle produit du café, du coton, du bois de campêche,
du bois d’ébène et du gaïac. Le revenu que le gouvernement réalise
de ces produits est entre neuf et dix millions de dollars. Avec un tel revenu,
si Haïti pouvait être délivrée des révolutions, elle pourrait facilement
devenir, en proportion à son territoire et à sa population, le pays le plus
riche du monde. [Applaudissements.] Et pourtant, elle est comparativement
pauvre, parce qu’elle est révolutionnaire.
La population d’Haïti est estimée à près d’un million. Je pense que le
nombre actuel dépasse cette estimation. Dans les villes et les cités du pays,
les gens sont en grande partie de sang mixe et leur couleur va du noir au
blanc. Mais les habitants de l’intérieur sont de sang noir pur. La couleur
dominante parmi eux est brun foncé avec un soupçon de chocolat.
A plusieurs égards, ils sont assez beaux. Il y a en eux une sorte de majesté.
Ils se tiennent debout avec fierté comme s’ils étaient conscients de
leur liberté et de leur indépendance. [Applaudissements.] J’ai trouvé les
femmes bien supérieures aux hommes. Elles sont élastiques, vigoureuses
et belles. Elles se déplacent avec la cadence d’un cheval de race. La production,
la richesse et la prospérité du pays dépendent largement d’elles.
[Applaudissements.] Elles fournissent des provisions aux villes et cités, les
transportant sur des distances de quinze à vingt miles 2 et souvent elles
portent un bébé comme charge additionnelle. Curieusement, ce bébé est
attaché au côté de la mère. Elles ont l’air de ne faire aucun cas de leur
fardeau, de la longueur du voyage ou de ce poids supplémentaire. Des
milliers de ces femmes de campagne en robes bleues simples et foulards
multicolores, marchent en file le long des routes conduisant à Port au
Prince. Le spectacle est certainement frappant et pittoresque. Une bonne
partie des produits du marché est aussi amenée des montagnes sur des
ânes, mules, petits chevaux et bétail. Dans le traitement de ces animaux,
nous voyons en Haïti une cruauté héritée de l’ancien système esclavagiste.
Elles les battent sans merci.
J’ai dit que les hommes ne m’ont pas frappé comme étant les égaux des
femmes. Je pense que cela est dû largement au fait que la plupart d’entre
eux sont contraints de passer une bonne partie de leur vie comme soldats
au service de leur pays et c’est une vie souvent néfaste à la croissance de
toutes qualités viriles. Un homme sur trois que vous rencontrez dans les
rues de Port-au-Prince est un soldat. Sa vocation est contre nature. Il est
séparé de son foyer et du travail. Il est tenté de passer une bonne partie
2 1 mile = 1.61 km.
Discours sur Haïti
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de son temps à jouer, boire et à s’adonner à d’autres vices destructeurs;
des vices qui ne manquent jamais de se manifester de façon répulsive
dans les manières et le comportement de ceux qui s'y adonnent. Quand
j’ai marché à travers les rues de Port-au-Prince et ai vu ces hommes ternis,
délabrés et mous, je me suis surpris à reprendre sur Haïti la lamentation
de Jésus sur Jérusalem, me disant, « Haïti ! Pauvre Haïti! Quand
apprendra-t-elle et pratiquera-t-elle ce qui lui apportera la paix et le
bonheur 3? »
Aucune autre terre n’a de cieux plus lumineux. Aucune autre terre n’a
d’eau plus pure, de sol plus riche ou de climat plus heureusement diversifié.
Elle a toutes les conditions naturelles essentielles pour devenir un
pays noble, prospère et heureux. [Applaudissements.] Pourtant, la voici, déchirée
et brisée par les révolutions de factions bruyantes et par des anarchies;
pataugeant d’année en année dans un labyrinthe de misère sociale.
De temps en temps, nous la trouvons convulsée par une guerre civile, engagée
dans le terrible travail de la mort; répandant avec frénésie son propre
sang et conduisant ses meilleurs cerveaux à un exil sans espoir. Portau-
Prince, une ville de soixante mille âmes, capable d’être transformée
en l’une des plus saines, des plus heureuses et l’une des plus belles villes
des Antilles a été détruite par le feu une fois chaque vingt-cinq ans de son
histoire. L’explication est celle-ci : Haïti est un pays de révolutions.
Elles éclatent sans avertissement et sans excuse. La ville peut être là au
coucher du soleil et disparaître au matin. Des ruines splendides, autrefois
les maisons de riches, se voient dans chaque rue. Dans différentes parties
de la ville, de grands dépôts, autrefois les propriétés de riches commerçants,
nous sautent à la vue avec leurs murs détériorés et détruits. Quand
nous demandons: « D’où viennent ces ruines lamentables? » « Pourquoi
n’ont-elles pas été reconstruites? » on nous répond par un mot… un mot
d’agonie et de sombre terreur, un mot qui va au coeur de tous les malheurs
de ce peuple: « la révolution ! » Les incertitudes et insécurités
causées par cette folie révolutionnaire d’une partie du peuple sont telles
qu’aucune compagnie d’assurance n’assurera les propriétés à un taux que
les moyens du propriétaire lui permettent de payer. Dans de telles conditions,
il est impossible d’avoir un esprit quiet. Il y a même une anticipation
chronique, fiévreuse de désastres possibles. Des feux incendiaires:
Feux commencés spontanément comme marque d’insatisfaction contre le
gouvernement ; feux par vengeance personnelle, et feux pour promouvoir
une révolution sont d’une fréquence étonnante. On pense parfois que cela
est dû au caractère de la race. Loin de là. [Applaudissements.] Les gens
ordinaires en Haïti sont assez pacifiques. Ils n’ont aucun goût pour les
révolutions. La faute ne revient pas au grand nombre d’ignorants mais au
3 Cf. Lc 19,42.
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petit nombre des éduqués ambitieux. Trop fiers pour travailler et pas
disposés à faire du commerce, ils font de la politique l’affaire de leur
pays. Gouvernés ni par amour ni par compassion pour leur pays, ils ne se
soucient pas des abîmes où ils peuvent plonger. Aucun président, quel
que soit son degré de vertu, de sagesse et de patriotisme ne leur convient
quand il arrive qu’eux-mêmes n’ont pas le pouvoir.
Je souhaiterais pouvoir dire que ceux-ci sont les seuls conspirateurs contre
la paix en Haïti mais je ne le peux. Ils ont des alliés aux États-Unis.
Des développements récents ont montré que même un ancien Ministre
des États-Unis, résident et Consul Général de ce pays s’est prononcé contre
le gouvernement actuel d’Haïti. Il se trouve que nous avons des hommes
dans ce pays qui, pour réaliser leurs objectifs personnels et égoïstes
éventeront la flamme de la passion entre les factions en Haïti et aideront
en plus à fomenter des révolutions.
À leur honte, qu’on sache que des Américains hautement placés se sont
vantés de leur habileté à commencer une révolution en Haïti à leur gré.
Ils n’ont qu’à rassembler assez d’argent, disent-ils, avec lequel armer et
équiper les mécontents de chaque faction, pour atteindre leur objectif.
Des hommes qui ont de vieilles munitions de guerre ou de vieux bateaux
à vendre, des bateaux qui couleront à la première tempête, ont un intérêt
à attiser une lutte en Haïti Cela leur donne un marché pour leurs viles
marchandises. D’autres, aux tendances de spéculateurs et qui ont de
l’argent à prêter à un taux élevé d’intérêt sont heureux de conspirer avec
les chefs révolutionnaires de l’une ou l’autre faction pour leur permettre
de commencer une insurrection sanglante. Pour eux, le bien d’Haïti n’est
rien, l’effusion de sang humain n’est rien; le succès d’institutions libres
n’est rien et la ruine d’un pays voisin n’est rien. Ils sont des requins, des
pirates et des Shylock 4 avides d’argent à n’importe quel prix, même au
coût de vies ou de misère pour l’humanité.
C’est l’opinion de plusieurs personnes et la mienne également, que ces
révolutions seraient moins fréquentes s’il y avait moins d’impunité pour
leurs leaders. On leur étend le soi-disant droit d’asile. Ce droit est
miséricordieux pour quelques-uns mais cruel pour le plus grand nombre.
Tandis que ces astucieux conspirateurs de méchancetés échouent dans
leurs tentatives révolutionnaires, ils peuvent échapper aux conséquences
de leur trahison et de leur rébellion en courant se réfugier dans des légations
étrangères et les consulats. Une fois à l’intérieur des murs de ceuxci,
le droit d’asile prévaut et ils savent qu’ils sont à l’abri des poursuites
et qu’on leur permettra de quitter le pays sans atteinte à leur personne. Si
j’étais un citoyen d’Haïti, je ferais tout en mon pouvoir pour abolir ce
4 Usurier juif sans pitié dans Le Marchand de Venise de Shakespeare.
Discours sur Haïti
131
droit d’asile. Pendant le dernier trouble à Port-au-Prince, j’avais sous la
protection du drapeau américain, vingt des insurgés qui, après avoir
accompli leur forfait, furent tous embarqués en sécurité vers Kingston,
sans punition et, depuis, ont à nouveau comploté contre la paix de leur
pays. L’étrange est que ni le gouvernement ni les rebelles ne sont en
faveur de l’abolition de ce soi-disant droit d’asile parce que les fortunes
de guerre peuvent un jour rendre commode pour l’un ou l’autre d’entre
eux de trouver pareil abri.
Manifestement, cet esprit révolutionnaire d’Haïti est sa malédiction, son
crime, sa plus grande calamité et l’explication de ses conditions limitées
au point de vue civilisation. Cela la rend un objet de détresse pour ses
amis, chez elle et à l’étranger. Cela rejaillit sur la race noire de partout.
Nombre de ceux qui auraient volontiers cru en sa capacité de se gouverner
sagement et avec succès sont forcés parfois de baisser la tête par doute
et désespoir. Il est certain que tant que ce mauvais esprit prévaudra,
Haïti ne pourra pas s’élever très haut sur l’échelle de la civilisation. Tant
que cela prévaudra, l’ignorance et la superstition fleuriront et rien de bon
ne pourra pousser ni prospérer dans ses murs. Tant que cela prévaudra,
elle ressemblera à un homme qui se coupe au milieu des tombeaux 5.
Tant que cela prévaudra, son sol riche et fertile produira des ronces, des
épines et des herbes nuisibles. Tant que ce mauvais esprit prévaudra, sa
grande richesse naturelle sera dévastée et ses splendides possibilités
voleront en éclats. Tant que cet esprit prévaudra, elle attristera les coeurs
de ses amis et réjouira les coeurs de ses ennemis. Tant que cet esprit de
turbulence prévaudra, la confiance en ses fonctionnaires publiques
s’affaiblira et son indépendance bien gagnée sera menacée. Des intrigues
d’agression et des protectorats étrangers seront inventés. Tant que ce
mauvais esprit prévaudra, la foi en la valeur et la stabilité des ses institutions,
si essentielle au bonheur et au bien-être de son peuple s’évanouira.
Tant qu’il prévaudra, le bras de son industrie sera paralysé, son esprit
d’entreprise languira, les opportunités nationales seront négligées, les
moyens d’améliorer l’éducation seront limités, l’ardeur de son patriotisme
sera étouffée, sa gloire nationale sera ternie et ses espoirs et ceux de
ses amis seront flétris.
En sa présence, le commerce est interrompu, le progrès cesse, les rivières
restent sans ponts, les routes ne sont pas réparées, les rues ne sont pas pa-
5 Cf. Mc 5,2-5 : « Et aussitôt que Jésus eut débarqué, vint à sa rencontre, des
tombeaux, un homme possédé d'un esprit impur : il avait sa demeure dans les tombes
et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne, car souvent on l'avait lié
avec des entraves et avec des chaînes, mais il avait rompu les chaînes et brisé les
entraves, et personne ne parvenait à le dompter. Et sans cesse, nuit et jour, il était dans
les tombes et dans les montagnes, poussant des cris et se tailladant avec des pierres ».
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vées, les villes restent sans lumière, la saleté s’accumule dans ses marchés,
les mauvaises odeurs empuantissent l’air, et la maladie et la pestilence sont
invitées à accomplir leur travail de chagrin, de peine et de mort.
Port-au-Prince devrait être l’une des plus belles villes du monde. Aucune
cause naturelle n’explique sa condition actuelle. Aucune ville au monde
n’est, par nature, plus facilement drainée d’impuretés et maintenue
propre. La terre descend en pente jusqu’au bord de l’eau et l’eau pure et
étincelante des torrents coule à travers ses rues en route vers la mer. Avec
la paix établie fermement en ses frontières, cette ville pourrait être aussi
saine que New York, et Haïti pourrait facilement être en tête de toutes les
autres îles de la mer Caraïbe dans la course vers la civilisation.
Vous allez me demander de parler du président d’Haïti. Je vais le faire.
Quoiqu’on puisse dire ou penser de lui, j’affirme au contraire qu’il n’y a
aucun homme en Haïti qui comprenne plus pleinement ou ressente plus
profondément la nécessité d’avoir la paix dans son pays que le Président
Hyppolite. Aucun patriote plus sincère n’a jamais gouverné le pays. Les
membres de son administration, du premier au dernier ont eu le bien-être
de leur pays en vue. C’est contre le féroce esprit révolutionnaire d’une
partie de ses concitoyens qu’il a eu à être en garde et à lutter. Il l’a rencontré
plus férocement au sein de son gouvernement qu’ailleurs.
Malheureusement, ses concitoyens ne sont pas ses seuls détracteurs.
Bien qu’ami et bienfaiteur de son pays, et bien qu’il ait bravement combattu
contre complot, trahison et rébellion, au lieu de recevoir la sympathie
et le support de la presse et du peuple américains, cet homme a été
dénoncé comme un monstre cruel. Je vous déclare qu’aucun jugement au
sujet du Président Hyppolite ne pourrait être plus injuste et immérité que
celui-là.
Je le connais bien et ai soigneusement étudié son caractère et personne ne
peut regarder son visage pensif et écouter sa gentille voix sans se sentir
en présence d’un homme au bon coeur. Le portrait que l’on peint de lui
dans les journaux de New York, et que quelques-uns d’entre vous avez
sans doute vu, ne lui rend aucunement justice et, en fait, lui font une
étonnante injustice. Elle lui donne l’air d’une brute alors qu’en réalité il
est un bel homme, « noir mais avenant ». Ses traits son réguliers, son
port plein de dignité, ses manières raffinées et il donne l’impression d’un
homme d’honneur et d’un érudit. Sa conduite durant les récents troubles
en Haïti a été en effet prompte, dure et sévère mais, de l’opinion des citoyens
les plus réfléchis et patriotes de ce pays, elle n’était pas plus rigoureuse
que la nature de la situation l’exigeait. Ici, comme ailleurs, les
grands maux requièrent de grands remèdes. Les gouvernements doivent
être une terreur pour les malfaiteurs s’ils veulent que ceux qui font le
Discours sur Haïti
133
bien les glorifient. Cela n’aidera pas un gouvernement qui a le couteau de
la trahison à la gorge de porter son épée en vain 6. [Applaudissements.]
J’invoque pour le Président d’Haïti la charité et la justice que nous avions
une fois demandées pour notre président. Comme Abraham Lincoln, le
président Hyppolite a été dûment élu président d’Haïti et a prêté le serment
prescrit par son pays et quand la trahison et la rébellion ont soulevé
leurs têtes destructives, lui, comme M. Lincoln, les a abattues. Autrement
elles l’auraient abattu lui-même. [Applaudissements.] Hyppolite a fait
de même. Si l’un devrait être loué pour son patriotisme, l’autre doit l’être
aussi. Quand je représentais les États-Unis en Haïti, on m’accusait
souvent dans certains milieux d’être un ami d’Haïti. Je n’en ai pas honte.
Je confesse tout de suite que cette accusation est vraie et j’aurais été gêné
qu’il en soit autrement. Je suis, en effet, un ami d’Haïti mais pas dans le
sens que mes accusateurs aimeraient vous le faire croire. Ils voudraient
faire croire que je préférais les intérêts d’Haïti aux justes requêtes de mon
propre pays. Je rejette vigoureusement cette accusation et je défie n’importe
qui de la prouver. Je suis un ami d’Haïti et un ami de tout autre
peuple à qui le joug de l’esclavage a été imposé. En cela, je me tiens
avec les hommes et les femmes philanthropes de partout. Je suis l’ami
d’Haïti dans le même sens que le Général Harrison, le président des
États-Unis, est lui-même un ami d’Haïti. Je suis heureux d’être à même
de dire de lui, ici et maintenant, que je n’ai trouvé chez le Président
Harrison nulle trace du vulgaire préjugé, qui est de nos jours si méchant
dans certaines régions du Sud de notre pays, envers le nègre. Il m’a
envoyé pour représenter en Haïti non pas notre préjugé de race mais les
meilleurs sentiments de nos loyaux concitoyens, amants de la liberté. On
ne m’a présenté nulle mission méchante ou mercenaire. Les conseils qu’il
m’a donnés sont dignes de son sublime caractère. Il m’a autorisé, en
substance, à faire tout ce que je pourrais, en accord avec mes devoirs
envers les États-Unis, pour le bien-être d’Haïti et, autant que je le
pourrais, de la convaincre d’apprécier et de préserver ses institutions
libres et d’éliminer à tout prix tout motif pour les reproches qui sont
aujourd’hui lancés contre elle et contre la race de couleur à travers son
exemple.
Le langage du Président a été digne d’un magistrat en chef du peuple
américain - un peuple qui devrait être trop généreux pour profiter du
malheur des autres ; trop fier pour s’abaisser à la méchanceté; trop honnête
pour pratiquer la duplicité ; trop puissant pour menacer le faible et, à
tous les points de vue, trop grand pour faire montre de petitesse. Je suis
allé en Haïti, imbu des nobles sentiments du Général Harrison. C’est
6 Cf. Rm 13,4.
Frederick Douglass
134
pourquoi, avec d’autres, je l’ai nommé digne d’être son propre successeur
et je n’aurais pu nommer aucun autre homme plus digne de cet
honneur.
Du début de notre siècle à maintenant, Haïti et ses habitants, sous un aspect
ou un autre, ont vraiment été, pour des raisons variées, dans la pensée
du peuple américain. Tandis que l’esclavage existait chez nous, son
exemple était une épine tranchante à notre côté et une source d’alarme et
de terreur. Elle est arrivée dans la Communauté des Nations par le sang.
À l’époque de son arrivée, on l’avait décrite comme un véritable enfer
d’horreurs. Jusqu’à son nom était prononcé avec frémissement. Elle était
une étonnante et effrayante surprise et une menace pour tous les possesseurs
d’esclaves à travers le monde et, depuis, le monde esclavagiste a
gardé son oeil inquisiteur sur sa course.
À cause d’événements récents et de l’abolition de l’esclavage, l’affranchissement
des noirs dans notre pays et l’achèvement probable du canal
de Nicaragua, récemment, Haïti est devenue intéressante, sous un autre
aspect, pour les hommes d’état américains. Plus d’opinions, plus d’encre
et de papier lui ont été voués qu’à toutes les autres îles des Antilles
ensemble. Cet intérêt est à la fois politique et commercial car Haïti est de
plus en plus importante sous ces deux aspects. Mais, mis à part la politique
et le commerce, il n’y a peut-être, n’importe où ailleurs au monde,
aucun nombre équivalent de personnes dont l’histoire, le caractère et la
destinée puissent autant éveiller les sentiments, les idées et la recherche
qu’on en trouve dans l’histoire de son peuple.
Le pays lui-même, à part son peuple, a des attractions spéciales. Les premières
réalisations ont toujours eu un intérêt particulier et romantique,
simplement parce qu’elles sont les premières. En cela, Haïti est chanceuse.
Elle a été la première en beaucoup de choses. Elle a été le théâtre de
grands événements. Elle a été la première de tout le monde cis-Atlantique
sur qui le pied ferme de l’homme blanc, graduel et agressif dans sa
conquête de tout ce qui se trouve sur son passage s’est posé de façon permanente.
Ses grandes et anciennes forêts tropicales, ses champs et ses
montagnes ont été les premiers du Nouveau Monde à avoir leur silence
rompu par les chants et les voix trans-Atlantiques. Elle a été la première
à être envahie par la religion chrétienne et à être témoin de ses cérémonies
et ordonnances. Elle a été la première à voir une église chrétienne et
à regarder la croix du Christ. Elle a également été la première à être
témoin de l’amère agonie du nègre se courbant sous le fouet tâché de
sang des maîtres d’esclaves chrétiens. Heureusement aussi pour elle, elle
a été le premier pays du Nouveau Monde où l’homme noir a revendiqué
son droit d’être libre et a été assez brave pour se battre pour sa liberté et
assez chanceux pour la conquérir.
Discours sur Haïti
135
En pensant à Haïti, un fait douloureux, troublant et contradictoire nous
frappe au départ. Le voici : l’esclavage des noirs a été apporté au Nouveau
Monde par les mêmes personnes qui ont donné à Haïti sa religion et
sa civilisation. Aucun peuple n’a jamais montré plus de zèle religieux ou
n’a fait plus attention aux ordonnances de l’église chrétienne que les
Espagnols; et pourtant aucun peuple n’a jamais été coupable de plus d’injustice
et de cruauté à vous glacer le sang envers leurs semblables que ces
mêmes religieux espagnols. Des hommes plus versés dans la théorie religieuse
que je ne le suis peuvent peut-être expliquer et réconcilier ces
deux faits; mais pour moi, ils semblent prouver que l’homme peut être
très pieux et pourtant complètement sans pitié ; très religieux et pourtant
pratiquer les crimes les plus immondes. Ces chrétiens espagnols ont
trouvé en Haïti un million d’hommes et de femmes inoffensifs, et en
moins de soixante ans, ils les avaient presque tous massacrés. Avec la religion
sur leurs lèvres, le tigre dans leurs coeurs et le fouet de l’esclave
dans leurs mains, ils ont fouetté ces innocents indigènes, les poussant au
dur labeur, à la mort et à l’extinction. Quand ces âmes pieuses eurent
détruit les indigènes, ils ouvrirent le commerce des esclaves avec l’Afrique
dans le dessein d’être miséricordieux. Tel est, du moins, le témoignage
de l’histoire.
Aussi intéressant que soit Haïti en tant que premier berceau de la religion
et de la civilisation américaines, , ses habitants actuels sont encore
plus intéressants pour avoir été acteurs de grands événements moraux et
sociaux. Ceux-ci ont été à peine moins sinistres et étonnants que les
terribles tremblements de terre qui ont parfois déplacé leurs montagnes et
détruit leurs villes et leurs cités. Les conditions dans lesquelles le
gouvernement républicain d’Haïti a pris naissance sont bizarres. Le fait
important concernant son peuple est qu’il est composé d’esclaves noirs
qui ont conquis leurs maîtres par la force et se sont rendus libres et
indépendants. Comme peuple rendu libre ainsi et l’étant demeuré
pendant quatre-vingt sept ans, on leur demande maintenant de justifier
leur prétention à faire partie des états du monde civilisé, par une conduite
digne d’une nation civilisée. L’ethnologue les observe avec des yeux curieux
et les interroge sur une base raciale. L’homme politique questionne
leur capacité de se gouverner tandis que l’érudit et le philanthrope sont
intéressés à leur progrès, leur amélioration et à la question de leur destinée.
Mais, aussi intéressant qu’il soit pour tous ceux-là et pour d’autres, le
peuple d’Haïti, en vertu de son identité ancestrale, est plus intéressant
pour le peuple de couleur des États Unis que pour tous les autres, car le
Nègre, comme le Juif, ne peut jamais se séparer de son identité et de sa
race. La couleur fait pour l’un ce que la religion fait pour l’autre et rend
Frederick Douglass
136
tous deux distincts du reste de l’humanité. N’importe où la prospérité ou
le malheur pourrait conduire le nègre, il est identifié avec sa race et en
partage le sort. On nous dit d’aller en Haïti, d’aller en Afrique. Ni Haïti
ni l’Afrique ne peuvent nous épargner notre destin commun. Que nous
soyons ici ou là-bas, nous devons nous élever ou tomber avec la race.
Par conséquent, nous pouvons faire à peu près autant pour l’Afrique ou
pour Haïti par notre bonne conduite et notre succès ici que pour n’importe
quel autre pays au monde. Parler d’améliorer notre vie en nous débarrassant
de la race blanche est une grave erreur. Il est aussi inutile pour le
noir de penser à se débarrasser de l’homme blanc que pour le Blanc de
penser à se débarrasser du Noir. Ils sont simplement les deux groupes raciaux
qui ne peuvent être exclus de n’importe quelle partie du globe et ne
peuvent pas non plus s’exclure mutuellement. Par conséquent, nous ferions
aussi bien de décider de vivre ensemble ici que d’aller ailleurs. De
plus, pour des raisons évidentes, jusqu’à ce que nous arrivions à nous
faire respecter aux États Unis, nous ne seront pas respectés en Haïti, ni en
Afrique ni ailleurs.
Au sujet de mon estime et de mon amitié pour Haïti, j’en ai déjà parlé.
J’ai déjà plus ou moins parlé également de ses fautes car elles sont nombreuses
et graves. Cependant, je montrerai, avant de terminer, qu’avec
toutes ses fautes, vous et moi et nous tous avons des raisons de respecter
Haïti pour les services qu’elle a rendus à la cause de la liberté et de l’égalité
des hommes à travers le monde, et pour les nobles qualités dont elle a
fait montre dans toutes les pénibles conditions des premiers jours de son
histoire.
Depuis mon retour aux États Unis, on m’a pressé de toutes parts de
prédire ce que sera le futur d’Haïti - si elle arrivera jamais à maîtriser et
à dompter les éléments turbulents à l’intérieur de ses frontières pour devenir
une République disciplinée. Si elle maintiendra sa liberté et son
indépendance, ou, finalement, les perdra toutes les deux et deviendra un
sujet de l’une ou l’autre des puissantes nations du monde qui semblent la
convoiter. Le point encore plus important est si elle succombera à l’anarchie,
au chaos et à la barbarie ou s’élèvera à la dignité et au bonheur
d’une nation hautement civilisée et fera honneur à la race noire.
Je suis libre de dire que je crois qu’elle remplira cette dernière condition
et cette destinée. Cependant, selon un groupe d’écrivains tels que Mr.
Froude et ceux qui lui font écho, des hommes et des femmes qui écrivent
ce qu’ils savent que le préjugé du moment acceptera et achètera, cette
question a déjà été répondue de façon véhémente contre Haïti et les possibilités
de la race nègre en général.
Discours sur Haïti
137
On nous dit qu’Haïti est déjà condamnée - qu’elle est en déclin vers la
barbarie; et, pire encore, on affirme que lorsque le nègre est livré à luimême,
en Haïti ou ailleurs, il gravite inévitablement vers la barbarie.
Hélas, pour la pauvre Haïti! et hélas, pour le pauvre nègre de partout, si
ces allégations étaient fondées.
L’argument tel qu’énoncé contre Haïti est que, depuis sa liberté, elle est
devenue paresseuse, qu’elle s’adonne à une flagrante idolâtrie, et que ces
démons s’accroissent. Que la pratique du vodou, du fétichisme, de l’adoration
du serpent et du cannibalisme y est prévalente que les petits
enfants sont engraissés pour être tués et offerts en sacrifice à leurs divinités
vodous; que de grands garçons et filles courent les rues des villes et
cités nus et que les choses en général vont de mal en pis.
En réponse à ces sombres et écrasantes allégations, il me suffira seulement
de faire une déclaration générale. J’admets tout de suite qu’il y a
beaucoup d’ignorance et beaucoup de superstition en Haïti. En général,
le peuple là-bas croit beaucoup dans les divinations, charmes, sorcelleries,
maléfices et dans le pouvoir surnaturel et la capacité de leurs prêtres
du Vodou d’accomplir des miracles. A cause de cela, il y a un sentiment
de superstition et de crainte mutuelle dont la tendance destructrice ne
peut être exagérée. Mais le degré d’obscurité qu’a supporté la société,
qu’elle peut supporter et supporte encore sans tomber en pièces et sans
s’abandonner sans espoir à la barbarie est étonnant.
Qu’on se rappelle que la superstition et l’idolâtrie, sous une forme ou une
autre, n’ont pas été confinés, dans le passé, à un lieu ou une localité ni ne
le sont dans le présent et que, même dans notre âge de lumières, nous
n’avons pas besoin de voyager loin de notre propre pays, de l’Angleterre,
l’Écosse, l’Irlande, la France, l’Allemagne ou l’Espagne pour trouver des
traces considérables de superstition flagrante. En Amérique, nous consultons
des esprits familiers. La Reine Victoria fait chercher de l’eau du
Jourdain pour baptiser ses enfants, comme si l’eau de cette rivière était
meilleure que celle de n’importe quelle autre rivière. Plusieurs parcourent
des milliers de miles dans cet âge de lumière pour aller voir un ancien
châle taillé d’une pièce qui est supposé avoir des vertus divines. Les
chrétiens à Rome baisent le gros orteil d’une image noire appelée St
Pierre et gravissent des escaliers sur leurs genoux pour gagner des faveurs
divines. Ici, nous construisons des maisons et les appelons maisons
de Dieu et y allons pour rencontrer Dieu, comme si le Tout-Puissant
demeurait dans des temples faits par les mains des hommes. Moi-même,
je ne suis pas tout à fait dénué de superstition. Je préfèrerais m’asseoir à
une table de douze personnes plutôt qu’à une de treize; et je préfèrerais
voir la nouvelle lune par-dessus mon épaule droite d’abord plutôt que
par-dessus la gauche bien que ma raison me dise que cela ne fait aucune
Frederick Douglass
138
sorte de différence par-dessus quelle épaule je vois la nouvelle ou l’ancienne
lune. Et à quel point le matériel d’une maison est-il meilleur que
celui d’une autre ?
L’homme peut-il construire une maison plus sacrée que celle que Dieu
lui-même a bâtie pour les enfants des hommes? Si on dénie à des hommes
une civilisation future à cause de leurs superstitions, il y a d’autres
peuples que celui d’Haïti à qui on doit aussi la dénier. Sous une forme
ou une autre, la superstition se trouvera partout et parmi toutes sortes de
personnes, (qu’elles soient) importantes ou de petites conditions. Il fut un
temps où la Nouvelle Angleterre croyait aux sorcières et pourtant, elle est
devenue hautement civilisée.
On accuse Haïti du terrible crime de sacrifier de jeunes enfants à ses
dieux vodous et vous voudrez savoir ce que j’ai à répondre à cette choquante
allégation. Ma réponse est celle-ci : Lorsque je vivais en Haïti,
j’ai fait beaucoup de recherches au sujet de cette prétendue pratique tellement
horrible. J’ai interrogé plusieurs personnes à ce sujet mais n’ai jamais
rencontré quelqu’un qui a pu dire qu’il avait jamais vu un pareil cas
de sacrifice humain. Je n’ai jamais non plus trouvé quelqu’un qui ait jamais
rencontré aucune autre personne qui ait dit qu’il avait vu un tel acte
de sacrifice humain. Je sais que ce n’est pas conclusif parce que des choses
étranges ont parfois été faites au nom de Dieu et dans la pratique de la
religion. Vous savez que notre bon père Abraham (pas Abraham Lincoln),
a jadis pensé que cela plairait à Jéhovah qu’il tue son fils Isaac et
lui offre un sacrifice sur l’autel. De tout temps, des hommes ont pensé
gagner des faveurs de leurs divinités ou échapper à leur colère en leur offrant
quelque chose de grande et spéciale valeur. Parfois, c’était le premier-
né du troupeau, et parfois, c’était le lard d’animaux engraissés pour
qu’ils soient agréables et acceptables à l’être divin. Comme si un être
divin pouvait beaucoup agréer le goût ou l’odeur de telles offrandes. Les
hommes sont devenus plus sensés de nos jours. Ils gardent, sentent et
mangent leurs boeufs et moutons gras eux-mêmes.
En ce qui concerne les petits garçons et filles courant nus dans les rues, je
dois dire que, bien qu’on trouve ce genre de cas et en plus grand nombre
que nous ne serions disposés à tolérer, avec les idées de nos régions, ils
sont néanmoins les exceptions à la règle générale en Haïti. Dans les rues
de Port-au-Prince, pour chaque enfant qui est nu, vous en verrez cent
habillés décemment; et pourtant nos correspondants et touristes de six
jours en Haïti, vous porteraient à penser que la nudité est la règle là-bas
et les vêtements décents l’exception. On doit se rappeler aussi, que dans
un climat comme celui d’Haïti, les gens considèrent davantage le confort
de leurs enfants à ce respect qu’une peur quelconque d’indécence de
leurs petits corps innocents.
Discours sur Haïti
139
Un mot au sujet de l’adoration du serpent. Cette pratique n’est pas nouvelle
dans l’histoire de la religion. Elle est aussi vieille que l’Égypte et
est une partie de notre propre système religieux. Moïse éleva le serpent
dans le désert comme un remède à une grande maladie, et notre Bible
nous raconte des choses merveilleuses faites par le serpent, en tant que
guérisons miraculeuses. De plus, il semble avoir été disponible et avoir
accompli de merveilleux exploits au Jardin d’Éden et avoir exercé une
forte et mystérieuse influence en décidant du sort de l’humanité pour le
temps et l’éternité. Sans le serpent, le plan de salut lui-même ne serait pas
complet. Il n’est pas étonnant alors qu’Haïti, ayant tant entendu parler du
serpent dans ces respectables lieux et sublimes relations, ait acquis
quelque respect pour une divinité si puissante et si ancienne.
Mais que sera le futur d’Haïti ? Sera-t-il civilisation ou barbarie? Haïti
restera-t-elle un état indépendant ou sera-t-elle avalée par l’une ou l’autre
des grandes nations? Où se dirige-t-elle? En vue de ces questions, nous
ne devrions permettre à aucun préjugé de nous influencer d’un côté ou de
l’autre. Si c’est vrai que le Nègre, livré à lui-même, tombe dans la
barbarie, comme on le prétend, le Nègre par-dessus et au-delà de tous les
autres au monde devrait le savoir et le reconnaître.
Mais on dit que les Haïtiens sont paresseux. Bon, avec les conditions de
vie si faciles et l’accomplissement du travail si peu attrayant, l’étonnant
n’est pas que les hommes d’Haïti soient paresseux mais, plutôt, qu’ils se
donnent même la peine de travailler. Mais ce n’est pas vrai que les gens
d’Haïti soient aussi paresseux qu’on les représente d’habitude. Il y a
beaucoup de travail rigoureux qui se fait en Haïti, et au niveau mental et
au niveau physique. Ceci est vrai, non seulement dans les altitudes
accessibles où l’air est frais et tonifiant mais aussi dans les basses régions
où le climat est chaud, brûlant et affaiblissant. Personne ne peut voir les
navires à flot dans les splendides ports d’Haïti, et voir les considérables
importations et exportations du pays sans voir également que quelqu’un
travaillait là. Un revenu de millions de dollars ne se réalise pas dans un
pays où personne ne travaille. Clairement, nous ne devrions pas émettre
un jugement hâtif sur une question d’une importance si capitale. Cela ne
devrait pas être déterminé d’un coup de plume et sur de simples
apparences du moment. Il y a des flux et reflux dans la marée des affaires
humaines, et Haïti n’est pas une exception à cette règle. Il y a eu des
moments dans son histoire où elle promettait de faire de grands progrès,
et d’autres où elle semblait rétrograder. Nous devrions la considérer à la
vaste lumière de toute son histoire et bien observer sa conduite dans les
vicissitudes variées qu’elle a traversées. À partir de cette large vue, je
suis sûr qu’Haïti sera justifiée.
Frederick Douglass
140
Le grand Daniel O’Connell a dit une fois que l’histoire de l’Irlande pourrait
être tracée, comme un homme blessé à travers la foule, par le sang.
La même chose peut être dite de l’histoire d’Haïti comme état libre. Sa
liberté est née dans le sang, a été bercée dans le malheur et a plus ou
moins vécue dans une tempête de turbulence révolutionnaire. Il est important
de savoir comment elle s’est comportée dans ces tempêtes. De
mon point de vue, il y a un fait important, fondamental et qui réjouit l’âme
concernant Haïti. C’est celui-ci: Malgré toutes les pénibles vicissitudes
de son histoire, malgré toutes les machinations de ses ennemis domestiques,
malgré toutes les tentations venant de l’étranger, malgré toutes
ses nombreuses et destructives révolutions, elle est demeurée fidèle à
elle-même, fidèle à son autonomie, et demeure néanmoins un état libre et
indépendant. Aucun pouvoir sur cette vaste terre ne l’a encore induite ou
séduite à chercher un protecteur étranger ou l’a forcée à baisser sa fière
tête devant un gouvernement étranger.
Nous parlons d’assumer un protectorat sur Haïti. Nous ferions mieux de
ne pas essayer. Son entière histoire met en doute le succès d’une telle
entreprise. Elle préférerait abandonner ses ports et ses havres, se retirer
dans la sûreté de ses montagnes ou brûler ses villes et verser son chaud et
rouge sang tropical sur leurs cendres plutôt que de se soumettre à la
dégradation de n’importe quel joug étranger, aussi bienveillant qu’il soit.
Quelles que soient l’origine des sources de sa honte et de son malheur,
elle a une source de grande satisfaction : elle vit fièrement dans la gloire
de sa liberté gagnée bravement et son sang a acheté son indépendance, et
elle n’a permis à nul pied hostile de fouler son sol sacré en paix depuis
l’heure de son indépendance jusqu'à maintenant. Son autonomie future
est sûre, au moins. Civilisée ou sauvage, quel que soit ce que le futur lui
réserve, Haïti est le pays de l’homme noir maintenant et à jamais.
[Applaudissements.]
En juste défense d’Haïti, je peux aller un pas plus loin. Je peux parler
d’elle, non seulement avec admiration mais aussi avec gratitude. Elle a
magnifiquement servi la cause de l’universelle liberté humaine. Nous ne
devrions pas oublier que la liberté dont vous et moi jouissons aujourd’hui;
que la liberté dont huit cent mille gens de couleur jouissent dans
les Antilles britanniques ; la liberté que la race noire partout au monde a
reçue, est due en grande partie à la brave position prise par les fils noirs
d’Haïti il y a quatre-vingt dix ans. Quand ils ont sonné l’heure de la liberté,
ils l’ont construite mieux qu’ils ne le savaient. Leurs épées n’ont
pas été et ne pouvaient pas être dégainées simplement pour eux seuls. Ils
étaient enchaînés et liés ensemble avec leur race et en se battant pour leur
liberté, ils se sont battus pour la liberté de chaque homme noir dans le
monde [Applaudissements prolongés.]
Discours sur Haïti
141
On dit des anciennes nations que chacune avait sa mission spéciale dans
le monde et que chacune a enseigné au monde une importante leçon. Les
Juifs ont enseigné au monde une religion, la notion sublime de la Divinité.
Les Grecs ont enseigné au monde la philosophie et la beauté. Les Romains
ont enseigné au monde la jurisprudence. L’Angleterre est la plus
avancée des nations modernes en commerce et manufactures. L’Allemagne
a enseigné au monde à penser tandis que la République Américaine
est en train de donner au monde un exemple de gouvernement du peuple,
par le peuple et pour le peuple. [Applaudissements.] Parmi ces larges corps,
la petite communauté d’Haïti, ancrée dans la mer Caraïbes a eu sa mission
dans le monde et une mission que le monde avait grand besoin d’apprendre.
Elle a enseigné au monde le danger de l’esclavage et la valeur
de la liberté. A cet égard, elle a été la plus grande de tous nos professeurs
modernes.
Parlant pour le Nègre, je peux dire que nous devons beaucoup à Walker
pour son Appel 7 ; à John Brown [Applaudissements] pour le coup frappé à
Harper’s Ferry, à Lundy et Garrison pour leur plaidoyer. [Applaudissements.]
Nous devons beaucoup spécialement à Thomas Clarkson, [Applaudissements]
à William Wilberforce, à Thomas Fowell Buxton, et aux
sociétés anti-esclavagistes chez nous et à l’étranger; mais nous devons incomparablement
plus à Haïti qu’à eux tous. [Applaudissements prolongés.]
Je la considère comme la pionnière et l’originale émancipatrice du dixneuvième
siècle. [Applaudissements.] Ce fut son exemple unique et courageux
qui, en premier lieu, instilla dans le monde chrétien un certain sens
de la nature humaine du Nègre. C’est elle qui, la première, réveilla le
monde chrétien au sens du « danger de pousser trop loin l’énergie qui
sommeille dans le bras d’un homme noir ». [Applaudissements.] Jusqu’à ce
qu’Haïti se lance à la conquête de la liberté, la conscience du monde
chrétien dormait profondément au sujet de l’esclavage. Elle était à peine
troublée, ne serait ce que par un rêve, par ce crime contre la justice et la
liberté. Le Nègre était, dans son estimation, une créature-mouton n’ayant
aucun droit que l’homme blanc était obligé de respecter, un animal docile,
une sorte d’âne, capable de porter des fardeaux et recevant des écorchures
de la part d’un maître blanc, sans ressentiment, et sans résistance.
La mission d’Haïti a été de dissiper cette dégradation et dangereuse illusion
et de donner au monde une nouvelle et correcte révélation du caractère
de l’homme noir. Cette mission, elle l’a accomplie et elle l’a bien
accomplie. [Applaudissements.]
7 David Walker, un abolitionniste, avait écrit « Walker’s Appeal in Four Articles:
Together With a Preamble to the Coloured Citizens of the World, but in Particular
and Very Expressly to Those of the United States of America », un appel aux noirs à la
rébellion, publié le 28 septembre 1829.
Frederick Douglass
142
Jusqu’à ce qu’elle parle, aucune nation chrétienne n’avait aboli l’esclavage
des noirs. Jusqu’à ce qu’elle parle, aucune nation chrétienne n’avait
montré au monde un effort organisé pour abolir l’esclavage. Jusqu’à ce
qu’elle parle, les négriers, suivi par des requins affamés, avides de dévorer
les esclaves morts et mourant lancés pardessus bord pour les nourrir,
labouraient en paix l’océan Sud Atlantique, peignant la mer avec le sang
des nègres. Jusqu’à ce qu’elle parle, la traite des esclaves était approuvée
par toutes les nations chrétiennes du monde, y compris notre terre de liberté
et de lumière. Des hommes ont fait leurs fortunes au moyen de ce
trafic infernal et on les estimait de bons chrétiens, modèles et images du
Sauveur du monde. Jusqu'à ce qu’Haïti parle, l’église était silencieuse et
la chaire muette. Les trafiquants d’esclaves vivaient et les trafiquants
d’esclaves mouraient. Les oraisons funèbres étaient prêchés sur leurs dépouilles
et on disait d’eux qu’ils étaient morts dans les triomphes de la
foi chrétienne et étaient allés au ciel parmi les justes.
Pour avoir une conception ou une mesure quelque peu juste de l’intelligence,
de la solidarité et du grand courage du peuple d’Haïti quand il se
trouvait sous le commandement de Toussaint L'Ouverture [Applaudissements
prolongés] et de l’intrépide Dessalines, vous devez vous rappeler
quelles étaient les conditions dans lesquelles il évoluait; que toutes les
îles avoisinantes avaient des esclaves et qu’il ne pouvait se tourner vers
aucune d’elles pour trouver sympathie, support et coopération. Haïti a
pressé toute seule le raisin. Sa main était contre le monde chrétien et la
main du monde chrétien était contre elle. Son entreprise était désespérée
et elle savait qu’elle devait aller de l’avant ou périr.
Dans l’histoire grecque ou romaine, on ne peut trouver plus grande audace.
Ce sera toujours un sujet d’émerveillement et de surprise pour ceux
qui s’en soucient qu’un peuple maintenu dans un esclavage abject, soumis
au fouet et maintenu dans l’ignorance des belles lettres, comme ces
esclaves l’étaient, ait su assez ou qu’il lui soit resté assez de force pour
réunir, organiser et se choisir des leaders de confiance et aux coeurs
loyaux qu’il pouvait suivre dans les mâchoires de la mort pour obtenir sa
liberté [Applaudissements.]
En prédisant donc le futur de ce peuple, j’insiste que l’on donne une certaine
importance à ceci et à un autre important fait de base: la liberté
d’Haïti ne lui a pas été accordée comme une faveur, mais conquise
comme un droit! [Applaudissements.] Son peuple s’est battu pour elle. Ils
ont souffert pour elle, et des milliers d’entre eux ont enduré les tortures
les plus horribles, et sont morts pour elle. On dit bien qu’un peuple à qui
la liberté est donnée ne peut jamais la porter aussi majestueusement que
ceux qui se sont battus et ont souffert pour l’acquérir. Ici, comme ailleurs,
ce qu’on gagne facilement, on est passible de perdre facilement.
Discours sur Haïti
143
Mais quand un homme s’est battu pour gagner quelque chose, il se battra
encore pour la garder. Haïti a été soumise à ce test dès le début et elle a
subi l’épreuve avec honneur, comme de l’or purifié au creuset. [Applaudissements.]
Pour asservir à nouveau ces braves fils de la liberté qui s’étaient affranchis
eux-mêmes, la France envoya en Haïti, au cours des années 1802-
1803, environ 50,000 hommes tirés de ses troupes aguerries, commandées
par les généraux les plus expérimentés et les plus habiles. L’histoire
nous dit ce que sont devenus ces braves et habiles guerriers de France.
Elle montre qu’ils ont partagé le sort de Pharaon et de ses armées. La
virilité nègre, la bravoure nègre, le génie et le talent militaire nègres aidés
par la fièvre jaune et la pestilence eurent raison d’eux. Leurs âmes par
milliers furent rapidement expédiées dans l’éternité et leurs os furent
dispersés sur les montagnes d’Haïti, pour y blanchir, brûler et disparaître
sous le brutal soleil tropical. Depuis 1804, Haïti a maintenu son indépendance
nationale. [Applaudissements.] Je lance ces faits aux pieds des détracteurs
des Nègres et d’Haïti. Peut-être qu’ils les aideront à solutionner
le problème de son avenir. Non seulement ils indiquent le courage du
Nègre mais ils démontrent aussi son intelligence. [Applaudissements.]
Il ne peut y avoir de meilleur test de l’intelligence d’un peuple que ce qui
est fourni dans ses lois, ses institutions et à travers ses hommes de marque.
Produire ceci avec un degré considérable de perfection requiert un
ordre élevé de talent. Haïti n’a aucune raison de se dérober à ce test ou à
aucun autre.
On classifie la grandeur humaine selon trois catégories: premièrement,
grandeur d’administration; deuxièmement, grandeur d’organisation; et
troisièmement, grandeur de découverte, la dernière étant le plus haut
ordre de grandeur humaine. Dans toutes les trois, Haïti fait bonne figure.
Ses Toussaint L'Ouverture, ses Dessalines, ses Christophe, ses Pétion, ses
Rigaud et autres, leurs ennemis en étant juges, étaient des hommes de
grands talents. [Applaudissements.]
Ils étaient grands dans tous les trois aspects de la grandeur humaine. Que
n’importe qui dans notre pays hautement favorisé, entreprenne d’organiser
une armée de recrues sans expérience et surtout, que n’importe quel homme
de couleur entreprenne d’organiser des hommes de sa propre race et de
les soumettre à la discipline militaire et il verra immédiatement la dure
tâche qu’Haïti avait sur la main en résistant à la France et à l’esclavage, et
il sera tenu d’admirer les talents et le caractère dont ont fait montre ses fils
en formant et en dirigeant ses armées et en remportant sa liberté. [Applaudissements.]
Frederick Douglass
144
Mais Haïti a fait plus que de produire des armées et de discipliner des troupes.
Elle a organisé et a maintenu un gouvernement pendant quatre vingt
sept ans. Bien qu’elle ait été emportée de temps en temps par des tourbillons
de turbulence déréglée; bien qu’elle aie été secouée par des tremblements
de terre d’anarchie chez elle, et a rencontré les explosions glaciales
du préjugé et de la haine du monde extérieur; bien qu’elle ait été assaillie
par le feu et l’épée du dehors et de l’intérieur, elle a, à travers toutes les
machinations de ses ennemis, maintenu un gouvernement civil bien défini
et continue à le maintenir aujourd’hui. [Applaudissements.] Elle est représentée
à toutes les cours d’Europe par des hommes capables, et, en retour,
elle a des représentants de toutes les nations d’Europe dans sa capitale.
Elle a ses systèmes judiciaire, exécutif et législatif. Elle a sa Chambre de
Représentants et son Sénat. Toutes les fonctions gouvernementales ont été
et sont maintenant accomplies régulièrement sur son territoire. Qu’est-ce
que tout cela signifie? Je réponds: Beaucoup. Et c’est tout à son crédit. Si
c’est vrai que tout le présent et tout l’avenir reposent sur tout le passé, il y a
de solides raisons d’espérer pour Haïti. Il y a une bonne chance qu’elle
puisse encore être hautement progressiste, prospère et heureuse. [Applaudissements.]
Ceux qui ont étudié l’histoire de la civilisation, avec la plus grande
gamme d’observation et la plus profonde généralisation philosophique,
nous disent que les hommes sont gouvernés par leurs actions passées;
que ce qu’ils ont fait en une circonstance, il est probable qu’ils le feront
en des circonstances similaires quand celles-ci se présenteront. Dans le
passé, Haïti a formé plusieurs hommes érudits, capables et patriotes. Elle
a émis de sages lois pour son gouvernement. Parmi ses citoyens, elle a eu
des hommes de Lettres et des hommes d’État, des journalistes instruits,
des avocats capables et d’éminents médecins. Elle a maintenant des
hommes éduqués, dans l’Église et dans son gouvernement, et elle est,
maintenant comme toujours, dans le courant de la civilisation. Elle est
peut-être lente et haletante dans la course, mais elle avance dans la bonne
direction. [Applaudissements.]
La déclaration qu’elle est sur la pente, descendant vers la barbarie, est
facile à faire mais difficile à prouver. Mon observation et mon expérience
quand j’étais dans ce pays ne le démontrent pas du tout. J’ai la bonne
fortune de posséder les moyens de comparaison, en ce qui a trait à « ce
qu’Haïti était et ce qu’Haïti est »; ce qu’elle était il y a vingt ans et ce
qu’elle est maintenant. J’ai visité ce pays il y a vingt ans et y passe
beaucoup de temps depuis et je n’ai aucune hésitation à dire, qu’avec tout
ce que j’ai dit de ses révolutions et de sa civilisation défectueuse, je peux
rapporter une amélioration évidente et agréable dans l’état de son peuple
maintenant, comparé à ce qu’il était il y a vingt ans. [Applaudissements.]
Discours sur Haïti
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À Port-au-Prince, qu’on peut prendre comme une juste expression de la
condition générale du pays, j’ai vu plus d’apparent bonheur domestique,
plus de richesse, plus de propreté personnelle, plus d’attention aux vêtements,
plus de voitures roulant à travers les rues, plus d’activités commerciales,
plus d’activités, plus d’écoles, plus d’enfants bien habillés et
bien soignés, plus d’églises, plus d’enseignants, plus de Soeurs de la Charité,
plus de respect pour le mariage, plus de confort familial, plus d’attention
aux conditions sanitaires, un meilleur approvisionnement d’eau,
un meilleur clergé catholique, plus d’attention aux observances religieuses,
plus d’élégantes résidences, et plus de tout ce qui est désirable
que je n’avais vu il y a vingt ans. [Applaudissements.]
À cette époque, Haïti était isolée. Elle était en dehors de la communication
télégraphique avec le monde civilisé. Elle a maintenant une telle
connexion. Elle a payé pour son propre câble et avec son propre argent.
Cela a été accompli sous le si maltraité Président Hyppolite. [Applaudissements.]
À l’époque, il n’y avait aucun effort pour éclairer ses rues. Maintenant,
les rues principales sont éclairées. Les rues sont pleines de voitures
la nuit mais aucune n’a le droit de circuler sans allumer ses phares,
et on accorde une grande attention à la paix et au bon ordre des citoyens.
On parle souvent très fort en Haïti, mais les Haïtiens en viennent rarement
aux mains.
Même ses révolutions sont moins sanguinaires et impitoyables maintenant
qu’auparavant. Dans beaucoup de cas, elles ont eu lieu avec un
grand mépris des droits privés, la destruction de propriétés et la perpétration
d’autres crimes, mais on n’a permis à rien de ce genre de se produire
dans la révolution qui a porté le Président Hyppolite au pouvoir. Son investiture
s’est déroulée de façon aussi disciplinée que celles de n’importe
quel président des États-Unis. [Applaudissements.]
Avant que nous nous prononcions contre la probabilité de progrès en
Haïti, nous devrions examiner l’histoire du progrès d’autres nations. Certains
des États les plus avancés et les plus hautement civilisés de notre
monde d’aujourd’hui, étaient, il y a quelques siècles, aussi profondément
dépravés en morale, manières et coutumes qu’Haïti est supposée l’être
aujourd’hui. La Prusse qui est aujourd’hui l’arbitre de la paix et de la
guerre en Europe et a dans ses frontières les penseurs les plus profonds
du dix-neuvième siècle, était, il y a trois siècles, tout comme Haïti, le
théâtre de factions en conflit et la scène d’immoralités flagrantes. La
France, l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne ont toutes traversé les luttes et
les tourmentes de guerres de faction dont les pareilles font maintenant
d’Haïti un objet de risée et de sifflements d’un monde moqueur. PuisFrederick
Douglass
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qu’ils ont su traverser ces périodes de violence, pourquoi Haïti ne peutelle
pas en faire autant? [Applaudissements.]
On devrait aussi se rappeler qu’Haïti est encore dans son enfance.
Donnez-lui du temps! Donnez-lui du temps! Bien que quatre-vingt ans
soient peut-être un bel âge pour un homme, ils peuvent être comme une
année dans la vie d’une nation. Avec un peuple commençant une vie nationale
comme Haïti l’a fait, avec un matériel aussi frustre chez elle et
des forces si antagonistes opérant sur elle du dehors, l’étonnant est non
pas qu’elle soit si loin en arrière de la civilisation, mais qu’elle ait survécu
d’une façon quelconque comme une nation civilisée.
Bien qu’elle soit encore un bébé, elle est hors des bras de sa mère. Bien
qu’elle se traîne au lieu de marcher; trébuche souvent et quelquefois tombe,
sa terre n’est pas brisée et elle vit et grandit encore et, je le prédis, elle
sera un jour encore plus grande et plus forte. Sa richesse est grande, sa
population plus large, son crédit est plus élevé, sa monnaie est plus solide,
son progrès plus sûr, ses politiciens plus capables, son patriotisme est
plus noble, et son gouvernement est plus stable et plus solide qu’il y a
vingt ans. Je prédis que, de la guerre civile, de la révolution et de la
guerre, viendra un désir de paix. De la division viendra un désir d’union;
de la faiblesse, un désir de force, de l’ignorance, un désir de savoir et de
la stagnation viendra un désir pour le progrès. [Applaudissements.] Déjà, je
trouve en elle une envie de paix. Déjà, elle sent qu’elle a eu assez et plus
qu’assez de guerres. Déjà, elle perçoit la nécessité de l’éducation et elle
procure les moyens de l’obtenir sur une grande échelle. Déjà, elle a ajouté
cinq cents écoles à ses forces d’éducation, pendant les deux ans de
l’administration d’Hyppolite. [Applaudissements.] Considérant de tels
faits ; considérant le fait qu’Haïti est encore en vie, après avoir été boycottée
par tout le monde chrétien; considérant son propre progrès au
cours des vingt dernières années; considérant le fait qu’elle s’est liée au
wagon de la civilisation mondiale, je ne croirai pas, je ne peux pas croire
que son étoile va s’éteindre. Je préfère croire que quoiqu’il advienne,
paix ou guerre, Haïti demeurera dans le firmament des nations, et que,
comme l’étoile polaire, elle continuera à briller et à briller à jamais.
[Applaudissements prolongés.]

dimanche 3 avril 2011

HAITI: LE 20 AVRIL DECRETE "JOURNEE NATIONALE DE LA DIASPORA"

Haiti : Le 20 avril décrété « Journée Nationale de la Diaspora » (Officiel)

vendredi 1er avril 2011

Communiqué du Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE)

Soumis à AlterPresse le 1er avril 2011

Le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE), s’estime heureux de vous annoncer que, par arrêté présidentiel signé en Conseil des Ministres le 16 mars 2011, la date du 20 avril est décrétée : « Journée Nationale de la Diaspora ».

La « Journée Nationale de la Diaspora » (JND), est l’aboutissement de diverses démarches du MHAVE auprès de l’exécutif, suite à de larges rencontres effectuées par son titulaire M. Edwin Paraison, aux États-Unis, au Canada, en Espagne, en Suisse, en France, au Mexique, à Cuba, en République Dominicaine, entre autres, dans le cadre de la promotion de nouveaux rapports entre Haïti et sa diaspora, en vue de répondre, aux attentes des deux parties.

Pour ce faire, le MHAVE a choisi d’utiliser un outil tiré d’une manifestation organisée en et par la diaspora le 20 avril 1990. Ayant réuni plus de 120,000 personnes par delà les divisions sociales, religieuses et politiques, cette manifestation considérée comme la plus importante à caractère non politique, a donné lieu, pour certains à une expérience vivante de notre devise : « L’Union fait la force » , laquelle, aujourd’hui doit être récupérée et mise à profit dans le cadre du double processus de refondation et reconstruction.

Tenue à New York le 20 avril 1990, cette journée historique a été capitale pour la défense de la bonne renommée internationale du pays, des intérêts de la communauté haïtienne des Etats-Unis et en prévision de mesures inadéquates qui pourraient frapper le reste de la diaspora haïtienne globale, face à la stigmatisation liée au VIH-SIDA. Une preuve d’engagement et d’unité qui mérite d’être renforcée, canalisée, appréciée voire même imitée par les générations présentes et futures.

21 ans après, l’État haïtien s’en souvient. Instituée officiellement, cette journée de la diaspora qui sera commémorée annuellement, à commencer le 20 avril 2011, aura la vertu d’exprimer la gratitude de l’État, envers ses filles et ses fils qu’il n’a pas pu retenir en son sein, mais qui font montre d’un attachement patriotique digne d’être reconnu par tous.

Le lancement des activités d’organisation de cette journée a été effectuée au local du MHAVE ce 1e avril, avec la participation de représentants des autres ministères concernes, notamment, la Ministre des Affaires Étrangères, Marie Michèle Rey, la Ministre de la Culture et de la Communication, Marie Laurence Jocelyn-Lassègue, des cadres des Ministères de l’Intérieur et des collectivités territoriales et du Tourisme. De même que des représentants de la diaspora, des communautés des Etats-Unis de la France et de Cuba.

Pour Mme Lassègue, un grand pas a été franchi avec l’institutionnalisation d’une Journée nationale pour la diaspora. De son côté, madame Rey a insisté sur la nécessite d’une appropriation effective par la diaspora de cette journée. Le titulaire du MHAVE pour sa part, a exprimé d’avoir pu mener à bien cette initiative et fait un appel aux communautés haïtiennes de l’extérieur à célébrer pleinement cette date.

Le MHAVE invite les médias en Haïti et dans les communautés de l’extérieur à s’impliquer activement dans cette célébration en prévoyant dans leur programmation du jour, le 20 avril prochain, des programmes spéciaux portant sur des thèmes d’intérêt pour la diaspora.

jeudi 24 mars 2011

HAITI: RETOUR AUX URNES, RETOUR AU PAYS

Par Benjamin Fernandez
Journaliste.
(Extrait du "Le Monde Diplomatique"

Symboliquement, le scrutin se déroulera vingt-cinq ans après la chute de la dictature duvaliériste. Vingt-cinq années de gouvernements entravés par les institutions financières, par l’intromission des puissances tutélaires, ébranlés par les coups d’Etat et rongés par la corruption des élites. Vingt-cinq années sans parvenir à mettre le pays sur la voie du développement et de la démocratie.

Le vote aura également lieu un peu plus d’un an après le séisme ravageur du 12 janvier 2010 (3). Une année au cours de laquelle l’Etat haïtien et l’aide internationale se sont montrés incapables de mettre en œuvre la reconstruction du pays. Une année sans que ne s’améliorent vraiment les conditions de vie des Haïtiens.

Plus d’un million de personnes vivent toujours sous les tentes qui s’étendent à perte de vue sur les flancs des mornes dominant Port-Au-Prince et sur la place du Champ de Mars au bas de la ville. Trois millions d’Haïtiens se trouvent en situation d’insécurité alimentaire et le chômage atteint 80 %. « L’urgence » s’éternise : l’épidémie de choléra introduite accidentellement par le contingent népalais de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) a fait officiellement plus de cinq mille victimes depuis le mois d’octobre et semble s’être installée pour longtemps. La présence massive d’organisations non gouvernementales (ONG) a entraîné une flambée des prix et accru la dépendance de la population.

Les promesses des donateurs internationaux sont restées largement lettre morte et une partie des sommes réellement décaissées restent gelées faute d’institutions publiques solides et fiables. La capitale, déjà saturée et délabrée avant le tremblement de terre, est plus que jamais impraticable et irrespirable en raison de la nuée de poussière en suspension et des amoncellements de gravats. Difficile d’imaginer qu’elle puisse être à court terme transformée en ville opérationnelle. La population est une fois de plus livrée à elle-même.

Et rien ne laisse imaginer que l’élection apportera les changements qu’espère la population. Qu’on en juge : les résultats définitifs du premier tour de l’élection présidentielle ne sont pas encore publiés, le candidat du pouvoir Jude Célestin a été écarté sous pression d’une partie de l’électorat et de la diplomatie américaine après de fortes suspicions de fraudes et les deux candidats restants — sur les dix-neuf prétendants initiaux — suscitent plus d’inquiétude que d’espoir.

Point de programme clair, mais des moyens et un style de campagne inédits. Ainsi, si vous êtes affilié à un opérateur téléphonique en Haïti, vous aurez certainement reçu un appel de M. Michel Martelly ou de Mme Mirlande Manigat, qui s’enquiert de votre santé et de celle de votre famille avant de vous inviter à « bien » voter. Ce message préenregistré a d’ailleurs retenu l’attention du commandant de la base américaine de Fort Bragg : il a décidé de déclencher l’alerte et d’évacuer plusieurs bâtiments de peur que l’énergique exhortation en créole de M. Martelly à voter tèt kale (« votez pour le crâne rasé ») ne constitue une menace terroriste.

Mme Manigat, épouse de l’ex-président Leslie Manigat qui avait été balayé par un coup d’Etat en 1988 et s’est présenté sans succès à toutes les élections depuis, est proche de la démocratie chrétienne et des formations libérales du continent. Si elle a reçu le soutien de la puissante Eglise protestante et des intellectuels, elle reste globalement peu populaire auprès des jeunes générations étant donnée sa proximité avec l’élite métisse qui a toujours veillé à la conservation de ses intérêts. Une image qu’elle essaie vainement de briser en apparaissant aux côtés de sportifs et de groupes de rap dans les quartiers populaires.

De son côté, M. Martelly était plus connu avant sa candidature sous le surnom de « Sweet Micky », chanteur autoproclamé « président du Compas », musique très populaire en Haïti. Sous des abords sympathiques de chanteur excentrique, proche de Wyclef Jean et autres célébrités américaines, M. Martelly incarne une nouvelle figure de la démagogie extrémiste. Car s’il est un novice sur la scène du pouvoir, il s’est illustré par le passé aux côtés des militaires putschistes qui renversèrent en 1991 le premier président élu au suffrage universel, M. Jean Bertrand Aristide. Il était à cette époque proche du Fraph, une milice des quartiers riches lancée aux côtés d’escadrons de la mort dans la répression des habitants des quartiers pauvres fidèles au président. Il ne cache d’ailleurs pas son admiration pour l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, qui vient de faire son retour au mépris de la justice de son pays. La popularité de M. Martelly est la plus forte parmi les jeunes qui n’ont pas connu la dictature de « Bébé Doc » ni celle des militaires putschistes. Il est également apprécié dans les bidonvilles qui souffrent de l’insécurité dans les quartiers du bas de la ville où ils résident ou se rendent travailler (4).

Resté in extremis dans la course après l’éviction du candidat du pouvoir, celui qui se présente comme l’« outsider » désormais favori a connu une ascension fulgurante. Un succès qui ne semble pas uniquement dû à son charisme naturel ou à son (introuvable) engagement pour le pays. La firme Sola, basée à Madrid, qui avait pris en main la campagne de M. Felipe Calderón en 2006 au Mexique, a dirigé la campagne de M. Martelly au cours des sept dernières semaines (5). Les soutiens financiers de M. Martelly souhaitent rester discrets, mais celui affiché par l’ancien porte-parole de l’ambassade américaine — M. Stanley Schager, qui avait joué un rôle essentiel pendant le coup d’Etat de 1991 orchestré par la CIA (6) et la période d’embargo —, en dit plus qu’il n’aimerait sur ses bienfaiteurs : « J’espère qu’il sera le prochain président d’Haïti. Il pourrait être le dernier espoir de ce pays ignoré et désespéré (7). » Deux semaines avant les élections, la priorité du candidat a été de rendre visite aux milieux d’affaires de Miami : « Il pourrait être le Berlusconi haïtien », ironise le romancier Gary Victor, fin portraitiste de dictateurs tropicaux (8), attablé à la terrasse fleurie de l’hôtel historique Olofsson, où M. Martelly compte pourtant de nombreux sympathisants. Beaucoup se disent prêts à voter pour lui afin de « tenter un changement, n’importe lequel », rappelle-t-il, alors que « le séisme a révélé la nullité de l’Etat, et que la faillite de toutes les gauches a ouvert la voie à un populisme d’extrême droite ».

Mais, plus grave encore, les méthodes employées par le candidat rappellent de sombres heures de l’histoire politique haïtienne. Le 9 mars, lors, d’un débat télévisé, il a explicitement averti le journaliste Gotson Pierre de possibles représailles de la « rue », après que celui-ci l’eut interrogé sur ses faillites immobilières en Floride (9). Des menaces qui ne sont pas sans rappeler les violences dont ont été victimes plusieurs journalistes lors des manifestations en faveur du candidat au lendemain de la publication des résultats préliminaires du premier tour, le 7 décembre 2010. En outre, trois poseurs d’affiches de campagne de Mme Manigat ont été retrouvés morts après avoir été torturés et une série d’« incidents » a visé l’équipe de la candidate depuis dix jours. M. Martelly avait prévenu au lendemain du premier tour : il ne se laisserait pas voler « sa victoire ».

Dans ce contexte, le choix de Mme Manigat paraît moins risqué à certains. Elle garantirait « un minimum de moralité », selon un homme venu réclamer sa carte électorale, rencontré dans le quartier Turgeau. Mais, rappelle Victor, la candidate représente un clan rétrograde qui a favorisé l’exclusion sans apporter la moindre réponse aux problèmes du pays ni inquiéter les « voyous » des bidonvilles (ou ceux du Palais présidentiel). « Nous sommes encore dans un système d’exclusion », conclut-il. Pour Pierre, « l’élection pourrait marquer un retour des appareils conservateurs dans le dispositif de pouvoir ».

Le fond du problème, confie le fondateur de l’agence Alterpresse, porte-voix des luttes sociales haïtiennes, c’est « le vide de structure politique qui est une conséquence du coup d’Etat de 1991. Celui-ci avait marqué un coup d’arrêt à l’effort d’organisation politique généré dans l’opposition à Duvalier ». « La véritable nouveauté de ce second tour, poursuit-il, c’est qu’il rompt définitivement avec la seule organisation politique véritable depuis la fin de la dictature : le parti Lavalas du président Aristide, organisation qui a dominé sans partage la vie politique depuis 20 ans. »

Or, l’ancien président en exil depuis sept ans en Afrique du Sud vient de faire son retour en Haïti, à la suite de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier un mois avant lui. Mais à la différence de ce dernier — dont le retour très médiatisé aura servi à détourner quelque temps l’attention des affaires de corruption du gouvernement de M. Préval (10) sans présenter de réel danger pour la classe politique — l’ancien président ne laisse pas de préoccuper les candidats et les forces internationales en présence. Le président américain Barack Obama et le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon sont tour à tour intervenus auprès du président sud-africain Jacob Zuma pour qu’il accepte de retenir encore au moins un mois son « invité ». De son côté, l’ambassadeur français, M. Didier Le Bret, a déclaré que le retour de M. Aristide avant le second tour du scrutin n’était pas « une bonne idée » (11), estimant que « l’ancien président serait, pour l’instant, une source de tension (...) néfaste à la tenue du second tour du scrutin ». Devant l’ambassade américaine, les manifestants ont répondu que « sans retour, il n’y a pas de deuxième tour ». En effet, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par les Etats-Unis, stipule que « nul ne peut être arbitrairement privé du droit d’entrer dans son propre pays ». Cependant, le secrétaire général du Comité des avocats pour le respect des libertés individuelles (CARLI), M. Renand Hédouville, ajoute que M. Aristide « doit être prêt à répondre aux questions de la justice pour les multiples violations de droits humains qui se sont produites sous son gouvernement (12) ».

Adossée à un parti divisé, coupé de sa base, et étroitement surveillé par les nations qui l’avaient contraint à signer sa démission, l’influence du très populaire « prêtre des bidonvilles » — qui avait lui aussi fini par révéler un considérable appétit de pouvoir — est sensiblement affaiblie. Néanmoins, la continuité des problèmes sociaux, le marasme politique prévisible et la trahison probable des promesses à l’horizon des élections pourraient lui attirer une nouvelle sympathie.

Cristallisant les mécontentements populaires, le retour d’Aristide pourrait aggraver la crise politique. « Le pire n’est peut-être pas encore arrivé », estime, inquiet, Gotson Pierre.


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(1) Lire Christophe Wargny, « Haïti entre Dieu et ONG », Le Monde diplomatique, janvier 2011.

(2) Lire Alexander Main, « Voter dans un pays qui ne s’appartient plus », Le Monde diplomatique, janvier 2011.

(3) Lire Christophe Wargny, « Haïti, la tectonique de la misère », Le Monde diplomatique, février 2010.

(4) L’insécurité dans ces quartiers s’explique, entre autres, par le fait que l’ex-président Aristide, en armant principalement ses partisans de Cité Soleil et de Carrefour, a créé des rivalités entre les bidonvilles.

(5) « Campaign fixer sweetens prospects for Haiti’s Michel Martelly », The Toronto Star, 6 décembre 2010.

(6) Voir le rapport de l’organisation Human Rights Watch publié en 1997 (http://www.unhcr.org/refworld/publi...).

(7) Le Nouvelliste, 23 février 2011.

(8) Il est l’auteur, entre autres, d’une série de récits littéraires qui tournent en dérision un despote fictif, Albert Buron, dans une île des Caraïbes, et sont réunis dans le recueil Chroniques d’un leader haïtien comme il faut : les meilleures d’Albert Buron, Mémoire d’encrier, Montréal, 2006.

(9) The Miami Herald a révélé le 7 mars que trois maisons de la famille Martelly ont été confisquées dans le sud de la Floride par des banques pour non-paiement : « Haiti candidate Martelly lost three S. Florida properties to foreclosure ».

(10) L’irruption de Bébé Doc sur la scène médiatique a correspondu à un effacement subit des requêtes formulées au président Préval pour qu’il rende des comptes concernant le financement occulte du Centre national des équipements (CNE) dirigé par M. Jude Célestin, des contrats signés sans preuve d’appel d’offres préalable, ainsi qu’au sujet d’assassinats non élucidés autour de ces affaires. Lire Leslie Péan, « Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 », Alterpresse, 15 mars 2010.

(11) « Le retour d’Aristide “n’est pas une très bonne idée”, selon la France », Alterpresse, 1er mars 2011.

(12) « Retour d’Aristide : quelles considérations au niveau des secteurs de droits humains ? », Alterpresse, 18 mars 2011.

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011-03-19-Haiti-retour-aux-urnes

samedi 12 février 2011

HAITI: NI DUVALIER NI ARISTIDE

Idées & Opinions 8 Février 2011
(Extrait du "Le Nouvelliste"

Haïti: Ni Duvalier ni Aristide...
Suite de l'édition précédente

Par Hérold Jean-François

De même que l'on nait et que l'on meurt et qu'entre la naissance et la mort il y a toute une étape qui constitue notre vécu, il nous semble que cette logique de la vie devra s'appliquer de façon irrémédiable à la chose politique. On arrive sur la scène, on cherche le pouvoir, si on l'obtient, on exécute son mandat en faisant l'impossible pour laisser ses marques et l'on s'en va. Si on fait le vilain et que la rue vous renverse, c'est que vous êtes passés à côté.

Alors, dans votre petit coin, vous cuvez votre honte dans la dignité s'il vous en reste ou si vous en avez jamais eue et vous laissez le monde tranquille. La dynamique de la vie se déroule autour de nos choix. Nous forgeons notre existence à partir de nos priorités.

L'enfant qui gaspille sa chance se retrouvera plus surement dans la rue, raté, clochard ou s'il est plus chanceux et débrouillard, ouvrier ou entrepreneur. Mais cette dernière catégorie entre dans les exceptions. Ceux qui réussissent sont en général les bêcheurs qui forgent leur réalité au jour le jour par le travail patient et assidu. Il y en a aussi des rares qui sont sortis des cuisses de Jupiter qui n'ont pas fait grand-chose pour réussir, le gros du travail ayant été fait par une lignée de rudes travailleurs...

Le complexe du passé

En Haïti, nous cultivons une mauvaise tradition d'avoir le regard dans le rétroviseur. La force du passé est si attrayante que nous semblons incapables de tourner la page. Cette fatalité vient peut-être de la grandeur de notre histoire qui ressemble plus à une épopée fictive qu'à une réalité dans laquelle ont vraiment existé les multiples personnages légendaires que sont Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe, Capois, Pétion, Lamartinière, Magloire Ambroise, Marcadieu et les autres. Les oeuvres de ce passé glorieux sont si imposantes que nous ne voulons pas croire que les descendants de ces grands noms puissent être des nains qui ne peuvent pas faire la collecte des ordures ménagères. Comment on a pu construire la Citadelle Laferrière à l'orée de notre existence, sortis à peine de l'esclavage et que deux siècles plus tard, nous nous complaisions dans notre actuel statut de cendrillon des Antilles ?
Nous cultivons un complexe du passé qui nous hante et qui nous empêche de vivre au présent, de forger les structures pour bien aménager ce présent, pour nous garantir un futur de progrès et de croissance pour notre progéniture. Nous nous accrochons au passé que nous ne voulons pas dépasser.

Ceux qui, sur le plan politique ont eu la chance de nous diriger sans qu'ils aient pris en compte l'immense opportunité qui se présentait à eux et qui loin de se mettre au travail pour transformer nos difficiles réalités ont plutôt profité du pouvoir pour asseoir leur domination, constituer des richesses personnelles en laissant comme héritage à notre société, misère, sous-développement, deuil et blessures profondes, prétendent revenir hanter une deuxième voire une troisième fois notre mémoire collective.
Le défaut de mémoire par l'absence d'une mise en commun des victimes pour offrir aux générations d'après des témoignages indélébiles font qu'aujourd'hui on banalise la dictature et ses méfaits, l'on cherche des circonstances atténuantes au dictateur qui aurait été la première victime...

Comme si un quart de siècle suffit pour faire oublier, passer l'éponge, alors que justement toute la suite, la continuité des malheurs et des exactions sont venues de notre incapacité à demander des comptes. L'impunité a enhardi les successeurs du régime dictatorial qui ont pérennisé les mêmes pratiques et comme nous sommes une société de consensus contre la légalité, les avocats ne manquent pas pour plaider la cause de l'abandon des poursuites...La démocratie que l'on a toujours refusé a ses bons côtés, l'on en jouit en citoyen libre et c'est en son nom, aujourd'hui que l'on revendique toutes sortes de garanties. Et qui continuera de nous faire croire que notre société n'a pas progressé ? Mais en Haïti, les effets pervers de la démocratie semblent vouloir nous confiner dans une réalité dominée par la poursuite de l'impunité, car d'habiles avocats sont là et au prétoire et dans les médias pour nous donner mauvaise conscience, quand habilement l'on peut faire passer la tentative légitime de reddition des comptes pour une vulgaire volonté de revanche assimilée rapidement à de la persécution politique...

Et nous entrons dans une sorte de package deal, un fourre-tout qui fera bientôt d'Haïti un hôpital pour ancien Président. C'est paradoxal comme Haïti qu'ils n'ont pas su transformer en une zone de progrès économique et social est en même temps, la terre idéale pour bien vivre à l'abri de l'anonymat typique de la vie de ceux qui se sont jetés dans la poubelle de l'histoire, l'environnement propice dans le confort du soleil jamais défaillant mettant nos regards à l'abri du froid tant austral que boréal...

Si le pays n'est plus la chasse-gardée de qui que ce soit, si désormais, officiellement personne n'est le sujet d'aucun Président qui y régnait en maître, par la terreur de hordes de macoutes ou de chimères, si nous sommes, pour le moment, incapables de demander des comptes à nos anciens dirigeants, nous devons au moins pouvoir tourner la page de leur période de gouvernance faite d'exactions et de leur incapacité à nous faire entrer dans la terre promise. Qu'ils nous laissent tranquilles en nous reconnaissant le droit de leur laisser dans l'oubli, de faire un trait sur eux pour continuer sans nostalgie de leurs méfaits, la quête de ce mieux être qu'ils étaient incapables de nous offrir.

Quand le passé se veut l'avenir

Aujourd'hui, en Haïti, ni Duvalier ni Aristide sont des hommes du passé, un passé duquel, pour l'avenir de nos enfants et du pays, nous devons nous détacher. Laissons les zombis et les fantômes à leurs châteaux hantés, prenons la vie à tour de bras pour prétendre aux sommets qui nous ont été jusque-là refusés. Laissons nos anciens dirigeants à leur chimère, nous, après leur époque cauchemardesque, nous avons besoin de continuer de rêver en couleurs... Comment des dirigeants qui ont eu de longues opportunités et qui ont été incapables de transformer nos difficiles réalités, peuvent-ils être utiles dans la tache de reconstruction ?

D'ailleurs comment des spécialistes de la destruction, champion de la division nationale et générateur de crises, de souffrances, de corruption et de répression pourront changer pour s'intégrer comme citoyens normaux, se transformer en agent de construction et oeuvrant désormais en faveur de l'unité nationale ? Prétendons-nous voir un génie du mal dont la spécialité est la nuisance se convertir en une force du bien qui n'a d'autre finalité que le bonheur de la nation ?

En tout cas, pour notre part, nous pensons que le pays doit rompre radicalement avec son sombre passé et les acteurs de ce passé, quel que soit leur nom et épithètes qui s'y attachent. Si des dirigeants du passé malgré le poids des reproches et contentieux qui en font des personnages controversés peuvent prétendre à une nouvelle opportunité de remettre le pays en mode marche-arrière et qui pis est des groupes de citoyens veulent leur donner l'absolution pour y arriver, nous, nous pensons qu'il y a aujourd'hui en Haïti de bien meilleures options.

Si Haïti ne peut être que ce que ces chefs du passé en ont fait, tous les enfants qui sont à l'école et qui s'efforcent de meubler leur esprit pour servir notre pays peuvent désespérer d'y jouer un jour un rôle. Ce serait une gifle assénée à toutes ces générations de diplômés des Universités quand nous voulons leur faire comprendre qu'il n'y a dans leur rang aucune potentialité et que le passé déconstruit qui nous a donné ce pays délabré, sans souveraineté et survivant grâce à la charité internationale, est aussi l'avenir. Si le passé sans issue est aussi l'avenir, notre avenir c'est Duvalier ou Aristide. Alors nous devons comprendre dans ce cas que nous n'avons pas d'avenir.

Mais l'avenir, nous sommes confiant, ne peut en rien ressembler au refus de démocratie de la période Duvalier, ni encore moins à la tentative anachronique d'Aristide de jouir des prérogatives de Duvalier d'instaurer un régime de peur et de terreur au XXI ème siècle alors que notre vie de l'après-dictature est faite de jouissance de libertés accessibles même à ceux qui nous les ont refusées...

L'avenir, c'est la construction démocratique basée sur des valeurs universelles, une femme, un homme une voix, des élections sans manipulation du vote, l'égalité devant la justice pour que chaque comptable d'un délit ait la certitude qu'il rendra compte, l'accomplissement des devoirs civiques, un système politique qui garantit le pluralisme idéologique et le renouvellement continu des institutions dans les délais, toutes préoccupations observées et exécutées par des dirigeants qui ont une vision de l'aménagement et de la construction du pays et dont la préoccupation est le bien-être du citoyen, quel que soit l'endroit où il se trouve sur notre territoire. L'avenir c'est la mise en place d'un système scolaire qui incorpore tous les enfants en âge d'aller à l'école, la manifestation d'une volonté continue de progrès par la mise en branle à travers le pays d'une dynamique de construction et d'efforts notables d'aménagement d'oeuvres de tout type, aqueducs, barrages, routes, hôpitaux, dispensaires, centres sportifs, bibliothèques, centres de congrès, centres culturels, des infrastructures de toutes sortes qui changent graduellement nos réalités, repousser nos retards et garantir les conditions du développement global.

Si la Constitution et nos Lois reconnaissent le droit à tout citoyen de revenir sans aucune contrainte à la terre natale, d'ailleurs il ne devait pas y avoir de citoyens en exil, cette bonne disposition de la Constitution ne s'assimile aucunement à un blanc-seing à l'impunité. C'est dans la capacité de notre société à imposer l'égalité de tous les citoyens dans la justice que nous commencerons véritablement à ériger une société de droit. Regarder nos anciens dirigeants accusés de tous les maux du pays dans le blanc des yeux et aller les accueillir à l'aéroport à coups de vivats, les présenter comme des victimes en mettant un doigt dans la plaie de leurs victimes ou de leurs survivants serait un mauvais signal qui encouragerait tout futur détenteur du pouvoir à reproduire le même schéma de violation systématique des droits des Haïtiennes et des Haïtiens.
Il est facile de se faire le porte-étendard de la réconciliation nationale ou du désintéressement citoyen, mais oublier les douleurs et les souffrances, les disparitions de parents, la destruction des biens des particuliers et du commerce sont plus difficiles...

Entre 1986 et 2004, la vie nationale a connu des rebondissements et des crises multiples. L'après-Duvalier a vu la difficulté de mettre en place une société d'intégration sur la base de la justice sociale et de la garantie à la majorité des services essentiels. Nous avons eu trois crises majeures le 29 novembre 1987 avec le massacre des votants à Port-au-Prince et ailleurs, le 30 septembre 1991 avec le coup d'État militaire renversant le Président Jean-Bertrand Aristide et la troisième, à l'issue de la fraude électorale du 21 mai 2000. Nous faisons l'économie d'autres crises de moindre envergure de la période transitoire comme celle de l'opposition Casernes Dessalines/Palais National sous le Général Prosper Avril et du mouvement populaire qui a remporté le même Général-Président, les événements qui ont précédé la période mentionnée et qui ont abouti le 11 septembre 1988 à l'incendie de la Chapelle de Saint Jean Bosco à La Saline et entrainant la chute du Général Henry Namphy qui n'était plus Chouchou, entre autres... Notre pays a souffert deux grandes commotions sociales le 30 septembre 1991 et le 29 février 2004 autour de la même figure. Cela ne suffit-il pas? Sommes-nous assez sadomasochistes pour prendre à chaque fois la même option de blocage ? D'ailleurs, l'incapacité des uns et des autres de rompre avec le vieux système et d'offrir un modèle différent a eu pour effets de réhabiliter le duvalierisme décrié. La phrase désabusée d'une dame dans une émission à lignes ouvertes après le retour le 16 janvier dernier de l'ancien Président à vie Jean-Claude Duvalier dans le pays:''nou telman pa regle anyen pandan 25 an, nou fè sa ki pa te bon di tou pase pou pi bon...''Lavalas, dans son comportement et ses attitudes a amené à la conclusion que les pratiques politiques, en Haïti, ne changent pas d'un régime à l'autre et que dans ce domaine c'est ce que Jean-Thomas Cyprien appelle le ''match nul''. De Duvalier à Préval en passant par les régimes militaires de la trop longue transition, il y a très peu de différences entre les hommes qui se sont succédé au pouvoir. La même absence de vision, la même intolérance, la même incapacité d'accepter les critiques et l'opposition, la même propension à se maintenir au pouvoir par des moyens détournés et des coups fourrés, les multiples crises de cette transition sont autant d'exemples et d'illustrations de ce phénomène du'' match nul''...

Défauts de mémoire, mais acteurs récents...

Si les jeunes qui crient vive Duvalier dans les rues scandalisent les victimes et les parents des victimes c'est parce que notre société n'a pas assez documenté la période 1957-1986 par des publications sonores et vidéos, des écrits comme le déplore à juste titre, notre soeur Liliane Pierre-Paul. Mais Aristide, c'est l'histoire contemporaine, le GNB, c'était hier. Tous ceux qui font preuve de défaut de mémoire quant au régime des Duvalier ont peut-être l'excuse de l'âge. Il y en a qui n'avaient pas encore vu le jour à la chute de la dictature le 7 février 1986 ou qui étaient encore dans les langes à cette période. Mais ceux-là ont connu les années Aristide, ils ont vécu adolescents les moments d'apothéose du 16 décembre 1990 tout comme ils ont vécu les contrecoups du 30 septembre 91, blocage du pays, pertes de jours de classe, embargo, manifestations, déferlement de violences du FRAPH, l'arrogance des putschistes et de leurs alliés, le déchirement du retour, la nouvelle occupation, les assassinats et exécutions des partisans des militaires, la perte de souveraineté, le vol du 21 mai 2000 et le boycott du 26 novembre 2000, le revirement d'Aristide investi le 7 février 2001, la résistance de l'opposition, la crise politique issue de cette indigestion de pouvoir, la 47ème Législature contestée, les laideurs parlementaires de ladite législature dont les deux Chambres étaient transformées en une bourse de valeurs où la dignité ne siégeait pas... Ils ne sont pas près d'oublier et la nation avec, la grande fracture de cette période, le coup fourré du 17 décembre 2001 contre l'opposition, les sièges de partis et les résidences des leaders, l'hypothèque grevée sur la célébration du bicentenaire de notre Indépendance, les manifestations de rue le jour de Noel 2003 et le Jour de l'An 2004, la répression des manifestations par la police vouée pieds et mains liées au régime, la violation de l'enceinte de l'Université d'État le 5 décembre 2003, les sorties contre les installations des médias le 12 janvier 2004, ils ont certainement encore à l'esprit, l'arrogance des partisans du régime lavalas suite à sa deuxième déchéance le 29 février 2004, l'Opération Bagdad et les têtes coupées jetées à des carrefours de grande circulation pour terroriser la nation. Toute chose issue de la transformation rampante du mouvement populaire perverti du militantisme sincère et spontané en une mutation dangereuse vers de multiples formes de banditisme. Ceux qui parlent de trahison n'exagèrent pas, car si les choix et le leader étaient différents, Jean-Bertrand Aristide aurait été la rampe de lancement du changement, de la modernisation et du progrès haïtien. Dommage pour Haïti, car loin de là, Aristide nous a fait perdre notre temps, des opportunités, à la place du progrès économique et social nous accumulons plus de retard et pire, nous avons aussi perdu notre souveraineté en faisant l'étranger s'installer comme tuteur-protecteur et arbitre de nos inlassables conflits...

Si les jeunes de moins de trente ans semblent assez incultes en histoire jusqu'à applaudir Duvalier, c'est parce qu'ils n'ont pas lu les livres témoignages sur les cachots infernaux de Duvalier, c'est parce par défaut de la constitution de la mémoire, des archives et de la documentation publique de ces trois décennies de pouvoir autoritaire et dictatorial, Fort-Dimanche ici et Fort Saint-Michel au Cap-Haïtien et d'autres centres de tortures et d'exécution d'opposants à travers le pays n'ont pas été préservés pour héberger des musées du souvenir de cette période de terreur. Ils n'ont pas entendu l'histoire orale sur ce qui s'est passé à Casale avec les jeunes militants du mouvement communiste, ils n'ont jamais sans doute entendu parler de l'exécution des dix-neuf officiers de l'Armée le 8 juin 1967, ni des sorties sanguinaires appelées '' les Vêpres de Jérémie'' contre certaines familles, ni de l'exécution de Drouin, Numa et des autres braves de ''Jeune Haïti''. Ils ne connaissent sans doute pas le nom de Richard Brisson dont les photos les poignets attachés d'une corde révèlent qu'il a été capturé vivant mais pourtant présenté mort sur le front dans des échanges avec l'Armée dans le Nord-Ouest... Ils doivent ignorer les noms de certains sbires du régime qui avaient droit de vie et de mort sur les citoyens, droit dont ils ne s'en privaient pas... Personne n'a dû leur avoir conté la peur, les sueurs froides et le stress vécus par les familles à la vue des sombres DKW a Port-au-Prince, de la Patrol blanche de la Préfecture du Cap vers la fin de la décennie 60 dans lesquels circulaient ces marchands de la mort qui espionnaient, surveillaient, traquaient les ''yeux inconnus''... Le système à part de très rares cas n'a pas su ou voulu demander des comptes immédiatement après le 7 février 1986, car tout jugement du duvaliérisme était aussi le jugement des nouvelles autorités successeurs de Duvalier...

Cette méconnaissance du régime des Duvalier et de ses exactions n'est pas pareille dans le cas du régime Lavalassien. Les jeunes de la tranche d'âge en question ont été témoins et dans bien des cas, acteurs de la période Aristidienne. Les noms des protagonistes ont dominé la scène et tous les hommes de mains, les militants de la base qui ont semé la terreur pendant la période 2001-2004 sont des figures connues. On les a tellement vus à la télé et à la tête de toutes les mobilisations en faveur du régime qu'ils sont devenus familiers de l'opinion publique. Ils sont les acteurs de l'histoire immédiate, l'histoire que nous avons vécu hier et ils continuent de s'illustrer aujourd'hui de la même façon...
Il est certain que dans vingt-cinq ans, si nous continuons à délaisser le devoir de mémoire, leurs enfants ne sauront rien de ces tristes personnages. Et eux, parents, déploreront comme on le fait aujourd'hui la déconstruction des archives pour restituer le vécu social et politique des actuelles périodes...

Terrorisme d'État/ État délinquant

Ni Duvalier ni Aristide ne sont la solution aujourd'hui. Ils ont eu leur tour et partagent quelque part la responsabilité de l'état actuel du pays. Après trente ans de pouvoir, au départ de la dictature, le pays trainait un taux d'analphabétisme de 80%, pas de logements sociaux et tout se concentrait à Port-au-Prince aujourd'hui victime de cette centralisation à outrance. Après Duvalier, on n'a pas construit de nouvelles infrastructures d'envergure pour mettre le pays sur la voie du développement. Les tenants de l'heure ont préféré semer la discorde qui leur est retourné à la figure comme un boomerang. Aucun acquis social, aucun projet de modernisation, aucune volonté de rupture évidente avec le système. Le modèle duvalierien demeure le moule à modeler du comportement des détenteurs de pouvoir avec en moins la répression et en plus la jouissance des libertés publiques qui sont des acquis irréversibles. La grande majorité si elle est devenue citoyen avec la jouissance de son droit de vote après Duvalier n'a pas pour autant accès aux services de base. La vie continue d'être infecte dans les bidonvilles qui sont devenues la porte d'entrée des zones jadis élégantes mais défigurées par la présence du commerce informel tous azimuts des masses qui siègent à côté et dont le moyen de survie est la vente de toutes sortes de produits recyclés, des vêtements aux matelas et à l'inimaginable... Voilà Haïti de Duvalier à Aristide, aucune évolution quant à la manipulation des masses jadis macoute et désormais chimè avec une évolution qui va du militantisme bon enfant des premiers moments de 91 au grand banditisme et au crime organisé comme on l'a vécu dramatiquement pendant la période connue sous le nom d'Opération Bagdad avec des bandits qui terrorisaient le pays dans des fiefs baptisés zones de non droit... Et tout un cortège de crimes jusque-là restés impunis...L'impunité, la mamelle de l'insécurité qui va d'une simple velléité de délinquance à la pure expression du terrorisme d'État sous Duvalier et de l'État délinquant sous Aristide.

Produits expirés / effets nocifs...

Haïti doit sortir de cette léthargie dans laquelle des dirigeants incompétents l'ont plongée et faisant que même la fonction de réfléchir est sous-traitée avec les tuteurs de la communauté internationale. Les anciens dirigeants qui n'ont pas eu le souci du progrès de notre pays et de notre peuple sont comme des produits avariés dont l'usage est déconseillé à cause des effets nocifs sur notre santé. Quand un produit arrive à expiration, indépendamment de la date où on l'a acheté sans l'avoir mis à contribution à temps, nous n'avons d'autre choix que de le jeter à la poubelle ! On pourra médire autant que l'on veut de la classe politique et des limites de ses leaders. Si elle a certes besoin de se renouveler, autant favoriser dans ses rangs ou hors de ses rangs, l'émergence des nouvelles figures aptes à diriger notre pays selon de nouvelles aspirations et une nouvelle vision plus en conformité avec notre siècle et conformément aux besoins de changement de la nation entière. Nous avons dans les nouvelles générations de bien meilleures options que le recyclage d'anciens leaders dont nous connaissons déjà le profil et que l'on a vu assez longtemps à l'oeuvre pour connaître leur degré d'utilité... Haïti, aujourd'hui doit avoir les yeux fixés sur son avenir san gade dèyè...Nous avons besoin de ruptures en tout pour avancer autrement...