mardi 27 août 2013
SI J'AI PECHE, PARDONNEZ-MOI SEIGNEUR... - PAR MICHAELLE JEAN
Si j'ai péché, pardonnez-moi Seigneur... Texte de Michaelle Jean - Le sous-développement d’Haïti est tellement évident qu’on lui conteste son épithète de Tiers-Monde pour le ranger de préférence dans la catégorie des pays du Quart-Monde c’est à dire parmi les pays les plus pauvres du Monde. Pourtant par un curieux paradoxe, Haïti est l’un des plus grands exportateurs de matière grise proportionnellement à la taille de sa population. Nos techniciens brillent dans les plus grandes Universités du Monde comme professeurs, chercheurs. etc. Ils occupent des positions d’avant-garde dans les Organisations Internationales,
les Services Gouvernementaux des pays étrangers et dans certaines Entreprises Privées Internationales. Ils s’acquittent de leurs responsabilités avec brio et se distinguent par l’éminence de leur personnalité sans avoir besoin de s’agenouiller au pied d’un quelconque baron de la politique. Ils se font apprécier de tous par l’excellence de leurs services. -
Michaelle Jean Gouverneure Générale du Canada -
L’éventail des compétences de la diaspora haitienne est vraiment large et la gamme très variée. Nous comptons des Docteurs ès lettres, ès sciences politiques, ès sciences économiques, des Docteurs en droit, sociologie, médecine, des ingénieurs en Agronomie, Génie, Electricité, Electronique, Mécanique, Electro-mécanique, Communication, Géologie, Environnement, des Gestionnaires, des Administrateurs, des Comptables agréés, d’élégants Diplomates qui ont déjà fait l’honneur de la Chancellerie Haitienne par la finesse de leur touche, des Infirmières chevronnées qui performent dans les Hopitaux en Amérique et en Europe, des Travailleurs Sociaux qualifiés etc.. Dans une levée de boucliers de la diaspora haïtienne des USA, du Canada, de la France etc. Haïti pourrait bénéficier d’un apport substantiel et appréciable de ses fils et de ses filles, mais à certaines conditions.-
*Dr Jean Claude Fouron
Dr Jean Claude Fouron, Haitien d'origine, cardiologue émérite , chercheur et professeur titulaire au Département de Pédiatrie de l'Université de Montréal a reçu le Prix québécois de la citoyenneté , le 11 mai à la salle du Conseil Législatif à l’hôtel du Parlement* D’un côté certains techniciens qui vivent à l’étranger doivent se dépouiller de leurs complexes. Souvent ils débarquent en Haïti, comme en pays conquis, avec la tête enflée, trop fier de leur diplôme universitaire et de leurs expériences étrangères. Ils sont trop exigeants et souvent méprisent leurs homologues haïtiens qui, déjà sur place, connaissent les aspérités de la
topographie du milieu de travail. En conséquence, ils peuvent aussi apprécier mieux qu’eux l’application de certaines données ou l’adéquation de certains concepts. Souvent certains collaborateurs frustrés leur glissent des pelures de banane pour causer leurs échecs.
*Ralph Gilles*
Ralph Gilles fierté de la communauté haïtienne en Amérique du nord, aux USA comme au Canada, un designer automobile américain, vice-président de Jeep & Truck design chez Chrysler Group. Gilles est devenu célèbre pour avoir dessiné la Chrysler 300 en 2005 (ci-contre). *Chrysler 300 dessiné par Ralph Gilles*
De l’autre côté, en Haïti on manifeste une certaine répulsion envers les Cadres Etrangers. D’où l’épithète odieuse de "diaspora" sous laquelle on les désigne. Vue l’étroitesse du Marché du Travail haïtien on les considère comme des concurrents qu’il faut à tout prix éliminer. Déjà l’insécurité qui sévit en Haiti fait l’objet d’une grande peur chez les Haïtiens et les Haïtiennes vivant à l’étranger. De plus , compte tenu de la rareté des compétences à l’échelle gouvernementale, les Centres de décisions politiques manifestent une grande réticence et même une certaine crainte envers les éléments de la diaspora dont l’éclat ternit leur rayonnement. Dans une telle conjoncture, la colloboration est éprouvante et la forfaiture inévitable. Ce système d'abat-jour tend à faire briller les faibles lumières de certains acrobates de l'administration haïtienne et justifier l'ascension des hommes politiques de paille.
*Patrick Gaspard*, *un Haïtien a la Maison Blanche*
- President Obama's Political Director* -
- Service Employees International Union local *
En attendant, certains techniciens se portent très bien sur leurs terres d’accueil. Leurs familles sont bien implantées dans le milieu. Donc bon nombre d"entre eux ne retourneront plus en Haiti, en dépit de leur nostalgie. De zélés patriotes, bravant certains dangers, n’ont pas tardé à cracher leur grande déception. Les conditions de travail ne sont pas satisfaisantes et les commodités de la vie courante manquent. Sans le respect, sans eau courante ni électricité et un climat d’insécurité ahurissant, il faudrait à la fois du fiel et du corazòn. Par ailleurs les
interférences de la militance politique sont incompatibles avec les décisions scientifiques et les applications techniques. En Haiti les désirs les plus fantaisistes et les plus irrationnels du Chef sont des ordres. L’empiètement des profanes qui, par un heureux hasard détiennent les leviers du pouvoir, n’est pas acceptable et jure avec le code d’éthique. Ce conflit peut conduire à la révocation arbitraire de l’intervenant qui est obligé de retourner à l’étranger et repartir à zéro.
*Dumarsais Siméus*
Dumarsais Siméus , paysan de Pont Sondé -
Industriel implanté à Mansfield, Texas, USA -
Certains hommes d"affaires haïtiens réussissent très bien à l’étranger. Nous pouvons citer l’exemple de Thomas Désulmé dans l’industrie hotelière à Kingston, Jamaïque où il est mort. Dumarsais Siméus, actuellement fait preuve d’une capacité entrepreneuriale extraordinaire dans l’industrie alimentaire au Texas avec ses deux usines. En Haiti il se serait déjà heurté à la sempiternelle politique de deux camps:
- Noir/Mulâtre
-Nègre la ville/Nègre en dehors
-Estimiste/Magloiriste défavorable aux Noiristes
-Magloiriste/Duvaliériste défavorable aux Mulâtres étiquetés Camoquins
-Duvaliériste/ Lavalas Prévalas aux Noirs dénommés Macoutes
- Avec Martelly , est-ce que çà va changer? Il est étonnant de constater que les paysans n'étaient pas invités au Gala Présidentiel à l'enseigne *"Réponse Paysan". *
Ces luttes politiques ne sont pas platoniques puisqu’elles se soldent souvent dans le sang. En un clin d’oeil nous avons vu disparaitre, un lundi à Jérémie en 1969 le Magasin et les maisons d'habitation de Pierre Sansaricq à la Place Dumas, la Boulangerie de Louis Droin à la Rue Sténio Vincent et les résidences des familles Vildroin à Bordes. Depuis lors la ville de Jérémie ne s'est pas réveillée de sa léthargie.
- Marcel Numas et Milou Droin attachés à un poteau pour être exécutés -
- Mr et Mme Pierre Sansaricq Adrien Sansaricq* et d'autres membres de leurs familles ont été fusillés. -
Les mêmes scénarios sont répétés à diverses époques de notre histoire dans d’autres villes d’Haiti. Selon Michèle Montas de Radio Haiti Inter, au cours du mois d’octobre 1999, 40 commerçants haïtiens ont dû fermer boutique et laisser le pays. Le 17 octobre 1999, Georges et Serge Brierre, deux commerçants de la Place, ont été abattus par des zenglendos. Notons que la plupart des crimes sont le plus souvent commandités par des concurrents ambitieux pour se procurer une plus grande part de marché.
*Dany Laferrière* -
Dany Laferrière, un écrivain haitien vivant au Canada. L'encre de sa plume est indélebile*
Inviter la Diaspora Haïtienne à participer au développement économique et social d’Haiti est une initiative très louable. Cependant il faut passer de l’esthétique émotionnelle au pragmatisme rationnel. Pour libérer le potentiel tiel haïtien étranger et bénéficier de ses connaissances scientifiques et de sa vocation entrepreneuriale il faut:
- une politique de performance globale c’est à dire axée sur la compétence non sur la militance, excluant la couleur de la peau, le népotisme des clubs d'amis,
- un régime de libre entreprise encouragé par un état organisateur mais non une bourgeoisie mafieuse qui finance les élections pour avoir l’aval du pouvoir afin d'échapper au filet du fisc et importer des produits alimentaires qui concurrencent la production nationale.
*Dr Samuel Pierre*
Dr Samuel Pierre un savant originaire d'Haïti-Membre de l'Académie Canadienne du Génie-Maitre de Thèse Université Paris -7-Ecole Polytechnique de Lausanne-Auteur de plusieurs ouvrages scientifiques
Les faux remèdes, les médecines jalapes proposés par les charlatans gynécologues qui ont accouché, tout au cours de notre histoire, les dictatures populistes et sanguinaires ne font qu’aiguiser les ridicules antagonismes de classe basés sur la couleur de la peau et accentuer le sous-développement d’Haiti. Personne ne détient le monopole de la violence. Est-il possible pour un membre de la Diaspora de laisser un environnement stable et sécuritaire pour s’exposer aux caprices des dieux de la politique haïtienne associés à des hommes d’affaires cupides et sans scrupule. Les dirigeants haïtiens, dans leur appel insistant à la diaspora, ne doit pas seulement poser comme appât, la double nationalité. Ils doivent offrir des garanties en aménageant un climat de sécurité non seulement pour les têtes calées mais surtout pour les têtes bien faites. La couleur de la peau n’est pas un critère de compétence ni de supériorité raciale. Pourtant
en Haïti, mine de rien, ce clientélisme, de nature purement épidermique, sert encore de carte de visite. En Haïti, le développement économique et la paix sociale doivent être inaugurés sous le signe de la méritocratie. -
En posant les conditions de participation de la diaspora à la modernisation d’Haïti, si j’ai péché, pardonnez-moi Seigneur
mercredi 31 juillet 2013
LA "BACKWARDATION" D'HAITI: DE L'OCCUPATION DE 1915 AUX CARNAVALS DE MARTELLY (3 de 3)
La « backwardation » d’Haïti : De l’occupation de 1915 aux carnavals de Martelly (3 de 3) - mardi 30 juillet 2013 - Par Leslie Péan* - Soumis à AlterPresse le 30 juillet 2013
Les Haïtiens inscrits sur la liste rouge dressée par le Département du Trésor américain en 1993 se sont vite conformés pour ne pas avoir à subir d’autres foudres encore plus grandes de Washington. D’autant plus qu’ils se sont rendu compte que le temps de l’apéro a été vite raccourci. En effet, le Département du Trésor américain a vite inclus au menu la liste des Personnes Spécialement Désignées (SDP en anglais) [1] tous les officiers de l’Armée, à partir du grade de lieutenant. Les bras étaient donc tordus en vue de la capitulation totale. Autant comprendre que les Américains n’ont pas d’amis éternels et qu’ils peuvent se retourner n’importe quand, contre n’importe qui, même leurs propres agents. Le cas du général Noriega au Panama n’est pas loin. D’éviction en éviction, des militaires à Aristide, puis de nouveau d’Aristide à d’autres militaires, la servitude volontaire est consacrée. La dérive actuelle vient justement de la perversité de la mutation opérée dans le discours lavalasse à travers son recours aux Forces Armées américaines pour reconquérir le pouvoir. Le paradoxe lavalasse devient éclatant et fait des ravages dans la jeunesse. L’équivoque du recours à l’impérialisme américain pour reprendre le pouvoir est embarrassant et endeuille les esprits. Tout le discours anti-impérialiste est considéré comme de la démagogie, du toc, et on n’est plus à l’aise pour contester les politiques antipopulaires qui habitent les élites haïtiennes depuis 1804. Le remède s’est révélé pire que le mal pour panser les plaies du coup d’État de 1991. La partie a dérouté le tout. La perspective de la reprise du pouvoir par le mouvement lavalasse s’est faite au détriment du mouvement d’ensemble d’affranchissement d’Haïti de la tutelle impérialiste. Les luttes intestines haïtiennes ont emprunté les chemins qui ne pouvaient mener nulle part, sinon à la nouvelle occupation étrangère de 1994, reprise et renforcée en 2004 et qui dure depuis lors. Des centaines de millions de dollars ont été gaspillés, dérobés autant par des entreprises à la solde du Parti démocrate que du Parti républicain. D’une part, c’est le cas avec l’entreprise Fusion [2] contrôlée par les démocrates Marvin Rosen, Thomas “Mack” McLarty, Gov. Ray Mabus et Joseph P. Kennedy II. D’autre part, c’est la compagnie IDT contrôlée par les Républicains James Courter, Rudy Boschwitz, James S. Gilmore III, Thomas Slade Gorton III, Jack Kemp et Jeane Kirkpatrick [3]. Les Haïtiens ont tout perdu et sont sortis Grosjean comme devant , totalement désorientés. Dans le chassé-croisé des perdants et des vainqueurs, le pays est démoli, ce qui ouvre la voie à Michel Joseph Martelly dans le dédale des décombres. Le pi ta pi tris de la « backwardation » continue. - Le dernier carnaval de la bande à Martelly ? - En ce sens, les cinq carnavals organisés par le président Michel Martelly depuis sa prise de pouvoir le 14 mai 2011 sont des emplâtres sur de mauvaises jambes de bois. Nous en avions déjà parlé dans « La politique du carnaval [4] » et « Du feu brûle sous la volonté apparente de s’amuser et d’amuser [5] », deux articles publiés respectivement dans AlterPresse et Radio Kiskeya. Le président Martelly aura beau faire, les carnavals ne peuvent pas rafraîchir les façades d’une maison en ruines. Bien sûr, il pourra toujours être la vedette des bals carnavalesques et chanter avec Tabou Combo, continuant à se singulariser dans son seul domaine de compétence, le spectacle. Mais les exigences de larges couches de la population sont ailleurs. Pas dans la musique et la danse. Un pourcentage non négligeable d’Haïtiens veulent exprimer leur identité d’une autre manière que dans le virerin . Haïti a atteint un tel degré de déchéance qu’elle ne peut retrouver un minimum de crédibilité et de confiance en elle-même sans une remise en question de la culture de calbindage et de kale wès. Ainsi le recours aux carnavals ne peut être un outil de communication, encore moins l’affirmation d’une politique culturelle. Au contraire, cette démarche dévalorise Haïti en démontrant que ses dirigeants n’ont rien à dire et rien à faire au-delà de la bamboche. Malgré la persistance de l’épidémie de choléra. Beaucoup de gens en Haïti refusent d’utiliser leur cerveau pour établir un ordre de priorités, affirmant que dans ce pays, tout est prioritaire ! Martelly a repris à sa façon le principe du révolutionnaire français Danton qui veut que pour réussir il faut « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ». Martelly applique le principe de l’audace en croyant que ses pratiques libertines peuvent mobiliser la jeunesse dans le dévoiement et vaincre une opposition perçue comme puritaine et austère. Au fait, l’indécence du gouvernement Martelly augmente au point que celui-ci est devenu gênant même pour ses protecteurs étrangers. Certains diplomates estiment que le degré de saturation est atteint et qu’une remise en question est nécessaire avant qu’il ne soit trop tard. L’essoufflement est dangereux pour la survie globale du système. Trois carnavals par an (Jacmel, Cap-Haitien et Port-au-Prince en 2013) n’arrivent pas à écarter la menace de la pourriture actuelle. Il importe d’éviter une explosion par le maintien de l’ordre autour d’un autre compromis. Les pratiques délirantes du gouvernement actuel ont mis à nu le stade infantile de l’État marron et sapé ce qui lui restait de crédibilité. Des partenaires moins « compromettants » doivent être trouvés d’urgence. Plus on attend, plus s’accroit le risque de la prise de conscience qui fera sortir Haïti de sa situation de postcolonie. Avec des politiques axées sur les véritables intérêts du peuple. Le gouvernement de la bande à Martelly se caractérise fondamentalement par des dépenses somptuaires et une folie des grandeurs. Folie clinique qui se retrouve chez la plupart des chefs d’État haïtiens. Mais, dans ce cas précis, la situation est plus critique. Surtout dans le chemin des lendemains de carnaval. Le problème du carnaval à la Martelly est qu’il s’agit d’un genre qui fait progressivement peur au point de provoquer le mépris. Le carnaval des fleurs de 2013 a notamment pour but de provoquer l’amnésie sur l’agression américaine du 28 juillet 1915 et sur le crime du juge Jean Serge Joseph et de faire oublier l’existence de la justice. Les scandales s’enchaînent dans le gouvernement d’épouvante de Martelly. On est plongé dans la jungle sordide des mauvais coups et on s’enfonce dans le dégoût. La dépravation s’allie au cynisme. L’enquête avance pour démêler l’écheveau de l’agression subie par le juge Jean Serge Joseph. Les mécanismes de la passion du pouvoir constituent l’arme de l’apocalypse orchestrée contre le juge, une arme forgée par et pour des malades qui ont l’ivresse de commander pour détruire la vie humaine. La mort du juge a été un choc et depuis, une contagieuse indignation se propage dans de larges couches de la société. Nous savons l’essentiel dans l’assassinat du juge Jean Serge Joseph. Il n’y a ni suspense ni progression dans l’effet. Dès le lendemain du crime, autant le sénateur Moise Jean Charles que Me Samuel Madistin ont pointé du doigt les coupables. Ce qui se fait depuis lors, c’est la démonstration de leurs affirmations. Qui nous semblent plausibles, car les symptômes du juge Jean Serge Joseph n’avaient rien à voir avec un accident vasculaire cérébral (AVC). Trop plausibles pour ne pas inquiéter les plus hauts sommets du pouvoir. Ce n’est que douze jours après le meurtre que le Parquet du tribunal civil lance son enquête. - Dans les décombres de l’Occupation - La tardive enquête du Parquet vise-t-elle à trouver des moyens pour innocenter les vrais coupables en envoyant des exécutants au bûcher ? Est-ce une manœuvre pour incriminer certains barons qui seront arrêtés, puis emprisonnés avant d’être libérés en douce ? Les cicatrices sont trop profondes sur les visages des gros notables pour tenter cette mascarade cruelle. On ne saurait accuser le doyen Raymond Jean Michel ou Gary Lissade ou l’hôpital Bernard Mevs d’avoir fait isolément ou collectivement ce montage scandaleux. Cette stratégie d’appoint est illusoire. C’est une bataille perdue d’avance. Le dossier est secret, mais il n’a rien d’occulte. Et il est vraiment trop tard pour accuser des seconds couteaux parmi les ministres et potentats présents à cette rencontre du 11 juillet afin de sauver les têtes du Président et du Premier ministre. Comme je l’ai fait ressortir amplement dans « Affaire du juge Joseph : une question à la question [6] », le fait par le pouvoir de nier la tenue de cette réunion du 11 juillet implique qu’il s’acharne à occulter quelque chose de grave qui logiquement ne pourrait être que le crime. Si l’on considère comme sondage d’opinion même grossier les interventions du public dans les radios de la capitale, on ne peut que relever leur actuelle concordance en ce qui concerne la culpabilité du pouvoir dans la mort du juge Jean Serge Joseph. Le pronostic fait donc l’unanimité parmi les intervenants. Au fait, la disparition du juge ne résout pas le problème de corruption reproché à l’épouse et au fils du président. Au contraire, il le complique et ouvre la possibilité d’une remise en cause d’un système de tueurs et d’assassins. L’occupation américaine a produit la destruction systématique d’Haïti depuis près d’un siècle. Elle a surtout mis sur le haut du pavé une classe politique de formation bancale caractérisée par des déperditions graves de savoir, des pratiques de corruption enracinées dans le gain facile, et une sous-pensée liée à la mauvaise foi. Sur ce dernier point, il importe de souligner que nombre de pratiques délétères enregistrées dans le centenaire commençant en 1915 sont faites en connaissance de cause. Dans la même lignée que celles des expériences réalisées sur des détenus afro-américains [7] par des scientifiques à la solde de l’État américain. Ou encore celles des essais nucléaires américains réalisés à partir de 1954 aux îles Marshall « pour le bien de l’humanité », empoisonnant la végétation et irradiant les populations. Les spécialistes s’entendent pour considérer ces essais nucléaires comme équivalant aux dégâts que causerait une bombe atomique larguée tous les jours sur le territoire en question pendant douze ans [8]. Il y a donc des malfaiteurs qui commettent des crimes en toute conscience pour défendre certains intérêts spécifiques à partir de logiques particulières. - Danser le carnaval sur la tombe de Charlemagne Péralte - Les problèmes d’Haïti sont d’une telle ampleur qu’aucun groupe ne peut trouver tout seul de solutions durables au redémarrage national. De manière générale, notre pays vit la situation carnavalesque réactionnaire d’une intense clochardisation dans tous les domaines. Il existe une volonté manifeste de mystifier systématiquement la population en lui enlevant toute lucidité. Il s’ensuit une déception généralisée, une confusion sans pareille. Nous évoluons dans la pagaille avec une forte tendance à appliquer la politique de l’autruche, comme celle consistant à organiser des carnavals en espérant ainsi détourner le peuple de ses vraies préoccupations. Comme le dit le philosophe Frege « On ne doit jamais oublier qu’une proposition ne cesse pas plus d’être vraie quand je n’y pense pas, que le soleil n’est anéanti quand je ferme les yeux » [9]. La politique est carnavalesque en ce sens qu’elle est une farce pour tenter de désamorcer les agressivités ou de leur enlever leur côté subversif. Cela va jusqu’au trafic des idéaux nationaux tels que la résistance à l’agression américaine de 1915. La vision des choses qui se dégage du carnaval organisé par le gouvernement Martelly, en dépit de la protestation des intellectuels haïtiens, est comme celle d’une gifle personnelle de ce pouvoir à chaque Haïtien. C’est assassiner à nouveau Charlemagne Péralte et danser sur sa tombe. Pendant qu’on danse aussi sur celle du juge Jean Serge Joseph. Avec les rythmes de l’errance faisant tourner le commun des mortels dans une transe de vertige, d’immobilité, de vagabondage, de drogue, de sauvagerie et de mort. À moins d’être irresponsable, seule une connaissance sommaire de l’histoire d’Haïti peut expliquer un tel sacrilège. C’est la remise en cause de toutes les luttes héroïques des cinquante dernières années. Il convient d’enregistrer ce recul et de faire « une anthropologie de ce désenchantement aussi massif aujourd’hui que la ferveur contagieuse d’hier [10]. » Nous continuons d’agir au cours des ans en refaisant les mêmes erreurs d’incohérence et de stupidité qui portent les gens sensés à se demander si nous sommes des personnes douées de bon sens, des animaux rationnels, comme le veut le philosophe américain Donald Davidson [11]. Car, nous intervenons comme si nous étions dénués de la moindre intelligence. On pourrait dire que nous œuvrons uniquement en fonction de nos désirs sans tenir compte de la connaissance et des expériences accumulées avant nous. En effet, mettez des trappes pour attirer des animaux et même ces derniers les contourneront après avoir vu un des leurs se faire prendre. Pourtant, nous continuons de tomber systématiquement dans le piège du pouvoir en faisant les mêmes erreurs que nos aînés. Nous persévérons dans l’incohérence et refusons d’apprendre des erreurs des autres. Quelque chose ne marche pas. Soit que nous n’avons pas les facultés élémentaires de discernement et nous sommes de parfaits idiots. Soit que nous sommes mus par une philosophie profondément superstitieuse et par des croyances vraies qui conduisent toujours dans des impasses. Dans un tel contexte, la mentalité magique nous fait croire que nous pouvons continuer avec les mêmes pratiques aberrantes et réussir là où tous les autres ont échoué. De là à attribuer les erreurs massives que nous commettons à une combinaison de ces deux hypothèses, il n’y a qu’un pas. Qui renvoie aux « questions mortelles » de Thomas Nagel [12] tournant autour de la conscience, de l’état mental et de la subjectivité. - Une révolution contre l’exploitation de l’ignorance du peuple - La société haïtienne ne démarre pas derrière un voile d’ignorance comme le veut le contrat social de John Rawls [13]. Les principes qui prévalent sont ceux de l’injustice, consacrés dans la répartition des pouvoirs publics. Ils sont également inscrits, entre 1825 et 1827, après 22 ans d’indépendance, dans les Codes Civil, Pénal, Rural, d’Instruction criminelle, de Procédure civile, de Commerce, etc. consacrant les formes de gouvernement et de coopération sociale. Ce sont les règles du jeu, le mur de fondation supportant toute la maison. Tout au cours du 19e siècle, ce sont ces fameux codes qui ont empêché aux paysans de faire du commerce ou de venir en ville. C’est le Code de Commerce de 1827 dans son article 37 qui fait dépendre de l’autorisation du Président de la république la création d’une société commerciale. Chambres de commerce, agents de change et courtiers ne peuvent se réunir que sous l’autorité du Président de la république (article 71) qui les nomme à leur poste (article 75). Notre pays fonctionne avec l’armature juridique élaborée sous le gouvernement de Boyer entre 1825 et 1827. En effet, c’est à partir de l’article 400 du Code d’Instruction Criminelle de 1985, reproduction de l’article 407 du Code d’Instruction Criminelle de 1826, que le juge Jean Serge Joseph avait été obligé de demander l’autorisation du Président de la république pour convoquer des hauts fonctionnaires publics. Et quand il a refusé d’annuler son ordonnance, il a été assassiné. La diaspora est appelée à contribuer au déblocage de la pensée dans le mouvement qui dit dans le savoureux créole haïtien que Tèt vouayaje pi vit pase kò (la pensée de celui qui voyage va plus vite que son corps). Un voyage qui force à penser l’impensé pour arrêter la venue prochaine de la mort qu’annonce Jacques Roumain à l’ouverture de Gouverneurs de la rosée : « Nous mourrons tous… nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants… ». Une pensée pour indiquer la route du changement vers la vie et le savoir en disant Chimen long pa janm tiye mèt li (Quand on a choisi sa route, elle n’est jamais longue). En utilisant un large dispositif de traduction en créole confirmant les mots de Hans Gadamer que « chaque langue a la possibilité de tout dire » [14].Les sacrilèges du pouvoir de Martelly - Depuis sa création, Haïti est confrontée à la dette et à la mauvaise gestion de ses ressources matérielles et humaines couplées à un déni de la raison. Une mauvaise économie se développe au sein d’un corpus de valeurs niant toute compréhension au monde environnant. L’économie de rente, caractérisée par les revenus provenant de la rente agricole, de la rente des braceros, de la rente des entreprises publiques et enfin de la rente des transferts de la diaspora, a atteint ses limites. À long terme, ce mode économique de la rente du pouvoir d’État ne peut en aucune façon contribuer à la productivité. La « classe politique de pouvoir d’État » ne produit pas de valeur ajoutée. Elle ne fait qu’utiliser les richesses sans les créer. Un mouvement de sursaut national est nécessaire pour sortir de ce cercle vicieux combinant absence de justice et d’efficacité. Ce sursaut nécessite une révolution contre l’exploitation de la « classe politique de pouvoir d’État » mais aussi et surtout une révolution contre l’exploitation de l’ignorance du peuple. Sur ce dernier point, on ne peut qu’insister, car toute une frange du conservatisme social dans les classes moyennes repose sur l’amalgame encouragé par les coquins et invitant à marcher à reculons avec le peuple en appuyant le statu quo et en s’opposant à tout changement. Les forces réactionnaires ont démontré leur capacité d’action en massacrant sans hésiter les partisans du changement. La liste est longue, de Jean Dominique au juge Jean Serge Joseph. Tout en livrant une guerre aux démocrates en les éliminant physiquement un à un de manière systématique, ces forces rétrogrades s’organisent pour se perpétuer au pouvoir. Peine perdue. Tourments. Désarroi. Peut-être. Les bandits légaux ne pourront jamais poignarder une certitude. Comme le disait Virgile dans l’Énéide, Mobilitate viget, la spirale du changement prend de la vigueur par son mouvement même et acquiert des forces en marchant. Alors, elle fera sa mutation en arc-en-ciel, produisant sa brèche dans le rituel du mal que nous charrions depuis deux siècles. Une brèche pour lézarder et détruire cet édifice satanique qui se manifeste avec la mort du juge Jean Serge Joseph. Une malédiction que nous voyons quotidiennement et qu’on veut nous faire taire à coups de carnaval. On ne saurait nier le succès apparent des carnavals de Martelly. Toutefois, le sacrilège d’un carnaval débutant le 28 juillet 2013, date d’anniversaire du débarquement des marines en 1915, a provoqué une saine réaction de la part des démocrates qui ont organisé à travers le pays huit rencontres avec les jeunes autour de la mémoire de ce tragique évènement. Des échanges pour honorer la mémoire des Joseph Pierre Sully, Charlemagne Péralte et autres combattants de la liberté qui ont dit NON à l’occupation. Des réunions pour préparer les moyens pour mettre à la porte avant le 28 juillet 2014 ces forces d’occupation appelées aujourd’hui MINUSTAH qui tuent les Haïtiens depuis un siècle. Les formes de manifestation sont à inventer pour protester quotidiennement contre l’occupation armée de la MINUSTAH qui a fait plus de 9 000 morts à travers le pays avec l’épidémie de choléra. Le calendrier des activités peut commencer par la tenue de conférences, la production de livres et de chansons, des interventions à la radio, mais il doit aussi inclure des grèves, sit-in, manifestations publiques, journées de protestation, grèves de la faim, etc. Ces actions peuvent être entreprises pacifiquement dans le cadre d’un rythme et d’une programmation systématique à travers le pays. Elles ne peuvent que favoriser d’autres éveils et favoriser d’autres conduites. Il importe de s’agripper au rêve de l’indépendance nationale pour continuer cette quête constante de liberté. Contre la densité du vide que veut installer le gouvernement tèt kale dans les consciences, restons accrochés à la blessure du 28 juillet 1915. Comme un fruit qui tombe d’une branche gonflée de souvenances. - Économiste, écrivain - [1] Office of Foreign Assets Control (OFAC), Listing of Specially Designated Nationals and Blocked Entities since December 7, 1993, Deprtment of the Treasury, Washington, 1994. [2] Mary O’Grady, « The looting of Haiti Teleco », Wall Street Journal, December 3, 2012. Lire aussi Maria Anastasia O’Grady, « What Haiti Can Teach Us About Honduras, After Clinton backed Aristide, key Democrats went into business with the Haitian », Wall Street Journal, August 3, 2009. [3] Lucy Komisar , « Top republicans quit amidst US/Haitian bribery scandal », Caribbean 360, November 6, 2006. Lier aussi Lucy Komisar, « The dishonesty of WSJ columnist Mary O’Grady », The Komisar Scoop, March 12, 2012. [4] Leslie Péan, « la politique du carnaval », AlterPresse, 1er février 2012. [5] Leslie Péan, « Du feu brûle sous la volonté apparente de s’amuser et d’amuser », Radio Kiskeya, 7 février 2013. [6] Leslie Péan, « Affaire du juge Joseph : une question à la question », AlterPresse, 22 juillet 2013. [7] Avital Ronell, Test drive. La passion de l’épreuve, Paris, Stock, 2009, p. 86. [8] Fabienne Lips-Dumas, « 7000 Hiroshima », Revue XXI, Juillet-Août-Septembre 2009. [9] Gottlob Frege, Les fondements de l’arithmétique, Paris, Seuil, 1969, p. 119. [10] Hérard Jadotte, Le Carnaval de la Révolution, P-au-P, Éditions Fardin, 2005, p. 171. [11] Donald Davidson, Essays on action and events, Oxford University Press, 1986, p. 221. [12] Thomas Nagel, Questions mortelles, Paris, PUF, 1983. [13] John Rawls, Théorie de la justice, Paris, Le Seuil, 1987, p. 37. [14] Hans G. Gadamer, L’art de comprendre, Paris, Aubier Montaigne, 1982, p. 45
LA "BACKWARDATION" D'HAITI: DE L'OCCUPATION DE 1915 AUX CARNAVALS DE MARTELLY (2 DE 3)
La « backwardation » d’Haïti : De l’occupation de 1915 aux carnavals de Martelly (2 de 3) - lundi 29 juillet 2013 - Par Leslie Péan* - Soumis à AlterPresse le 29 juillet 2013 - La résistance contre l’occupation américaine continue dans toutes les villes du pays. À la capitale avec Georges Sylvain de l’Union Patriotique ; les frères François Luxembourg Cauvin et Léger Cauvin ; leur neveu François Cauvin tué en juillet 1916 ; Eugène Heurtelou, Élie Guérin, Doisius Gai ; le sénateur Saint-Louis Thimothé qui refuse la Convention ; les Dr. Armand et Dr. Hollant, Alexandre Lilavois, Christian Fish, Louis Édouard Pouget ; Raymond Cabèche, député des Gonaives qui préfère démissionner au lieu d’accepter la Convention. À Baradères avec Planès Edouard, Eugène André. À Port-à-Piment avec N. Sandaire. Au Trou avec Emmanuel Zéphyrin. Au Limbé avec Marcius Félix. À Fort-Liberté avec Bien-aimé Marcellus. À Saint-Marc avec J. E. Kénol. À Pestel avec J.C.D. Lespérance. À Maissade avec Pierre Pinede. Au Cap-Haitien avec le pasteur Auguste Albert. À Hinche avec Saul Péralte. À Terrier-Rouge avec C. Rosefort.
Mais ce qui se détache absolument de tout archaïsme est le combat armé des Cacos avec Charlemagne Péralte et Benoit Batraville qui demeurent fidèles aux aïeux de 1804. La lutte des Cacos, telle que perçue dès le 2 août 1915 par l’amiral américain Caperton [1] dans son mémo au Secrétaire de la Marine à Washington, donne un sens concret à l’idée de l’indépendance nationale. La résistance armée haïtienne se développe dans le pays caco essentiellement concentré autour des localités Cap-Haitien, Dondon, Saint-Raphaël, Pignon, Carice, Mont-Organisé, Ouanaminthe, Saint-Michel, Marmelade, Poteau, Plaisance, Ennery, Gonaïves. La lutte des Cacos remet la pendule nationale à l’heure dans un pays où les générations nouvelles ont tendance à sous-estimer l’importance de la guerre populaire. Cette facette de l’engagement politique des Cacos est reconnue même par les militaires américains. C’est ce que rapporte Berthoumieux Danache, ex-chef de cabinet particulier du président Sudre Dartiguenave, alors Consul d’Haïti à Cuba en 1924. Il écrit : « Un jour du mois de décembre 1924, un ancien Officier du Corps de Marine des États-Unis vint au Consulat d’Haïti à Santiago de Cuba pour affaires concernant l’Usine sucrière dont il était sous-directeur. Il m’apprit qu’il avait passé quatre années en Haïti, et qu’il eut à se mesurer avec les Cacos de Vallières et de Maribaroux. M. le Consul, me dit-il, nous sommes allés chez vous sans aucun droit. Mais votre pays vous appartient, il faut bien que nous nous en retirions un jour. Le premier devoir des Haïtiens, après notre départ, je vous prie de leur dire de ma part, sera d’élever un magnifique monument à Charlemagne Péralte, c’est Péralte et ses Cacos qui, par leur héroïsme et leur mépris de la mort, nous ont porté, nous Américains, à avoir de la considération pour vos compatriotes. Ne croyez pas, M. le Consul, que nous sommes tous les mêmes aux Etats-Unis. Ils sont nombreux parmi nous ceux qui ont le culte de l’honneur et de la bravoure. Personnellement, je serais content, si je retournais en Haïti, de contempler un tel monument [2]. » D’ailleurs nombre de personnalités américaines ont réfuté les arguments racistes de John Russell et ont lutté aux côtés des patriotes haïtiens pour mettre fin à l’occupation américaine. Parmi ces dernières il importe de mentionner le sénateur démocrate William H. King, de l’État de Utah ; Dr. Ernest Gruening, du journal The Nation ; Leslie Buell, les sénateurs républicains Henrik Shipstead, de l’État de Minnesota ; et William Borah, de l’État de Idaho ; Madame Helena B. Weed, Napoleon B. Marshall, les intellectuels noirs américains Dr. W.E. B. Dubois et J. W. Johnson, ainsi que les directeurs d’opinion J. L. Hatchman, Walter White, Emily Green Balch et Paul H. Douglass.
La capitulation économique - Les forces armées américaines établissent une nouvelle dynamique économique. D’abord, elles s’emparent des revenus de l’État avec le contrôle des douanes et donnent le droit de propriété aux étrangers par une disposition de la Constitution de 1918 adoptée par voie de référendum. Puis, elles imposent la Convention monétaire du 12 avril 1919 liant la gourde au dollar américain. Enfin, elles consolident la dette avec l’emprunt forcé de 23 millions du 26 juin 1922. Sur cette lancée, comme le montre le tableau 1, les forces américaines s’engagent dans une campagne d’expropriation des paysans au profit des compagnies américaines. Le résultat de l’occupation est imposant sur le plan de la désarticulation de la société haïtienne. Pas seulement au niveau de la direction politique d’Haïti mais surtout sur le plan économique. « Nous préparons les Haïtiens à être des subordonnés, écrit la Women’s International League for Peace and Freedom en 1926, à travailler sous les autres, lesquels prennent les responsabilités. Nous leur enseignons à accepter le contrôle militaire comme la loi suprême et à acquiescer à l’usage arbitraire de l’autorité [3]. » L’intervention américaine en 1915 a été décisive pour asseoir l’influence américaine en Haïti. Elle s’est surtout faite pour éliminer l’influence allemande, diminuer l’influence française et permettre aux Américains d’avoir l’hégémonie. Le nouvel ordre, mis en place, garantit les intérêts économiques des commerçants syro-libanais, distributeurs de produits américains en Haïti. Face au journal l’Anti-Syrien, d’un secteur de la bourgeoisie, manipulé par les négociants consignataires, les Syro-Libanais choisissent une manière de s’exprimer bien plus révélatrice que ce qu’on dit d’eux. Ils déduisent la vérité de la réalité avec cette profondeur qui les met en rupture avec tout catéchisme. Affrontant la condescendance avec le sourire, ils éclipsent leurs concurrents et gagnent l’estime de la population malgré le sectarisme dont ils sont l’objet de la part des élites traditionnelles. Ainsi, sans faire de digression, quarante-six (46) d’entre eux assument-ils leur position et signent une pétition en janvier 1921 sollicitant la prolongation de l’occupation américaine. Les signataires de cet appel sont : M.J. Kour, John Stambouly, Pierre Sada, Maurice Gebara, Albech Kayen, M.J. Souckar, Joseph Fadoul, Antoine Gebara, Boulos Gebara, Adih Khawly, Nageb Sada, John Boulos, A.B.Bacha, Antoine Abraham Freres, Motes Saieh, S. H. Talamas, John Bross, Ch. Fara, Joseph Jacob, Elias Georges, Abraham Douran, Victor Bigio, Jean Marsouka, Narcis Antoine, Joseph Kassar, E.F. Karpan, Michel Zuraich, Esper Bacah, Habb Joseph, J. Niconla, Joseph Marsouka, Alfred Nicolas, Ch. Marsouka, N.J. Kouri et Joseph Kouri [4]. Le pragmatisme des Levantins triomphe. Ils s’adaptent au pays et se construisent des sympathies dans les classes moyennes tant en province qu’à la capitale. Leur stratégie brille d’un vif éclat au point qu’en février 1943, sur un total de 1550 colis importés en Haïti, 1470 colis sont importés par les commerçants étrangers et 80 seulement par les commerçants haïtiens [5]. Ernest Chauvet, propriétaire-directeur du journal Le Nouvelliste refuse d’embellir les choses et dit la vérité. Il constate la « backwardation » du Pi ta Pi Tris. Dans sa passion d’authenticité, il déclare : « Pas une maison haïtienne n’a pris la place des Maisons Allemandes et Italiennes. Vraiment, c’est un cas unique dans l’Histoire d’un Peuple après 140 ans d’Indépendance. Être, en date, la première République Latino-Américaine, et la deuxième du Continent, et faire cette triste constatation, avouons que c’est pénible. …. Non ! dans le Commerce d’Haïti, les Haïtiens ne sauraient être uniquement des détaillants et des boutiquiers. Nous voulons voir parmi ceux qui ont les possibilités de prendre une patente de Négociant-Consignataire, un nombre pour le moins égal d’Haïtiens et d’étrangers [6]. » L’intervention américaine donne un coup de pouce à la faction mulâtriste des élites haïtiennes. Elle met fin au grotesque des gouvernements éphémères en proie à la grave crise financière de la période 1913-1915, au cours de laquelle Haïti a connu quatre présidents en deux ans. Mais elle ouvre une nouvelle ère d’humiliation pour les patriotes haïtiens. Une période d’aggravation de leur condition. Après le départ des marines américains, en 1934, le gouvernement de François Duvalier les fera revenir, en 1959, avec la Mission militaire américaine. Dans la même mouvance, Duvalier offrira aux Américains le Môle Saint Nicolas pour l’établissement d’une base navale [7]. Après le départ des Duvalier en 1986, on assiste à un parfait chassé-croisé des militaires au pouvoir qui se termine par le gouvernement lavalasse de 1990. Sous des formes caricaturales, le populisme archaïque s’étale sous des formes feutrées ou ouvertes. - Des empreintes aujourd’hui effacées - La situation politique, qui a déterminé l’occupation d’Haïti, en 1915, s’est reproduite, en 1991, ouvrant la porte à des occupations à répétition en 1994 et depuis 2004. Les interrogations de base demeurent au point où les ambassadeurs accrédités en Haïti sont intervenus avec force pour demander la vérification des résultats des élections présidentielles de décembre 2010. En mutilant la conscience du peuple haïtien, ces ambassadeurs ont tiré, à bout portant, sur le vote populaire et réalisé, avec obstination, l’érosion politique qui a accouché du pouvoir actuel. L’éclatement s’est fait à l’envers avec le pouvoir rose. Délire. Pour tenter d’arriver à un environnement stable, on verra l’ambassadeur américain déterminer la nationalité haïtienne de Michel Martelly ou encore décider de la date des élections législatives et municipales en 2013 ou 2014. À la fin du 19e siècle, le professeur français C. Texier avait étudié le Corps diplomatique accrédité en Haïti en relevant leurs empreintes aujourd’hui effacées. Toutefois, elles demeurent gravées dans nos mémoires, au-delà de la saisie du temps. Texier avait conclu alors que ces diplomates « flattent les passions malsaines des Haïtiens, les trompent, les exploitent, se livrent aux trafics inavouables, fomentent les guerres civiles, et, se mettant aux trousses des ambitieux, les aident, les poussent dans les menées indignes, préparent avec eux les criminels coups de main et ne visent qu’à troubler les eaux haïtiennes pour y pêcher à leur aise [8]. » Le Corps diplomatique intervenait dans les affaires haïtiennes, particulièrement dans la protection des intérêts des négociants consignataires étrangers. En effet, ces derniers violaient les lois haïtiennes et se livraient au commerce de détail, faisant ainsi une rude concurrence aux commerçants haïtiens. On se rappelle que l’illustre Anténor Firmin, ministre des Finances en 1890, avait pris les dispositions pour faire appliquer la loi de 1876 interdisant aux étrangers le commerce de détail. Il sera l’objet de toutes les intrigues jusqu’à son remplacement à ce ministère, ce qui avalise ainsi le contrôle des commerçants étrangers sur le gouvernement haïtien. Cela portera C. Texier à écrire : « Les agioteurs louches, les malfaiteurs les plus tarés ont leur entrée à toute heure dans les consulats ; les consuls, les ministres les accueillent avec des marques de respect et de familière sympathie, et les reconduisent jusqu’au seuil des légations, jusqu’au marchepied de leur voiture, réservant leur hautain mépris, leurs allures cassantes, leurs insolents refus de protection aux nationaux qui ont le tort d’être des hommes d’honneur [9]. » On aurait tort de croire que ces agissements du corps diplomatique sont dénués de considérations matérielles. Ce ne sont pas des intérêts stratégiques uniquement qui sont défendus. De toute façon, ces intérêts stratégiques se transforment en espèces sonnantes et trébuchantes en fin de compte. À l’époque, après chaque prise d’armes, il y avait des réclamations pour les incendies et dommage subis par les commerçants de la place. Cela donnait lieu à un trafic d’indemnité dans le cadre d’un échange de bons procédés. « Ce trafic d’indemnités, selon Texier, donne lieu aux plus scandaleuses combinaisons ; les sinistrés, qui ont d’abord décuplé le chiffre des dommages éprouvés par eux, doublent la somme pour faire la part de leurs consuls, et la triplent encore pour que le ministre haïtien des affaires étrangères ait sa part du job [10]. » - Les radiés de la liste rouge - L’interminable cortège des malheurs haïtiens connaît deux derniers tours d’intransigeance, avec le coup d’État de septembre 1991 et l’embargo de 1991-1994 qui coincent, en fait, tous les protagonistes. Haïti est écartelée dans un carrefour de contradictions où diplomates et lobbyistes ont la partie belle. Lucidité et courage ayant manqué de part et d’autre, les protagonistes haïtiens pourront difficilement se soustraire à l’empreinte extérieure. Le 4 juin 1993, le président américain William Jefferson Clinton acquiesça aux demandes des lobbyistes du président Jean-Bertrand Aristide et décida d’annuler les visas et d’interdire la rentrée, sur le territoire américain, de tous les Haïtiens, liés de près ou de loin au renversement de ce gouvernement. La présidence Clinton place, sous séquestre, les actifs de ces personnes aux États-Unis et interdit toute transaction avec elles. C’était la dernière phase des mesures coercitives, prises par le gouvernement américain pour porter l’Organisation des États américains (Oea) puis l’Organisation des Nations Unies (Onu) à renforcer son embargo contre Haïti. - Des mesures, qui seront prises le 16 juin et qui seront effectives le 23 juin. - Enfin, le 30 juin 1993, le décret (Executive Order) du président Clinton bloque toutes les transactions commerciales avec Haïti. Le pays est placé sous embargo pétrolier et commercial. Le Département du Trésor américain procède à la radiation de milliers d’Haïtiens des listes d’individus pouvant fouler le sol américain. Ils sont placés sur une liste rouge par le Foreign Control Asset (FCA) et on les appelle Specially Designated Persons (SDP) c’est-à-dire Personnes Spécialement Désignées. Le plaidoyer américain pour le mouvement lavalasse est offensif. L’échantillon des Personnes Spécialement Désignées, présenté au tableau 2, indique, en clair, que les plus hautes cibles sont visées. Le Département du Trésor américain augmente l’univers des Haïtiens SDP au fil des jours, avec la publication de nouvelles listes de noms. Cela renforce la situation d’atomisation des milieux d’affaires, d’une part, mais aussi les brouilles et les luttes d’influence, d’autre part, au sein de ces milieux. Le résultat net pour Haïti est qu’il n’y a plus de repères. On peut difficilement tenir quelque chose pour acquis. Les milieux d’affaires haïtiens ont appris, à leurs dépens, que la direction de la politique extérieure américaine est déterminée par les lobbyistes qui peuvent assouplir ou renforcer les politiques contre rubis sur ongle. Le pactole des millions des entreprises publiques haïtiennes dans les banques américaines a mis le président Aristide en meilleure posture pour réoccuper la présidence en Haïti que ceux qui l’avaient éjecté du pouvoir. En effet, selon le Wall Street Journal, « À l’été 1994, la législature d’Haïti a affirmé avoir la preuve que le 15 Avril, Aristide avait déjà tiré 49,9 millions de dollars du compte bancaire de la compagnie de téléphone, qui contenait initialement 53 millions de dollars [11]. » Tableau 2. Un échantillon des Personnes Spécialement Désignées (SDP) La mesure d’interdiction de rentrer sur le territoire américain et de blocage des comptes ne concerne pas uniquement des individus, mais leur famille élargie.
Par exemple, sur la liste rouge, les familles suivantes ont été ainsi affectées : Vorbe, trente-un (31) membres ; Acra, dix-neuf (19) membres ; Brandt, seize (16) membres ; Armand, neuf (9) membres ; Mevs, huit (8) membres ; Nadal, huit (8) membres ; Mourra, six (6) membres ; Moscoso, six (6) membres ; Cassis , six (6) membres ; Madsen, cinq (5) membres ; Bailly, cinq (5) membres ; Bigio, quatre (4) membres ; Saieh, quatre (4) membres ; Khawly, trois (3) membres. Parmi les victimes, il y a des alliés de la politique américaine en Haïti de plusieurs générations couvrant plus d’un siècle. On remarquera que même des syro-libanais sont écartés dans cette coupe sombre sans artifices. Des gens, qui se considéraient du bon grain, sont arrêtés à leur descente d’avion aux États-Unis et découvrent, avec stupéfaction, qu’ils sont devenus de l’ivraie. Étrange mesure d’interdiction ! Le temps sucré est terminé. Commence celui de la paralysie et du doute. (À suivre)
* Économiste, écrivain - ** Un acre est égal à 0.40 hectare. [1] United States Congress, Inquiry Into Occupation and Administration of Haiti and Santo Domingo, Volume 1, Senate Select Committee on Haiti and Santo Domingo, Washington, D.C., 1922, p. 313. [2] Berthoumieux Danache, Le président Dartiguenave et les Américains, P-au-P, Imprimerie de l’État, 1950, Editions Fardin, 2003, p. 77. [3] Emily Greene Balch, ed., Occupied Haiti, New York, The Writers Publishing Company, Inc., 1927, p. 153. Lire aussi Leslie Péan, Économie Politique de la Corruption. T.III, Le Saccage 1915-1956, p 108-109. [4] Pour la lettre des Syriens, il faut lire Alain Turnier, Les États-Unis et le marché haïtien (1955), P-au-P, Collections de la BRH, 2011, p. 190-194. Pour la liste des signataires de la lettre, il faut lire Vernet Larose, « La réussite commerciale de la diaspora syro-libanaise, notes de recherche, Haïti Nation, 22 juillet 2012.[5] Ernest G. Chauvet, « Triste constatation », Le Nouvelliste, 16 janvier 1943. Lire aussi Ernest G. Chauvet, « Revenons à la charge », Le Nouvelliste, 22 janvier 1943. Lire également Ernest G. Chauvet, « Ce qu’on pourrait faire », Le Nouvelliste, 26 janvier 1943. Lire enfin Ernest G. Chauvet, « Nouvelle constatation », Le Nouvelliste, 1er février 1943. [6] Ernest G. Chauvet, « Triste constatation », Le Nouvelliste, 16 janvier 1943. [7] Charles T. Williamson, The U.S. Naval Mission To Haiti 1959-1963, Naval Institute Press, Annapolis, Maryland, 1999, p. 160. [8] C. Texier, Au pays des généraux, Paris, C. Lévy, 1891, p. 287. [9] Ibid, p. 293. [10] Ibid, p. 300-301 [11] « In the summer of 1994 Haiti’s legislature claimed it had proof that as of April 15, Aristide had drawn $49.9 million on the telephone account, which had originally contained $53 million », Maria Anastasia O’Grady, « What Haiti Can Teach Us About Honduras, After Clinton backed Aristide, key Democrats went into business with the Haitian », Wall Street Journal, August 3, 2009.
LA "BACKWARDATION" D'HAITI: DE L'OCCUPATION DE 1915 AUX CARNAVALS DE MARTELLY
La « backwardation » d’Haïti : De l’occupation de 1915 aux carnavals de Martelly (1 de 3)
dimanche 28 juillet 2013 - Par Leslie Péan* - Soumis à AlterPresse le 28 juillet 2013
En économie financière, généralement les prix des contrats à terme pour les actifs financiers (forward price) sont plus élevés que leur prix au comptant (spot price). On parle de « backwardation » lorsque c’est le contraire, c’est-à-dire lorsque les prix des contrats à terme sont inférieurs aux prix au comptant. Cette expression de la valeur peut s’appliquer à la fois aux choses et aux êtres humains. En 2011 le PIB réel per capita d’Haïti est de 1 034 dollars, soit 25% moins de ce qu’il était il y a 20 ans, en 1991 [1]. Près de 80% de la population vivent avec moins de deux dollars par jour, alors que ce chiffre était de 70% il y a 20 ans. L’environnement des affaires reste peu attrayant. Au tableau de bord de l’économie, tous les indicateurs sont au rouge. Selon Doing Business Indicators, Haïti est au 174e rang sur 185 pays, tandis que selon l’indice de compétitivité mondiale 2012-13 (Global Competitiveness Index), Haïti se classe 142 sur 144 pays. La volatilité de l’économie haïtienne est due essentiellement à la situation politique marquée par un refus d’institutionnalisation de la part des dirigeants politiques. Tout comme la situation de l’environnement international reflète le cancer du déport (backwardation) en phase terminale, la raréfaction de l’offre de gouvernance associée à l’équipe au pouvoir est un signe annonciateur du point de rupture. Les élections municipales et législatives qui devaient avoir lieu depuis décembre 2011 sont constamment renvoyées par le pouvoir exécutif. Enfin le déficit fiscal, l’absence d’électricité malgré les prix très élevés du kilowatt-heure ($0.35/kWh) et l’inflation des produits alimentaires créent une situation désespérante pour plus de 80% de la population. C’est clair qu’on ne peut pas dire « Haïti is open for business ». Avec moins de 2% de couverture végétale sur l’ensemble du territoire, il y a un refus de l’avenir et la destruction de l’environnement ne laisse guère d’espoir pour les générations futures.
La chasse à la pensée critique - On peut dire globalement que c’est la crise des finances publiques et la dette rongeant Haïti depuis sa naissance au monde qui ont abouti à l’occupation américaine de 1915-1934 et à toutes les occupations étrangères subséquentes. Cette longue crise ne cesse de s’aggraver avec l’augmentation de la population et la diminution de la capacité productive du pays. Mais cette crise prend aussi d’autres proportions du fait même qu’elle bloque l’émergence du savoir et de la réflexion critique sur l’organisation de la société. Il y a donc autant au niveau de la matière (économie) qu’à celui de la pensée (philosophie) un vide expliquant le mal de la routine à la petite semaine des partisans de la force qui se battent pour le pouvoir politique. D’où divisions absurdes et querelles dérisoires pour accaparer une grande partie de la rente dans un conservatisme sans souffle et sans génie. La puissance de scandale des prébendes n’a jamais pu avoir d’effet fécondateur pour le développement de la société. Entretemps, il s’est développé une lumpen pensée en déphasage total avec le mouvement social. Les doléances des masses paysannes se sont multipliées à mesure que la société des baïonnettes se renforçait dans la cupidité sans cœur des élites. La gouvernementalité, en donnant l’illusion d’une société homogène culturellement, n’a pas permis d’intégrer la complexité sociale héritée de la colonie de Saint Domingue pour construire la cohésion nationale à travers, entre autres, une saine gestion de la situation agraire. Le dirigisme d’État a perverti les comportements des acteurs sociaux dominants et le nationalisme s’en est ressenti. Enfin, l’acceptation de la dette de l’indépendance a non seulement empêché la transition historique vers un capitalisme national, mais a surtout augmenté l’ampleur des disparités économiques et sociales. Le faible niveau de couverture des besoins essentiels (éducation, santé, logement, alimentation) a conduit à la perte des références. On peut être abasourdi, embarrassé ou humilié par le discours si peu imaginatif qui suit, mais il n’empêche que cela signifie l’implantation d’une mentalité de régression et d’incompétence. Dans cet entendement, « Plus un Haïtien est instruit, plus, suivant l’opinion courante, il est impropre à l’exercice du pouvoir. Gouverner tout un peuple est une chose facile que chacun y peut prétendre excepté ceux qui, poussés par nous ne savons quels préjugés ridicules, ont cru que c’était là une science exigeant de longues études, une observation minutieuse des phénomène sociaux, et, plus simplement, la connaissance des règles de gouvernement et d’administration [2]. » Le cynisme est devenu d’une telle banalité qu’on se demande si les gens qui émettent de telles opinions ont tout leur esprit. Cet indice de régression de la mentalité des élites est d’autant plus révoltant qu’il vient du journal Le Soir en 1902 dirigé par l’intellectuel Justin Lhérisson. Avec une telle façon de voir, la société rentre dans une situation de déport « backwardation » sociale caractérisée par le fait que l’avenir est pire que le présent. Pi ta pi tris . Ce que le journal Le Soir continue de traduire en ces termes : « N’est-il pas bien entendu, une fois pour toutes, qu’Haïti est un pays exceptionnel ! Que faut-il pour être chef d’État haïtien ? Comme on posait une fois cette question à Mesmin Lavaud (grand journaliste des années 1873-1890), qui était un sceptique doublé d’un ironiste, il répondit : Savoir se tenir à cheval. Voilà toute la science. Il n’en faut pas d’autre. Et puis comme disait un vieillard de ma connaissance : ce ne sont pas les hommes instruits qui ont fait l’indépendance. »
Flirtant avec la sénilité, cette forme de pensée chantant la légitimité de l’absurde revendique toutes sortes de voltiges. Pourtant, elle inspire encore une interprétation misérabiliste excessive de la réalité historique haïtienne. La fermeté de pareilles convictions valorise le discours de la déraison en privilégiant tous les amalgames. La porte est grande ouverte à l’irrationnel, à l’occulte, à l’ésotérisme et à toutes les superstitions qui feront le lit de l’occupation américaine. Or, la moindre analyse reconnaît que la société haïtienne depuis Saint-Domingue est composite et plurale. Elle naît autant des révoltes de Blancs contre l’administration coloniale suite à la révolution française de 1789, que des revendications des affranchis culminant dans le mouvement d’Ogé et de Chavannes du 28 octobre 1790, qu’enfin de la révolte des esclaves qui a abouti à la grande nuit du 22 août 1791. Une diversification qui se retrouve dans les signataires de l’Acte de l’Indépendance de 1804 avec 24 Mulâtres, 11 Noirs et un Blanc.
L’effet boule de neige - La dynamique des luttes de pouvoir a établi des rapports entre l’homme et la nature d’une part et des rapports sociaux d’autre part qui sont d’une grande hostilité produisant systématiquement de la destruction. Les dissensions haïtiennes ne peuvent pas être écartées dans l’exposé des causes de l’occupation américaine. Les luttes pour le pouvoir sont terribles et donnent naissance à un courant annexionniste qui joue toutes ses cartes pour demander aux Américains d’intervenir en Haïti. C’est le cas avec Alain Clérié qui écrit le 21 février 1911 au Président américain William H. Taft : « Je termine ces lignes, où saigne mon âme meurtrie par les détresses de mes compatriotes, en sollicitant de votre bienveillance, dans le cas où vous vous seriez laissé pénétrer par la pureté et la sincérité de mon intention et de mes sentiments, qu’elle daigne me faire l’honneur de m’inspirer quant aux moyens de provoquer l’influence ou le contrôle effectif sur Haïti du gouvernement des Etats-Unis [3]. » On voit également les positions prises par Louis Édouard Pouget, représentant d’Haïti en Allemagne qui dit au Département d’État, par son émissaire Morgan Schuster, le 21 décembre 1910, qu’Anténor Firmin est financé par un groupe de banquiers français pour retourner en Haïti prendre le pouvoir et combattre les intérêts américains. Les informations envoyées par Pouget ont fait l’objet d’un mémo détaillé du Département d’État envoyé au Président des Etats-Unis, lequel mémo est reproduit dans le dernier tome de la série de Roger Gaillard [4]. Comme on le sait, Firmin ne fut pas autorisé à débarquer en Haïti aussi bien le 8 janvier 1911 au Cap-Haitien, le 14 janvier 1911 à Port-au-Prince et le 7 août 1911 également à Port-au-Prince. Il s’en ira mourir à Saint Thomas le 19 septembre 1911 [5]. Ce qui transparait ici, ce sont les effets du coup de langue de Louis Édouard Pouget. Une question qui préoccupe déjà les Grecs du VIIe siècle avant Jésus-Christ. En effet, la littérature d’alors raconte comment Xantus, le maitre d’Ésope, lui ayant dit d’acheter au marché ce qu’il y avait de meilleur, puis ce qu’il y avait de pire, celui-ci acheta chaque fois que de la langue. Xantus lui demanda pourquoi cette constance. Ésope répondit que, selon l’usage que l’homme en fait, la langue peut être aussi bien la meilleure que la pire des choses. Enfin, les luttes politiciennes aboutissent au massacre de 167 prisonniers politiques par Charles Oscar, chef de la police, le 27 juillet 1915. Parmi les victimes, on peut compter les trois frères Seymour, Sievers et Maurice Polynice, Alfred Celcis, Justin Turnier, Gaspard Nérette, etc. Ce sera le dernier prétexte utilisé par les Américains pour débarquer le lendemain 28 juillet, ce d’autant plus que Charles Oscar avait été massacré en représailles, ainsi que le président Vilbrun Guillaume Sam qui s’était réfugié à la Légation de France. Pas besoin d’apparente retenue. La décision longtemps prise d’occuper Haiti est appliquée. Sans excuses. Des raisons humanitaires sont même évoquées.
Les luttes contre l’occupation - La ligne principale de l’occupation est d’ouvrir Haïti au capital américain en mettant au pouvoir une classe politique locale totalement vouée à la défense de leurs intérêts à travers la création de la Garde d’Haïti. Toute représentativité est enlevée aux Haïtiens. John Russell, le haut-commissaire américain, avait déclaré à Washington que les Haïtiens étaient des incapables qui avaient une « mentalité d’un enfant de sept ans » [6]. Russell reprenait avec ses propres mots les thèses racistes d’Alvey A. Adee, Assistant Secrétaire d’ État américain, qui eut à dire en 1888 que « Haïti est une nuisance » [7]. De plus, dans une lettre à son neveu Kermit Roosevelt datée de 1906, Théodore Roosevelt disait que « Haïti est en train de devenir une terre de nègres sauvages qui retournent au vaudou et au cannibalisme » [8]. Des thèses racistes farfelues qui seront d’ailleurs reprises et diffusées par l’écrivain américain John Houston Craige, un ex-capitaine des marines accrédité en Haïti, dans ses ouvrages Black Bagdad et Canibal Cousins en 1933 et 1934. L’occupation américaine jette sur Haïti un discrédit qui n’est plus sournois mais de bon ton. Il s’est donc agi pour les troupes américaines de façonner les élites haïtiennes afin de faire rentrer dans leur tête une autre vision du monde moins tournée vers l’Europe. En dépit du fait que nombre de pistes ont été brouillées et bien des traces effacées, la traversée du siècle depuis l’occupation de 1915 a donné les résultats escomptés. À la force de pensée des Jacques Roumain et Jean Price-Mars a succédé celle des dilettantes de la trempe des Jean-Claude Duvalier, président à 19 ans et des Michel Martelly. L’opinion raciste du brigadier John Russell ne doit pourtant pas cacher une autre qui reflète plutôt la geste de Charlemagne Péralte. En effet, l’élan donné par la lutte armée menée par Charlemagne Péralte et les Cacos seconde manière a été hautement apprécié par les Américains qui ont compris que le peuple haïtien avait aussi de mystérieux ressorts qui se détachent de tout archaïsme. À moins d’être aveugle, ces ressorts réfutent la thèse raciste du brigadier américain. Et ils sont nombreux. Cela commence avec Joseph Massieu et le soldat Joseph Pierre Sully tué par les marines le mercredi soir du 28 juillet 1915. Puis il y a les soldats Macédoine, Macius, Ledan, Occilius, Saintilus et le capitaine-adjudant du régiment d’artillerie de l’arsenal qui ont été blessés. Cela continue avec Joseph Jolibois qui écrit au journal Le Matin le 31 juillet 1915 pour protester contre le débarquement des marines et appeler à l’union de tous les Haïtiens pour « sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes. » Certains se suicident comme c’est le cas avec Edmond Laforest du journal La Patrie, en signe de protestation en octobre 1915. D’autres partent en exil et refusent de remettre les pieds en Haïti tant que le pays est occupé. C’est le cas avec le Dr. Rosalvo Bobo. (À suivre)
* Économiste, écrivain
[1] IMF Country Report, no. 13/90, March 2013. - [2] Le Soir, numéro 160, 1902 dans Jean Desquiron, Haïti à la Une, Tome II 1870-1908, P-au-P, 1994, p. 205. - [3] Voir Archives Nationales de Washington, 838.00/528, cité par Roger Gaillard in « L’Impérialisme sait aussi attendre », Le Nouveau Monde, P-au-P, 30 novembre 1977 et 1er décembre 1977. Voir aussi Roger Gaillard, La République Exterminatrice – Antoine Simon ou la Modification (décembre 1908-février 1911), t. 6, Imprimerie Le Natal, P-au-P, 1998, p. 178-180. - [4] Roger Gaillard, La République Exterminatrice – Antoine Simon ou la Modification (décembre 1908-février 1911), op. cit., p. 146. - [5] Leslie Péan, Comprendre Anténor Firmin – Une inspiration pour le XXIe siècle, P-au-P, Presses de l’Université d’État d’Haïti, 2012. - [6] Arthur C. Millspaugh, Haiti under American control, 1915–1930, Boston, Mass., 1931, p. 110. - [7] “The turning of Haïti into a land of savage negroes, who have reverted to voodooism and cannibalism”, Théodore Roosevelt to Kermit Roosevelt, November 14,1906, in Brenda Gayle Plummer, Haïti and the Great Powers, op. cit. p. 5. - [8] Jean Desquiron, Haïti à la Une, t. II 1870-1908, Port-au-Prince, 1994, p. 141
jeudi 9 mai 2013
CHANGEMENT ET RUPTURE: NI DUVALIER NI ARISTIDE: CE SONT LES DEUX FACES DE LA MEME MEDAILLE
Le Nouvelliste | Publié le : jeudi 02 mai 2013
Changement et rupture: ni Duvalier ni Aristide : ce sont les deux faces de la même médaille !
Auteur:Georgemain PROPHETE Quartier-Morin
Par : Georgemain PROPHETE* 29 avril 2013 Je suis né à la fin du règne de Paul Eugène Magloire. J'ai grandi sous celui de Duvalier père. Il n'y a pas vraiment grand-chose dont je me souvienne si ce n'est qu'à la mort de François Duvalier, nous avions eu peur même de chuchoter la nouvelle. Peur que ce ne fût qu'une rumeur comme il y en eut tant d'autres à cette époque. Si nous colportions la nouvelle et que ce n'était pas vrai, nous courrions le risque de très grandes représailles. J'ai commencé à avoir une conscience de la chose politique sous Jean-Claude Duvalier. Son père avait fait la révolution politique alors que lui, disait-il, nous promettait la révolution économique. Nous étions très excités à l'idée de cette transformation économique et étions très curieux de voir à quoi ressemblait un président à vie. Et quand, en 1971, il fit sa première visite officielle au Cap-Haïtien, nous étions en nombre imposant, sur la place de la Douane, pour le voir de près et écouter son discours. Nous étions jeunes, enthousiastes et pleins de rêves pour ce pays. Puis se succédèrent des évènements en cascade qui ont changé le cours de choses en Haïti : l'assassinat de Gasner Raymond en juin 1976, la rafle des journalistes du 28 novembre 1980, la visite du pape Jean-Paul II en Haïti et le départ de la famille présidentielle pour la France à l'aube de ce vendredi 7 février 1986 pour un exil qui aura duré 25 ans. Le début de la transition J'étais dans les rues ce vendredi 7 février 1986 devant le palais national, pour assister à l'intronisation du Conseil national de gouvernement, puis aux Gonaïves le mardi 11 février pour participer à la célébration de la naissance de la Nouvelle Haïti, Haïti Libérée, comme nous l'appelions et, enfin le mardi 25 février pour la montée du bicolore bleu et rouge en remplacement du drapeau noir et rouge. J'ai suivi, avec beaucoup d'intérêt, les péripéties du CNG pour mettre en place le premier Conseil électoral provisoire (CEP), en particulier les échanges entre feu Me François Saint-Fleur, ministre de la Justice et Jean L. Dominique qui, par une simple intervention au cours de la conférence de presse du gouvernement pour présenter la loi électorale, a changé le cours des évènements politiques en Haïti. J'ai suivi le massacre de la ruelle Vaillant, l'instrumentalisation de ses conséquences politiques et la décision de ne pas proclamer Me Gérard Gourgue, président élu de la République. J'ai suivi la mascarade du dimanche 18 janvier 1988 qui a vu le professeur Leslie François Manigat nommé président de la République au grand dam d'un autre candidat moins disant. Quatre (4) mois plus tard, il a été renversé alors qu'il festoyait en compagnie des siens. On rapporte qu'il n'avait rien vu venir. J'ai suivi le coup d'État qui a porté au pouvoir l'autoproclamé général-président Prosper Avril, le 18 septembre 1988 et le déchoukaj en règle qui s'en est suivi : capitaines, colonels, généraux et plusieurs hauts gradés de la défunte armée ont laissé leur peau et leur grade au cours de ces moments mouvementés de notre histoire. J'ai suivi la tentative de coup d'État des colonels Rébu, Qualo et Biamby et la guerre militaro-militaire qui s'en est suivie. D'un côté, les unités militaires du palais appuyés par le Corps des Engins lourds, de l'autre, les Casernes Dessalines et le Corps de Léopards. Le général-président gagna la bataille, mais cet affrontement aura laissé des fissures profondes au sein de l'institution militaire. C'était la goutte d'eau qui allait faire déverser le verre des Forces armées d'Haïti. Le compte à rebours a alors commencé. La descente aux enfers pour nos militaires était devenue inéluctable. Ça fait 19 ans que cela dure ! Et quand, Clarens Renois, éminent journaliste de Radio Métropole, a été reçu dans les bureaux du général-président pour une interview sur la dégradation de la situation politique et que le général Avril a suggéré qu'une démonstration des forces du béton (mobilisation de masse dans les rues de la capitale) lui suffisait pour remettre le pouvoir, le général Abraham n'avait qu'à se frotter les mains. Les portes du pouvoir intérimaire lui étaient grandes ouvertes. Il y siégera, en effet, pendant 72 heures : le temps de désigner un successeur au général-président. Il fallait quelqu'un qui acceptât d'organiser des élections libres, honnêtes et démocratiques en Haïti. Madame Ertha Pascal Trouillot accepta de relever le défi et reçut l'intronisation des mains du général Abraham. On se rappelle ces paroles célèbres du général au garde-à-vous : Madame la présidente, les Forces armées d'Haïti sont à vos ordres ! J'ai eu le privilège et l'honneur d'être reçu au palais national par cette grande dame dans le cadre des démarches pour la participation du FICA au championnat des Clubs champions de la CONCACAF. Ce fut un moment exceptionnel. Le paysage politique haïtien pâtit du manque de ces êtres humbles de tempérament, mais forts de caractère et de personnalité qui respectent la parole donnée, c'est-à-dire qui cultivent cette noble qualité de s'en tenir à leurs engagements quand ils les ont pris. Elle avait promis d'organiser les élections. Elle les a organisées en dépit des difficultés de tous ordres rencontrées sur sa route, en dépit des défections au sein de son gouvernement, en dépit du coup d'État manqué du 7 janvier 1991, en dépit du déchoucage qui a suivi ce putsch manqué, en dépit du risque personnel qu'elle encourait, vu les circonstances de l'époque. Après coup, elle témoignera au micro de Valéry Numa, sur Radio Vision 2000, que sa plus grande peine est qu'elle soit obligée de porter, encore aujourd'hui sur le dos, une tâche rouge sur sa robe immaculée. Elle faisait référence à son arrestation et son emprisonnement au pénitencier national après avoir passé le pouvoir à Jean-Bertrand Aristide. L'élection d'Aristide et le régime lavalas : ce devait la fin de la Transition ! Recruté sur concours, en mars 1976, comme beaucoup d'autres qui, comme moi, ont fréquenté l'École nationale des douanes, je suis de la génération de douaniers d'expérience tels que : Edouard Vales Jean-Laurent et Jean Jacques Valentin, tous les deux plusieurs fois directeur général des Douanes, Fritz Deshommes, actuel vice-recteur à l'Université d'État d'Haïti, Allrich Nicolas, boursier du gouvernement allemand, ancien ambassadeur d'Haïti en Allemagne et ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de madame Michèle Pierre-Louis, le professeur Camille Charlmers, grand altermondialiste de son état, Aliette Joseph, les frères Charles et Serge Audate et j'en passe. En 1990, j'ai profité du fait que l'Administration générale des douanes m'ait refusé une promotion que je croyais me revenir de droit pour demander au directeur général d'alors, mon ami Claude Grand-Pierre, ma mise en disponibilité pour une période indéterminée. La lettre était datée du 4 décembre. Les élections présidentielles étaient programmées pour le 16 décembre. J'ai assisté, à la Barrière Bouteille, à l'entrée triomphale du candidat Jean-Bertrand Aristide au Cap-Haïtien. Après avoir écouté son intervention sur la place Toussaint Louverture de la rue 3 devenue, depuis, le plus grand marché de la ville, il ne faisait aucun doute dans mon esprit que le prêtre des pauvres allait gagner les élections. Le contraste entre son intervention et celui de K-Plim était trop saisissant. Il y avait comme de la magie dans le verbe d'Aristide. J'ai su que j'avais fait le bon choix en démissionnant de la douane parce que l'avalanche qui s'annonçait allait tout emporter sur son passage. Lavalas est effectivement arrivé au pouvoir et a tout balayé, ou presque. En tout cas et juste pour donner une idée des dégâts au niveau de l'administration publique haïtienne, sur les 40 employés qui émargeaient au budget de l'Administration générale des douanes pour le bureau du Cap-Haïtien, une commission a débarqué dans la ville une fin de semaine et a, sans aucun ménagement, aucune forme et aucuns égards, révoqué 39 employés sur les 40 de sorte que, le lundi matin, il était impossible pour la douane de liquider les taxes pour les marchandises importées faute de cadres capables de préparer un bordereau. On a dû repêcher un sous-directeur et un employé pour combler le vide en attendant le recrutement des militants. En cette année 1991, le régime lavalas paraissait solide comme un roc. Sauf qu'à un certain niveau dans les sphères du consensus de Washington, la décision était prise d'en finir avec lui. Ces rumeurs ont été reçues avec beaucoup d'incrédulité que ce soit de la part du pouvoir, encore plus de la part de beaucoup d'observateurs : un président aussi populaire ne pouvait pas être renversé ! Surtout après avoir célébré la réconciliation avec l'Armée qui n'avait, tout de même, pas apprécié la mise à pied des membres de son État-major le jour même et au cours du discours d'investiture du président. Et pourtant, comme Manigat avant lui, le président Aristide a été renversé par le coup d'État du 30 septembre 1991 bien que, contrairement à son prédécesseur et trois (3) ans plus tard, il sera rétabli dans ses fonctions grâce à la diligence du président américain Bill Clinton qui a mis, pour cela, vingt mille (20 000) soldats de l'armée américaine à sa disposition. Le retour d'Aristide : Retour à la case-départ ! J'ai fait la connaissance de Me Emile Jonassaint à Port-de-Paix en 1983. Je venais d'être installé comme directeur de la douane et le directeur sortant a eu l'amabilité de me faire faire un tour de ville. Je fus introduit au patriarche qui prit beaucoup de plaisir à me rappeler qu'il a vécu au Cap-Haïtien dans les années 1940 et fréquenté, lui aussi, le collège Notre-Dame du Perpétuel Secours. Donc, quand il a pris sur lui la décision de laisser entrer les Américains pour éviter le bombardement de Port-au-Prince, comme on l'en menaçait, je savais qu'il avait mesuré toute la gravité de la situation mais réalisé, tout d'un coup, qu'il venait de signer l'acte de capitulation sans avoir reçu un coup de canon, pas même une égratignure. Seulement des menaces. L'une des conséquences évidentes est que l'ancienne armée devait faire place à la nouvelle. C'était aussi simple que cela et les évènements survenus au quartier général de la police du Cap-Haïtien allaient illustrer à cette assertion : Quand vous laissez entrer votre rival dans votre demeure, vous dégagez. Sinon !!! Suite au retour du président Aristide et à la démobilisation des Forces armées d'Haïti qui s'ensuivit, les opérations de déchoukaj ont repris de plus belle sur presque toute l'étendue du territoire, comme aux plus beaux jours. C'est que les différentes armées et missions d'occupation ont toujours répété à qui veut l'entendre que les forces étrangères présentes sur le terrain n'avaient pas pour mission de protéger les Haïtiens encore moins d'interférer dans leurs différends et conflits. Seulement de s'interposer. Et ils ont tenu parole. C'est leur mandat encore aujourd'hui, je pense. Les seules fois que j'ai eu conscience de leur intervention, ce furent pour empêcher que le président Aristide ne s'octroie une prolongation de son mandat en 1995 et exiger la tenue des élections de 2010 sous le mandat du président Préval. Les autres fois, des concours de circonstances ou de petits gestes ou exercices de cooptation des autorités constituées avaient suffi pour leur accorder, sur un plateau d'argent, tout ce qu'elles souhaitaient obtenir. Pourquoi toutes ces polémiques autour des Duvalier et d'Aristide ? Il faut en débattre parce que nos chers anciens présidents, en l'occurrence, François et Jean-Claude Duvalier d'un côté et Jean-Bertrand Aristide, de l'autre, représentent les deux faces de la même médaille. Ils incarnent, chacun à leur manière, le projet d'émancipation manquée des masses haïtiennes après la révolution de 1946. Ce sont deux moments importants de notre histoire de peuple qui ont eu le même objectif, choisi le même itinéraire, appliqué les mêmes méthodes pour, finalement et malheureusement, donner le même résultat : la déconstruction du pays, le naufrage du bateau haïtien. Rappelez-vous le «Naje pou sòti» du président Préval ! Nous devons en parler parce que nous avons réalisé que ni Duvalier, ni Aristide ne sont parvenus à prendre conscience de leur état propre, ni de celui du pays et du peuple. Ils vivent dans un état intermédiaire qui les retient coupés de la réalité des choses terre à terre. Ce n'est pas qu'ils s'en moquent. Ils n'en ont aucune conscience. Nous devons nous en inquiéter et le faire savoir parce que ni Duvalier, ni Aristide n'ont démontré, à ce jour, un quelconque capacité de s'ajuster en fonction des profondes mutations qui se sont opérées dans le monde et des réalités existentielles haïtiennes qui ont transformé l'environnement immédiat dans lequel ils sont revenus vivre. Beaucoup de choses ont changé ! Haïti, aujourd'hui, accueille des sommets de chefs d'État et de gouvernement de la Caraïbe et des Amériques. C'est une transformation majeure de notre image qui mérite d'être encouragée et non d'être banalisée. Nous nous devons de le leur rappeler parce que ni Duvalier, ni Aristide ne veulent accepter le principe de la nécessité du changement de paradigmes entre les gouvernants et les gouvernés, en particulier, du principe de la reddition des comptes, même quand on n'a pas été comptable des deniers publics. Nous sommes plusieurs à penser que leur position et leur fonction passées, l'immense popularité dont ils ont joui à un moment de leur présidence, la fin brutale de leur mandat, la mise à sac de leur demeures respectives et tant d'autres aléas et vicissitudes qui ont marqué leur vie auraient dû les interpeller et les préparer à avoir une nouvelle approche de la réalité haïtienne contemporaine. Peine est de constater, qu'il n'en est rien. Ni pour l'un ni pour l'autre ! Ni chez l'un, ni chez l'autre ! Comment ont-ils pu croire, en effet, qu'ils vont continuer à jouir des privilèges et prérogatives d'anciens présidents sans être disposés à payer la plus petite contrepartie qui est, en cet instant précis de notre vie de peuple, de descendre de leur piédestal. La démystification du statut des détenteurs du pouvoir d'État fait partie du cahier de charges du peuple revendicatif. Elle s'adresse aussi à eux. L'heure est venue pour eux de nous démontrer qu'ils sont prêts à se conformer aux exigences de notre démocratie naissante. S'il y a mandat de comparution devant un juge, le minimum que nous attendons de quiconque, qu'il s'appelle Duvalier ou Aristide, est qu'il se présente le plus humblement du monde pour y répondre. Ces tentatives maladroites de nous distraire pour échapper à la justice constituent de très mauvais précédents pour la construction de l'État de droit que nous appelons tous de nos voeux. Point n'est besoin d'entrer dans le débat sur le fond des choses reprochées à nos anciens présidents, il faut qu'ils se conforment à la procédure. Or, le minimum est qu'ils répondent à toutes les convocations qui leur sont régulièrement signifiées. «Anything less is unacceptable»
samedi 9 mars 2013
POURQUOI LES FEMMES SONT AU COEUR DE LA POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE
Pourquoi les femmes sont au cœur de la politique étrangère américaine -
vendredi 8 mars 2013 -
Par John Kerry * -
Soumis à AlterPresse le 7 mars 2013 -
Au cours de ma première semaine en tant que secrétaire d’État des États-Unis, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec un groupe de femmes courageuses de la Birmanie. Deux d’entre elles étaient des anciennes prisonnières politiques, et bien qu’elles aient connu des difficultés incroyables dans leur vie, chacune d’entre elles était déterminée à aller de l’avant - lutter pour l’enseignement et la formation des filles, pour des emplois pour les chômeurs et pour une plus grande participation de la société civile. Je n’ai aucun doute qu’elles continueront à être des agents puissants du changement, apportant le progrès à leurs communautés et à leur pays dans les années à venir.
Ce sont des faits comme ceux-ci qui nous rappellent pourquoi il est si vital que les États-Unis continuent à travailler avec les gouvernements, les organisations et les individus dans le monde entier pour protéger et promouvoir les droits des femmes et des filles. Après tout, comme dans notre propre pays, les problèmes économiques, sociaux et politiques les plus pressants du monde ne peuvent tout simplement pas être résolus sans la pleine participation des femmes.
Selon le Forum économique mondial, les pays où les hommes et les femmes sont près d’avoir des droits égaux sont plus compétitifs économiquement que ceux où le fossé entre les genres ne procure aux femmes et aux jeunes filles qu’un accès limité ou inexistant aux soins médicaux, à l’éducation, aux postes électifs et au commerce. De même, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que si les agricultrices avaient le même accès aux semences, aux engrais et à la technologie que les hommes, elles pourraient réduire le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde de 100 millions à 150 millions.
Pourtant, dans de trop nombreuses sociétés et dans de trop nombreux foyers, les femmes et les filles sont encore sous-estimées, privées de possibilités d’aller à l’école et forcées dans des mariages précoces. Trop de vies ont été perdues ou ruinées par la violence sexospécifique. En tant que père de deux filles, je ne peux pas imaginer la douleur éprouvée par les parents de la jeune femme connue sous le nom de « Nirbhaya », une étudiante en médecine âgée de 23 ans assassinée dans un bus à New Delhi simplement parce qu’elle était une femme, ou l’angoisse ressentie par les parents de Malala Yousafzai, la jeune fille Pakistanaise blessée par balles par des extrémistes alors qu’elle était elle aussi à bord d’un bus, simplement pour le fait de vouloir aller à l’école. Mais je suis inspiré par l’engagement inébranlable de Malala à sa cause, par la détermination de Nirbhaya, alors qu’elle était sur le point de mourir, de traduire ses agresseurs en justice, et par le courage de leurs pères, en s’exprimant au nom de leurs filles et des femmes partout dans le monde.
Aucun pays ne peut avancer s’il laisse la moitié de sa population derrière. C’est pour cette raison qu’aux États-Unis l’égalité des genres est essentielle à nos objectifs communs de prospérité, de stabilité et de paix, et c’est aussi pourquoi investir dans les femmes et les filles du monde entier est essentiel pour faire avancer la politique étrangère américaine.
Nous investissons dans la formation et le mentorat des femmes entrepreneurs afin qu’elles puissent non seulement prendre soin de leurs propres familles, mais aussi pour qu’elles puissent contribuer à la croissance des économies de leurs pays. Nous investissons dans l’éducation des filles afin qu’elles puissent échapper à un mariage précoce forcé, briser le cycle de la pauvreté et devenir des leaders communautaires et des citoyennes engagées. Améliorer l’éducation des filles et des femmes et leur accès aux ressources améliore également la santé et l’éducation de la prochaine génération.
Nous collaborons avec des partenaires du monde entier afin d’améliorer le niveau de santé maternelle, afin de permettre aux agricultrices de devenir plus autonomes, et afin de prévenir et d’enrailler la violence sexospécifique parce que toutes les sociétés bénéficient du fait que les femmes soient en bonne santé, en sécurité et qu’elles puissent contribuer par leur travail, leur leadership et leur créativité à l’économie mondiale. Les diplomates américains, partout dans le monde, travaillent afin d’intégrer pleinement les femmes dans les négociations de paix et dans les efforts de sécurité, car les expériences, les préoccupations et les idées introduites par les femmes peuvent aider à prévenir de futurs conflits et à construire une paix plus durable.
Aujourd’hui, la Journée internationale de la femme est une journée de célébration. C’est aussi un jour où chacun de nous doit s’engager à nouveau, pour mettre fin à l’inégalité qui empêche le progrès dans tous les coins du monde. Nous pouvons et nous devons nous engager à cela afin que chacune de nos filles puisse prendre le bus à l’école sans crainte, que chacune de nos sœurs puisse réaliser son énorme potentiel et que chaque femme et chaque fille puisse vivre sa vie à la hauteur de son plein potentiel.
* Secrétaire d’État américain
mercredi 6 mars 2013
HOMMAGE A HUGO RAFAEL CHAVEZ FRIAS
« Il y a des noms qui sonnent comme un manifeste. » avait dit Léopold Sedar Senghor. Hugo Chavez était et est un manifeste. Élu à la Première Magistrature Suprême de son pays en 1999, il a tenu ses promesses d’élection en améliorant le sort des masses défavorisées du Venezuela. Il a utilisé toutes les ressources de son pays pour réduire le taux de pauvreté et d’analphabétisme. Il a non seulement changé la face du Venezuela mais aussi celle de l’Amérique Latine. Il était l’homme le plus démonisé de la planète. Par sa politique, il a réduit l’influence des grandes puissances dans cette partie du monde. Venezuela n’était pas l’ami d’Haïti (je ris dans mon for intérieur quand les gens accouchent cette idiotie « les amis d’Haïti » dans leur analyse, texte, ou article. Un pays a des intérêts permanents selon un ancien président des Etats-Unis. Venezuela était avec Hugo Chavez une nation sœur et reconnaissante. Le président vénézuélien connaissait l’histoire de son pays. Il était au courant qu’à Bolivar, qui avec insistance lui demandait comment lui manifester sa reconnaissance, Pétion répondit : « En abolissant l'esclavage dans tous les territoires qui tomberont sous votre domination. » (Extrait des Archives du « Le Monde Diplomatique, Mai 1957, René Jeanty). Hugo Chavez faisait tout ce qui était en son pouvoir pour aider les soi-disant leaders d’Haïti à améliorer à leur tour le sort de leurs compatriotes. Il a mis à la disposition d’Haïti des fonds à travers le « Petro-Caribe. » Mais les hommes au pouvoir d’Haïti ont fait disparaitre ces fonds avec une efficacité et une dextérité qui ont même fait rougir les « boss » de la Mafia Internationale. Les leaders Haïtiens, peut-on observer durant toute l’histoire de ce pays, n’ont jamais raté une occasion pour manquer une opportunité. Venezuela a perdu un symbole, un nationaliste farouche, et un défenseur des pauvres, Haïti a perdu l’un des rares chefs d’Etat qui professait une admiration et un respect profonds pour la Nation Haïtienne. Que la terre lui soit légère !
LeGrand Parisien Salvant, MBA
West Palm Beach, Florida
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