(Extrait du "Le Nouvelliste", 8 Novembre 2008)
Le grand prix humanitaire de l'Association des chirugiens américains
Guy Théodore
Par Adyjeangardy
Les associations de chirurgiens du monde entier continuent d'accueillir avec enthousiasme cette semaine le Premier Grand Prix Humanitaire (Surgeon Humanitarian Award) décerné au Dr Guy D. Théodore par le Collège des chirurgiens des Etats-Unis d'Amérique au cours d'une somptueuse cérémonie à San Francisco en Octobre dernier. Le Prix de l'American Collège of Surgeon fondé en 1913 s'est offert pour la 12e fois en 2008 dans les domaines traditionnels de Chirurgie aux Etats-Unis, mais a décidé de créer cette année le Grand Prix Humanitaire réservé spécialement à un haïtien de pur sang opérant en Haiti, le Dr Guy Deve Theodore. Ce petit fils du président Davilmar Théodore a soulevé cette semaine l'admiration également de membres éminents du Département d'Etat américain, qui le présentent au monde comme un modèle de personnalité indépendante, sensible à la politique sanitaire de son pays et qui participe brillamment à la reconstruction de sa patrie avec son coeur et ses mains jour et nuit sans se lasser.
Le portrait de Théodore
Né à Pignon de parents originaires du Nord'Est (Ouanaminthe), le Dr Guy D.Théodore, après ses études à la Grande Rivière du Nord, s'était retrouvé au Lycée Toussaint Louverture puis à la Faculté de Médecine de Port-au-Prince, qui le conduisit dans un internat en urologie de 1968 à 1970 à l'Hôpital Général de l'Université d'Etat d'Haïti. En 1970, il partit se spécialiser aux Etats-Unis et fut engagé immédiatement au Kings County and Surgeon Episcopal Hospital au service de chirurgie pour une période de 7 ans. En 1977, il est attiré par l'Armée américaine qui recherche des médecins expérimentés. Il s'embarque dans cette aventure sous les drapeaux comme pour rendre hommage au Général Davilmar Theodore, que les Etats-Unis préféraient à tous ses contemporains au début du 20e siècle, mais qui une fois au pouvoir refusa de se livrer entièrement aux chefs de la Maison Blanche, au point de leur interdire le contrôle des douanes et des ports haïtiens jusqu'à la fin de son tumultueux règne empreint d'un patriotisme intraitable. Guy D. Theodore, le petit fils, gravit avec une vitesse effrayante dès 1977 tous les grades d'officier supérieur de l'armée américaine au point de devenir Chirurgien en chef au Little Rock Air Force Base dès 1981, puis l'un des Colonels les plus en vue de la plus puissante armée du monde en 1983. Mais surprise, au moment d'être nommé Général, il refusa de renoncer à sa nationalité haïtienne, démissionna de la US Air Force et retourna chez lui dans les montagnes de Pignon où il était né...Le Dr Guy Deve Théodore est un spécimen rare qui possède toujours une « green card » mais il est fier de dire à tous qu'il n'a jamais changé de nationalité. Sa seule passion : la médecine.
Guy D. Théodore et son entreprise humanitaire
Peter Jenning de regrettée mémoire, en 1994 déclara cet homme Médecin de la Semaine sur ABC News, lui consacrant toute une semaine d'hommages. En 1999, il reçut de l'Association Médicale haïtienne le Prix Léon Audain puis en 2002 le Prix des Nations Unies au cours d'une fête internationale à Washington. C'est d'abord avec son argent qu'il a commencé à bâtir l'hôpital de Pignon dont les premières pierres ont été posées en 1978. Dès son retour au pays en 1983, il avait mis en place cette énorme entreprise humanitaire desservant plus de 600,000 personnes avec une salle d'opération qui avait couté 1,5 million de dollars US, un don de Strike Communion qui travaille à partir des techniques les plus modernes de télédétection, avec la participation de chirurgiens de différents endroits du monde via satellite. « Cet homme et un miracle et sa discrétion ne doit pas nous tromper, c'est désormais l'une des plus grandes figures d'Haïti consacrées à l'étranger ! » déclare émerveillé, le Dr Bradley Wong, Surgical Voluntary Award.
Les habitants de Pignon (140,000) fêtent encore l'événement en ce jour , signalant que l'Hôpital s'est entouré de divers projets d'agriculture d'élevage, d'éducation, d'assainissement, d'animation sociale, et de production économique, dans un contexte moral rigoureux cher à la famille du Dr Théodore élevé dans une église baptise que dirigeait son père. Sa fondation, le Comité de Bienfaisance de Pignon (CBP) qui oeuvre humanitairement dans le Nord, le Nord-Est, le Nord-Ouest, le Plateau Central et l'Artibonite multiplie la création de mini-hôpitaux ou centres de santé avec des lits de cliniques au Dondon, à St. Raphael, à Ranquitte, à la Victoire etc...
L'Hôpital Bienfaisance financé par la Mission Chrétienne de Pignon qui permet aujourd'hui aux femmes d'accoucher sans risque, a réduit considérablement le taux de mortalité infantile, apporte des soins dentaires constants grâce à l'appui de volontaires tels le Dr Jean Petit du Cap Haïtien, Dr. Marvin Loyd, Dr. Claudine Wainright, ou les Dr Robert Smith, et Larry Griffin , tous deux de l' Arkansas. Le Ministère de la Santé Publique en Haïti a offert une clinique mobile en ce sens. L'Hôpital assure aussi le traitement de l'eau, construit des écoles où près de 3,000 enfants reçoivent une instruction hors pair grâce au support de 2,500 écoliers de différentes écoles secondaires américaines. Un office dans l'Iowa coordonne l'aide aux élèves en Haïti sous la supervision de la belle Joanne Schafer, une amoureuse d'Haïti. Le Dr Théodore s'est engagé également dans le reboisement : plus de 1, 500,000 arbres ont été plantés dans cette région de Pigon qui se reverdit jour après jour. Son Email (G.theodore@hospital-pigon.org) est rempli chaque jour de demandes de volontaires qui débarquent en présence des agents douaniers du Cap sur la piste d'atterrissage de l'Aéroport de Pignon aménagé par l'Hôpital, prêts à travailler ou à livrer des médicaments. Le 14 Octobre 2008 à San Francisco, on ne parlait que de cette oeuvre remarquable qui se charge aussi du traitement du VIH sida autant que d'agro-industrie. Le Collège des Chirurgiens Américains a dévoilé un autre secret : Dr Guy Théodore est un chercheur, il s'intéresse même au traitement de la leucémie, le cancer du sang ...
Son engagement total dépasse le domaine médical. Il accumule au cours des ans les titres et les honneurs sans jamais perdre de vue l'essentiel, à savoir l'être humain. Au moment où Haïti semble ne plus pouvoir tenir debout, le Dr Guy D. Théodore par ses actions humanitaires démontre qu'il est possible de prévenir la mort et de voir l'homme guéri un jour de tous ses maux...
Adyjeangardy
dimanche 9 novembre 2008
vendredi 31 octobre 2008
VOTE OBAMA: LES ELECTEURS BLANCS POURRAIENT FAIRE MENTIR LES SONDAGES
http://www.monde-diplomatique.fr/2008/11/KEISER/16442
novembre 2008 - Article inédit
Vote Obama : les électeurs blancs pourraient faire mentir les sondages
Par Richard Keiser
La course à la présidence américaine est-elle déjà terminée ? Les Etats-Unis vont-ils bientôt élire leur premier président afro-américain alors que des nations européennes telles que le Danemark ou la France éprouvent encore des difficultés à convaincre leurs citoyens de couleur qu’ils ne sont pas une population de deuxième catégorie ? Les instituts de sondage ont peut-être raison d’annoncer que les Etats-Unis vont franchir une étape historique. Mais, quand des électeurs discutent en tête à tête avec des journalistes, leurs réponses se révèlent moins optimistes que les sondages. Dans un article publié le 13 octobre, le New Yorker résumait des entretiens avec des électeurs blancs de milieux populaires résidant dans l’Ohio. Un bon nombre d’entre eux ont soutenu Mme Hillary Clinton pendant les primaires mais ont laissé clairement entendre qu’ils ne voteraient pas pour M. Barack Obama. Dans la mesure où ces sondages d’opinion sont loin de la démarche scientifique des instituts de sondage, ces interviews ont peu de choses à nous apprendre. Néanmoins, la proximité plus grande de ces entretiens pourrait bien générer des réponses plus authentiques que « socialement désirables ».
En novembre 1989, des enquêtes du Washington Post réalisées à la veille du scrutin annonçaient un avantage de 11 points contre 9 pour M. Douglas Wilder, le candidat démocrate afro-américain au poste de gouverneur de la Virginie. Des sondages à la sortie des urnes lui avaient également prédit une avance de 10 points. Finalement, son adversaire républicain Marshall Coleman ne fut devancé que d’un demi-point de pourcentage.
Le même phénomène s’est produit pendant les élections municipales des trois plus grandes métropoles américaines, New York, Chicago et Philadelphie. Les défections des électeurs blancs supposés favorables au candidat noir et le nombre disproportionné de votants hésitant encore à donner leurs voix au candidat blanc se soldèrent par la victoire beaucoup plus serrée que prévu des candidats afro-américains. En 1989, des sondages effectués juste avant les élections municipales avaient prédit une avance de 14 points de pourcentage contre 10 au premier maire afro-américain de New York David Dinkins. Mais son avantage réel n’a été que de 2 points de pourcentage.
En 1983, pendant les deux semaines précédant la victoire du premier et unique maire afro-américain de Chicago démocratiquement élu, Harold Washington, ce dernier dépassa son adversaire de 14 points. Mais il finit par remporter le scrutin avec une marge à peine supérieure à 3 %. Si sa candidature inédite généra une considérable augmentation du nombre d’inscrits noirs sur les listes électorales de Chicago, elle engendra aussi une poussée équivalente des inscriptions d’électeurs blancs. La candidature de Washington donna finalement une écrasante majorité de 88 % du vote blanc à un candidat républicain peu connu, dans une ville qui avait toujours élu des démocrates depuis les années 1920.
A Philadelphie, autre ville majoritairement démocrate dont la population afro-américaine représente 40 % du nombre total des électeurs, un technocrate irréprochable ayant longtemps fréquenté l’église — Wilson Goode — fut le premier Afro-Américain à diriger la ville. Même ce candidat au-dessus de tout soupçon et ne suscitant aucune crainte fut incapable de capter plus de 23 % du vote blanc de Philadelphie, soit un tiers des voix allant traditionnellement aux démocrates. Ces élections se sont toutes déroulées après le fameux scrutin californien de 1982 qui vit le gouverneur afro-américain Tom Bradley, que les sondages prédisaient vainqueur, perdre de très peu contre son adversaire républicain George Deukmejian. Des explications autres que le facteur racial avaient alors été évoquées pour expliquer sa défaite, ce qui n’a pas été le cas pour les autres scrutins. Il se peut que les électeurs blancs mentent aux instituts de sondage, qu’ils changent d’avis à la dernière minute ou que les enquêtes soient conçues de telle sorte qu’elles sous-estiment le nombre d’électeurs fermement opposés à des candidats noirs. Il n’en demeure pas moins que les sondages impliquant des candidats noirs révèlent des anomalies persistantes.
Il est vrai qu’à la fin du XXe siècle et dans la première décennie du XXIe siècle de nombreux Afro-Américains furent élus au Congrès ; toutefois nous avons entendu peu d’histoires rappelant ce qui a été qualifié d’ « effet Bradley ». Mais peut-on comparer les fonctions de sénateur à celles de maire ou de président ? Se pourrait-il que les électeurs blancs craignent plus d’élire un Afro-Américain au poste de maire ou de gouverneur qu’au Sénat ou à la Chambre des représentants ? Et quid de l’élection d’un président afro-américain ? Chez les plus craintifs, l’élection d’un président noir peut-elle provoquer des niveaux d’anxiété sans précédent ?
Les psychologues qualifient cette attitude faussement candide des électeurs prétendant soutenir un candidat noir mais agissant différemment dans les isoloirs de « préjugé de désirabilité sociale » (social desirability bias) : les sondés fournissent des réponses perçues comme politiquement correctes et « socialement désirables », c’est-à-dire conformes à ce qu’il est bon de dire. Ainsi les électeurs prétendent vouloir voter pour un candidat afro-américain car toute autre réponse serait jugée déplacée, voire raciste, notamment lorsque ce candidat a été adoubé par leur propre parti. Il est donc vraisemblable que des électeurs déclarant vouloir voter pour M. Obama ne disent pas toute la vérité.
Considérant le silence qui a plané sur la question raciale durant la campagne présidentielle, il pourrait être « socialement indésirable » d’oser évoquer même la possibilité d’une défection massive des électeurs de M. Obama. Un groupe d’experts se sont alignés sur l’avis de l’ancien aide de campagne de Mme Clinton qui a déclaré le 5 octobre dernier que la course à la présidence était terminée et que M. Obama ne pouvait pas perdre.
Mais, à moins de deux semaines du scrutin, au moins dix Etats comptent suffisamment d’électeurs indécis et enregistrent une marge d’erreur suffisamment importante pour que M. John McCain y remporte la victoire. Selon les sondages, le Colorado, la Floride, l’Iowa, le New Hampshire, la Caroline du Nord, l’Ohio, le Missouri, la Virginie, la Virginie-Occidentale et la Pennsylvanie restent encore très indécis. Si M. Obama remporte la Pennsylvanie et l’Iowa et que les électeurs indécis se rangent massivement du côté de M. McCain dans les autres Etats, c’est ce dernier qui l’emportera. Si M. Obama gagne dans le New Hampshire aussi, il y aura égalité du collège électoral.
Considérant la combinaison de deux facteurs, le fait que le candidat soit afro-américain et qu’il brigue le poste le plus important des Etats-Unis, l’histoire et le bon sens suggèrent que les électeurs blancs se déclarant encore indécis après une si longue campagne électorale voteront contre M. Obama quand ils seront seuls dans leur isoloir, loin du jugement des instituts de sondage.
novembre 2008 - Article inédit
Vote Obama : les électeurs blancs pourraient faire mentir les sondages
Par Richard Keiser
La course à la présidence américaine est-elle déjà terminée ? Les Etats-Unis vont-ils bientôt élire leur premier président afro-américain alors que des nations européennes telles que le Danemark ou la France éprouvent encore des difficultés à convaincre leurs citoyens de couleur qu’ils ne sont pas une population de deuxième catégorie ? Les instituts de sondage ont peut-être raison d’annoncer que les Etats-Unis vont franchir une étape historique. Mais, quand des électeurs discutent en tête à tête avec des journalistes, leurs réponses se révèlent moins optimistes que les sondages. Dans un article publié le 13 octobre, le New Yorker résumait des entretiens avec des électeurs blancs de milieux populaires résidant dans l’Ohio. Un bon nombre d’entre eux ont soutenu Mme Hillary Clinton pendant les primaires mais ont laissé clairement entendre qu’ils ne voteraient pas pour M. Barack Obama. Dans la mesure où ces sondages d’opinion sont loin de la démarche scientifique des instituts de sondage, ces interviews ont peu de choses à nous apprendre. Néanmoins, la proximité plus grande de ces entretiens pourrait bien générer des réponses plus authentiques que « socialement désirables ».
En novembre 1989, des enquêtes du Washington Post réalisées à la veille du scrutin annonçaient un avantage de 11 points contre 9 pour M. Douglas Wilder, le candidat démocrate afro-américain au poste de gouverneur de la Virginie. Des sondages à la sortie des urnes lui avaient également prédit une avance de 10 points. Finalement, son adversaire républicain Marshall Coleman ne fut devancé que d’un demi-point de pourcentage.
Le même phénomène s’est produit pendant les élections municipales des trois plus grandes métropoles américaines, New York, Chicago et Philadelphie. Les défections des électeurs blancs supposés favorables au candidat noir et le nombre disproportionné de votants hésitant encore à donner leurs voix au candidat blanc se soldèrent par la victoire beaucoup plus serrée que prévu des candidats afro-américains. En 1989, des sondages effectués juste avant les élections municipales avaient prédit une avance de 14 points de pourcentage contre 10 au premier maire afro-américain de New York David Dinkins. Mais son avantage réel n’a été que de 2 points de pourcentage.
En 1983, pendant les deux semaines précédant la victoire du premier et unique maire afro-américain de Chicago démocratiquement élu, Harold Washington, ce dernier dépassa son adversaire de 14 points. Mais il finit par remporter le scrutin avec une marge à peine supérieure à 3 %. Si sa candidature inédite généra une considérable augmentation du nombre d’inscrits noirs sur les listes électorales de Chicago, elle engendra aussi une poussée équivalente des inscriptions d’électeurs blancs. La candidature de Washington donna finalement une écrasante majorité de 88 % du vote blanc à un candidat républicain peu connu, dans une ville qui avait toujours élu des démocrates depuis les années 1920.
A Philadelphie, autre ville majoritairement démocrate dont la population afro-américaine représente 40 % du nombre total des électeurs, un technocrate irréprochable ayant longtemps fréquenté l’église — Wilson Goode — fut le premier Afro-Américain à diriger la ville. Même ce candidat au-dessus de tout soupçon et ne suscitant aucune crainte fut incapable de capter plus de 23 % du vote blanc de Philadelphie, soit un tiers des voix allant traditionnellement aux démocrates. Ces élections se sont toutes déroulées après le fameux scrutin californien de 1982 qui vit le gouverneur afro-américain Tom Bradley, que les sondages prédisaient vainqueur, perdre de très peu contre son adversaire républicain George Deukmejian. Des explications autres que le facteur racial avaient alors été évoquées pour expliquer sa défaite, ce qui n’a pas été le cas pour les autres scrutins. Il se peut que les électeurs blancs mentent aux instituts de sondage, qu’ils changent d’avis à la dernière minute ou que les enquêtes soient conçues de telle sorte qu’elles sous-estiment le nombre d’électeurs fermement opposés à des candidats noirs. Il n’en demeure pas moins que les sondages impliquant des candidats noirs révèlent des anomalies persistantes.
Il est vrai qu’à la fin du XXe siècle et dans la première décennie du XXIe siècle de nombreux Afro-Américains furent élus au Congrès ; toutefois nous avons entendu peu d’histoires rappelant ce qui a été qualifié d’ « effet Bradley ». Mais peut-on comparer les fonctions de sénateur à celles de maire ou de président ? Se pourrait-il que les électeurs blancs craignent plus d’élire un Afro-Américain au poste de maire ou de gouverneur qu’au Sénat ou à la Chambre des représentants ? Et quid de l’élection d’un président afro-américain ? Chez les plus craintifs, l’élection d’un président noir peut-elle provoquer des niveaux d’anxiété sans précédent ?
Les psychologues qualifient cette attitude faussement candide des électeurs prétendant soutenir un candidat noir mais agissant différemment dans les isoloirs de « préjugé de désirabilité sociale » (social desirability bias) : les sondés fournissent des réponses perçues comme politiquement correctes et « socialement désirables », c’est-à-dire conformes à ce qu’il est bon de dire. Ainsi les électeurs prétendent vouloir voter pour un candidat afro-américain car toute autre réponse serait jugée déplacée, voire raciste, notamment lorsque ce candidat a été adoubé par leur propre parti. Il est donc vraisemblable que des électeurs déclarant vouloir voter pour M. Obama ne disent pas toute la vérité.
Considérant le silence qui a plané sur la question raciale durant la campagne présidentielle, il pourrait être « socialement indésirable » d’oser évoquer même la possibilité d’une défection massive des électeurs de M. Obama. Un groupe d’experts se sont alignés sur l’avis de l’ancien aide de campagne de Mme Clinton qui a déclaré le 5 octobre dernier que la course à la présidence était terminée et que M. Obama ne pouvait pas perdre.
Mais, à moins de deux semaines du scrutin, au moins dix Etats comptent suffisamment d’électeurs indécis et enregistrent une marge d’erreur suffisamment importante pour que M. John McCain y remporte la victoire. Selon les sondages, le Colorado, la Floride, l’Iowa, le New Hampshire, la Caroline du Nord, l’Ohio, le Missouri, la Virginie, la Virginie-Occidentale et la Pennsylvanie restent encore très indécis. Si M. Obama remporte la Pennsylvanie et l’Iowa et que les électeurs indécis se rangent massivement du côté de M. McCain dans les autres Etats, c’est ce dernier qui l’emportera. Si M. Obama gagne dans le New Hampshire aussi, il y aura égalité du collège électoral.
Considérant la combinaison de deux facteurs, le fait que le candidat soit afro-américain et qu’il brigue le poste le plus important des Etats-Unis, l’histoire et le bon sens suggèrent que les électeurs blancs se déclarant encore indécis après une si longue campagne électorale voteront contre M. Obama quand ils seront seuls dans leur isoloir, loin du jugement des instituts de sondage.
vendredi 24 octobre 2008
LES PRESIDENTS CHANGENT, L'EMPIRE AMERICAIN DEMEURE
Extrait du Monde Diplomatique - Septembre 2008
Les présidents changent, l’empire américain demeure
S’adressant à plusieurs centaines de milliers d’Allemands, le candidat démocrate Barack Obama a présenté l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) comme « la plus grande alliance jamais formée pour défendre notre sécurité commune ». Le républicain John McCain souhaite que cette dernière s’engage davantage dans le conflit ayant éclaté en Géorgie. En dépit de leurs différences, une même conception de la place des Etats-Unis dans le monde unit les deux principaux partis.
Par Arno J. MayerTirer à boulets rouges sur le président George W. Bush, un « canard boiteux » désormais, est définitivement passé de mode. Le nouveau sport en vogue consiste à spéculer sur la manière dont M. John McCain ou M. Barack Obama redessinera la politique étrangère américaine. Cet exercice n’est pourtant pas plus productif.
Caligula, troisième empereur de Rome, était un despote cruel. On raconte néanmoins qu’il caressait une idée — significative du peu de respect que lui inspirait son personnage public : nommer son cheval préféré, Incitatus, d’abord au Sénat puis à un poste de consul. Caligula sous-entendait peut-être que la mécanique de l’Empire romain fonctionnait par elle-même et, une fois lancée, qu’elle pouvait s’affranchir de sa cohorte de césars.
Aujourd’hui, alors que les Etats-Unis se trouvent dans l’impasse en Irak et que des bombes à retardement couvent dans le « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East) et dans le Caucase, le problème réside moins dans la désastreuse médiocrité de M. Bush, ou dans l’impériale ardeur du prochain président américain, que dans la volonté propre d’un empire né de la guerre contre l’Espagne (1898) et ordonnateur d’une pax americana au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Les Etats-Unis ont survécu à l’aventure vietnamienne ; ils peuvent sortir pratiquement indemnes du fiasco irakien. Momentanément déconcerté, l’empire continuera sa route, entre bipartisme, pressions des milieux d’affaires et bénédictions évangéliques. Cette aptitude à s’offrir des gaffes coûteuses — non pas pour les élites mais pour les classes populaires — caractérise d’ailleurs les Etats impériaux parvenus à maturité. L’empire américain finira certes par s’effondrer, mais les prédictions de déclin précipité sont exagérées. Sans rival militaire à leur mesure, les Etats-Unis demeureront, quelque temps encore, l’unique superpuissance mondiale.
Cependant, à force de lutter contre l’érosion, les empires vaniteux et trop expansionnistes sapent leur pouvoir et leur prestige. Leur nervosité s’accroît. Et leur férocité. On les voit alors trépigner pour rappeler au monde qu’ils ne sont pas des tigres de papier. Etant donné leur posture en Irak et les retombées de cette crise dans la région, les Etats-Unis opteront-ils pour une escalade en Iran, en Syrie, au Liban, en Afghanistan, au Pakistan, au Soudan, en Somalie, en Géorgie, au Venezuela ? Les points de vue de MM. McCain et Obama diffèrent quant au lieu de l’intervention, aux tactiques à mettre en œuvre. Mais ni l’un ni l’autre ne doutent de l’urgence ou de la légitimité d’une telle action. Le premier situe la ligne de front de la « guerre contre le terrorisme » en Irak ; le second en Afghanistan et au Pakistan.
Les Etats-Unis possèdent l’armée la plus puissante du monde. Elle surpasse de très loin toutes celles des anciens empires. Omniprésent sur les mers, dans les airs, dans l’espace et le cyberespace, Washington sait projeter sa force à une vitesse record sur des distances considérables. Ainsi, tel un shérif autoproclamé, se précipite-t-il d’un bout à l’autre de la planète pour maîtriser ou exploiter des crises, réelles ou putatives. « Aucun coin du monde n’est assez reculé, aucune montagne n’est assez haute, aucune grotte ni aucun bunker assez profonds pour mettre nos ennemis hors de notre portée », affirmait M. Donald Rumsfeld, alors ministre de la défense (1). L’Amérique consacre plus de 20 % de son budget annuel à son armée, soit autant que les dépenses militaires du reste du monde. Qu’importe si cela nuit à la société. Les industries d’armement ne réalisent-elles pas de lucratives ventes à l’étranger ? Dans le « Grand Moyen-Orient », les Etats du Golfe — Arabie saoudite en tête — leur achètent pour des milliards de dollars de matériels de défense sophistiqués (2).
Au lieu d’établir des colonies territoriales classiques, les Etats-Unis assurent leur hégémonie en installant des bases militaires, navales et aériennes. Il en existe dans plus de cent pays, les plus récentes en Bulgarie, en République tchèque, en Pologne, en Roumanie, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, en Ethiopie et au Kenya. Seize agences de renseignement, dont les bureaux sont disséminés de par le monde, constituent l’ouïe et la vue de cet empire sans frontières.
Washington possède douze porte-avions, dont trois seulement ne sont pas nucléaires. Ces bâtiments transportent jusqu’à quatre-vingts avions ou hélicoptères ainsi que de forts contingents de soldats, de marins et de pilotes. Autour de ces bâtiments titanesques gravitent des croiseurs, des destroyers, des sous-marins souvent autoguidés et équipés de missiles. La marine américaine veille dans des bases éparpillées sur la surface du globe et patrouille les principales routes maritimes. Elle est l’épine dorsale, le flux sanguin d’un empire d’un nouveau genre. Les bateaux déplacent les avions, qui sont les principaux pourvoyeurs de soldats, de matériel et de ravitaillement. A Washington et au Pentagone, l’US Navy a récemment pris l’ascendant sur les armées de terre et de l’air (3).
Démocratie, droits et... capitalisme
Entre 2006 et 2008, la présence américaine à l’est de la Méditerranée, en mer Rouge, dans le Golfe et dans l’océan Indien témoigne du désir de Washington de montrer sa force partout dans le monde (4). Au besoin en livrant de l’aide humanitaire à la pointe du fusil, dans l’attente d’un avantage politique. Au moins deux porte-avions stationnent actuellement entre Bahreïn, le Qatar et Djibouti. Entièrement équipés en matériel terrestre et en véhicules amphibies, ils transportent des milliers de soldats et de marins ainsi que des personnels formés aux opérations spéciales. Ces géants des mers sont là pour rappeler, comme le déclarait en janvier 2007 le ministre de la défense Robert Gates, que les Etats-Unis « maintiendront longtemps encore leur présence dans le Golfe (5) ».
Une semaine plus tard, le sous-secrétaire d’Etat chargé des affaires politiques, M. Nicholas Burns, estimait que « le Proche-Orient n’a pas vocation a être dominé par l’Iran ; les eaux du Golfe n’ont pas vocation à être contrôlées par l’Iran. C’est pourquoi les Etats-Unis ont stationné deux unités de combat dans la région (6) ». Ces paroles de MM. Gates et Burns auraient pu émaner de n’importe lequel des ministres de la défense, des secrétaires d’Etat américains, des directeurs de la Central Intelligence Agency (CIA) ou des présidents des soixante dernières années.
Dans le discours qu’il prononça en janvier 1980, un peu plus d’un an après Camp David I, et quelques semaines seulement après la crise des otages à Téhéran et l’invasion soviétique en Afghanistan, le président James Carter avait été très clair : « Toute tentative d’une force extérieure de prendre le contrôle du golfe Persique sera perçue comme une attaque contre les Etats-Unis. Les moyens adéquats, y compris l’usage de la force, seront utilisés pour repousser celle-ci (7). » Il ajoutait que la présence de l’armée russe en Afghanistan constituait « une menace » pour une région qui « détient les deux tiers des ressources pétrolières exportables du monde » et se trouve « à trois cents miles de l’océan Indien et du détroit d’Ormuz, une voie maritime par laquelle doit transiter l’essentiel des ressources pétrolières du monde ».
Un quart de siècle plus tard, M. Henry Kissinger, ancien secrétaire d’Etat américain, désormais consultant, remettait au goût du jour la doctrine Carter en déplaçant la menace de Moscou à Téhéran : « Si l’Iran devait persister à combiner tradition impériale perse et ferveur islamique contemporaine (...), il ne lui serait tout simplement pas permis de réaliser son rêve impérialiste dans une région aussi importante pour le reste du monde (8). »
Certes, les soldats équipés d’armes conventionnelles ultrasophistiquées sont mal préparés pour ces guerres asymétriques qui ne se déroulent plus entre Etats mais contre des entités ayant recours à des armes et à des techniques non conventionnelles. Mais les porte-avions, les avions de combat, les missiles antimissiles, les satellites militaires, les robots de surveillance, les véhicules et les bateaux autoguidés ont encore de beaux jours devant eux.
Qu’elles soient directes ou indirectes, ouvertes ou secrètes, militaires ou civiles, les intrusions dans les affaires intérieures d’autres Etats constituent, depuis 1945,la pierre angulaire de la politique étrangère américaine. Washington n’a pas hésité à intervenir, le plus souvent de manière unilatérale, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, au Liban, en Palestine, en Iran, en Syrie, en Somalie, au Soudan, en Ukraine, en Géorgie, au Kazakhstan, au Nicaragua, au Panamá..., défendant inlassablement les intérêts américains tout en prônant des variantes de la démocratie, du capitalisme, des droits humains.
Prenant pour modèles l’Agence américaine pour le développement international (United States Agency for International Development, Usaid), le programme Fulbright (9) et le Congrès pour la liberté de la culture (10) lancés à l’époque de la guerre froide, les gros bras de la nouvelle « guerre mondiale contre le terrorisme » ont imaginé des mécanismes équivalents : Compte du défi du millénaire (Millenium Challenge Account), Initiative pour le partenariat au Proche-Orient (MEPI), l’un et l’autre émanant directement du département d’Etat. Se remémorant les jours glorieux de la Rand Corporation, de l’Institut d’analyse stratégique et des chaires d’études soviétiques, le ministère de la défense a enrôlé des universitaires dans le projet Minerva afin qu’ils apportent leur concours aux nouveaux combat anti-insurrectionnels.
L’économie surpuissante de l’Amérique, sa culture syncrétique et sa science sont à l’image de sa puissance militaire : inégalées. Mis à part les déficits fiscaux et commerciaux abyssaux, qui grippent parfois son système financier et secouent la planète, l’économie américaine demeure robuste et bat la cadence de la « destruction créatrice (11) », sans tenir compte de son coût social, aux Etats-Unis comme à l’étranger.
Le rétrécissement de son secteur industriel et manufacturier pourrait s’avérer le maillon faible. Cependant, les Etats-Unis tiennent encore le haut du pavé en matière de recherche et de développement, de brevets en cybernétique, biologie moléculaire et neurologie. Leur ascendant planétaire est conforté par les crédits publics, les dons privés et le mécénat d’entreprise dont bénéficient leurs universités et leurs instituts de recherche, qui établissent des antennes à l’étranger en même temps qu’ils drainent les cerveaux du monde entier. L’engouement pour les musées globalisés, l’architecture des sièges des grandes entreprises et la généralisation des stratégies de marketing politique ou commercial obligent ceux qui en douteraient encore à admettre que le modèle américain perdure bel et bien.
Recruter des soldats à prix cassé
Il n’est donc pas étonnant que le pays récolte une moisson disproportionnée de récompenses internationales en économie mais aussi en sciences naturelles. Plus édifiant encore, l’anglais américain s’impose dans le monde entier comme une lingua franca (une langue universelle), en particulier pour les jeunes générations et les utilisateurs d’Internet. Ce phénomène explique et alimente l’immense influence des multinationales et des institutions financières publiques et privées américaines. La culture populaire et les modes de consommation américains pénètrent les endroits les plus reculés du globe, pour le meilleur et pour le pire. Wal-Mart, McDonald’s, Hollywood, les stades et les séries télévisées rassasient les masses de pain et de jeux. Aux confins instables de l’empire, Washington, Wall Street et K Street (la rue de Washington où se concentrent nombre de lobbys) soutiennent les régimes et les élites disposés à collaborer.
Cette puissance n’est en rien le produit d’une génération spontanée. Dans sa quête permanente de ressources naturelles, de nouveaux marchés et de positions stratégiques, elle trahit des ressemblances troublantes avec les empires du passé. La plupart des Américains estiment qu’ils ont tout à gagner à conserver leur position dominante. Bien sûr, certaines couches sociales sont plus avantagées que d’autres. Mais, dans l’ensemble, l’empire leur profite sur les plans économique, culturel et psychologique. Cela vaut également pour l’intelligentsia, les professions libérales et la presse.
Les Etats-Unis conservent de gigantesques réserves, notamment militaires, qui leur permettent de poursuivre leur interventionnisme mondial. Ils peuvent mobiliser les ressources et la volonté nécessaires pour sortir de l’impasse irakienne. L’armée manque certes d’unités de combat pour certaines manœuvres terrestres de grande envergure, et l’on a pu observer une certaine incohérence stratégique dans les opérations menées contre des groupes d’insurgés, une guérilla ou des forces terroristes. Mais la pénurie de soldats ne devrait pas durer. Des entreprises privées recruteront à prix cassé, de préférence dans les « dépendances du tiers-monde », des mercenaires en armes ou des civils qu’ils projetteront sur les théâtres d’opérations.
Lorsque Washington entonne le couplet de la défense désintéressée des droits humains, des programmes sociaux, de la libération des femmes, de l’Etat de droit et de la démocratie pour tous, il s’agit, pour partie, d’un artifice. Tous les dirigeants américains ont eu les mêmes priorités : terrasser le spectre du communisme, avant l’implosion de l’Union soviétique ; étouffer le serpent de l’islamisme radical depuis le 11 Septembre.
Le rapport de la commission bipartie Baker-Hamilton sur l’Irak, rendu public le 6 décembre 2006, ne se préoccupait pas tant du chaos sur les rives du Tigre que de ses éventuelles répercussions aux Etats-Unis mêmes : « L’Irak, indispensable à la stabilité régionale et même mondiale, joue un rôle très important pour les intérêts américains. Le pays se trouve sur la ligne de fracture entre l’islam chiite et l’islam sunnite, et entre les populations kurdes et arabes. Il détient la deuxième réserve de pétrole du monde. Il sert aujourd’hui de base d’opérations au terrorisme international et à Al-Qaida. L’Irak, pièce maîtresse de la politique étrangère américaine, influence la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans la région et dans le monde (12). » En somme, l’importance du pays envahi tient à ce que son effondrement ternirait l’image de l’Amérique dans le monde...
En accord avec la légion d’experts de politique étrangère acquis à la ligne officielle, MM. James A. Baker (républicain) et Lee H. Hamilton (démocrate) ont postulé que Washington continuerait à faire la loi dans le « Grand Moyen-Orient ». Le rapport était très clair sur ce point : « Même après le départ des brigades d’intervention américaines d’Irak, nous maintiendrons une importante présence militaire dans la région, grâce à nos forces militaires restées sur le terrain en Irak, à notre déploiement de forces terrestres, navales et aériennes depuis le Koweït, Bahreïn et le Qatar et à notre présence croissante en Afghanistan. »
Il n’est pas surprenant que MM. Baker et Hamilton aient demandé conseil aux plus brillants instituts de recherche stratégiques « indépendants » ou bipartis et autres « boîtes à idées » qui prolifèrent depuis la fin de la guerre du Vietnam, au point de former un cinquième pouvoir. Dans nombre de ces instituts, dirigeants, consultants et intellectuels attitrés ne font pas mystère de leur engagement. Certains ont même fourni des notes de synthèse et des textes clés en main pour ce rapport sur l’Irak.
En partie financé par la Fondation Bill et Melinda Gates, le Centre d’études stratégiques et internationales (Center for Strategic and International Studies, CSIS) fut l’un des Pygmalion de la commission Baker-Hamilton. Regroupant des administrateurs et des experts issus de la fonction publique comme du secteur privé, il affiche son objectif : « Améliorer la sécurité et veiller à la prospérité dans une époque de transformation politique, en offrant aux dirigeants des analyses stratégiques et des solutions pratiques afin qu’ils puissent imaginer l’avenir et anticiper les changements. »
Parmi ses membres figurent l’actuel et les ex-présidents du conseil d’administration de Time Inc., Coca-Cola, Merrill Lynch, Lehman Brothers, ExxonMobil, Morgan Stanley. Sans oublier le dernier oracle du soft power, le professeur Joseph S. Nye, de la Kennedy School of Government Harvard. Quant au panel des consultants, il regroupe une brochette d’anciens hauts responsables d’administrations démocrates et républicaines : MM. Harold Brown, Zbigniew Brzezinski, Frank Carlucci, Henry Kissinger, James Schlesinger, Brent Scowcroft et Mme Carla Hills.
Des organismes semi-privés exploitent le même créneau. Officiellement indépendant, l’Institut républicain international, très impliqué en Irak (et présidé par le sénateur McCain), entend « faire avancer la cause de la liberté et de la démocratie dans le monde en aidant au développement des partis politiques, des institutions publiques, des élections libres, de la bonne gouvernance et de l’Etat de droit ». Dans la même veine, une autre structure « à but non lucratif », l’Institut démocratique national pour les affaires internationales, présidé par l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright, œuvre au « renforcement et au développement des valeurs, des pratiques et des institutions démocratiques (...) dans toutes les régions du monde ».
Avec un cahier des charges plus restreint, l’Institut pour la politique du Proche-Orient, autoproclamé pluraliste mais clairement situé à droite, se propose « d’œuvrer pour une meilleure compréhension, réaliste et équilibrée, des intérêts américains au Proche-Orient (...) et de promouvoir dans la région un engagement américain basé sur le renforcement des alliances, l’amitié, qui apporterait la sécurité, la paix, la prospérité et la démocratie aux populations ».
La commission Baker-Hamilton a également sollicité les avis du Council on Foreign Relations, du Brookings Institute, de la Rand Corporation et de l’American Enterprise Institute. Quels que soient leurs penchants politiques, tantôt à droite, tantôt au centre, les collaborateurs, associés ou mécènes de ces officines ne s’interrogent guère sur les coûts et avantages politiques, économiques et sociaux de l’empire pour les Etats-Unis et pour le reste du monde. Les désaccords et les débats portent invariablement sur la meilleure manière d’assurer la sécurité, d’exploiter et de protéger l’hégémonie américaine, plutôt que sur les valeurs, les objectifs et l’éthique qu’elle est censée défendre. Là où les néoconservateurs prêchent sans complexe la poursuite de la mission civilisatrice de l’Amérique, les centristes « pluralistes » disent la même chose, mais sotto voce.
Rappelant que le rôle des Etats-Unis est « unique » dans un monde où « peu de problèmes peuvent se résoudre sans nous », la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a ingénument admis : « Nous, les Américains, nous nous engageons en politique étrangère parce que nous le devons, et non pas parce que nous le voulons. C’est là une saine position, celle d’une république et non d’un empire (13). »
Toutefois, même les critiques centristes de la politique étrangère de l’administration Bush se gardent d’interpeller Washington sur son soutien inconditionnel à Israël. Et, comme les néoconservateurs, ils refusent de lier le marasme irakien et l’impasse israélo-palestinienne. Les uns comme les autres expriment des réserves à l’égard d’une des conclusions du rapport Baker-Hamilton, celle qui pose que les Etats-Unis « ne pourront pas atteindre leurs objectifs au Proche-Orient s’ils ne s’attaquent pas directement au conflit israélo-arabe et à l’instabilité régionale qui en découle ». De même, sur la question de l’Iran, démocrates et républicains pourraient presque parler d’une seule voix tant ils semblent s’accorder pour planifier des interventions secrètes en agitant sans cesse la menace d’un embargo économique renforcé ou d’une action militaire.
L’empire américain ne tient pas — et n’a jamais tenu — à la personne de M. Bush. Demain, il ne s’identifiera pas davantage à celle de M. McCain ou de M. Obama. Le candidat démocrate aurait pu s’exprimer au nom des deux partis à la fois lorsqu’il annonça en mars 2008 : « Ma politique étrangère se veut un retour à la politique réaliste et bipartisane du père de George Bush, de John Kennedy et, à certains égards, de Ronald Reagan (14). » Aucun des candidats à la présidence ne propose de solution de rechange à la mission impériale des Etats-Unis, hormis peut-être la mise en sourdine de l’habituelle rhétorique messianique et moralisatrice dans les rapports potentiellement conflictuels avec l’Iran, la Chine, l’Inde, sans oublier une Russie revigorée. Quatre pays tentés d’instaurer des formes nationales de capitalisme.
Au cours d’une campagne présidentielle dont l’enjeu a largement débordé les frontières américaines, les deux candidats ont transformé les capitales étrangères en autant d’estrades du haut desquelles ils ont pu réaffirmer leur détermination. Au moment de prononcer son discours d’investiture, M. Obama a d’ailleurs préféré se détourner du Pepsi Center de Denver, lieu de la convention démocrate, au profit du stade des Denver Broncos. Une arène qui peut contenir soixante-quinze mille spectateurs, soit vingt-cinq mille de plus que le Colisée...
Arno J. Mayer
Les présidents changent, l’empire américain demeure
S’adressant à plusieurs centaines de milliers d’Allemands, le candidat démocrate Barack Obama a présenté l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) comme « la plus grande alliance jamais formée pour défendre notre sécurité commune ». Le républicain John McCain souhaite que cette dernière s’engage davantage dans le conflit ayant éclaté en Géorgie. En dépit de leurs différences, une même conception de la place des Etats-Unis dans le monde unit les deux principaux partis.
Par Arno J. MayerTirer à boulets rouges sur le président George W. Bush, un « canard boiteux » désormais, est définitivement passé de mode. Le nouveau sport en vogue consiste à spéculer sur la manière dont M. John McCain ou M. Barack Obama redessinera la politique étrangère américaine. Cet exercice n’est pourtant pas plus productif.
Caligula, troisième empereur de Rome, était un despote cruel. On raconte néanmoins qu’il caressait une idée — significative du peu de respect que lui inspirait son personnage public : nommer son cheval préféré, Incitatus, d’abord au Sénat puis à un poste de consul. Caligula sous-entendait peut-être que la mécanique de l’Empire romain fonctionnait par elle-même et, une fois lancée, qu’elle pouvait s’affranchir de sa cohorte de césars.
Aujourd’hui, alors que les Etats-Unis se trouvent dans l’impasse en Irak et que des bombes à retardement couvent dans le « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East) et dans le Caucase, le problème réside moins dans la désastreuse médiocrité de M. Bush, ou dans l’impériale ardeur du prochain président américain, que dans la volonté propre d’un empire né de la guerre contre l’Espagne (1898) et ordonnateur d’une pax americana au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Les Etats-Unis ont survécu à l’aventure vietnamienne ; ils peuvent sortir pratiquement indemnes du fiasco irakien. Momentanément déconcerté, l’empire continuera sa route, entre bipartisme, pressions des milieux d’affaires et bénédictions évangéliques. Cette aptitude à s’offrir des gaffes coûteuses — non pas pour les élites mais pour les classes populaires — caractérise d’ailleurs les Etats impériaux parvenus à maturité. L’empire américain finira certes par s’effondrer, mais les prédictions de déclin précipité sont exagérées. Sans rival militaire à leur mesure, les Etats-Unis demeureront, quelque temps encore, l’unique superpuissance mondiale.
Cependant, à force de lutter contre l’érosion, les empires vaniteux et trop expansionnistes sapent leur pouvoir et leur prestige. Leur nervosité s’accroît. Et leur férocité. On les voit alors trépigner pour rappeler au monde qu’ils ne sont pas des tigres de papier. Etant donné leur posture en Irak et les retombées de cette crise dans la région, les Etats-Unis opteront-ils pour une escalade en Iran, en Syrie, au Liban, en Afghanistan, au Pakistan, au Soudan, en Somalie, en Géorgie, au Venezuela ? Les points de vue de MM. McCain et Obama diffèrent quant au lieu de l’intervention, aux tactiques à mettre en œuvre. Mais ni l’un ni l’autre ne doutent de l’urgence ou de la légitimité d’une telle action. Le premier situe la ligne de front de la « guerre contre le terrorisme » en Irak ; le second en Afghanistan et au Pakistan.
Les Etats-Unis possèdent l’armée la plus puissante du monde. Elle surpasse de très loin toutes celles des anciens empires. Omniprésent sur les mers, dans les airs, dans l’espace et le cyberespace, Washington sait projeter sa force à une vitesse record sur des distances considérables. Ainsi, tel un shérif autoproclamé, se précipite-t-il d’un bout à l’autre de la planète pour maîtriser ou exploiter des crises, réelles ou putatives. « Aucun coin du monde n’est assez reculé, aucune montagne n’est assez haute, aucune grotte ni aucun bunker assez profonds pour mettre nos ennemis hors de notre portée », affirmait M. Donald Rumsfeld, alors ministre de la défense (1). L’Amérique consacre plus de 20 % de son budget annuel à son armée, soit autant que les dépenses militaires du reste du monde. Qu’importe si cela nuit à la société. Les industries d’armement ne réalisent-elles pas de lucratives ventes à l’étranger ? Dans le « Grand Moyen-Orient », les Etats du Golfe — Arabie saoudite en tête — leur achètent pour des milliards de dollars de matériels de défense sophistiqués (2).
Au lieu d’établir des colonies territoriales classiques, les Etats-Unis assurent leur hégémonie en installant des bases militaires, navales et aériennes. Il en existe dans plus de cent pays, les plus récentes en Bulgarie, en République tchèque, en Pologne, en Roumanie, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, en Ethiopie et au Kenya. Seize agences de renseignement, dont les bureaux sont disséminés de par le monde, constituent l’ouïe et la vue de cet empire sans frontières.
Washington possède douze porte-avions, dont trois seulement ne sont pas nucléaires. Ces bâtiments transportent jusqu’à quatre-vingts avions ou hélicoptères ainsi que de forts contingents de soldats, de marins et de pilotes. Autour de ces bâtiments titanesques gravitent des croiseurs, des destroyers, des sous-marins souvent autoguidés et équipés de missiles. La marine américaine veille dans des bases éparpillées sur la surface du globe et patrouille les principales routes maritimes. Elle est l’épine dorsale, le flux sanguin d’un empire d’un nouveau genre. Les bateaux déplacent les avions, qui sont les principaux pourvoyeurs de soldats, de matériel et de ravitaillement. A Washington et au Pentagone, l’US Navy a récemment pris l’ascendant sur les armées de terre et de l’air (3).
Démocratie, droits et... capitalisme
Entre 2006 et 2008, la présence américaine à l’est de la Méditerranée, en mer Rouge, dans le Golfe et dans l’océan Indien témoigne du désir de Washington de montrer sa force partout dans le monde (4). Au besoin en livrant de l’aide humanitaire à la pointe du fusil, dans l’attente d’un avantage politique. Au moins deux porte-avions stationnent actuellement entre Bahreïn, le Qatar et Djibouti. Entièrement équipés en matériel terrestre et en véhicules amphibies, ils transportent des milliers de soldats et de marins ainsi que des personnels formés aux opérations spéciales. Ces géants des mers sont là pour rappeler, comme le déclarait en janvier 2007 le ministre de la défense Robert Gates, que les Etats-Unis « maintiendront longtemps encore leur présence dans le Golfe (5) ».
Une semaine plus tard, le sous-secrétaire d’Etat chargé des affaires politiques, M. Nicholas Burns, estimait que « le Proche-Orient n’a pas vocation a être dominé par l’Iran ; les eaux du Golfe n’ont pas vocation à être contrôlées par l’Iran. C’est pourquoi les Etats-Unis ont stationné deux unités de combat dans la région (6) ». Ces paroles de MM. Gates et Burns auraient pu émaner de n’importe lequel des ministres de la défense, des secrétaires d’Etat américains, des directeurs de la Central Intelligence Agency (CIA) ou des présidents des soixante dernières années.
Dans le discours qu’il prononça en janvier 1980, un peu plus d’un an après Camp David I, et quelques semaines seulement après la crise des otages à Téhéran et l’invasion soviétique en Afghanistan, le président James Carter avait été très clair : « Toute tentative d’une force extérieure de prendre le contrôle du golfe Persique sera perçue comme une attaque contre les Etats-Unis. Les moyens adéquats, y compris l’usage de la force, seront utilisés pour repousser celle-ci (7). » Il ajoutait que la présence de l’armée russe en Afghanistan constituait « une menace » pour une région qui « détient les deux tiers des ressources pétrolières exportables du monde » et se trouve « à trois cents miles de l’océan Indien et du détroit d’Ormuz, une voie maritime par laquelle doit transiter l’essentiel des ressources pétrolières du monde ».
Un quart de siècle plus tard, M. Henry Kissinger, ancien secrétaire d’Etat américain, désormais consultant, remettait au goût du jour la doctrine Carter en déplaçant la menace de Moscou à Téhéran : « Si l’Iran devait persister à combiner tradition impériale perse et ferveur islamique contemporaine (...), il ne lui serait tout simplement pas permis de réaliser son rêve impérialiste dans une région aussi importante pour le reste du monde (8). »
Certes, les soldats équipés d’armes conventionnelles ultrasophistiquées sont mal préparés pour ces guerres asymétriques qui ne se déroulent plus entre Etats mais contre des entités ayant recours à des armes et à des techniques non conventionnelles. Mais les porte-avions, les avions de combat, les missiles antimissiles, les satellites militaires, les robots de surveillance, les véhicules et les bateaux autoguidés ont encore de beaux jours devant eux.
Qu’elles soient directes ou indirectes, ouvertes ou secrètes, militaires ou civiles, les intrusions dans les affaires intérieures d’autres Etats constituent, depuis 1945,la pierre angulaire de la politique étrangère américaine. Washington n’a pas hésité à intervenir, le plus souvent de manière unilatérale, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, au Liban, en Palestine, en Iran, en Syrie, en Somalie, au Soudan, en Ukraine, en Géorgie, au Kazakhstan, au Nicaragua, au Panamá..., défendant inlassablement les intérêts américains tout en prônant des variantes de la démocratie, du capitalisme, des droits humains.
Prenant pour modèles l’Agence américaine pour le développement international (United States Agency for International Development, Usaid), le programme Fulbright (9) et le Congrès pour la liberté de la culture (10) lancés à l’époque de la guerre froide, les gros bras de la nouvelle « guerre mondiale contre le terrorisme » ont imaginé des mécanismes équivalents : Compte du défi du millénaire (Millenium Challenge Account), Initiative pour le partenariat au Proche-Orient (MEPI), l’un et l’autre émanant directement du département d’Etat. Se remémorant les jours glorieux de la Rand Corporation, de l’Institut d’analyse stratégique et des chaires d’études soviétiques, le ministère de la défense a enrôlé des universitaires dans le projet Minerva afin qu’ils apportent leur concours aux nouveaux combat anti-insurrectionnels.
L’économie surpuissante de l’Amérique, sa culture syncrétique et sa science sont à l’image de sa puissance militaire : inégalées. Mis à part les déficits fiscaux et commerciaux abyssaux, qui grippent parfois son système financier et secouent la planète, l’économie américaine demeure robuste et bat la cadence de la « destruction créatrice (11) », sans tenir compte de son coût social, aux Etats-Unis comme à l’étranger.
Le rétrécissement de son secteur industriel et manufacturier pourrait s’avérer le maillon faible. Cependant, les Etats-Unis tiennent encore le haut du pavé en matière de recherche et de développement, de brevets en cybernétique, biologie moléculaire et neurologie. Leur ascendant planétaire est conforté par les crédits publics, les dons privés et le mécénat d’entreprise dont bénéficient leurs universités et leurs instituts de recherche, qui établissent des antennes à l’étranger en même temps qu’ils drainent les cerveaux du monde entier. L’engouement pour les musées globalisés, l’architecture des sièges des grandes entreprises et la généralisation des stratégies de marketing politique ou commercial obligent ceux qui en douteraient encore à admettre que le modèle américain perdure bel et bien.
Recruter des soldats à prix cassé
Il n’est donc pas étonnant que le pays récolte une moisson disproportionnée de récompenses internationales en économie mais aussi en sciences naturelles. Plus édifiant encore, l’anglais américain s’impose dans le monde entier comme une lingua franca (une langue universelle), en particulier pour les jeunes générations et les utilisateurs d’Internet. Ce phénomène explique et alimente l’immense influence des multinationales et des institutions financières publiques et privées américaines. La culture populaire et les modes de consommation américains pénètrent les endroits les plus reculés du globe, pour le meilleur et pour le pire. Wal-Mart, McDonald’s, Hollywood, les stades et les séries télévisées rassasient les masses de pain et de jeux. Aux confins instables de l’empire, Washington, Wall Street et K Street (la rue de Washington où se concentrent nombre de lobbys) soutiennent les régimes et les élites disposés à collaborer.
Cette puissance n’est en rien le produit d’une génération spontanée. Dans sa quête permanente de ressources naturelles, de nouveaux marchés et de positions stratégiques, elle trahit des ressemblances troublantes avec les empires du passé. La plupart des Américains estiment qu’ils ont tout à gagner à conserver leur position dominante. Bien sûr, certaines couches sociales sont plus avantagées que d’autres. Mais, dans l’ensemble, l’empire leur profite sur les plans économique, culturel et psychologique. Cela vaut également pour l’intelligentsia, les professions libérales et la presse.
Les Etats-Unis conservent de gigantesques réserves, notamment militaires, qui leur permettent de poursuivre leur interventionnisme mondial. Ils peuvent mobiliser les ressources et la volonté nécessaires pour sortir de l’impasse irakienne. L’armée manque certes d’unités de combat pour certaines manœuvres terrestres de grande envergure, et l’on a pu observer une certaine incohérence stratégique dans les opérations menées contre des groupes d’insurgés, une guérilla ou des forces terroristes. Mais la pénurie de soldats ne devrait pas durer. Des entreprises privées recruteront à prix cassé, de préférence dans les « dépendances du tiers-monde », des mercenaires en armes ou des civils qu’ils projetteront sur les théâtres d’opérations.
Lorsque Washington entonne le couplet de la défense désintéressée des droits humains, des programmes sociaux, de la libération des femmes, de l’Etat de droit et de la démocratie pour tous, il s’agit, pour partie, d’un artifice. Tous les dirigeants américains ont eu les mêmes priorités : terrasser le spectre du communisme, avant l’implosion de l’Union soviétique ; étouffer le serpent de l’islamisme radical depuis le 11 Septembre.
Le rapport de la commission bipartie Baker-Hamilton sur l’Irak, rendu public le 6 décembre 2006, ne se préoccupait pas tant du chaos sur les rives du Tigre que de ses éventuelles répercussions aux Etats-Unis mêmes : « L’Irak, indispensable à la stabilité régionale et même mondiale, joue un rôle très important pour les intérêts américains. Le pays se trouve sur la ligne de fracture entre l’islam chiite et l’islam sunnite, et entre les populations kurdes et arabes. Il détient la deuxième réserve de pétrole du monde. Il sert aujourd’hui de base d’opérations au terrorisme international et à Al-Qaida. L’Irak, pièce maîtresse de la politique étrangère américaine, influence la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans la région et dans le monde (12). » En somme, l’importance du pays envahi tient à ce que son effondrement ternirait l’image de l’Amérique dans le monde...
En accord avec la légion d’experts de politique étrangère acquis à la ligne officielle, MM. James A. Baker (républicain) et Lee H. Hamilton (démocrate) ont postulé que Washington continuerait à faire la loi dans le « Grand Moyen-Orient ». Le rapport était très clair sur ce point : « Même après le départ des brigades d’intervention américaines d’Irak, nous maintiendrons une importante présence militaire dans la région, grâce à nos forces militaires restées sur le terrain en Irak, à notre déploiement de forces terrestres, navales et aériennes depuis le Koweït, Bahreïn et le Qatar et à notre présence croissante en Afghanistan. »
Il n’est pas surprenant que MM. Baker et Hamilton aient demandé conseil aux plus brillants instituts de recherche stratégiques « indépendants » ou bipartis et autres « boîtes à idées » qui prolifèrent depuis la fin de la guerre du Vietnam, au point de former un cinquième pouvoir. Dans nombre de ces instituts, dirigeants, consultants et intellectuels attitrés ne font pas mystère de leur engagement. Certains ont même fourni des notes de synthèse et des textes clés en main pour ce rapport sur l’Irak.
En partie financé par la Fondation Bill et Melinda Gates, le Centre d’études stratégiques et internationales (Center for Strategic and International Studies, CSIS) fut l’un des Pygmalion de la commission Baker-Hamilton. Regroupant des administrateurs et des experts issus de la fonction publique comme du secteur privé, il affiche son objectif : « Améliorer la sécurité et veiller à la prospérité dans une époque de transformation politique, en offrant aux dirigeants des analyses stratégiques et des solutions pratiques afin qu’ils puissent imaginer l’avenir et anticiper les changements. »
Parmi ses membres figurent l’actuel et les ex-présidents du conseil d’administration de Time Inc., Coca-Cola, Merrill Lynch, Lehman Brothers, ExxonMobil, Morgan Stanley. Sans oublier le dernier oracle du soft power, le professeur Joseph S. Nye, de la Kennedy School of Government Harvard. Quant au panel des consultants, il regroupe une brochette d’anciens hauts responsables d’administrations démocrates et républicaines : MM. Harold Brown, Zbigniew Brzezinski, Frank Carlucci, Henry Kissinger, James Schlesinger, Brent Scowcroft et Mme Carla Hills.
Des organismes semi-privés exploitent le même créneau. Officiellement indépendant, l’Institut républicain international, très impliqué en Irak (et présidé par le sénateur McCain), entend « faire avancer la cause de la liberté et de la démocratie dans le monde en aidant au développement des partis politiques, des institutions publiques, des élections libres, de la bonne gouvernance et de l’Etat de droit ». Dans la même veine, une autre structure « à but non lucratif », l’Institut démocratique national pour les affaires internationales, présidé par l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright, œuvre au « renforcement et au développement des valeurs, des pratiques et des institutions démocratiques (...) dans toutes les régions du monde ».
Avec un cahier des charges plus restreint, l’Institut pour la politique du Proche-Orient, autoproclamé pluraliste mais clairement situé à droite, se propose « d’œuvrer pour une meilleure compréhension, réaliste et équilibrée, des intérêts américains au Proche-Orient (...) et de promouvoir dans la région un engagement américain basé sur le renforcement des alliances, l’amitié, qui apporterait la sécurité, la paix, la prospérité et la démocratie aux populations ».
La commission Baker-Hamilton a également sollicité les avis du Council on Foreign Relations, du Brookings Institute, de la Rand Corporation et de l’American Enterprise Institute. Quels que soient leurs penchants politiques, tantôt à droite, tantôt au centre, les collaborateurs, associés ou mécènes de ces officines ne s’interrogent guère sur les coûts et avantages politiques, économiques et sociaux de l’empire pour les Etats-Unis et pour le reste du monde. Les désaccords et les débats portent invariablement sur la meilleure manière d’assurer la sécurité, d’exploiter et de protéger l’hégémonie américaine, plutôt que sur les valeurs, les objectifs et l’éthique qu’elle est censée défendre. Là où les néoconservateurs prêchent sans complexe la poursuite de la mission civilisatrice de l’Amérique, les centristes « pluralistes » disent la même chose, mais sotto voce.
Rappelant que le rôle des Etats-Unis est « unique » dans un monde où « peu de problèmes peuvent se résoudre sans nous », la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a ingénument admis : « Nous, les Américains, nous nous engageons en politique étrangère parce que nous le devons, et non pas parce que nous le voulons. C’est là une saine position, celle d’une république et non d’un empire (13). »
Toutefois, même les critiques centristes de la politique étrangère de l’administration Bush se gardent d’interpeller Washington sur son soutien inconditionnel à Israël. Et, comme les néoconservateurs, ils refusent de lier le marasme irakien et l’impasse israélo-palestinienne. Les uns comme les autres expriment des réserves à l’égard d’une des conclusions du rapport Baker-Hamilton, celle qui pose que les Etats-Unis « ne pourront pas atteindre leurs objectifs au Proche-Orient s’ils ne s’attaquent pas directement au conflit israélo-arabe et à l’instabilité régionale qui en découle ». De même, sur la question de l’Iran, démocrates et républicains pourraient presque parler d’une seule voix tant ils semblent s’accorder pour planifier des interventions secrètes en agitant sans cesse la menace d’un embargo économique renforcé ou d’une action militaire.
L’empire américain ne tient pas — et n’a jamais tenu — à la personne de M. Bush. Demain, il ne s’identifiera pas davantage à celle de M. McCain ou de M. Obama. Le candidat démocrate aurait pu s’exprimer au nom des deux partis à la fois lorsqu’il annonça en mars 2008 : « Ma politique étrangère se veut un retour à la politique réaliste et bipartisane du père de George Bush, de John Kennedy et, à certains égards, de Ronald Reagan (14). » Aucun des candidats à la présidence ne propose de solution de rechange à la mission impériale des Etats-Unis, hormis peut-être la mise en sourdine de l’habituelle rhétorique messianique et moralisatrice dans les rapports potentiellement conflictuels avec l’Iran, la Chine, l’Inde, sans oublier une Russie revigorée. Quatre pays tentés d’instaurer des formes nationales de capitalisme.
Au cours d’une campagne présidentielle dont l’enjeu a largement débordé les frontières américaines, les deux candidats ont transformé les capitales étrangères en autant d’estrades du haut desquelles ils ont pu réaffirmer leur détermination. Au moment de prononcer son discours d’investiture, M. Obama a d’ailleurs préféré se détourner du Pepsi Center de Denver, lieu de la convention démocrate, au profit du stade des Denver Broncos. Une arène qui peut contenir soixante-quinze mille spectateurs, soit vingt-cinq mille de plus que le Colisée...
Arno J. Mayer
jeudi 23 octobre 2008
UN MEDECIN HAITIEN HONORE AUX ETATS-UNIS
Un médecin haïtien honoré aux États-Unis
mardi 21 octobre 2008
P-au-P., 21 oct. 08 [AlterPresse] --- Un prestigieux collège américain de chirurgiens « The american college of surgeons » a décoré un médecin haïtien, lors d’une cérémonie, à San Francisco, le 14 octobre dernier.
Guy Dève Théodore est récompensé, souligne le Collège, pour avoir consacré une bonne partie de sa carrière à la fourniture de soins chirurgicaux à des populations démunies, sans contrepartie financière.
Originaire de Pignon, le docteur Théodore a fait sa spécialisation en Chirurgie aux Etats-Unis, puis a rejoint l’Armée de l’air américaine.
De retour en Haïti en 1983, il s’est concentré sur les besoins vitaux de ses compatriotes et a développé une stratégie qui allait déboucher sur la construction de l’hôpital de Pignon.
Plus qu’un hôpital, Guy Dève Théodore a construit - ces vingt-cinq dernières années – un vaste réseau de services de santé publique, en passant par le traitement du VIH, les soins dentaires, oculaires et de maternité ainsi que la mise en place d’installations sanitaires et de programmes de micro-finance.
Avec l’assistance des chirurgiens expatriés et bénévoles de la Mission chrétienne de Pignon, « Community coalition of Haiti » et « Project Haiti », le docteur Guy Dève Théodore a animé régulièrement des formations à l’intention des médecins, à travers Haïti.
mardi 21 octobre 2008
P-au-P., 21 oct. 08 [AlterPresse] --- Un prestigieux collège américain de chirurgiens « The american college of surgeons » a décoré un médecin haïtien, lors d’une cérémonie, à San Francisco, le 14 octobre dernier.
Guy Dève Théodore est récompensé, souligne le Collège, pour avoir consacré une bonne partie de sa carrière à la fourniture de soins chirurgicaux à des populations démunies, sans contrepartie financière.
Originaire de Pignon, le docteur Théodore a fait sa spécialisation en Chirurgie aux Etats-Unis, puis a rejoint l’Armée de l’air américaine.
De retour en Haïti en 1983, il s’est concentré sur les besoins vitaux de ses compatriotes et a développé une stratégie qui allait déboucher sur la construction de l’hôpital de Pignon.
Plus qu’un hôpital, Guy Dève Théodore a construit - ces vingt-cinq dernières années – un vaste réseau de services de santé publique, en passant par le traitement du VIH, les soins dentaires, oculaires et de maternité ainsi que la mise en place d’installations sanitaires et de programmes de micro-finance.
Avec l’assistance des chirurgiens expatriés et bénévoles de la Mission chrétienne de Pignon, « Community coalition of Haiti » et « Project Haiti », le docteur Guy Dève Théodore a animé régulièrement des formations à l’intention des médecins, à travers Haïti.
lundi 20 octobre 2008
L'AMERIQUE: UNE BOUGIE ALLUMEE AUX DEUX BOUTS
L’AMERIQUE: UNE BOUGIE ALLUMEE AUX DEUX BOUTS
Le nouvel occupant de la maison blanche le 20 janvier 2009 va être l’héritier d’une Amérique fatiguée, malade, et estropiée. Durant la XIIe. Conférence des Amériques, organisée à Miami par le quotidien Miami-Herald, le président dominicain Leonel Fernandez a soutenu que » En 2008, ce sont les Etats-Unis qui sont une menace ouverte à la démocratie et au développement économique de la région. » Le bilan suivant met vraiment en cause les fondements même de l’Etat :
• Un système financier dysfonctionnel, ravagé par l’appât des gains faciles, la mauvaise gouvernance des corporations, le laxisme ou la complaisance des autorités compétentes causant une perte de 1,2 mille milliards de dollars en une journée
• Une dette extérieure évaluée à $10,2 mille milliards avec une dépense de $451 milliards pour l’exercice fiscal 2008 seulement pour couvrir les intérêts, soit $1,2 milliard par jour
• Un déficit budgétaire estimé à $1 mille milliard pour l’exercice fiscal 2009
• Une guerre contre la terreur en Iraq coutant $2 milliards par jour et le coût total, à nos jours, évalué à $591 milliards
Parliez-vous de promesses ? Promesses électorales ? De qui ? McCain ou Obama ? Le choix : entre Lucifer et Satan. Les promesses, quel qu’elles soient, vont manger la poussière de la réalité. A bon entendeur, salut !
LeGrand Parisien Salvant, MBA
Le nouvel occupant de la maison blanche le 20 janvier 2009 va être l’héritier d’une Amérique fatiguée, malade, et estropiée. Durant la XIIe. Conférence des Amériques, organisée à Miami par le quotidien Miami-Herald, le président dominicain Leonel Fernandez a soutenu que » En 2008, ce sont les Etats-Unis qui sont une menace ouverte à la démocratie et au développement économique de la région. » Le bilan suivant met vraiment en cause les fondements même de l’Etat :
• Un système financier dysfonctionnel, ravagé par l’appât des gains faciles, la mauvaise gouvernance des corporations, le laxisme ou la complaisance des autorités compétentes causant une perte de 1,2 mille milliards de dollars en une journée
• Une dette extérieure évaluée à $10,2 mille milliards avec une dépense de $451 milliards pour l’exercice fiscal 2008 seulement pour couvrir les intérêts, soit $1,2 milliard par jour
• Un déficit budgétaire estimé à $1 mille milliard pour l’exercice fiscal 2009
• Une guerre contre la terreur en Iraq coutant $2 milliards par jour et le coût total, à nos jours, évalué à $591 milliards
Parliez-vous de promesses ? Promesses électorales ? De qui ? McCain ou Obama ? Le choix : entre Lucifer et Satan. Les promesses, quel qu’elles soient, vont manger la poussière de la réalité. A bon entendeur, salut !
LeGrand Parisien Salvant, MBA
samedi 18 octobre 2008
HAITI: LA SOMMATION DE L'HISTOIRE
Haiti : La sommation de l’histoire
vendredi 17 octobre 2008
Débat
Par Roger Pereira [1]
Soumis à AlterPresse le 9 octobre 2008
Après la courageuse et héroïque indépendance d’Haïti, qui a fait sauter en éclats les maillons serrés d’un odieux système colonial, et ébranlé avant l’heure la prétention armée des puissances esclavagistes s’octroyant le droit, mais aussi le devoir – sous prétexte de civilisation – d’asservir et de réduire à l’état d’objets des peuples dont la seule utilité, en tout point semblable à celle des bêtes de charge, était de consacrer l’énergie de leurs bras, la sueur et le sang de leur corps à l’arbitraire, au profit, au bien-être et au bien-vivre de leurs maîtres, ce pays qui a su se donner une âme, inspirer bien d’autres peuples, et qui des siècles durant, bien avant les grands mouvements de décolonisation, tenir lieu dans le monde noir de figure de proue d’une liberté non donnée, mais chèrement acquise, est devenu aujourd’hui cette épave et ce délabrement que l’on connaît.
Du temps d’Eschyle, de Sophocle, et d’Euripide, les chœurs antiques eussent pleuré la tragédie d’une telle grandeur déchue. Aujourd’hui, Haïti se meurt de n’être plus elle-même ; et la mémoire qu’ici on rappelle ne peut lui servir d’avenir. Comme par l’effet d’un effondrement, le pays a, petit à petit, année après année, régressé jusqu’au degré zéro de sa conscience, de son énergie, et de sa volonté.
Il doit maintenant se ressaisir et comme se retrouver, faute de s’appartenir. Le pays trop longtemps ne se réveille que sous les soubresauts que cause la litanie des catastrophes naturelles. C’est en effet dans ces périodes d’extrême malheur qu’il panique et s’agite, et que, dans l’affolement qu’aggrave la pauvreté des moyens, les gens s’essoufflent à soigner – comme pour une fin de monde – les plaies de l’urgence.
C’est peu ou prou, à chaque fois, le même scénario ; et sous l’effet de cette répétition du même, plus proche du réflexe que de la prévision, on se surprend à gérer l’ensemble du pays comme s’il était en lui-même une catastrophe naturelle. Ce faisant, on méconnaît – délibérément ou non – que le malheur d’un pays, mais aussi sa réussite, répond à des lois systémiques. Entendons par là que la négligence ou le souci que l’on a du moindre élément dont un système est constitué a un effet sur le tout, au point d’en compromettre ou d’en garantir l’équilibre. La Théorie générale des systèmes, de L. von Bertalanffy (1973), explique et confirme un tel processus, une telle réalité. La dégradation du pays dans ses éléments clés – environnemental, économique, éducationnel, social, culturel, et politique – a progressivement ruiné ce qu’il avait d’exceptionnel et de singulier.
Quand un modèle s’est illustré par ses trop nombreux échecs, et que sa conservation condamne à la pauvreté la majorité d’un peuple, et lui offre pour issue que le choix entre la souffrance et la mort, tout le contraire d’une vie, il convient de s’en débarrasser au plus vite et de le remplacer. Force est de constater que dans le cas d’Haïti dont l’affaissement est tel qu’on n’arrive même pas à en prendre l’exacte mesure, le passage d’un modèle à un autre, d’un système injuste, foncièrement odieux et criminel, à un autre, relève dans sa radicalité d’une difficile, mais nécessaire révolution – probablement la seule qu’il reste à entreprendre. Le temps de notre survie nous est compté ; il nous appartient de le mettre à profit pour ne pas sombrer dans une mort clinique.
Certes, les hypothèses, sur cette voie d’un pressant renouveau, restent ouvertes. Cela n’enlève rien au devoir de changer. L’histoire en ce domaine a de quoi nous inspirer. Un cas typique est celui du passage, dans la France de Louis XVI, du régime monarchique à celui instauré par la révolution de 1789. L’embarras économique auquel la France était aux prises avait poussé le roi à consulter dans chacune des régions les représentants des trois ordres : le clergé, la noblesse, et le tiers état, leur enjoignant de rédiger des cahiers de doléances. Cette vaste consultation a eu pour résultat, contre toute attente, mais dans une large mesure sous l’influence des philosophes des lumières, la naissance de la République.
Toute proportion gardée, Haïti pourrait se livrer à pareil exercice, et raviver la dynamique des départements, en demandant aux gens de la place, particulièrement en province, ce qui ferait leur affaire pour ranimer leur secteur et les doter de structures, d’organisation, et de personnels suffisants pour faire naître une vocation départementale ayant fait l’objet d’un consensus. Une telle réforme, pour être efficace, supposerait de briser substantiellement l’encombrement, la centralisation abusive et largement inefficace de Port-au-Prince qui, dans sa fonction de capitale, est tout simplement, et depuis fort longtemps, devenu misérablement une tête sans corps.
Une telle entreprise supposerait une redistribution des ressources humaines et budgétaires ; l’établissement contre des primes fiscales d’entreprises nouvelles ou de filiales de celles cantonnées dans Port-au-Prince et son environnement immédiat ; l’orientation et la distribution des investissements étrangers vers les différents départements ; l’aménagement des ports en vue des échanges commerciaux locaux et internationaux ; la réparation des sols et la mise en place d’une agriculture minimale de subsistance ; des routes terrestres mettant en relation les différentes régions du pays, ce qui aurait, entre autres avantages, celui de susciter une saine émulation et une féconde concurrence entre elles ; un minimum d’écoles primaires et secondaires de qualité contrôlée qui, dans une vingtaine d’années, reconstitueraient les ressources humaines dont le pays a grandement besoin ; la présence d’antennes universitaires régionales ; la régénération de la couverture végétale et sa préservation – ce qui implique la recherche et la mise en place d’énergies de substitution ; l’exploitation avancée des énergies marines ; la rationalisation des activités halieutiques.
De tels changements auraient immanquablement pour corollaire de faire passer Haïti de l’âge des ténèbres où elle semble se complaire à un âge moderne, technologique et scientifique susceptible de s’attaquer au foisonnement des problèmes ; la recherche d’un équilibre démographique par une nécessaire régulation des naissances, sur la base du bon sens et non de la morale religieuse ; l’accès à des services de santé de base partout dans le pays. Cela demande d’énormes ressources financières, qu’assureraient pour un long moment encore les aides internationales, mais que compenseraient les économies faites par le gouvernement, à savoir, à titre d’exemple, la fermeture des fausses écoles, la réforme des institutions refuges de fonctionnaires incompétents ; la lutte contre la corruption ; la rigueur dans la collecte des impôts ; plus d’emplois sur l’ensemble du territoire national ; la diminution progressive de l’expatriation des cerveaux ; la rupture avec une logique de l’assistanat, se transmettant, tel un héritage, de génération en génération ; l’avènement d’un État de droit respectable et respecté.
À ne rien tenter, il ne restera d’autre transition que celle qui mène du chaos à une irréversible catastrophe…
[1] Professeur retraité, Canada
vendredi 17 octobre 2008
Débat
Par Roger Pereira [1]
Soumis à AlterPresse le 9 octobre 2008
Après la courageuse et héroïque indépendance d’Haïti, qui a fait sauter en éclats les maillons serrés d’un odieux système colonial, et ébranlé avant l’heure la prétention armée des puissances esclavagistes s’octroyant le droit, mais aussi le devoir – sous prétexte de civilisation – d’asservir et de réduire à l’état d’objets des peuples dont la seule utilité, en tout point semblable à celle des bêtes de charge, était de consacrer l’énergie de leurs bras, la sueur et le sang de leur corps à l’arbitraire, au profit, au bien-être et au bien-vivre de leurs maîtres, ce pays qui a su se donner une âme, inspirer bien d’autres peuples, et qui des siècles durant, bien avant les grands mouvements de décolonisation, tenir lieu dans le monde noir de figure de proue d’une liberté non donnée, mais chèrement acquise, est devenu aujourd’hui cette épave et ce délabrement que l’on connaît.
Du temps d’Eschyle, de Sophocle, et d’Euripide, les chœurs antiques eussent pleuré la tragédie d’une telle grandeur déchue. Aujourd’hui, Haïti se meurt de n’être plus elle-même ; et la mémoire qu’ici on rappelle ne peut lui servir d’avenir. Comme par l’effet d’un effondrement, le pays a, petit à petit, année après année, régressé jusqu’au degré zéro de sa conscience, de son énergie, et de sa volonté.
Il doit maintenant se ressaisir et comme se retrouver, faute de s’appartenir. Le pays trop longtemps ne se réveille que sous les soubresauts que cause la litanie des catastrophes naturelles. C’est en effet dans ces périodes d’extrême malheur qu’il panique et s’agite, et que, dans l’affolement qu’aggrave la pauvreté des moyens, les gens s’essoufflent à soigner – comme pour une fin de monde – les plaies de l’urgence.
C’est peu ou prou, à chaque fois, le même scénario ; et sous l’effet de cette répétition du même, plus proche du réflexe que de la prévision, on se surprend à gérer l’ensemble du pays comme s’il était en lui-même une catastrophe naturelle. Ce faisant, on méconnaît – délibérément ou non – que le malheur d’un pays, mais aussi sa réussite, répond à des lois systémiques. Entendons par là que la négligence ou le souci que l’on a du moindre élément dont un système est constitué a un effet sur le tout, au point d’en compromettre ou d’en garantir l’équilibre. La Théorie générale des systèmes, de L. von Bertalanffy (1973), explique et confirme un tel processus, une telle réalité. La dégradation du pays dans ses éléments clés – environnemental, économique, éducationnel, social, culturel, et politique – a progressivement ruiné ce qu’il avait d’exceptionnel et de singulier.
Quand un modèle s’est illustré par ses trop nombreux échecs, et que sa conservation condamne à la pauvreté la majorité d’un peuple, et lui offre pour issue que le choix entre la souffrance et la mort, tout le contraire d’une vie, il convient de s’en débarrasser au plus vite et de le remplacer. Force est de constater que dans le cas d’Haïti dont l’affaissement est tel qu’on n’arrive même pas à en prendre l’exacte mesure, le passage d’un modèle à un autre, d’un système injuste, foncièrement odieux et criminel, à un autre, relève dans sa radicalité d’une difficile, mais nécessaire révolution – probablement la seule qu’il reste à entreprendre. Le temps de notre survie nous est compté ; il nous appartient de le mettre à profit pour ne pas sombrer dans une mort clinique.
Certes, les hypothèses, sur cette voie d’un pressant renouveau, restent ouvertes. Cela n’enlève rien au devoir de changer. L’histoire en ce domaine a de quoi nous inspirer. Un cas typique est celui du passage, dans la France de Louis XVI, du régime monarchique à celui instauré par la révolution de 1789. L’embarras économique auquel la France était aux prises avait poussé le roi à consulter dans chacune des régions les représentants des trois ordres : le clergé, la noblesse, et le tiers état, leur enjoignant de rédiger des cahiers de doléances. Cette vaste consultation a eu pour résultat, contre toute attente, mais dans une large mesure sous l’influence des philosophes des lumières, la naissance de la République.
Toute proportion gardée, Haïti pourrait se livrer à pareil exercice, et raviver la dynamique des départements, en demandant aux gens de la place, particulièrement en province, ce qui ferait leur affaire pour ranimer leur secteur et les doter de structures, d’organisation, et de personnels suffisants pour faire naître une vocation départementale ayant fait l’objet d’un consensus. Une telle réforme, pour être efficace, supposerait de briser substantiellement l’encombrement, la centralisation abusive et largement inefficace de Port-au-Prince qui, dans sa fonction de capitale, est tout simplement, et depuis fort longtemps, devenu misérablement une tête sans corps.
Une telle entreprise supposerait une redistribution des ressources humaines et budgétaires ; l’établissement contre des primes fiscales d’entreprises nouvelles ou de filiales de celles cantonnées dans Port-au-Prince et son environnement immédiat ; l’orientation et la distribution des investissements étrangers vers les différents départements ; l’aménagement des ports en vue des échanges commerciaux locaux et internationaux ; la réparation des sols et la mise en place d’une agriculture minimale de subsistance ; des routes terrestres mettant en relation les différentes régions du pays, ce qui aurait, entre autres avantages, celui de susciter une saine émulation et une féconde concurrence entre elles ; un minimum d’écoles primaires et secondaires de qualité contrôlée qui, dans une vingtaine d’années, reconstitueraient les ressources humaines dont le pays a grandement besoin ; la présence d’antennes universitaires régionales ; la régénération de la couverture végétale et sa préservation – ce qui implique la recherche et la mise en place d’énergies de substitution ; l’exploitation avancée des énergies marines ; la rationalisation des activités halieutiques.
De tels changements auraient immanquablement pour corollaire de faire passer Haïti de l’âge des ténèbres où elle semble se complaire à un âge moderne, technologique et scientifique susceptible de s’attaquer au foisonnement des problèmes ; la recherche d’un équilibre démographique par une nécessaire régulation des naissances, sur la base du bon sens et non de la morale religieuse ; l’accès à des services de santé de base partout dans le pays. Cela demande d’énormes ressources financières, qu’assureraient pour un long moment encore les aides internationales, mais que compenseraient les économies faites par le gouvernement, à savoir, à titre d’exemple, la fermeture des fausses écoles, la réforme des institutions refuges de fonctionnaires incompétents ; la lutte contre la corruption ; la rigueur dans la collecte des impôts ; plus d’emplois sur l’ensemble du territoire national ; la diminution progressive de l’expatriation des cerveaux ; la rupture avec une logique de l’assistanat, se transmettant, tel un héritage, de génération en génération ; l’avènement d’un État de droit respectable et respecté.
À ne rien tenter, il ne restera d’autre transition que celle qui mène du chaos à une irréversible catastrophe…
[1] Professeur retraité, Canada
jeudi 16 octobre 2008
EN HAITI COMME AILLEURS, LOIN DES MARCHES, ON MEURT EN SILENCE
Et en Haiti…
En Haïti comme ailleurs, loin des marchés, on meurt en silence
jeudi 16 octobre 2008
Éditorial du quotidien francais Le Monde (15 octobre 2008) [1]
Repris par AlterPresse le 16 octobre 2008
Pour endiguer la plus grave crise financière depuis celle de 1929, la planète jongle avec des centaines de milliards de dollars. Les Etats s’endettent, les banques respirent et les Bourses se redressent. A la hauteur d’une tempête qui invite à s’interroger sur les fondements mêmes de nos systèmes économiques, de telles sommes donnent le vertige. Pour éradiquer la sous-alimentation qui touche 923 millions d’humains, il suffirait, selon les calculs des ONG, de 30 milliards de dollars par an. Moins de 5 % du seul plan Paulson ! Une misère.
En pleine crise financière, la Journée mondiale de l’alimentation, jeudi 16 octobre, sonne comme un signal d’alarme. Selon le bilan de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’envolée des prix agricoles et du pétrole a provoqué, en 2008, une augmentation de 75 millions du nombre de personnes qui souffrent de la faim. En dépit d’une hausse de la production mondiale de céréales, les marchés agricoles restent tendus, et les experts s’attendent à une succession de crises alimentaires.
Alors qu’un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim ou de ses conséquences toutes les cinq minutes dans le monde, l’association Action contre la faim relève qu’elle a "beaucoup de mal à mobiliser les énergies et les fonds". Cela ne fait que souligner le contraste avec l’apparente facilité avec laquelle des fonds ont été trouvés pour sauver les banques. Le traitement d’un enfant malnutri coûte environ 60 dollars par an. Mais les moyens mondiaux mis en oeuvre ne permettent de traiter que 5 % de la malnutrition sévère.
A environ 2 400 kilomètres de Wall Street, Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète, résume ces misères du monde. En avril, il a connu de violentes émeutes de la faim. Entre le 15 août et le 15 septembre, il a été dévasté par deux cyclones et deux tempêtes tropicales qui ont fait près de 800 morts et ont accentué la pénurie alimentaire. Mais, en Haïti comme ailleurs, loin des marchés, on meurt en silence. La mobilisation internationale ne dure guère au-delà du temps médiatique des catastrophes. Avec la crise financière, la diaspora haïtienne a réduit ses envois de fonds. Il faudra bien pourtant que, après ses faillites financières, le monde s’attaque à ses faillites morales.
[1] Titraille adaptée par AlterPresse
En Haïti comme ailleurs, loin des marchés, on meurt en silence
jeudi 16 octobre 2008
Éditorial du quotidien francais Le Monde (15 octobre 2008) [1]
Repris par AlterPresse le 16 octobre 2008
Pour endiguer la plus grave crise financière depuis celle de 1929, la planète jongle avec des centaines de milliards de dollars. Les Etats s’endettent, les banques respirent et les Bourses se redressent. A la hauteur d’une tempête qui invite à s’interroger sur les fondements mêmes de nos systèmes économiques, de telles sommes donnent le vertige. Pour éradiquer la sous-alimentation qui touche 923 millions d’humains, il suffirait, selon les calculs des ONG, de 30 milliards de dollars par an. Moins de 5 % du seul plan Paulson ! Une misère.
En pleine crise financière, la Journée mondiale de l’alimentation, jeudi 16 octobre, sonne comme un signal d’alarme. Selon le bilan de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’envolée des prix agricoles et du pétrole a provoqué, en 2008, une augmentation de 75 millions du nombre de personnes qui souffrent de la faim. En dépit d’une hausse de la production mondiale de céréales, les marchés agricoles restent tendus, et les experts s’attendent à une succession de crises alimentaires.
Alors qu’un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim ou de ses conséquences toutes les cinq minutes dans le monde, l’association Action contre la faim relève qu’elle a "beaucoup de mal à mobiliser les énergies et les fonds". Cela ne fait que souligner le contraste avec l’apparente facilité avec laquelle des fonds ont été trouvés pour sauver les banques. Le traitement d’un enfant malnutri coûte environ 60 dollars par an. Mais les moyens mondiaux mis en oeuvre ne permettent de traiter que 5 % de la malnutrition sévère.
A environ 2 400 kilomètres de Wall Street, Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète, résume ces misères du monde. En avril, il a connu de violentes émeutes de la faim. Entre le 15 août et le 15 septembre, il a été dévasté par deux cyclones et deux tempêtes tropicales qui ont fait près de 800 morts et ont accentué la pénurie alimentaire. Mais, en Haïti comme ailleurs, loin des marchés, on meurt en silence. La mobilisation internationale ne dure guère au-delà du temps médiatique des catastrophes. Avec la crise financière, la diaspora haïtienne a réduit ses envois de fonds. Il faudra bien pourtant que, après ses faillites financières, le monde s’attaque à ses faillites morales.
[1] Titraille adaptée par AlterPresse
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