jeudi 13 mai 2010
HAITI: LES DROITS DES VICTIMES DU SEISME ONT ETE VIOLES, SELON RNDDH
jeudi 13 mai 2010
Extrait d’un rapport publié par le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à l’occasion des 4 mois du séisme du 12 janvier 2010
Document soumis à AlterPresse le 12 mai 2010
Aujourd’hui plus que jamais, Haïti doit se doter d’un plan de protection de l’environnement axé sur le reboisement, l’assainissement, la protection et le curage des systèmes de drainage. Par ailleurs, l’éducation civique de la population doit jouer un rôle important dans la refondation du pays.
La prolifération d’abris provisoires, situés n’importe où, n’importe comment, affecte sérieusement l’image du pays. Les autorités constituées doivent élaborer et mettre en application un plan visant à redorer le blason du pays.
Les victimes du séisme végètent dans une grande misère. Les prix des produits de première nécessité augmentent en flèche. Le taux de personnes au chômage s’accroit chaque jour et les personnes, ne sachant que faire, se lancent dans la débrouillardise : petits commerces, ambulants pour la plupart, vendant toutes sortes de produits alimentaires ou non alimentaires.
La situation des personnes placées sur les sites de relocalisation empire chaque jour. Le gouvernement haïtien, de concert avec la communauté interna-tionale a attendu quatre (4) mois, pour contraindre des victimes qui occupaient certains espaces publics ou privés à se déplacer vers des sites de relocalisation. Cependant, cette relocalisation ne change en rien la situation de ces victimes sinon qu’elle l’empire. En effet, les victimes abandonnent des tentes, des bâches pour se retrouver sous de nouvelles tentes situées dans des espaces isolés où l’accès aux services de base est difficile sinon impossible. Ces sites sont non électrifiés et dépourvus de murs d’enceinte, exposant les familles dé-localisées à toutes sortes d’exactions telles que le viol, le vol, les coups et bles-sures, etc. De plus, les tentes étant exposées au soleil dans des espaces dé-pourvus d’arbres, sans espace d’ombre, les familles relocalisées sont obligées soit de se murer à l’intérieur des tentes, soit d’abandonner la zone pendant le jour.
Parallèlement, les sites de relocalisation sont situés dans des zones dépourvues d’activités économiques or, dans un pays comme Haïti où la débrouillardise constitue la règle, la relocalisation de ces personnes dans ces sites éloignés re-présente un handicap pour les responsables de familles qui sont dans l’incapacité de s’adonner à des activités génératrices de revenus.
Les tentes représentent un abri provisoire très limité dans le temps et ne peu-vent en aucun cas, être considérées comme une solution de rechange, quatre (4) mois après le séisme. A titre d’exemple, les tentes placées au cours du mois de mars sur le site de relocalisation de l’ancienne piste de l’aviation sont déjà usées par les intempéries, ce qui prouve que la relocalisation des personnes dans ces circonstances ne constitue en rien un projet viable.
Face à tous les problèmes énumérés, plusieurs familles ont abandonné le site de relocalisation. Cet état de fait laisse augurer l’élargissement ou la création d’autres agglomérations sujettes à se transformer en des bidonvilles. Les travaux d’assainissement, de nivellement de sol et de préparation des ter-rains pour accueillir les personnes victimes, annoncés par le gouvernement, avancent lentement. En effet, quatre (4) mois après le séisme, à un moment où l’Exécutif annonce vouloir tout mettre en oeuvre pour déloger les victimes qui se retrouvent dans des zones à risques d’inondation, les sites de relocalisation ne sont toujours pas prêts. A titre d’exemple, sur les sites Corail Cesselesse et Delmas 2, les travaux continuent encore alors qu’aucun des autres espaces déclarés d’utilité publique par l’Exécutif n’est encore prêt pour accueillir les victimes. De plus, le gouvernement se concentre sur la délocalisation des per-sonnes qui se trouvent dans des camps du Champ de Mars, de Pétion-ville Club en raison de leur exposition aux intempéries. Mais, pour tous ceux qui vivent dans des campements improvisés, accrochés à flanc de ravines, ou dans des régions inondables telles que Carrefour, Léogâne, Grand-Goâve et Petit-Goâve, aucun plan d’évacuation ne semble être prévu.
Aujourd’hui encore, l’intégration des personnes à déficience physique constitue un défi à relever par l’Etat haïtien. Malgré la création d’une secrétairerie, la si-tuation de cette catégorie de personnes ne s’améliore pas. Les décisions sont prises sans considération aucune des capacités physiques de ces personnes. En témoignent la disposition et l’aménagement des sites de relocalisation et des écoles. Par ailleurs, il n’est pas concevable que des agences internationales in-tervenant dans les camps, sous le label du Partenariat pour la Redevabilité Humanitaire (normes HAP), ne prennent pas compte des conditions difficiles des personnes handicapées, des vieillards, des femmes enceintes et des en-fants. Les stratégies de distribution utilisées jusqu’à date, ne garantissent en rien la participation de ces catégories de personnes. En effet, il est impossible de demander aux personnes à déficience physique de passer des heures en ligne, attendant une éventuelle distribution de produits qui souvent, sont diffi-cilement transportables.
L’aide internationale est mieux coordonnée qu’avant. Les institutions qui inter-viennent dans les camps articulent mieux leurs actions. Cependant, la situa-tion des victimes, ne s’améliore pas. De plus, les interventions des agences in-ternationales au profit des victimes du séisme, s’amenuisent de jour en jour et, la transition des victimes du stade d’assistanat au stade de personnes pouvant pourvoir à leurs besoins, se fait de manière brutale, sans tenir compte de la catégorisation des victimes.
Le RNDDH peut donc affirmer que les droits des victimes du séisme ont été violés au regard de la Charte Humanitaire et Normes Minimales pour les In-terventions lors de Catastrophes qui régit les méthodes d’interventions rela-tives à l’approvisionnement en eau, l’assainissement, la sécurité alimentaire, les abris, les services de santé, etc. Les besoins de la population affectée doivent être au centre des activités et, celle-ci doit pouvoir participer activement à l’évaluation, à la conception, à la mise en oeuvre, au suivi et à l’évaluation des programmes d’assistance.
En plus de générer des cas de corruption, le programme Argent Contre Tra-vail se révèle un fiasco pour le pays. En effet, plusieurs femmes ont dû vendre leur corps pour l’obtention d’un contrat d’embauchage et son renouvellement. De plus, la réalisation des activités issues du programme n’a aucun impact sur l’environnement et sur l’économie du pays. Les rues sont toujours sales, les égouts, toujours remplis, les gravats s’étalent aux abords des rues, obstruant la circulation et offrant un spectacle navrant aux passants. De plus, il est in-concevable que l’Etat haïtien n’ait pris aucune mesure en vue de sensibiliser la population sur les effets nocifs des ordures sur sa santé et qu’aucun plan d’assainissement n’ait été élaboré en vue de nettoyer les villes du pays.
Le sommet des Nations-Unies sur Haïti s’est révélé une réussite pour le gou-vernement haïtien et la communauté internationale, qui considèrent avoir at-teint les objectifs qu’ils se sont fixés. Cependant, la société civile haïtienne, les organisations paysannes et les partis politiques n’ont pas été consultés dans l’élaboration du Plan de Reconstruction présenté par le gouvernement haïtien au sommet.
Le 12 janvier 2010, aucune des dix-sept (17) prisons du pays ne s’est effondrée. Les dommages subis par celles-ci n’ont pas été de nature à favoriser l’évasion des personnes incarcérées aux prisons civiles de l’Arcahaie, de Carrefour, de Delmas, de Port-au-Prince, de Saint-Marc, des Cayes, des Côteaux, de Jac-mel et de Miragoâne. La juridiction de Saint-Marc mise à part, jusqu’à date, aucune mesure n’a été prise à l’encontre de ces fonctionnaires publics, auteurs et complices des évasions enregistrées dans neuf (9) des prisons du pays, qui se sont associés à des bandits dangereux pour ouvrir les portes des prisons en vue de semer le deuil et la désolation dans la famille haïtienne. Le RNDDH croit que les recommandations assorties de l’enquête menée par l’Inspection Géné-rale doivent être mises en application à l’encontre de tous ceux qui se sont rendus responsables des dégâts causés par la libération de cinq mille cent quatre vingt six (5.186) individus, parmi eux, des criminels dangereux et le dé-cès de trente-deux (32) prisonniers.
La reprise des activités scolaires se fait sur fond de contestations. Les élèves de plusieurs établissements privés et publics, n’ont pas encore repris le chemin de l’école en raison de l’occupation des locaux par des victimes du séisme ou l’encombrement provoqué par l’effondrement des établissements scolaires. Cet état de fait témoigne de la politique de deux poids, deux mesures prati-quée par les responsables du Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) qui a accepté de supporter les écoles congréganistes et de laisser pour compte les écoles laïques.
Fort de tout ce qui précède, le RNDDH recommande aux autorités étatiques de :
Mettre en oeuvre une politique effective de protection de l’environnement et de former la population haïtienne sur les comportements à adopter en vue de se prémunir contre les dangers liés à la dégradation de l’environnement ; Interdire explicitement la coupe des arbres et la vente du charbon de bois ;
Instituer une brigade de protection de l’environnement et dont la mission est d’appliquer les prescrits de la Loi en matière de protection de l’environnement ;
Repenser la relocalisation des victimes du séisme du 12 janvier et offrir des abris sociaux durs en lieu et place des tentes ;
Procéder à la démolition des bâtiments inclinés suite au séisme et repré-sentant un danger pour la population ;
Prendre en compte la situation des personnes vulnérables dont les per-sonnes à déficience physique, dans toutes les interventions et porter les agences internationales à en faire de même ;
Donner une nouvelle orientation au programme Argent Contre Travail qui doit intervenir dans des projets censés, réalisés au profit de la na-tion ;
Mettre de côté la Loi du 19 avril 2010 portant amendement de la Loi sur l’Etat d’Urgence du 9 septembre 2008 et réviser leur position en ce qui a trait à la création de la CIRH ;
Donner suite au rapport de l’Inspection Générale sur les évasions enre-gistrées dans les prisons du pays après le séisme ; Saisir les juridictions concernées pour des enquêtes judiciaires approfondies sur ces cas d’évasion ;
Supporter les établissements laïques dans leurs démarches visant à rou-vrir leurs portes et relocaliser les victimes qui occupent encore les es-paces scolaires.
Extrait d’un rapport publié par le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à l’occasion des 4 mois du séisme du 12 janvier 2010
Document soumis à AlterPresse le 12 mai 2010
Aujourd’hui plus que jamais, Haïti doit se doter d’un plan de protection de l’environnement axé sur le reboisement, l’assainissement, la protection et le curage des systèmes de drainage. Par ailleurs, l’éducation civique de la population doit jouer un rôle important dans la refondation du pays.
La prolifération d’abris provisoires, situés n’importe où, n’importe comment, affecte sérieusement l’image du pays. Les autorités constituées doivent élaborer et mettre en application un plan visant à redorer le blason du pays.
Les victimes du séisme végètent dans une grande misère. Les prix des produits de première nécessité augmentent en flèche. Le taux de personnes au chômage s’accroit chaque jour et les personnes, ne sachant que faire, se lancent dans la débrouillardise : petits commerces, ambulants pour la plupart, vendant toutes sortes de produits alimentaires ou non alimentaires.
La situation des personnes placées sur les sites de relocalisation empire chaque jour. Le gouvernement haïtien, de concert avec la communauté interna-tionale a attendu quatre (4) mois, pour contraindre des victimes qui occupaient certains espaces publics ou privés à se déplacer vers des sites de relocalisation. Cependant, cette relocalisation ne change en rien la situation de ces victimes sinon qu’elle l’empire. En effet, les victimes abandonnent des tentes, des bâches pour se retrouver sous de nouvelles tentes situées dans des espaces isolés où l’accès aux services de base est difficile sinon impossible. Ces sites sont non électrifiés et dépourvus de murs d’enceinte, exposant les familles dé-localisées à toutes sortes d’exactions telles que le viol, le vol, les coups et bles-sures, etc. De plus, les tentes étant exposées au soleil dans des espaces dé-pourvus d’arbres, sans espace d’ombre, les familles relocalisées sont obligées soit de se murer à l’intérieur des tentes, soit d’abandonner la zone pendant le jour.
Parallèlement, les sites de relocalisation sont situés dans des zones dépourvues d’activités économiques or, dans un pays comme Haïti où la débrouillardise constitue la règle, la relocalisation de ces personnes dans ces sites éloignés re-présente un handicap pour les responsables de familles qui sont dans l’incapacité de s’adonner à des activités génératrices de revenus.
Les tentes représentent un abri provisoire très limité dans le temps et ne peu-vent en aucun cas, être considérées comme une solution de rechange, quatre (4) mois après le séisme. A titre d’exemple, les tentes placées au cours du mois de mars sur le site de relocalisation de l’ancienne piste de l’aviation sont déjà usées par les intempéries, ce qui prouve que la relocalisation des personnes dans ces circonstances ne constitue en rien un projet viable.
Face à tous les problèmes énumérés, plusieurs familles ont abandonné le site de relocalisation. Cet état de fait laisse augurer l’élargissement ou la création d’autres agglomérations sujettes à se transformer en des bidonvilles. Les travaux d’assainissement, de nivellement de sol et de préparation des ter-rains pour accueillir les personnes victimes, annoncés par le gouvernement, avancent lentement. En effet, quatre (4) mois après le séisme, à un moment où l’Exécutif annonce vouloir tout mettre en oeuvre pour déloger les victimes qui se retrouvent dans des zones à risques d’inondation, les sites de relocalisation ne sont toujours pas prêts. A titre d’exemple, sur les sites Corail Cesselesse et Delmas 2, les travaux continuent encore alors qu’aucun des autres espaces déclarés d’utilité publique par l’Exécutif n’est encore prêt pour accueillir les victimes. De plus, le gouvernement se concentre sur la délocalisation des per-sonnes qui se trouvent dans des camps du Champ de Mars, de Pétion-ville Club en raison de leur exposition aux intempéries. Mais, pour tous ceux qui vivent dans des campements improvisés, accrochés à flanc de ravines, ou dans des régions inondables telles que Carrefour, Léogâne, Grand-Goâve et Petit-Goâve, aucun plan d’évacuation ne semble être prévu.
Aujourd’hui encore, l’intégration des personnes à déficience physique constitue un défi à relever par l’Etat haïtien. Malgré la création d’une secrétairerie, la si-tuation de cette catégorie de personnes ne s’améliore pas. Les décisions sont prises sans considération aucune des capacités physiques de ces personnes. En témoignent la disposition et l’aménagement des sites de relocalisation et des écoles. Par ailleurs, il n’est pas concevable que des agences internationales in-tervenant dans les camps, sous le label du Partenariat pour la Redevabilité Humanitaire (normes HAP), ne prennent pas compte des conditions difficiles des personnes handicapées, des vieillards, des femmes enceintes et des en-fants. Les stratégies de distribution utilisées jusqu’à date, ne garantissent en rien la participation de ces catégories de personnes. En effet, il est impossible de demander aux personnes à déficience physique de passer des heures en ligne, attendant une éventuelle distribution de produits qui souvent, sont diffi-cilement transportables.
L’aide internationale est mieux coordonnée qu’avant. Les institutions qui inter-viennent dans les camps articulent mieux leurs actions. Cependant, la situa-tion des victimes, ne s’améliore pas. De plus, les interventions des agences in-ternationales au profit des victimes du séisme, s’amenuisent de jour en jour et, la transition des victimes du stade d’assistanat au stade de personnes pouvant pourvoir à leurs besoins, se fait de manière brutale, sans tenir compte de la catégorisation des victimes.
Le RNDDH peut donc affirmer que les droits des victimes du séisme ont été violés au regard de la Charte Humanitaire et Normes Minimales pour les In-terventions lors de Catastrophes qui régit les méthodes d’interventions rela-tives à l’approvisionnement en eau, l’assainissement, la sécurité alimentaire, les abris, les services de santé, etc. Les besoins de la population affectée doivent être au centre des activités et, celle-ci doit pouvoir participer activement à l’évaluation, à la conception, à la mise en oeuvre, au suivi et à l’évaluation des programmes d’assistance.
En plus de générer des cas de corruption, le programme Argent Contre Tra-vail se révèle un fiasco pour le pays. En effet, plusieurs femmes ont dû vendre leur corps pour l’obtention d’un contrat d’embauchage et son renouvellement. De plus, la réalisation des activités issues du programme n’a aucun impact sur l’environnement et sur l’économie du pays. Les rues sont toujours sales, les égouts, toujours remplis, les gravats s’étalent aux abords des rues, obstruant la circulation et offrant un spectacle navrant aux passants. De plus, il est in-concevable que l’Etat haïtien n’ait pris aucune mesure en vue de sensibiliser la population sur les effets nocifs des ordures sur sa santé et qu’aucun plan d’assainissement n’ait été élaboré en vue de nettoyer les villes du pays.
Le sommet des Nations-Unies sur Haïti s’est révélé une réussite pour le gou-vernement haïtien et la communauté internationale, qui considèrent avoir at-teint les objectifs qu’ils se sont fixés. Cependant, la société civile haïtienne, les organisations paysannes et les partis politiques n’ont pas été consultés dans l’élaboration du Plan de Reconstruction présenté par le gouvernement haïtien au sommet.
Le 12 janvier 2010, aucune des dix-sept (17) prisons du pays ne s’est effondrée. Les dommages subis par celles-ci n’ont pas été de nature à favoriser l’évasion des personnes incarcérées aux prisons civiles de l’Arcahaie, de Carrefour, de Delmas, de Port-au-Prince, de Saint-Marc, des Cayes, des Côteaux, de Jac-mel et de Miragoâne. La juridiction de Saint-Marc mise à part, jusqu’à date, aucune mesure n’a été prise à l’encontre de ces fonctionnaires publics, auteurs et complices des évasions enregistrées dans neuf (9) des prisons du pays, qui se sont associés à des bandits dangereux pour ouvrir les portes des prisons en vue de semer le deuil et la désolation dans la famille haïtienne. Le RNDDH croit que les recommandations assorties de l’enquête menée par l’Inspection Géné-rale doivent être mises en application à l’encontre de tous ceux qui se sont rendus responsables des dégâts causés par la libération de cinq mille cent quatre vingt six (5.186) individus, parmi eux, des criminels dangereux et le dé-cès de trente-deux (32) prisonniers.
La reprise des activités scolaires se fait sur fond de contestations. Les élèves de plusieurs établissements privés et publics, n’ont pas encore repris le chemin de l’école en raison de l’occupation des locaux par des victimes du séisme ou l’encombrement provoqué par l’effondrement des établissements scolaires. Cet état de fait témoigne de la politique de deux poids, deux mesures prati-quée par les responsables du Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) qui a accepté de supporter les écoles congréganistes et de laisser pour compte les écoles laïques.
Fort de tout ce qui précède, le RNDDH recommande aux autorités étatiques de :
Mettre en oeuvre une politique effective de protection de l’environnement et de former la population haïtienne sur les comportements à adopter en vue de se prémunir contre les dangers liés à la dégradation de l’environnement ; Interdire explicitement la coupe des arbres et la vente du charbon de bois ;
Instituer une brigade de protection de l’environnement et dont la mission est d’appliquer les prescrits de la Loi en matière de protection de l’environnement ;
Repenser la relocalisation des victimes du séisme du 12 janvier et offrir des abris sociaux durs en lieu et place des tentes ;
Procéder à la démolition des bâtiments inclinés suite au séisme et repré-sentant un danger pour la population ;
Prendre en compte la situation des personnes vulnérables dont les per-sonnes à déficience physique, dans toutes les interventions et porter les agences internationales à en faire de même ;
Donner une nouvelle orientation au programme Argent Contre Travail qui doit intervenir dans des projets censés, réalisés au profit de la na-tion ;
Mettre de côté la Loi du 19 avril 2010 portant amendement de la Loi sur l’Etat d’Urgence du 9 septembre 2008 et réviser leur position en ce qui a trait à la création de la CIRH ;
Donner suite au rapport de l’Inspection Générale sur les évasions enre-gistrées dans les prisons du pays après le séisme ; Saisir les juridictions concernées pour des enquêtes judiciaires approfondies sur ces cas d’évasion ;
Supporter les établissements laïques dans leurs démarches visant à rou-vrir leurs portes et relocaliser les victimes qui occupent encore les es-paces scolaires.
mardi 11 mai 2010
HAITI: RECONSTRUCTION: LE PARI AMERICAIN FACE AU DEFI HAITIEN
lundi 10 mai 2010
Débat
Par Pierre-Richard Cajuste
et Jean-Robert Hérard*
Soumis à AlterPresse le 10 mai 2010
Le « débat » passionné, qui a cours ces jours-ci autour de la constitution de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), de par ses orientations fondamentales et son contenu insidieusement politicien, est loin de toucher le fond du problème. On a vu que certaines interventions dans les médias, purs produits des enthousiames primesautiers et du déni de la réalité existante, passent tout à fait à côté de l’enjeu politico-stratégique qui fonde la formation de cette Commission. C’est facile de tomber dans des invectives empreintes d’un fort relent de nationalisme éculé et d’éviter d’imaginer une approche plus réaliste et plus adaptée à la situation actuelle. C’est facile de vociférer et de crier haro sur le baudet de la « mise sous tutelle », d’élucubrer sur la « perte de souveraineté », de fantasmer autour de la présence sur le territoire national de prétendus Sonthonax et Polvérel !….Oui, c’est facile ! Car le contraire exigerait un effort de recherche, de réflexion, d’auto-critique et aussi… de courage politique pour admettre que la culpabilité est aussi partagée.
Le risque évident de ce piétinement théorique, de l’insipidité de ces faux débats reste le galvaudage intellectuel d’une opportunité, d’une chance – la dernière, peut-être ! – que les Haïtiens ne peuvent se payer le luxe de laisser passer. Les enjeux politico-stratégiques et opérationnels de cette Commission intérimaire revêtent une importance particulière et ne sont guère des trouvailles de dernière heure du Secrétaire Général des Nations Unies, Ban Ki Moon, ou de l’ancien président américain Bill Clinton. Elle est la résultante d’un long processus tapissé de crises politiques, d’échecs économiques, de passions idéologiques effrénées, de despotismes, de répressions, d’interventions militaires dans l’arène politique, d’interventions de la politique dans les casernes militaires, d’erreurs de politiques stratégiques, de tactiques politiques erronées, d’ une carence de vision globale, etc… Et si aujourd’hui l’Organisation des Nations Unies semble avoir la haute main dans les affaires du pays, c’est tout bonnement parce que c’est par elle que la prise de conscience de la situation haïtienne est arrivée aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale.
Origines de l’engagement de la communauté internationale
La préoccupation de la communauté internationale par rapport à la situation haïtienne ne date pas d’hier. En ce sens que l’implication de l’ONU dans les affaires nationales haïtiennes fut une aventure politique théorique et opérationnelle menée techniquement par l’organisation mondiale qui a fini par inscrire Haïti dans ce que le philosophe appelle « le grand jeu de l’historico-mondial ». Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a dévasté une bonne partie du pays a effectivement mondialisé la cause haïtienne à un point tel que la prise en charge, l’engagement des nations donatrices et l’application du concept de « responsabilité partagée » semblent maintenant devenir des réalités incontournables. Il n’en reste pas moins que les Nations Unies se sont penchées sur le problème haïtien depuis qu’en juillet 1949 le Conseil Économique et Social (ECOSOC) de cet organisme publiait le rapport de la Mission d’assistance technique des Nations Unies auprès de la République d’Haïti. Ce rapport signé personnellement par le Secrétaire général d’alors, Trygve Lie, a salué la Mission comme « une innovation dans l’ordre des activités des Nations Unies » et comme une sorte de « prélude aux plus vastes efforts que les organisations internationales intéressées [seraient] appelées à déployer […] dans l’exécution du programme audacieux d’assistance technique aux pays insuffisamment développés ».
La question de « développement » n’a jamais été abordée ; l’impératif des crises politiques successives dans le pays a fini par gommer toute initiative de penser une nouvelle stratégie de développement. Bien que les partenaires techniques internationaux rassemblés au sein de l’ONU aient compris que cet « État en faillite » n’est pas à même de jouer ses fonctions régaliennes, il reste que la politique a damé le pion à toute autre option politique.
Les premières élections présidentielles transparentes, honnêtes et justes réalisées dans le pays ont été organisées par les Nations Unies en décembre 1990 quand la Présidente provisoire d’alors Mme Ertha Pascal Trouillot en a fait la demande expresse.
Mais le coup d’État militaire du 30 septembre 1991 qui avait renversé le Président constitutionnellement élu Jean-Bertrand Aristide et la période d’instabilité grave qui s’en était suivie, ajoutés aux pressions et sanctions internationales, ont conduit à la saisine du cas haïtien par le Conseil de Sécurité. La Résolution 940 du 31 juillet 1994 évoquait le Chapitre 7 – Haïti comme menace à la paix et à la sécurité internationales — et autorisait l’usage réel de la force en Haïti pour déloger les militaires putschistes en septembre 1994 et favoriser le retour au pouvoir du Président Aristide.
Dans la même foulée, le Conseil de Sécurité, dans la résolution 1212 de 1998, avait invité les organismes et institutions des Nations Unies, en particulier le Conseil Economique et Social, à contribuer à l’élaboration d’un programme d’aide à long terme à Haiti. Une grande première dans l’histoire de l’Organisation, en effet !
Plus tard, la résolution 1999/4 du 7 mai 1999 de l’ECOSOC qui a créé le Groupe Consultatif Ad Hoc est en ce sens très significatif puisque sa mission est de formuler des recommandations sur les dispositions à prendre pour que l’aide internationale à Haiti soit suffisante, cohérente, bien coordonnée et efficace. Toutefois, l’instabilité politique n’a permis au groupe de fonctionner seulement pendant une période de trois mois.
En 2004, après le renversement par la force du président Aristide, le Chef du Gouvernement Intérimaire, le Premier Ministre Gérard Latortue, demandait à l’ECOSOC de réactiver le Groupe Ad Hoc et le programme d’aide à Haïti. Cela a pris effet lors des Sessions de Fonds du 23 juillet 2004 et du 11 novembre 2004. Par lettre en date du 27 juin 2005, destinée au président de l’ECOSOC, le Chef du gouvernement intérimaire a fait savoir que son gouvernement a pris la disposition de constituer une cellule de réflexion stratégique, un « Think Tank », dont le mandat sera de définir le contenu du programme à long terme et de travailler en étroite collaboration avec le « Groupe Consultatif Ad Hoc. »
En réitérant cette demande, le Gouvernement Intérimaire a, sans nul doute, engagé le pays dans une autre forme de coopération sensible, dans la mesure où un organisme international est invité à préparer pour le compte de l’actuel et des futurs gouvernements haïtiens des programmes à long terme de développement. Le schéma que le Premier Ministre Latortue avait à l’esprit n’a rien à envier à la constitution de cette Commission intérimaire d’avril 2010.
Avec l’élection de Ban Ki Moon comme Sceretaire Général, l’Organisation a commencé à repenser sa stratégie en Haïti. Les divers échecs essuyés sur la question haïtienne ont poussé les décideurs à rejeter la démarche conventionnelle pour embrasser une nouvelle approche axée sur l’investissement. Ce tournant s’est inscrit dans les débats au sein du Conseil de Sécurité quand la Chine et la Russie se sont poussés en avant avec l’analyse a savoir que la question haïtienne n’est pas seulement politique mais que la situation socioéconomique du pays devrait être adressée avec autant d’urgence que de rigueur et de rationalité si l’on ne veut pas être pris au piège de cette instabilité chronique.
Alors que ce débat faisait son bonhomme de chemin dans les couloirs de cet immeuble de vert glauque surplombant l’East River, entre les diplomates échangeant, entre autres, leurs opinions sur la dernière collection printanière des complet-vestons de chez Savile Row ou de chez Brooks Brothers, des « scholars », comme l’économiste Paul Collier, sur la demande du Secrétaire General, ont voulu se prononcer sur la question haïtienne. La nomination de Bill Clinton en septembre 2009 comme Envoyé Spécial du Secrétaire Général entrait dans cette logique de prise en charge face à l’incapacité des acteurs nationaux à prendre en mains les destinées du pays.
L’on savait que Bill Clinton, comme ancien Président des Etats-Unis, allait utiliser son influence pour non seulement inciter les investissements dans le pays, mais aussi porter les donateurs à respecter les engagements pris vis-à-vis du pays. Tout semblait aller comme sur des roulettes quand la crise créée par la destitution prématurée et gratuite du Premier Ministre Michèle Pierre-Louis est venue bloquer le processus et épouvanter quelque peu les potentiels investisseurs qui avaient préalablement payé une visite guidée au Bord-de-Mer, constaté le potentiel d’Haïti et finalement envisagé l’exécution de projets dans le pays.
Le contexte post-12 janvier 2010 venait à relancer le dossier Haïti avec plus de rigueur à un moment où l’on craignait un « ras-le-bol des donateurs » vis-à-vis de la question d’Haïti. La communauté internationale est parvenue à la conclusion que les perfusions traditionnelles ponctuelles au malade ne sont pas suiffisantes, mais qu’il faut plutôt une intervention chirgucicale, drastique pour extirper les maux qui rongent le pays.
L’absence d’une doctrine de la pauvreté
Qui ne se souvient des grands débats idéologiques des années 60 sur les diverses théories de la modernisation et de la dépendance entre les théoriciens, académiciens en Occident et dans le Tiers-Monde. De Walt Rostow et Samuel Huntington à Raul Prebisch et Samir Amin en passant par André Gunder Frank, il faut croire que la Guerre Froide attisait la chaleur des grands conflits intellectuels et théoriques sur les voies du développement et de la lutte contre le sous-développement.
La décade 70-80 a connu aussi l’émergence de nouvelles théories sur le développement parmi les intellectuels marxistes et non-marxistes et sur les diverses stratégies appropriées pouvant aider les pays en voie de développement à sortir de l’ornière de la pauvreté. Toujours dans le registre de l’eschatologie marxiste, on se souviendra des grandes articulations discursives des Paul Sweezy, Paul Baran, Charles Bethleheim, et plus tard, James Petras, Irwing Kristol et consorts sur la dépendance d"un Tiers-Monde se débattant à la périphérie du centre impérial. Ce genre de discours qualifié de « progressiste » a eu ses adeptes et…ses critiques. Jusqu’à date, il fait florès dans certains milieux où l’on discute passionément sur les veines ouvertes de l’Amérique Latine dénoncées par l’Urugayen Eduardo Galeano. Un oeuvre considéré comme une sorte de Bible, de « Popol Vuh » moderne pour les militants de la gauche et même pour un dirigeant socialiste au pouvoir comme Hugo Chávez, comme l’avait été une décade plus tôt celui de Pierre Jalée sur le pillage du Tiers-Monde. Bref, nous citons cette époque parce qu’elle avait mis bas, en pleine guerre froide, une atmosphère chaude de débats politico-idéologiques hautement intellectuels, desquels les idées articulées étaient opérationnalisées et empiriquement testées et modelées dans la glaise du réel par les dirigeants du Tiers-Monde assistés des bailleurs de fonds. Il y avait des doctrines du « développement », dont la validité - ou non - pouvait être évaluée. Chaque camp – Etats-Unis et Union Soviétique - se débattait avec sa cohorte d’alliés pauvres du Tiers Monde pour chercher à tirer ses marrons du feu de ces expérimentations conceptuelles pour enfin fièrement proclamer la vérité de leur Utopie.
Aujourd’hui, le contexte n’a plus cette configuration d’échanges/conflicts théoriques sur les réalités des pays pauvres. Et pour cause. Avec la fin de la guerre froide et l’échec des programmes d’ajustement structurel prônés durant la décades 80-90 par les institutions de Bretton Woods, les pays riches se sont engagés dans une spirale de lutte contre la pauvreté dont les tenants et les aboutissants ne s’arcboutaient sur aucune doctrine scientifique, bien spécifique. Les défaites expérimentées avec l’application des théories dites scientifiques dans les pays capitalistes de la périphérie, la perversion et l’échec des initiatives marxistes-léninistes tentées par divers pays du Tiers-Monde ont conduit au constat de la réalité de la pauvreté comme marque fondamentale des pays don’t certains comme Haïti se situent nettement en dehors de l’historico-mondial capitaliste.
On a beau critiquer les manquements du système, les failles des institutions d’État, le déficit de savoir-faire, le délabrement des infrastructures –surtout après le 12 janvier 2010 – etc…on dénonce, on dénonce tout ça de manière ponctuelle, sans s’accorder sur une vision nouvelle de ce que devrait être la gouvernance politique. En un mot, il n’existe pas de corpus doctrinaire sur la thématique de la pauvreté et de l’Etat en faillite qui structure les énoncés des politiques publiques dans une sorte de paradygme scientifique qui serait le modèle, le « blueprint » à adopter et à mettre en oeuvre…Les DSRP sont-ils parvenus à cet objectif final ? Vont-ils permettre aux pays de satisfaire les objectifs du Millénaire prévus pour 2015 ? La question reste ouverte…
Dans la perspective d’arriver à un consensus universel sur la question de la pauvreté et de la bataille pour son éradication, les Nations Unies ont parrainné quatre conférences internationales qui ont créé l’espace pour l’articulation des négociations entre les pays développés et les pays émergeants en vue de ré-équilibrer l’équation de la planète. Il s’agit du Sommet du Millénaire de 2000, du Sommet de Doha (Qatar) en 2001, suivi par la confirmation des engagements des pays riches lors de la Conférence sur le financement du développement de Monterrey en mars 2002 et de la Conférence de Johannesburg de septembre 2002 sur l’environnement et le Développement Durable.
L’inévitabilité du « success story » américain
L’image du Président Bill Clinton accompagné de l’ex-président George W. Bush déambulant sur les ruines de Port-au-Prince contient une charge symbolique que l’on aurait intérêt à décrypter dans l’intérêt de l’analyse sur l’implication des Etats-Unis dans la crise haïtienne. Pareille symbolique est on ne peut plus éloquente et elle ne véhicule qu’un message : l’engagement des Etats-Unis en Haïti s’est articulé sur une base bipartisane (Démocrates et Républicains). Un genre de consensus, de « contrat politique » que la culture politique américaine généralement privilégie et chérit. Ce qui, malheureusement fait défaut chez nous.
La vénération quasi-religieuse de la Présidence en tant qu’institution fait partie intégrante de la symbolique patriotique américaine. Elle est fondamentale dans la culture politique du pays — même quand et surtout quand il s’agit d’un ancien Président. L’ethos américain ne s’accomode pas de l’échec ou de l’humiliation d’un Président en exercice ou d’un ancien Président qui continue à jouir de l’aura d’honneur dont l’a couvert la fonction éminement prestigieuse qu’il a occupée au numéro 1600 de la Pennsylvania Avenue à Washington. Ce n’est pas une mince affaire : il n’y a qu’à regarder l’apothéose, la grandeur et le faste qui entourent les fameuses inaugurations des « Libraries » des anciens Présidents, une forme muséographie présidentielle visant à faire perdurer dans l’imaginaire américain les moments forts de leur passage au Bureau Ovale. Ainsi on voit mal que l’Establishment américain, le Président Barack Obama en particulier, va laisser le Président Bill Clinton se casser les dents sur la coque dure de la réalité volatile d’Haïti. L’on dira que le passé est là qui témoigne de ces échecs successifs des Etats-Unis en Haïti. Oui, c’est un point valable ! Mais la réalité est tout autre cette fois-ci. Pourquoi ?
Pris dans le bourbier afghan et irakien, incertain des pulsions incontrôlées d’Amadinejade et des envolées lyriques d’Hugo Chávez, il n’y a au tableau que la République d’Haïti qui offre au Président Obama l’espace rêvé pour l’articulation d’une histoire de succès politico-diplomatique.
D’un autre côté, l’engagement international, surtout américain, se présente du côté haïtien comme un choix entre la solidarité intéressée des partenaires techniques internationaux et la menace d’apocalypse pesant sur le pays si les Haïtiens sont laissés livrés à eux-mêmes. L’un des signes que les choses ne sont pas les mêmes qu’en 1990 et que les allégeances politiques peuvent ne plus épouser les contours idéologiques du passé, c’est l’entente tacite entre des intellectuels et des fractions des masses populaires qui se retrouvent sur la même longueur d’ondes, dans ce partage du destin qui s’exprime comme l’exaltation sacrificielle d’une solidarité internationale.
De 2004 à nos jours, la partie haïtienne engagée dans les négociations avec l’ONU, principalement par la faiblesse patente d’une diplomatie multilatérale incohérente et/ou l’absence d ‘une compréhension réelle des problèmes et du fonctionnement de l’organisation des Nations Unies, ne s’est pas rendue compte que le pays doit enfin emprunter la voie de la « responsabilité partagée ». Bref, elle n’a pas su honorer ses responsabilités. C’est précisément ce manque qui explique que la communauté internationale a unilatéralement augmenté son influence numérique et ses responsabilités au sein de la Commission intérimaire. Ce déséquilibre se lit aussi comme l’expression d’un manque de confiance par rapport aux dirigeants haïtiens. Ce n’est pas un hasard que les médias internationaux et américains ont matraqué durant des semaines l’esprit des téléspectateurs sur les accusations de corruption et de mauvaise gestion des gouvernants haïtiens de Duvalier à nos jours. Le Président René Préval jouit de l’appui politique de la communauté internationale, certes ! Mais la « stabilité » dont se vantait le Président Préval — stabilité qui n’était autre que le silence de l’opposition traditonnellement vocale et médiatique – semble avoir pris fin…
C’est un fait qu’aujourd’hui l’« œcuménisme » du Président René Préval a sauté de toutes pièces et que les chapelles d’opposants s’éparpillent pour confesser publiquement leurs désaccords. La lune de miel étant terminée, les uns et les autres pourront user de leur pouvoir de convocation et leur capacité de nuisance pour subervertir le processus. L’espoir, dans ces conditions, est que l’intervention décisive de cette Commission intérimaire dans la réalité de la Reconstruction va coaguler le flot des passions politiciennes de l’opposition.
Le fait est que la Loi d’Urgence est irréversiblement votée et que l’existence de la Commission intérimaire est une réalité de l’heure. Que faire ? C’est la grande question pour les commentateurs. Pour beaucoup, ce nouvel espace de développement de la solidarité internationale reste une opportunité, tout en ayant à l’esprit une démarche inclusive, consensuelle la seule voie pour sortir Haïti de ce que le philosophe Bernard-Henri Lévy appelle « la nuit de la non-Histoire ». Et, c’est aussi Aragon qui nous apprend que « quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ».
* Jean-Robert Hérard (Jeanroherard@yahoo.com) est un ex-Ambassadeur d’Haïti au Venezuela, et Pierre-Richard Cajuste (Cajuste2000@yahoo.com), ex-Délégué haïtien aux Nations Unies.
Débat
Par Pierre-Richard Cajuste
et Jean-Robert Hérard*
Soumis à AlterPresse le 10 mai 2010
Le « débat » passionné, qui a cours ces jours-ci autour de la constitution de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), de par ses orientations fondamentales et son contenu insidieusement politicien, est loin de toucher le fond du problème. On a vu que certaines interventions dans les médias, purs produits des enthousiames primesautiers et du déni de la réalité existante, passent tout à fait à côté de l’enjeu politico-stratégique qui fonde la formation de cette Commission. C’est facile de tomber dans des invectives empreintes d’un fort relent de nationalisme éculé et d’éviter d’imaginer une approche plus réaliste et plus adaptée à la situation actuelle. C’est facile de vociférer et de crier haro sur le baudet de la « mise sous tutelle », d’élucubrer sur la « perte de souveraineté », de fantasmer autour de la présence sur le territoire national de prétendus Sonthonax et Polvérel !….Oui, c’est facile ! Car le contraire exigerait un effort de recherche, de réflexion, d’auto-critique et aussi… de courage politique pour admettre que la culpabilité est aussi partagée.
Le risque évident de ce piétinement théorique, de l’insipidité de ces faux débats reste le galvaudage intellectuel d’une opportunité, d’une chance – la dernière, peut-être ! – que les Haïtiens ne peuvent se payer le luxe de laisser passer. Les enjeux politico-stratégiques et opérationnels de cette Commission intérimaire revêtent une importance particulière et ne sont guère des trouvailles de dernière heure du Secrétaire Général des Nations Unies, Ban Ki Moon, ou de l’ancien président américain Bill Clinton. Elle est la résultante d’un long processus tapissé de crises politiques, d’échecs économiques, de passions idéologiques effrénées, de despotismes, de répressions, d’interventions militaires dans l’arène politique, d’interventions de la politique dans les casernes militaires, d’erreurs de politiques stratégiques, de tactiques politiques erronées, d’ une carence de vision globale, etc… Et si aujourd’hui l’Organisation des Nations Unies semble avoir la haute main dans les affaires du pays, c’est tout bonnement parce que c’est par elle que la prise de conscience de la situation haïtienne est arrivée aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale.
Origines de l’engagement de la communauté internationale
La préoccupation de la communauté internationale par rapport à la situation haïtienne ne date pas d’hier. En ce sens que l’implication de l’ONU dans les affaires nationales haïtiennes fut une aventure politique théorique et opérationnelle menée techniquement par l’organisation mondiale qui a fini par inscrire Haïti dans ce que le philosophe appelle « le grand jeu de l’historico-mondial ». Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a dévasté une bonne partie du pays a effectivement mondialisé la cause haïtienne à un point tel que la prise en charge, l’engagement des nations donatrices et l’application du concept de « responsabilité partagée » semblent maintenant devenir des réalités incontournables. Il n’en reste pas moins que les Nations Unies se sont penchées sur le problème haïtien depuis qu’en juillet 1949 le Conseil Économique et Social (ECOSOC) de cet organisme publiait le rapport de la Mission d’assistance technique des Nations Unies auprès de la République d’Haïti. Ce rapport signé personnellement par le Secrétaire général d’alors, Trygve Lie, a salué la Mission comme « une innovation dans l’ordre des activités des Nations Unies » et comme une sorte de « prélude aux plus vastes efforts que les organisations internationales intéressées [seraient] appelées à déployer […] dans l’exécution du programme audacieux d’assistance technique aux pays insuffisamment développés ».
La question de « développement » n’a jamais été abordée ; l’impératif des crises politiques successives dans le pays a fini par gommer toute initiative de penser une nouvelle stratégie de développement. Bien que les partenaires techniques internationaux rassemblés au sein de l’ONU aient compris que cet « État en faillite » n’est pas à même de jouer ses fonctions régaliennes, il reste que la politique a damé le pion à toute autre option politique.
Les premières élections présidentielles transparentes, honnêtes et justes réalisées dans le pays ont été organisées par les Nations Unies en décembre 1990 quand la Présidente provisoire d’alors Mme Ertha Pascal Trouillot en a fait la demande expresse.
Mais le coup d’État militaire du 30 septembre 1991 qui avait renversé le Président constitutionnellement élu Jean-Bertrand Aristide et la période d’instabilité grave qui s’en était suivie, ajoutés aux pressions et sanctions internationales, ont conduit à la saisine du cas haïtien par le Conseil de Sécurité. La Résolution 940 du 31 juillet 1994 évoquait le Chapitre 7 – Haïti comme menace à la paix et à la sécurité internationales — et autorisait l’usage réel de la force en Haïti pour déloger les militaires putschistes en septembre 1994 et favoriser le retour au pouvoir du Président Aristide.
Dans la même foulée, le Conseil de Sécurité, dans la résolution 1212 de 1998, avait invité les organismes et institutions des Nations Unies, en particulier le Conseil Economique et Social, à contribuer à l’élaboration d’un programme d’aide à long terme à Haiti. Une grande première dans l’histoire de l’Organisation, en effet !
Plus tard, la résolution 1999/4 du 7 mai 1999 de l’ECOSOC qui a créé le Groupe Consultatif Ad Hoc est en ce sens très significatif puisque sa mission est de formuler des recommandations sur les dispositions à prendre pour que l’aide internationale à Haiti soit suffisante, cohérente, bien coordonnée et efficace. Toutefois, l’instabilité politique n’a permis au groupe de fonctionner seulement pendant une période de trois mois.
En 2004, après le renversement par la force du président Aristide, le Chef du Gouvernement Intérimaire, le Premier Ministre Gérard Latortue, demandait à l’ECOSOC de réactiver le Groupe Ad Hoc et le programme d’aide à Haïti. Cela a pris effet lors des Sessions de Fonds du 23 juillet 2004 et du 11 novembre 2004. Par lettre en date du 27 juin 2005, destinée au président de l’ECOSOC, le Chef du gouvernement intérimaire a fait savoir que son gouvernement a pris la disposition de constituer une cellule de réflexion stratégique, un « Think Tank », dont le mandat sera de définir le contenu du programme à long terme et de travailler en étroite collaboration avec le « Groupe Consultatif Ad Hoc. »
En réitérant cette demande, le Gouvernement Intérimaire a, sans nul doute, engagé le pays dans une autre forme de coopération sensible, dans la mesure où un organisme international est invité à préparer pour le compte de l’actuel et des futurs gouvernements haïtiens des programmes à long terme de développement. Le schéma que le Premier Ministre Latortue avait à l’esprit n’a rien à envier à la constitution de cette Commission intérimaire d’avril 2010.
Avec l’élection de Ban Ki Moon comme Sceretaire Général, l’Organisation a commencé à repenser sa stratégie en Haïti. Les divers échecs essuyés sur la question haïtienne ont poussé les décideurs à rejeter la démarche conventionnelle pour embrasser une nouvelle approche axée sur l’investissement. Ce tournant s’est inscrit dans les débats au sein du Conseil de Sécurité quand la Chine et la Russie se sont poussés en avant avec l’analyse a savoir que la question haïtienne n’est pas seulement politique mais que la situation socioéconomique du pays devrait être adressée avec autant d’urgence que de rigueur et de rationalité si l’on ne veut pas être pris au piège de cette instabilité chronique.
Alors que ce débat faisait son bonhomme de chemin dans les couloirs de cet immeuble de vert glauque surplombant l’East River, entre les diplomates échangeant, entre autres, leurs opinions sur la dernière collection printanière des complet-vestons de chez Savile Row ou de chez Brooks Brothers, des « scholars », comme l’économiste Paul Collier, sur la demande du Secrétaire General, ont voulu se prononcer sur la question haïtienne. La nomination de Bill Clinton en septembre 2009 comme Envoyé Spécial du Secrétaire Général entrait dans cette logique de prise en charge face à l’incapacité des acteurs nationaux à prendre en mains les destinées du pays.
L’on savait que Bill Clinton, comme ancien Président des Etats-Unis, allait utiliser son influence pour non seulement inciter les investissements dans le pays, mais aussi porter les donateurs à respecter les engagements pris vis-à-vis du pays. Tout semblait aller comme sur des roulettes quand la crise créée par la destitution prématurée et gratuite du Premier Ministre Michèle Pierre-Louis est venue bloquer le processus et épouvanter quelque peu les potentiels investisseurs qui avaient préalablement payé une visite guidée au Bord-de-Mer, constaté le potentiel d’Haïti et finalement envisagé l’exécution de projets dans le pays.
Le contexte post-12 janvier 2010 venait à relancer le dossier Haïti avec plus de rigueur à un moment où l’on craignait un « ras-le-bol des donateurs » vis-à-vis de la question d’Haïti. La communauté internationale est parvenue à la conclusion que les perfusions traditionnelles ponctuelles au malade ne sont pas suiffisantes, mais qu’il faut plutôt une intervention chirgucicale, drastique pour extirper les maux qui rongent le pays.
L’absence d’une doctrine de la pauvreté
Qui ne se souvient des grands débats idéologiques des années 60 sur les diverses théories de la modernisation et de la dépendance entre les théoriciens, académiciens en Occident et dans le Tiers-Monde. De Walt Rostow et Samuel Huntington à Raul Prebisch et Samir Amin en passant par André Gunder Frank, il faut croire que la Guerre Froide attisait la chaleur des grands conflits intellectuels et théoriques sur les voies du développement et de la lutte contre le sous-développement.
La décade 70-80 a connu aussi l’émergence de nouvelles théories sur le développement parmi les intellectuels marxistes et non-marxistes et sur les diverses stratégies appropriées pouvant aider les pays en voie de développement à sortir de l’ornière de la pauvreté. Toujours dans le registre de l’eschatologie marxiste, on se souviendra des grandes articulations discursives des Paul Sweezy, Paul Baran, Charles Bethleheim, et plus tard, James Petras, Irwing Kristol et consorts sur la dépendance d"un Tiers-Monde se débattant à la périphérie du centre impérial. Ce genre de discours qualifié de « progressiste » a eu ses adeptes et…ses critiques. Jusqu’à date, il fait florès dans certains milieux où l’on discute passionément sur les veines ouvertes de l’Amérique Latine dénoncées par l’Urugayen Eduardo Galeano. Un oeuvre considéré comme une sorte de Bible, de « Popol Vuh » moderne pour les militants de la gauche et même pour un dirigeant socialiste au pouvoir comme Hugo Chávez, comme l’avait été une décade plus tôt celui de Pierre Jalée sur le pillage du Tiers-Monde. Bref, nous citons cette époque parce qu’elle avait mis bas, en pleine guerre froide, une atmosphère chaude de débats politico-idéologiques hautement intellectuels, desquels les idées articulées étaient opérationnalisées et empiriquement testées et modelées dans la glaise du réel par les dirigeants du Tiers-Monde assistés des bailleurs de fonds. Il y avait des doctrines du « développement », dont la validité - ou non - pouvait être évaluée. Chaque camp – Etats-Unis et Union Soviétique - se débattait avec sa cohorte d’alliés pauvres du Tiers Monde pour chercher à tirer ses marrons du feu de ces expérimentations conceptuelles pour enfin fièrement proclamer la vérité de leur Utopie.
Aujourd’hui, le contexte n’a plus cette configuration d’échanges/conflicts théoriques sur les réalités des pays pauvres. Et pour cause. Avec la fin de la guerre froide et l’échec des programmes d’ajustement structurel prônés durant la décades 80-90 par les institutions de Bretton Woods, les pays riches se sont engagés dans une spirale de lutte contre la pauvreté dont les tenants et les aboutissants ne s’arcboutaient sur aucune doctrine scientifique, bien spécifique. Les défaites expérimentées avec l’application des théories dites scientifiques dans les pays capitalistes de la périphérie, la perversion et l’échec des initiatives marxistes-léninistes tentées par divers pays du Tiers-Monde ont conduit au constat de la réalité de la pauvreté comme marque fondamentale des pays don’t certains comme Haïti se situent nettement en dehors de l’historico-mondial capitaliste.
On a beau critiquer les manquements du système, les failles des institutions d’État, le déficit de savoir-faire, le délabrement des infrastructures –surtout après le 12 janvier 2010 – etc…on dénonce, on dénonce tout ça de manière ponctuelle, sans s’accorder sur une vision nouvelle de ce que devrait être la gouvernance politique. En un mot, il n’existe pas de corpus doctrinaire sur la thématique de la pauvreté et de l’Etat en faillite qui structure les énoncés des politiques publiques dans une sorte de paradygme scientifique qui serait le modèle, le « blueprint » à adopter et à mettre en oeuvre…Les DSRP sont-ils parvenus à cet objectif final ? Vont-ils permettre aux pays de satisfaire les objectifs du Millénaire prévus pour 2015 ? La question reste ouverte…
Dans la perspective d’arriver à un consensus universel sur la question de la pauvreté et de la bataille pour son éradication, les Nations Unies ont parrainné quatre conférences internationales qui ont créé l’espace pour l’articulation des négociations entre les pays développés et les pays émergeants en vue de ré-équilibrer l’équation de la planète. Il s’agit du Sommet du Millénaire de 2000, du Sommet de Doha (Qatar) en 2001, suivi par la confirmation des engagements des pays riches lors de la Conférence sur le financement du développement de Monterrey en mars 2002 et de la Conférence de Johannesburg de septembre 2002 sur l’environnement et le Développement Durable.
L’inévitabilité du « success story » américain
L’image du Président Bill Clinton accompagné de l’ex-président George W. Bush déambulant sur les ruines de Port-au-Prince contient une charge symbolique que l’on aurait intérêt à décrypter dans l’intérêt de l’analyse sur l’implication des Etats-Unis dans la crise haïtienne. Pareille symbolique est on ne peut plus éloquente et elle ne véhicule qu’un message : l’engagement des Etats-Unis en Haïti s’est articulé sur une base bipartisane (Démocrates et Républicains). Un genre de consensus, de « contrat politique » que la culture politique américaine généralement privilégie et chérit. Ce qui, malheureusement fait défaut chez nous.
La vénération quasi-religieuse de la Présidence en tant qu’institution fait partie intégrante de la symbolique patriotique américaine. Elle est fondamentale dans la culture politique du pays — même quand et surtout quand il s’agit d’un ancien Président. L’ethos américain ne s’accomode pas de l’échec ou de l’humiliation d’un Président en exercice ou d’un ancien Président qui continue à jouir de l’aura d’honneur dont l’a couvert la fonction éminement prestigieuse qu’il a occupée au numéro 1600 de la Pennsylvania Avenue à Washington. Ce n’est pas une mince affaire : il n’y a qu’à regarder l’apothéose, la grandeur et le faste qui entourent les fameuses inaugurations des « Libraries » des anciens Présidents, une forme muséographie présidentielle visant à faire perdurer dans l’imaginaire américain les moments forts de leur passage au Bureau Ovale. Ainsi on voit mal que l’Establishment américain, le Président Barack Obama en particulier, va laisser le Président Bill Clinton se casser les dents sur la coque dure de la réalité volatile d’Haïti. L’on dira que le passé est là qui témoigne de ces échecs successifs des Etats-Unis en Haïti. Oui, c’est un point valable ! Mais la réalité est tout autre cette fois-ci. Pourquoi ?
Pris dans le bourbier afghan et irakien, incertain des pulsions incontrôlées d’Amadinejade et des envolées lyriques d’Hugo Chávez, il n’y a au tableau que la République d’Haïti qui offre au Président Obama l’espace rêvé pour l’articulation d’une histoire de succès politico-diplomatique.
D’un autre côté, l’engagement international, surtout américain, se présente du côté haïtien comme un choix entre la solidarité intéressée des partenaires techniques internationaux et la menace d’apocalypse pesant sur le pays si les Haïtiens sont laissés livrés à eux-mêmes. L’un des signes que les choses ne sont pas les mêmes qu’en 1990 et que les allégeances politiques peuvent ne plus épouser les contours idéologiques du passé, c’est l’entente tacite entre des intellectuels et des fractions des masses populaires qui se retrouvent sur la même longueur d’ondes, dans ce partage du destin qui s’exprime comme l’exaltation sacrificielle d’une solidarité internationale.
De 2004 à nos jours, la partie haïtienne engagée dans les négociations avec l’ONU, principalement par la faiblesse patente d’une diplomatie multilatérale incohérente et/ou l’absence d ‘une compréhension réelle des problèmes et du fonctionnement de l’organisation des Nations Unies, ne s’est pas rendue compte que le pays doit enfin emprunter la voie de la « responsabilité partagée ». Bref, elle n’a pas su honorer ses responsabilités. C’est précisément ce manque qui explique que la communauté internationale a unilatéralement augmenté son influence numérique et ses responsabilités au sein de la Commission intérimaire. Ce déséquilibre se lit aussi comme l’expression d’un manque de confiance par rapport aux dirigeants haïtiens. Ce n’est pas un hasard que les médias internationaux et américains ont matraqué durant des semaines l’esprit des téléspectateurs sur les accusations de corruption et de mauvaise gestion des gouvernants haïtiens de Duvalier à nos jours. Le Président René Préval jouit de l’appui politique de la communauté internationale, certes ! Mais la « stabilité » dont se vantait le Président Préval — stabilité qui n’était autre que le silence de l’opposition traditonnellement vocale et médiatique – semble avoir pris fin…
C’est un fait qu’aujourd’hui l’« œcuménisme » du Président René Préval a sauté de toutes pièces et que les chapelles d’opposants s’éparpillent pour confesser publiquement leurs désaccords. La lune de miel étant terminée, les uns et les autres pourront user de leur pouvoir de convocation et leur capacité de nuisance pour subervertir le processus. L’espoir, dans ces conditions, est que l’intervention décisive de cette Commission intérimaire dans la réalité de la Reconstruction va coaguler le flot des passions politiciennes de l’opposition.
Le fait est que la Loi d’Urgence est irréversiblement votée et que l’existence de la Commission intérimaire est une réalité de l’heure. Que faire ? C’est la grande question pour les commentateurs. Pour beaucoup, ce nouvel espace de développement de la solidarité internationale reste une opportunité, tout en ayant à l’esprit une démarche inclusive, consensuelle la seule voie pour sortir Haïti de ce que le philosophe Bernard-Henri Lévy appelle « la nuit de la non-Histoire ». Et, c’est aussi Aragon qui nous apprend que « quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ».
* Jean-Robert Hérard (Jeanroherard@yahoo.com) est un ex-Ambassadeur d’Haïti au Venezuela, et Pierre-Richard Cajuste (Cajuste2000@yahoo.com), ex-Délégué haïtien aux Nations Unies.
vendredi 19 février 2010
BEYOND THE EARTHQUAKE: A WAKE-UP CALL FOR HAITI (BY PROFESSOR ALEX DUPUY)
Beyond the Earthquake: A Wake-Up Call for Haiti
By Professor Alex Dupuy
Long before the powerful 7.0 magnitude earthquake (and several aftershocks) struck Haiti on Jan. 12 and leveled the metropolitan capital city of Port-au-Prince and surrounding areas, the city was already a disaster waiting to happen. With a population of more than two million in a city whose infrastructure could at best sustain a population of 100,000, the local and national administrations simply abandoned the city. Neither provided meaningful services of any kind—schools, healthcare, electricity, potable water, sanitation, zoning and construction regulations—and what they did provide was poorly administered or primarily served the needs of the wealthier or better-off sectors of the population who could afford to pay for them. Consider, for example, that only about 28 percent of Haitians have access to health care, 50 percent have access to potable water, and 10 percent have electrical services. In short, the Haitian state—i.e., the government—long ago abdicated its responsibilities to the majority of Haitian citizens, and at least since the Duvalier era, deferred to bilateral and multilateral aid donors, non-governmental agencies (NGOs) to provide services to the population. More NGOs per capita operate in Haiti than in any other country in the world, and they provide 70 percent of healthcare in rural areas and 80 percent of public services. This, in turn, has led to an extreme laissez aller and the near total privatization of all basic services. Except for a brief seven-month attempt in 1991 that ended in a bloody coup d’état against the democratically-elected government of Jean-Bertrand Aristide, the turn to democratic governance has not changed that basic reality. It is therefore no accident that while the earthquake caused death and destruction among all social classes, the high death toll—estimates run from as low as 10,000 to a high of 200,000 so far, which means no one really knows—is also a direct consequence of the poor infrastructure, inferior housing construction, and the long-standing disregard for the basic needs and rights of the population.
What’s more, geologists had warned the government of the probability of a seismic eruption for years, but as with previous massive destructions and loss of lives caused by hurricanes and tropical storms, the government took no measures to prepare for that possibility. It comes as no surprise, then, that the Haitian people have had to rely entirely on the international community to come to its rescue. This would have been the case even if the symbols of government authority—the National Palace, the Parliament, the headquarters of the National Police, and other ministries—had not been destroyed. The capacity of the Haitian state to respond to a crisis of this magnitude or even to less severe ones is nonexistent due primarily to shortsighted political, economic, and social practices that prioritized the interests of the few—the four percent of the population who hold 66 percent of total assets and the one percent who appropriate 55 percent of the national income at the expense of the 75 percent of the population who live on less than two dollars a day and the more than half who live on less than one dollar a day.
There is no doubt that the dominant economic and political classes of Haiti bear great responsibility for the abysmal conditions in the country that exacerbated the impact of the earthquake (or of hurricanes or tropical storms).
However, these local actors did not create these conditions alone but did so in close partnership with foreign governments and economic actors with long-standing interests in Haiti, principally those of the advanced countries—the United States, Canada, and France—and their international financial institutions (IFIs), the World Bank, the International Monetary Fund, and the Inter-American Development Bank. Since the 1970s and under various free market mantras, these international actors and institutions sought to and succeeded in transforming Haiti into a supplier of the cheapest labor in this hemisphere for foreign and domestic investors in the export assembly industry; in dismantling all obstacles to free trade; in privatizing public enterprises; and in weakening further the institutions of the state through policies that reinforced Haiti’s dependence on foreign aid organizations, governmental and non-governmental.
These policies had drastic consequences for the Haitian economy. Locating the assembly industries primarily in Port-au-Prince encouraged migration from the rural areas to the capital city, contributed to its bloated population and sprawling squalor, and provided a never-ending supply of cheap labor for those industries. At the same time, removing tariffs on food imports were detrimental to Haitian agriculture. Whereas in the 1970s Haiti produced most of the rice it consumed and imported only 10 percent of its food needs, by the end of the 1990s it was importing more than 42 percent of its food needs, had become the highest per capita consumer of subsidized U.S. imported rice in the Western Hemisphere, and the largest importer of foodstuffs from the US in the Caribbean.
Thus, U.S. farmers benefited at the expense of Haitian producers. These policies, too, propelled rural-to-urban migration, with Port-au-Prince as the primary destination, as well as emigration to the neighboring Dominican Republic, the Caribbean, and North America. Haiti is becoming increasingly dependent on remittances from its immigrants, which now represent 35 percent of Haiti’s GDP.
What, then, is to be done? The response of the international community—from governments, the UN, and NGOs around the world—for medical treatment, food, water, temporary shelter, and road and communication repairs—has been immediate and massive, but will need to be sustained for a longer time span if it is to help Haiti recover economically in the short and medium term. Pressure is also mounting on bilateral and multilateral aid donors to cancel Haiti’s debt of some $1.15 billion.
But to be effective and long lasting, future aid must be unconditional and be given more in the form of grants than loans. To that end, the Haitian people need to rethink how the country relates to the international community, in particular the major powers and the IFIs. Basically, I would argue, Haiti needs to break with the policies advocated by the major powers and IFIs that have proved disastrous for the Haitian economy. These policies are predicated on the belief that Haiti can develop only if it remains open to the world market, relies on its comparative advantage of low-cost labor to attract foreign investments in the export assembly industry, and prioritizes the production of selected agricultural goods, such as mangoes, for export.
Despite the failure of these policies to generate sustainable development, reduce unemployment and improve the standard of living of the majority of Haitians, the major powers and IFIs continue to advocate them as the solution to Haiti’s chronic underdevelopment and poverty. This is shown, for example, by the report written by former World Bank economist Paul Collier for UN Secretary General Ban Ki-moon in 2008, and the latter’s appointment of former U.S. President Bill Clinton to spearhead that strategy in Haiti. Ignoring the evidence of the last 38 years, Collier’s report calls for establishing a cluster of free trade zones for garment production beyond the two that currently exist in Port-au-Prince and Ouanaminthe, and creating such zones for the production and export of mangoes.
It is time for the Haitian people to mobilize as they did in 1990 to change the status quo, but this time by learning from the mistakes of the past and avoiding placing their faith in false prophets. As it did in 1990, an agenda for change would need to include the following:
1. Reject all the different versions of the structural adjustment policies of the IFIs that require that Haiti remove tariffs on food and other imports, privatize public enterprises, exempt foreign investors from taxes on their profits in the assembly industries, and curb social spending. Haiti could instead negotiate bilateral or multilateral agreements with those countries that are willing to provide aid without tying them to the implementation of specific economic or social policies.
2. Launch an immediate large-scale and national public works project to rebuild or expand Haiti’s infrastructure, communication, transportation, public schools, public health facilities, and public housing. Here, too, Haiti could rely on bilateral or multilateral agreements to sustain this effort beyond the immediate post-crisis reconstruction now underway with foreign assistance that will focus primarily on the quake-ravaged areas.
3. Prioritize Haiti’s food security and sovereignty by launching an agrarian reform, and subsidizing production for the local market as well as for export.
4. Promote the development of local and national agro-industries that use domestic inputs to produce consumer and durable goods; and support the national handicraft industry and promote its expansion on the international market.
5. Protect workers’ rights, such as the right to form trade unions and the right to strike, and provide a living wage to all workers, especially in the export assembly industries.
It is obvious that these goals cannot be implemented all at once or immediately. But they must serve as the basis for a large scale popular mobilization to hold the elected representatives of the people to account and to re-negotiate Haiti’s relations with the internationalcommunity.
Dupuy is the Class of 1958 Distinguished Professor of Sociology. His most recent book is The Prophet and Power: Jean-Berttrand Aristide, the International Community, and Haiti (2007).
(Brought to you by Fred Hilaire & Gary Menuau)
By Professor Alex Dupuy
Long before the powerful 7.0 magnitude earthquake (and several aftershocks) struck Haiti on Jan. 12 and leveled the metropolitan capital city of Port-au-Prince and surrounding areas, the city was already a disaster waiting to happen. With a population of more than two million in a city whose infrastructure could at best sustain a population of 100,000, the local and national administrations simply abandoned the city. Neither provided meaningful services of any kind—schools, healthcare, electricity, potable water, sanitation, zoning and construction regulations—and what they did provide was poorly administered or primarily served the needs of the wealthier or better-off sectors of the population who could afford to pay for them. Consider, for example, that only about 28 percent of Haitians have access to health care, 50 percent have access to potable water, and 10 percent have electrical services. In short, the Haitian state—i.e., the government—long ago abdicated its responsibilities to the majority of Haitian citizens, and at least since the Duvalier era, deferred to bilateral and multilateral aid donors, non-governmental agencies (NGOs) to provide services to the population. More NGOs per capita operate in Haiti than in any other country in the world, and they provide 70 percent of healthcare in rural areas and 80 percent of public services. This, in turn, has led to an extreme laissez aller and the near total privatization of all basic services. Except for a brief seven-month attempt in 1991 that ended in a bloody coup d’état against the democratically-elected government of Jean-Bertrand Aristide, the turn to democratic governance has not changed that basic reality. It is therefore no accident that while the earthquake caused death and destruction among all social classes, the high death toll—estimates run from as low as 10,000 to a high of 200,000 so far, which means no one really knows—is also a direct consequence of the poor infrastructure, inferior housing construction, and the long-standing disregard for the basic needs and rights of the population.
What’s more, geologists had warned the government of the probability of a seismic eruption for years, but as with previous massive destructions and loss of lives caused by hurricanes and tropical storms, the government took no measures to prepare for that possibility. It comes as no surprise, then, that the Haitian people have had to rely entirely on the international community to come to its rescue. This would have been the case even if the symbols of government authority—the National Palace, the Parliament, the headquarters of the National Police, and other ministries—had not been destroyed. The capacity of the Haitian state to respond to a crisis of this magnitude or even to less severe ones is nonexistent due primarily to shortsighted political, economic, and social practices that prioritized the interests of the few—the four percent of the population who hold 66 percent of total assets and the one percent who appropriate 55 percent of the national income at the expense of the 75 percent of the population who live on less than two dollars a day and the more than half who live on less than one dollar a day.
There is no doubt that the dominant economic and political classes of Haiti bear great responsibility for the abysmal conditions in the country that exacerbated the impact of the earthquake (or of hurricanes or tropical storms).
However, these local actors did not create these conditions alone but did so in close partnership with foreign governments and economic actors with long-standing interests in Haiti, principally those of the advanced countries—the United States, Canada, and France—and their international financial institutions (IFIs), the World Bank, the International Monetary Fund, and the Inter-American Development Bank. Since the 1970s and under various free market mantras, these international actors and institutions sought to and succeeded in transforming Haiti into a supplier of the cheapest labor in this hemisphere for foreign and domestic investors in the export assembly industry; in dismantling all obstacles to free trade; in privatizing public enterprises; and in weakening further the institutions of the state through policies that reinforced Haiti’s dependence on foreign aid organizations, governmental and non-governmental.
These policies had drastic consequences for the Haitian economy. Locating the assembly industries primarily in Port-au-Prince encouraged migration from the rural areas to the capital city, contributed to its bloated population and sprawling squalor, and provided a never-ending supply of cheap labor for those industries. At the same time, removing tariffs on food imports were detrimental to Haitian agriculture. Whereas in the 1970s Haiti produced most of the rice it consumed and imported only 10 percent of its food needs, by the end of the 1990s it was importing more than 42 percent of its food needs, had become the highest per capita consumer of subsidized U.S. imported rice in the Western Hemisphere, and the largest importer of foodstuffs from the US in the Caribbean.
Thus, U.S. farmers benefited at the expense of Haitian producers. These policies, too, propelled rural-to-urban migration, with Port-au-Prince as the primary destination, as well as emigration to the neighboring Dominican Republic, the Caribbean, and North America. Haiti is becoming increasingly dependent on remittances from its immigrants, which now represent 35 percent of Haiti’s GDP.
What, then, is to be done? The response of the international community—from governments, the UN, and NGOs around the world—for medical treatment, food, water, temporary shelter, and road and communication repairs—has been immediate and massive, but will need to be sustained for a longer time span if it is to help Haiti recover economically in the short and medium term. Pressure is also mounting on bilateral and multilateral aid donors to cancel Haiti’s debt of some $1.15 billion.
But to be effective and long lasting, future aid must be unconditional and be given more in the form of grants than loans. To that end, the Haitian people need to rethink how the country relates to the international community, in particular the major powers and the IFIs. Basically, I would argue, Haiti needs to break with the policies advocated by the major powers and IFIs that have proved disastrous for the Haitian economy. These policies are predicated on the belief that Haiti can develop only if it remains open to the world market, relies on its comparative advantage of low-cost labor to attract foreign investments in the export assembly industry, and prioritizes the production of selected agricultural goods, such as mangoes, for export.
Despite the failure of these policies to generate sustainable development, reduce unemployment and improve the standard of living of the majority of Haitians, the major powers and IFIs continue to advocate them as the solution to Haiti’s chronic underdevelopment and poverty. This is shown, for example, by the report written by former World Bank economist Paul Collier for UN Secretary General Ban Ki-moon in 2008, and the latter’s appointment of former U.S. President Bill Clinton to spearhead that strategy in Haiti. Ignoring the evidence of the last 38 years, Collier’s report calls for establishing a cluster of free trade zones for garment production beyond the two that currently exist in Port-au-Prince and Ouanaminthe, and creating such zones for the production and export of mangoes.
It is time for the Haitian people to mobilize as they did in 1990 to change the status quo, but this time by learning from the mistakes of the past and avoiding placing their faith in false prophets. As it did in 1990, an agenda for change would need to include the following:
1. Reject all the different versions of the structural adjustment policies of the IFIs that require that Haiti remove tariffs on food and other imports, privatize public enterprises, exempt foreign investors from taxes on their profits in the assembly industries, and curb social spending. Haiti could instead negotiate bilateral or multilateral agreements with those countries that are willing to provide aid without tying them to the implementation of specific economic or social policies.
2. Launch an immediate large-scale and national public works project to rebuild or expand Haiti’s infrastructure, communication, transportation, public schools, public health facilities, and public housing. Here, too, Haiti could rely on bilateral or multilateral agreements to sustain this effort beyond the immediate post-crisis reconstruction now underway with foreign assistance that will focus primarily on the quake-ravaged areas.
3. Prioritize Haiti’s food security and sovereignty by launching an agrarian reform, and subsidizing production for the local market as well as for export.
4. Promote the development of local and national agro-industries that use domestic inputs to produce consumer and durable goods; and support the national handicraft industry and promote its expansion on the international market.
5. Protect workers’ rights, such as the right to form trade unions and the right to strike, and provide a living wage to all workers, especially in the export assembly industries.
It is obvious that these goals cannot be implemented all at once or immediately. But they must serve as the basis for a large scale popular mobilization to hold the elected representatives of the people to account and to re-negotiate Haiti’s relations with the internationalcommunity.
Dupuy is the Class of 1958 Distinguished Professor of Sociology. His most recent book is The Prophet and Power: Jean-Berttrand Aristide, the International Community, and Haiti (2007).
(Brought to you by Fred Hilaire & Gary Menuau)
jeudi 18 février 2010
HAITI: POUR LA CONSTRUCTION D'UNE CONSCIENCE HAITIENNE APRES LE SEISME DE JANVIER 2010 (2E PARTIE)
Haiti : Pour la construction d’une conscience haïtienne après le séisme de Janvier 2010 (2e partie)
17 février 2010
Par Leslie Péan
Soumis à AlterPresse le 16 février 2010 [1]
L’énergie, l’éducation et l’agriculture
La problématique des Haïtiens de l’Extérieur est bien abordée et tient compte du pouvoir économique certain de la diaspora qui peut servir de levier à la reconstruction économique à travers la mise en valeur des flux financiers en provenance de la diaspora. L’objectif louable de ne pas rester à l’écart des moyens modernes pour aider Haïti à avoir accès au marché international des capitaux peut être atteint à travers la rationalisation des transferts monétaires de la diaspora et leur mobilisation pour le développement. Ces transferts monétaires représentent un quart du produit intérieur brut (PIB), 240% des réserves internationales, 143% de l’aide publique au développement et 156% des exportations. Le PSSN ne peut pas négliger la contribution financière que ces Haïtiens peuvent faire à travers la titrisation de leurs transferts monétaires d’un montant annuel supérieur à 1,5 milliard de dollars [2] et l’émission de bons de la diaspora. Des pays comme Israël depuis 1951 et l’Inde depuis 1991 ont pu ainsi tirer respectivement 25 milliards et 15 milliards de dollars pour financer des projets d’infrastructure, de logements, d’hôtels, etc. [3] Les dernières données du Current Population Survey de 2009 indiquent qu’un tiers des immigrants haïtiens ont des revenus annuels qui dépassent 60.000 dollars, soit un pourcentage supérieur à ceux des immigrants en provenance du Mexique, de la République Dominicaine et du Salvador qui n’est que de 15%.
La diaspora est la seule force dont dispose Haïti pour la placer dans une position favorable pour les négociations qui vont se dérouler pour l’adoption d’un plan définitif de reconstruction. En estimant que le tiers des Haïtiens vivant aux États-Unis, soit 200.000 personnes, achètent annuellement des bons de reconstruction de la diaspora d’une valeur faciale de mille dollars chacun, cela fait un milliard de dollars sur les cinq prochaines années. Il faut dire : ces bons de reconstruction qui rapporteraient des intérêts annuels de 5% seraient attractifs pour les immigrants haïtiens qui ne gagnent pas actuellement 1% sur leur livret d’épargne. De plus, avec leur rendement, les bons de reconstruction de la diaspora peuvent aussi intéresser les investisseurs institutionnels, une fois négocié un système de garantie avec les institutions financières bilatérales et multilatérales. Enfin, le gouvernement haïtien devrait entamer des négociations avec le gouvernement américain afin qu’une partie des impôts des immigrants haïtiens aux États-Unis soit versée au fisc haïtien. Tous ces mécanismes financiers (titrisation et bons de la diaspora) pour contourner la question de la raréfaction des capitaux ont pour condition essentielle un changement de gouvernance à la tête de l’État en Haïti.
À dessein de soutenir l’orientation stratégique essentielle du plan de sauvetage, il faut oser dire : la base du PSSN doit être l’approvisionnement en énergie verte (éolienne, solaire, hydro) et thermale du pays sur les cinq prochaines années. En deuxième priorité viendrait l’éducation pour tous et en troisième priorité, l’agriculture. L’énergie et l’éducation sont nécessaires pour lutter contre la déforestation, reconstituer l’environnement naturel, transformer les produits agricoles et inculquer aux jeunes et aux populations en général de nouvelles normes en matière de construction de logements, de civisme et d’organisation sociale. En magnifiant le PSSN, il faut aussi mentionner la contribution des compatriotes Figaro Joseph, Sylvio Siffrain and Robert Jean du Partnership For A New Haiti qui proposent un plan de reconstruction autour de quatre axes, à savoir l’infrastructure, l’éducation, l’agriculture et la justice. D’autres plans de reconstruction existent dont celui de Mme Clinton, celui de l’Union Européenne, le plan Fonhdilac, le plan Dominicain, etc. Si les Haïtiens n’ont pas les yeux ouverts, ils seront mangés à n’importe quelle sauce dans ce que Naomi Klein nomme « le capitalisme du désastre ».
Que cent fleurs s’épanouissent ! Pour déboucher sur un succès, la reconstruction ne peut pas se circonscrire aux choses matérielles. Il faut un engagement humain sur des horizons éloignés pour sortir les gouvernements haïtiens de leur passivité face au drame de la misère et de la pauvreté. D’où l’idée d’une réforme en profondeur du système judiciaire telle qu’exposée aux pages 37-42 du PSSN. En effet, on ne peut reconstruire la société sur de nouvelles bases avec une justice qui soit celle du plus fort. Comment mettre fin au marronnage qui bloque la communication sociale quand les règles du jeu changent constamment dans l’intérêt des dominants ? La manière d’empêcher que les lois soient esquivées et contournées n’est-elle pas d’inclure le peuple dans les discussions autour du plan de reconstruction ? Le mal haïtien ne vient pas uniquement d’un sous-développement matériel mais aussi d’une pauvreté spirituelle qui se lit dans la conception du pouvoir qui traverse la société. Une conception absolutiste et servile dans laquelle il n’existe pas de partage et où le chef n’a de compte à rendre à personne.
L’aspect qualitatif de la reconstruction ne peut être mis de côté. Sinon, on n’aura aucun résultat. D’abord, cela revient à évoquer la question des acteurs politiques de la refondation. Le séisme n’a pas fait d’Haïti une page blanche. Au contraire, le tremblement de terre a été le révélateur de la crédibilité zéro de l’équipe au pouvoir supportée à bout de bras par la communauté internationale. Ce ne sont pas les hommes qui doivent être les supports des choses, mais les choses qui doivent être les supports des hommes. Puis, c’est le rapport entre donateurs et receveurs qui doit être mis sur de nouvelles bases. Haïti donne l’occasion d’un remodelage des relations internationales aux pays donateurs. Il faut espérer qu’ils saisiront la balle au bond. Pour une modernisation profitable à tous, loin de l’impérialisme dominant avec son univers fragmenté. Toutefois, rien n’empêche à la communauté internationale de mettre en place les structures de veille pour les fonds qui seront alloués à la reconstruction.
De manière générale, le plan de sauvetage pose la question des résultats (pages 16, 20, 21, 114) pour mesurer la performance des services gouvernementaux. Ce souci d’utiliser les thèses de Gestion Axée sur les Résultats (GAR) développées par Peter Drucker comme principe de base de gestion, va à l’encontre de tout ce qu’enseigne le système clientéliste en vigueur. C’est une innovation importante qui consiste à mesurer les rendements et à produire des rapports sur ces rendements. On connait la gabegie dans l’élaboration et l’exécution du budget en Haïti. Selon Eddy Pierre-Paul, « le budget du gouvernement haïtien a toujours rimé avec gâchis. Dans le budget 2007-2008, sur 257 millions de gourdes demandés par l’ODVA pour relancer la culture du riz dans la vallée de l’Artibonite, le gouvernement n’a donné que 30 millions de gourdes. Sur un budget total de 77 milliards de gourdes cela représente moins de 1 pour cent. » [4]
Pour empêcher que ce genre de situation se reproduise, il convient d’accélérer la mise en œuvre du cadre de dépenses sectorielles à moyen terme (CDSMT) en tandem avec la Gestion Axée sur les Résultats (GAR). Les ressources financières mobilisées seraient alignées derrière les priorités établies selon une répartition tenant compte des recommandations des experts en termes d’aménagement du territoire. Le CDSMT permettrait ainsi d’assurer le lien entre le budget et les orientations stratégiques. Un processus transparent de planification budgétaire et de préparation du budget permettrait d’allouer les ressources aux priorités stratégiques avec cohérence, rigueur et efficacité. Cela faciliterait un ajustement des programmes à la contrainte financière, en éliminant ou en ajoutant des programmes à partir d’arbitrage entre ministères centraux et sectoriels d’une part, et entre la contractualisation, la subvention et la régulation d’autre part. Le document final de planification serait adopté en Conseil des Ministres avant d’être présenté à l’Assemblée nationale. Il faut oser dire : les minutes du Conseil des Ministres seraient disponibles sur le site web du Premier Ministre afin que les citoyens puissent savoir les analyses structurelles et stratégiques à l’origine des décisions prises.
Diminuer le pouvoir exorbitant de la communauté internationale
L’histoire démontre que la générosité internationale est toute relative. L’intérêt pour l’aide d’urgence peut ne pas se poursuivre dans l’aide pour la reconstruction. Tout est politique y compris l’aide internationale. Les promesses d’aide sont souvent des effets d’annonce. Qu’on se rappelle que des 761 millions de dollars promis à Haïti depuis l’an dernier, seulement 21 millions ont été versés, soit 3% de ce qui avait été promis [5], la compassion n’est donc pas au rendez-vous en dépit du fait que le démarcheur patenté pour demander à ceux qui s’étaient engagés de respecter leur parole soit Bill Clinton, ancien président des États-Unis. Mais ce qui est encore plus grave, c’est que des 402 millions promis en Avril 2009, 85% ne sont pas encore décaissés [6]. La ventilation de l’aide d’urgence requise par secteur d’activité pour les prochains six mois indique bien l’absence du gouvernement dans la gestion des affaires nationales. Cette aide de 575 millions de dollars est utilisée uniquement par les organismes des Nations Unies (FAO, PAM, OCHA, OIM, BIT, UNEP, UNICEF, UNESCO, OMS, etc.) et par des ONG internationales comme OXFAM, Médecins du Monde et Handicap International (HI). Cette dernière organisation (HI) se retrouve deux semaines après le séisme avec 2.000 amputés sur les bras [7]. Les pratiques de la médecine de guerre ont été massivement utilisées sur des blessés dont les membres amputés auraient pu être autrement sauvés [8]. En se cachant derrière les exigences de l’urgence, des disciples d’Esculape ont fait n’importe quoi. C’est la loi du genre lorsque l’on fait à la hâte ! Le gouvernement haïtien, totalement absent, ne pouvait pas refuser leurs offres de service. Enfin le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA en anglais) a fait remarquer que les financements obtenus sont très faibles pour certains secteurs tels que la nutrition (9% des montants requis) et l’agriculture (8%).
Cela renvoie à nouveau au pouvoir exorbitant de la communauté internationale dans les affaires haïtiennes. Il faut dire : un pouvoir d’autant plus narcissique qu’il n’a aucune contrepartie en milieu haïtien où la dictature a fait disparaître la notion de service public. La transformation opérée par le duvaliérisme en mettant des cancres et des ignares aux commandes nationales a reçu l’appui de la communauté internationale pour perpétrer l’idée que les Haïtiens ne peuvent pas faire mieux. Pourtant, il y a plein de cadres haïtiens compétents qui peuvent et savent gérer les affaires publiques et privées. La zombification de la population par la dictature a eu pour effets d’isoler les compétences tout en propageant les idées que l’ésotérisme et le mysticisme sont les voies salutaires vers la richesse et les fondements de l’autorité. Cette ruée vers l’occultisme a engendré un problème de sens à tous les niveaux de la société. Des charabias tiennent lieu d’explications sur les ondes. Un trop plein qui exprime en fait un vide d’interprétation.
Ce sont là des préalables dont le plan de sauvetage ne peut pas faire l ‘économie dans la critique de la conception du pouvoir qui prévaut en Haïti. Le pouvoir se confond avec la pratique d’imposer à l’autre sa volonté, de le manipuler et de le corrompre, afin qu’il soit totalement dépersonnalisé. Cette conception est hégémonique dans les rapports de pouvoir au sein de la société. Elle reflète une volonté d’affirmation de soi et de puissance qui fut celle du maître et que les anciens esclaves se sont approprié en l’appliquant aux gouvernés dans la période post-1804. Cette conception du pouvoir a été appliquée au plus haut point par le duvaliérisme à travers l’avilissement de ses propres collaborateurs, la répression des opposants et la corruption des tontons macoutes avec de l’argent ou un revolver qui revenait à leur donner une licence à tuer, pour avoir leur complicité. Le fondement de l’autorité n’est donc pas dans le soutien indéfectible de la population mais plutôt dans celui des puissances extérieures. C’est justement cette pratique de pouvoir consistant à rechercher la confiance de la communauté internationale au détriment de celle de son propre peuple qui explique la présence de la MINUSTAH en Haïti.
Un appauvrissement calculé Le plan de sauvetage national doit assurer également l’intégration pleine et entière des Haïtiens de l’extérieur à travers la promotion des associations de villes d’origine (AVO). Il faut dire : la création d’une Banque de Développement des Collectivités locales à partir des transferts et de l’épargne de la diaspora donnerait un effet levier aux ressources propres des migrants et aux ressources locales pour financer les investissements de base en énergie et en éducation ainsi que leur maintenance dans les villes secondaires. Les AVO en accord avec les municipalités établiraient les contrats de ville avec les services déconcentrés au niveau départemental du ministère de tutelle qui serviraient en même de temps de contrats de performance pour l’évaluation des travaux et services réalisés.
L’histoire d’Haïti est celle d’un appauvrissement calculé de la communauté internationale, comme l’a bien décrit Seumas Milne du journal britannique Guardian [9]. Les dirigeants haïtiens, en échange du pouvoir, se sont prêtés au jeu des puissances française et américaine pour vendre la force de travail de leurs propres frères pour le plat de lentilles du pouvoir. Si aujourd’hui en 2010, ces puissances se découvrent un fonds d’humanité pour réparer les torts séculaires causés à Haïti, on ne peut qu’applaudir. Il faut oser dire et redire : les Haïtiens se doivent de rester vigilants. Pour refuser de renouer avec les mauvaises habitudes de la dette récemment annulée après de fortes pressions des progressistes du monde entier. La vigilance est de rigueur pour que le financement de la reconstruction ne devienne pas un albatros au cou du peuple haïtien et au bénéfice des grandes compagnies internationales. Il faut oser proclamer : Ce n’est pas un moratorium sur la dette qu’il faut à Haïti mais plutôt une annulation totale de cette dernière comme l’ont fait le Venézuela et Taiwan. Cette recommandation de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED ou UNCTAD en anglais) d’annuler la dette d’Haïti doit être suivie à la lettre [10]. Le financement de la reconstruction doit être fait avec des dons pour empêcher que le ratio dette/PIB n’augmente de 24% dans les trois années suivantes comme c’est le cas dans d’autres pays victimes de désastres naturels. Au fait, ce ratio dette/PIB augmente de 43% quand l’aide extérieure n’est pas au rendez-vous.
Le plan de sauvetage national doit inclure, à côté du secteur public et du secteur privé, le secteur social comme troisième secteur engagé dans la production, la circulation et la distribution des biens et services. À la lumière du développement des organisations non-gouvernementales (ONG) qui ont envahi Haïti depuis les trente dernières années, la question est d’une grande importance. Le secteur social peut aider au renforcement de la cohésion sociale en augmentant le capital social de la société haïtienne par la réglementation et la promotion des ONG, coopératives, mutuelles et autres associations à but non lucratif qui travaillent pour la production d’un surplus dans leur secteur respectif. Ce surplus qui n’est pas approprié par les membres composant ces dites organisations, est réinvesti et sert essentiellement à étendre leurs activités.
Dieu n’a rien à voir avec le séisme
La politique du rejet de l’intelligence nationale n’a pas changé. Il faut dire : les hommes au pouvoir continuent de s’embourber dans le marécage de l’intégrisme factionnel en écartant toutes les têtes qui dépassent, à défaut de les couper, comme ce fut le cas avec le professeur Anil Louis Juste le 12 janvier 2010. La vermine du pouvoir a la vie dure et persiste, avec le soutien de la communauté internationale, dans sa politique d’extermination de l’intelligence, par des gouvernements fantoches interposés. Le pouvoir des nuls continue sa marche avec le séisme dans les consciences en encourageant les superstitions et l’ignorance. Il faut oser dire : la mascarade d’une comédie est promue le 12 février 2010 pour mieux abêtir les masses terrifiées et pour les enterrer vivantes. Jean Miville-Deschênes a raison d’écrire : « Dieu n’a rien à voir avec le séisme, comme il n’a rien à voir avec la reconstruction d’Haïti. Si on attribue à Dieu un rôle dans les événements futurs, il faudra lui en attribuer un pour les événements passés. Comment pourrais-je compter sur l’aide de Dieu pour améliorer la situation de ces milliers d’Haïtiens, alors qu’il n’a joué aucun rôle pour empêcher cette situation ? » [11]
Les démocrates se doivent de protester contre l’exploitation éhontée de la religiosité d’un peuple aux abois. Les sectes sont à l’œuvre pour contraindre le peuple à rester agenouillé et empêcher qu’il se mette debout. Le message de réconfort offert au peuple haïtien se résume à le crétiniser. L’entreprise de décervelage vient perpétuer la résignation. La société haïtienne ne peut connaitre que des moments plus tristes avec un pareil abêtissement. Les privilèges concordataires de la religion catholique, bien que bousculés par l’arrêté mystificateur du 4 avril 2003 sur la reconnaissance officielle du vaudou, dominent encore le marché religieux. Le plan de sauvetage national se doit d’adresser ce problème sérieux en revendiquant la laïcité de l’État. Cette laïcité de jure pourrait être de facto de manière progressive en renforçant les acquis de la Constitution de 1987 dans ce domaine. Le plan de sauvetage national doit mettre le phare sur l’imbroglio religieux qui légitime la religion catholique à travers le Concordat de 1860. En effet, le “oui …mais” du mode de coordination de l’ordre contradictoire se manifeste en plein dans ce domaine axiologique crucial. Le Concordat de 1860 fait partie de l’arsenal juridique haïtien. Selon le vœu de l’article 276-2 de la Constitution de 1987, « les traités ou accords internationaux, une fois sanctionnés et ratifiés dans les formes prévues par la Constitution, font partie de la Législation du pays et abrogent toutes les Lois qui leur sont contraires ».
Pigeonner la population par des tours de passe-passe
Le sauvetage doit se faire de manière progressive pour bien d’autres raisons dont le fait que les écoles laïques ne constituent qu’un tiers des 15.442 écoles du fondamental (1er et 2e cycles) dans le système éducatif haïtien [12]. L’endoctrinement religieux est fait à la mamelle. Cela fait longtemps que l’État marron s’appuie sur l’église catholique pour se légitimer ou sur le vaudou comme le fit François Duvalier et ses adeptes tontons macoutes. Cette mystification de larrons en foire pour exploiter la crédulité du peuple a assez duré. Il faut dénoncer énergiquement cette tentative du gouvernement moribond de Préval de se refaire une virginité en s’appuyant sur le sacré. La ficelle de cette journée de prière est grosse. Dieu n’a rien à voir avec le tremblement de terre. Vraiment rien à voir ! C’est pigeonner la population par des tours de passe-passe que d’implorer le ciel dans ces circonstances. C’est une entreprise de racolage de bas étage pour masquer l’incompétence et la faillite du gouvernement.
Il ne faut pas laisser des sauveurs de pacotille se revigorer en enfermant le peuple dans les serres de la culpabilité et de la victimisation. Après avoir été absent aux lendemains du séisme, le gouvernement essaie maintenant de se déculpabiliser. Mais il se trompe à nouveau. Il faut le proclamer : le gouvernement n’est pas une sentinelle et ne fait pas preuve de sensibilité d’écoute en encourageant un discours oppresseur ; répandant un amalgame de bêtises et accouchant des pratiques qui désagrègent la pensée. En référer à Dieu pour sortir des maux du séisme revient à répandre des particules de vide. Il faut le dire : pour partager les sentiments de douleur de la population, il n’y a pas d’autres voies que celles de la pensée rationnelle et scientifique afin de sortir les gens de la grande fosse d’aisance créée par le tremblement de terre à la capitale.
Un mois après le séisme du 12 janvier 2010, la continuation de la politique des copains coquins démontre que la mort annoncée d’une certaine Haïti n’a pas eu lieu. On continue comme d’habitude. C’est le business as usual comme disent les anglo-saxons. Les progrès à accomplir pour la reconstruction d’une autre Haïti exigent l’introduction d’innovations qui bousculent les lieux communs du pouvoir politique. Il faut oser le faire : déconstruire le pouvoir pour qu’il ne soit plus uniquement au Palais national mais qu’il prenne corps dans la société civile, dans les collectivités territoriales, dans les coopératives, dans les organisations non gouvernementales qui rendent des comptes sur les projets qu’elles gèrent dans les domaines de l’accès à l’eau potable, de l’éducation, de la santé. Il faut des actions à la mesure des choses. Car se contenter de dire les choses ne peut en aucune façon signifier qu’elles se fassent d’elles-mêmes.
Le PSSN doit intégrer un aspect psychologique pour traiter des traumatismes causés par le séisme. Des traumatismes qui mélangent l’ampleur des secousses avec celles du système social qui lui sont antérieures. Des traumatismes qui ajoutent aux délais et obstacles à la réalisation des idées de progrès. Des traumatismes qui persistent avec l’épée de Damoclès d’un autre séisme dans la conscience collective. La catastrophe qui frappe Haïti doit réveiller ses potentialités en adossant le pays entier à cette formidable énergie de survie qui s’est manifestée à travers toutes les couches de la population. La refondation de l’État est à l’ordre du jour pour qu’il puisse jouer son rôle régulateur dans les domaines qui relèvent de sa compétence, tant au niveau de l’enregistrement des naissances que dans celui de l’accès à la terre pour les paysans avec des titres de propriété en bonne et due forme. Le tremblement de terre a touché Haïti dans son âme. Puisse-t-il contribuer à arrêter l’accumulation de problèmes, de désordres et de retards pour entraîner une autre dynamique de partage et d’engagements pour trouver des solutions aux anciens et nouveaux défis à l’heure de la reconstruction. L’équipe du PSSN a fait une contribution qui fera date. On y trouve des préférences nationales et populaires et des sélections de stratégie qui défendent le travail, la coopération, le partage et la solidarité. Les Haïtiens ont intérêt à aller dans le sens de ses propositions.
[1] Voir 1re partie : http://www.alterpresse.org/spip.php...
[2] Dilip Ratha, « Helping Haiti through Migration and Remittances », People Move, blogs.Worldbank.org., January 19, 2010.
[3] Suhas L. Ketkar, Diaspora Bonds : Track Record & Potential, Vanderbilt University, 2006.
[4] Eddy Pierre-Paul, « Préval veut bâillonner l’Assemblée nationale », Haïti-Observateur, 23-30 Avril 2008
[5] John Heilprin, “Bill Clinton chides nations over help for Haiti”, Associated Press, Sep 9, 2009.
[6] Testimony of Dr. Paul Farmer to the US Senate Committee on Foreign Relations, 27 January 2010.
[7] Handicap International, « In Brief — More than 2,000 amputees estimated in Haiti », January 26, 2010.
[8] Annick Cojean, « À Port-au-Prince, le ravage des amputations », Le Monde, 30 janvier 2010.
[9] Seumas Milne, “Haiti’s suffering is a result of calculated impoverishment”, Guardian, London, January 20, 2010.
[10] UNCTAD, “Haiti’s recovery should start with cancelling its debt”, UNCTAD Policy Briefs, no. 11, Geneva, January 2010.
[11] Jean Miville-Deschênes, « Haïti et Dieu », Le Soleil, Québec, Canada, 31 Janvier 2010.
[12] Direction de la Planification et de la Coopération Externe (DPCE) du MENJS, Recensement 2003, cité dans Lewis Ampidu Clorméus, “Quelques éléments de réflexion pour un débat sur la laïcité en Haïti”, El Colegio Mexiquense, Mexico City, 2009.
17 février 2010
Par Leslie Péan
Soumis à AlterPresse le 16 février 2010 [1]
L’énergie, l’éducation et l’agriculture
La problématique des Haïtiens de l’Extérieur est bien abordée et tient compte du pouvoir économique certain de la diaspora qui peut servir de levier à la reconstruction économique à travers la mise en valeur des flux financiers en provenance de la diaspora. L’objectif louable de ne pas rester à l’écart des moyens modernes pour aider Haïti à avoir accès au marché international des capitaux peut être atteint à travers la rationalisation des transferts monétaires de la diaspora et leur mobilisation pour le développement. Ces transferts monétaires représentent un quart du produit intérieur brut (PIB), 240% des réserves internationales, 143% de l’aide publique au développement et 156% des exportations. Le PSSN ne peut pas négliger la contribution financière que ces Haïtiens peuvent faire à travers la titrisation de leurs transferts monétaires d’un montant annuel supérieur à 1,5 milliard de dollars [2] et l’émission de bons de la diaspora. Des pays comme Israël depuis 1951 et l’Inde depuis 1991 ont pu ainsi tirer respectivement 25 milliards et 15 milliards de dollars pour financer des projets d’infrastructure, de logements, d’hôtels, etc. [3] Les dernières données du Current Population Survey de 2009 indiquent qu’un tiers des immigrants haïtiens ont des revenus annuels qui dépassent 60.000 dollars, soit un pourcentage supérieur à ceux des immigrants en provenance du Mexique, de la République Dominicaine et du Salvador qui n’est que de 15%.
La diaspora est la seule force dont dispose Haïti pour la placer dans une position favorable pour les négociations qui vont se dérouler pour l’adoption d’un plan définitif de reconstruction. En estimant que le tiers des Haïtiens vivant aux États-Unis, soit 200.000 personnes, achètent annuellement des bons de reconstruction de la diaspora d’une valeur faciale de mille dollars chacun, cela fait un milliard de dollars sur les cinq prochaines années. Il faut dire : ces bons de reconstruction qui rapporteraient des intérêts annuels de 5% seraient attractifs pour les immigrants haïtiens qui ne gagnent pas actuellement 1% sur leur livret d’épargne. De plus, avec leur rendement, les bons de reconstruction de la diaspora peuvent aussi intéresser les investisseurs institutionnels, une fois négocié un système de garantie avec les institutions financières bilatérales et multilatérales. Enfin, le gouvernement haïtien devrait entamer des négociations avec le gouvernement américain afin qu’une partie des impôts des immigrants haïtiens aux États-Unis soit versée au fisc haïtien. Tous ces mécanismes financiers (titrisation et bons de la diaspora) pour contourner la question de la raréfaction des capitaux ont pour condition essentielle un changement de gouvernance à la tête de l’État en Haïti.
À dessein de soutenir l’orientation stratégique essentielle du plan de sauvetage, il faut oser dire : la base du PSSN doit être l’approvisionnement en énergie verte (éolienne, solaire, hydro) et thermale du pays sur les cinq prochaines années. En deuxième priorité viendrait l’éducation pour tous et en troisième priorité, l’agriculture. L’énergie et l’éducation sont nécessaires pour lutter contre la déforestation, reconstituer l’environnement naturel, transformer les produits agricoles et inculquer aux jeunes et aux populations en général de nouvelles normes en matière de construction de logements, de civisme et d’organisation sociale. En magnifiant le PSSN, il faut aussi mentionner la contribution des compatriotes Figaro Joseph, Sylvio Siffrain and Robert Jean du Partnership For A New Haiti qui proposent un plan de reconstruction autour de quatre axes, à savoir l’infrastructure, l’éducation, l’agriculture et la justice. D’autres plans de reconstruction existent dont celui de Mme Clinton, celui de l’Union Européenne, le plan Fonhdilac, le plan Dominicain, etc. Si les Haïtiens n’ont pas les yeux ouverts, ils seront mangés à n’importe quelle sauce dans ce que Naomi Klein nomme « le capitalisme du désastre ».
Que cent fleurs s’épanouissent ! Pour déboucher sur un succès, la reconstruction ne peut pas se circonscrire aux choses matérielles. Il faut un engagement humain sur des horizons éloignés pour sortir les gouvernements haïtiens de leur passivité face au drame de la misère et de la pauvreté. D’où l’idée d’une réforme en profondeur du système judiciaire telle qu’exposée aux pages 37-42 du PSSN. En effet, on ne peut reconstruire la société sur de nouvelles bases avec une justice qui soit celle du plus fort. Comment mettre fin au marronnage qui bloque la communication sociale quand les règles du jeu changent constamment dans l’intérêt des dominants ? La manière d’empêcher que les lois soient esquivées et contournées n’est-elle pas d’inclure le peuple dans les discussions autour du plan de reconstruction ? Le mal haïtien ne vient pas uniquement d’un sous-développement matériel mais aussi d’une pauvreté spirituelle qui se lit dans la conception du pouvoir qui traverse la société. Une conception absolutiste et servile dans laquelle il n’existe pas de partage et où le chef n’a de compte à rendre à personne.
L’aspect qualitatif de la reconstruction ne peut être mis de côté. Sinon, on n’aura aucun résultat. D’abord, cela revient à évoquer la question des acteurs politiques de la refondation. Le séisme n’a pas fait d’Haïti une page blanche. Au contraire, le tremblement de terre a été le révélateur de la crédibilité zéro de l’équipe au pouvoir supportée à bout de bras par la communauté internationale. Ce ne sont pas les hommes qui doivent être les supports des choses, mais les choses qui doivent être les supports des hommes. Puis, c’est le rapport entre donateurs et receveurs qui doit être mis sur de nouvelles bases. Haïti donne l’occasion d’un remodelage des relations internationales aux pays donateurs. Il faut espérer qu’ils saisiront la balle au bond. Pour une modernisation profitable à tous, loin de l’impérialisme dominant avec son univers fragmenté. Toutefois, rien n’empêche à la communauté internationale de mettre en place les structures de veille pour les fonds qui seront alloués à la reconstruction.
De manière générale, le plan de sauvetage pose la question des résultats (pages 16, 20, 21, 114) pour mesurer la performance des services gouvernementaux. Ce souci d’utiliser les thèses de Gestion Axée sur les Résultats (GAR) développées par Peter Drucker comme principe de base de gestion, va à l’encontre de tout ce qu’enseigne le système clientéliste en vigueur. C’est une innovation importante qui consiste à mesurer les rendements et à produire des rapports sur ces rendements. On connait la gabegie dans l’élaboration et l’exécution du budget en Haïti. Selon Eddy Pierre-Paul, « le budget du gouvernement haïtien a toujours rimé avec gâchis. Dans le budget 2007-2008, sur 257 millions de gourdes demandés par l’ODVA pour relancer la culture du riz dans la vallée de l’Artibonite, le gouvernement n’a donné que 30 millions de gourdes. Sur un budget total de 77 milliards de gourdes cela représente moins de 1 pour cent. » [4]
Pour empêcher que ce genre de situation se reproduise, il convient d’accélérer la mise en œuvre du cadre de dépenses sectorielles à moyen terme (CDSMT) en tandem avec la Gestion Axée sur les Résultats (GAR). Les ressources financières mobilisées seraient alignées derrière les priorités établies selon une répartition tenant compte des recommandations des experts en termes d’aménagement du territoire. Le CDSMT permettrait ainsi d’assurer le lien entre le budget et les orientations stratégiques. Un processus transparent de planification budgétaire et de préparation du budget permettrait d’allouer les ressources aux priorités stratégiques avec cohérence, rigueur et efficacité. Cela faciliterait un ajustement des programmes à la contrainte financière, en éliminant ou en ajoutant des programmes à partir d’arbitrage entre ministères centraux et sectoriels d’une part, et entre la contractualisation, la subvention et la régulation d’autre part. Le document final de planification serait adopté en Conseil des Ministres avant d’être présenté à l’Assemblée nationale. Il faut oser dire : les minutes du Conseil des Ministres seraient disponibles sur le site web du Premier Ministre afin que les citoyens puissent savoir les analyses structurelles et stratégiques à l’origine des décisions prises.
Diminuer le pouvoir exorbitant de la communauté internationale
L’histoire démontre que la générosité internationale est toute relative. L’intérêt pour l’aide d’urgence peut ne pas se poursuivre dans l’aide pour la reconstruction. Tout est politique y compris l’aide internationale. Les promesses d’aide sont souvent des effets d’annonce. Qu’on se rappelle que des 761 millions de dollars promis à Haïti depuis l’an dernier, seulement 21 millions ont été versés, soit 3% de ce qui avait été promis [5], la compassion n’est donc pas au rendez-vous en dépit du fait que le démarcheur patenté pour demander à ceux qui s’étaient engagés de respecter leur parole soit Bill Clinton, ancien président des États-Unis. Mais ce qui est encore plus grave, c’est que des 402 millions promis en Avril 2009, 85% ne sont pas encore décaissés [6]. La ventilation de l’aide d’urgence requise par secteur d’activité pour les prochains six mois indique bien l’absence du gouvernement dans la gestion des affaires nationales. Cette aide de 575 millions de dollars est utilisée uniquement par les organismes des Nations Unies (FAO, PAM, OCHA, OIM, BIT, UNEP, UNICEF, UNESCO, OMS, etc.) et par des ONG internationales comme OXFAM, Médecins du Monde et Handicap International (HI). Cette dernière organisation (HI) se retrouve deux semaines après le séisme avec 2.000 amputés sur les bras [7]. Les pratiques de la médecine de guerre ont été massivement utilisées sur des blessés dont les membres amputés auraient pu être autrement sauvés [8]. En se cachant derrière les exigences de l’urgence, des disciples d’Esculape ont fait n’importe quoi. C’est la loi du genre lorsque l’on fait à la hâte ! Le gouvernement haïtien, totalement absent, ne pouvait pas refuser leurs offres de service. Enfin le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA en anglais) a fait remarquer que les financements obtenus sont très faibles pour certains secteurs tels que la nutrition (9% des montants requis) et l’agriculture (8%).
Cela renvoie à nouveau au pouvoir exorbitant de la communauté internationale dans les affaires haïtiennes. Il faut dire : un pouvoir d’autant plus narcissique qu’il n’a aucune contrepartie en milieu haïtien où la dictature a fait disparaître la notion de service public. La transformation opérée par le duvaliérisme en mettant des cancres et des ignares aux commandes nationales a reçu l’appui de la communauté internationale pour perpétrer l’idée que les Haïtiens ne peuvent pas faire mieux. Pourtant, il y a plein de cadres haïtiens compétents qui peuvent et savent gérer les affaires publiques et privées. La zombification de la population par la dictature a eu pour effets d’isoler les compétences tout en propageant les idées que l’ésotérisme et le mysticisme sont les voies salutaires vers la richesse et les fondements de l’autorité. Cette ruée vers l’occultisme a engendré un problème de sens à tous les niveaux de la société. Des charabias tiennent lieu d’explications sur les ondes. Un trop plein qui exprime en fait un vide d’interprétation.
Ce sont là des préalables dont le plan de sauvetage ne peut pas faire l ‘économie dans la critique de la conception du pouvoir qui prévaut en Haïti. Le pouvoir se confond avec la pratique d’imposer à l’autre sa volonté, de le manipuler et de le corrompre, afin qu’il soit totalement dépersonnalisé. Cette conception est hégémonique dans les rapports de pouvoir au sein de la société. Elle reflète une volonté d’affirmation de soi et de puissance qui fut celle du maître et que les anciens esclaves se sont approprié en l’appliquant aux gouvernés dans la période post-1804. Cette conception du pouvoir a été appliquée au plus haut point par le duvaliérisme à travers l’avilissement de ses propres collaborateurs, la répression des opposants et la corruption des tontons macoutes avec de l’argent ou un revolver qui revenait à leur donner une licence à tuer, pour avoir leur complicité. Le fondement de l’autorité n’est donc pas dans le soutien indéfectible de la population mais plutôt dans celui des puissances extérieures. C’est justement cette pratique de pouvoir consistant à rechercher la confiance de la communauté internationale au détriment de celle de son propre peuple qui explique la présence de la MINUSTAH en Haïti.
Un appauvrissement calculé Le plan de sauvetage national doit assurer également l’intégration pleine et entière des Haïtiens de l’extérieur à travers la promotion des associations de villes d’origine (AVO). Il faut dire : la création d’une Banque de Développement des Collectivités locales à partir des transferts et de l’épargne de la diaspora donnerait un effet levier aux ressources propres des migrants et aux ressources locales pour financer les investissements de base en énergie et en éducation ainsi que leur maintenance dans les villes secondaires. Les AVO en accord avec les municipalités établiraient les contrats de ville avec les services déconcentrés au niveau départemental du ministère de tutelle qui serviraient en même de temps de contrats de performance pour l’évaluation des travaux et services réalisés.
L’histoire d’Haïti est celle d’un appauvrissement calculé de la communauté internationale, comme l’a bien décrit Seumas Milne du journal britannique Guardian [9]. Les dirigeants haïtiens, en échange du pouvoir, se sont prêtés au jeu des puissances française et américaine pour vendre la force de travail de leurs propres frères pour le plat de lentilles du pouvoir. Si aujourd’hui en 2010, ces puissances se découvrent un fonds d’humanité pour réparer les torts séculaires causés à Haïti, on ne peut qu’applaudir. Il faut oser dire et redire : les Haïtiens se doivent de rester vigilants. Pour refuser de renouer avec les mauvaises habitudes de la dette récemment annulée après de fortes pressions des progressistes du monde entier. La vigilance est de rigueur pour que le financement de la reconstruction ne devienne pas un albatros au cou du peuple haïtien et au bénéfice des grandes compagnies internationales. Il faut oser proclamer : Ce n’est pas un moratorium sur la dette qu’il faut à Haïti mais plutôt une annulation totale de cette dernière comme l’ont fait le Venézuela et Taiwan. Cette recommandation de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED ou UNCTAD en anglais) d’annuler la dette d’Haïti doit être suivie à la lettre [10]. Le financement de la reconstruction doit être fait avec des dons pour empêcher que le ratio dette/PIB n’augmente de 24% dans les trois années suivantes comme c’est le cas dans d’autres pays victimes de désastres naturels. Au fait, ce ratio dette/PIB augmente de 43% quand l’aide extérieure n’est pas au rendez-vous.
Le plan de sauvetage national doit inclure, à côté du secteur public et du secteur privé, le secteur social comme troisième secteur engagé dans la production, la circulation et la distribution des biens et services. À la lumière du développement des organisations non-gouvernementales (ONG) qui ont envahi Haïti depuis les trente dernières années, la question est d’une grande importance. Le secteur social peut aider au renforcement de la cohésion sociale en augmentant le capital social de la société haïtienne par la réglementation et la promotion des ONG, coopératives, mutuelles et autres associations à but non lucratif qui travaillent pour la production d’un surplus dans leur secteur respectif. Ce surplus qui n’est pas approprié par les membres composant ces dites organisations, est réinvesti et sert essentiellement à étendre leurs activités.
Dieu n’a rien à voir avec le séisme
La politique du rejet de l’intelligence nationale n’a pas changé. Il faut dire : les hommes au pouvoir continuent de s’embourber dans le marécage de l’intégrisme factionnel en écartant toutes les têtes qui dépassent, à défaut de les couper, comme ce fut le cas avec le professeur Anil Louis Juste le 12 janvier 2010. La vermine du pouvoir a la vie dure et persiste, avec le soutien de la communauté internationale, dans sa politique d’extermination de l’intelligence, par des gouvernements fantoches interposés. Le pouvoir des nuls continue sa marche avec le séisme dans les consciences en encourageant les superstitions et l’ignorance. Il faut oser dire : la mascarade d’une comédie est promue le 12 février 2010 pour mieux abêtir les masses terrifiées et pour les enterrer vivantes. Jean Miville-Deschênes a raison d’écrire : « Dieu n’a rien à voir avec le séisme, comme il n’a rien à voir avec la reconstruction d’Haïti. Si on attribue à Dieu un rôle dans les événements futurs, il faudra lui en attribuer un pour les événements passés. Comment pourrais-je compter sur l’aide de Dieu pour améliorer la situation de ces milliers d’Haïtiens, alors qu’il n’a joué aucun rôle pour empêcher cette situation ? » [11]
Les démocrates se doivent de protester contre l’exploitation éhontée de la religiosité d’un peuple aux abois. Les sectes sont à l’œuvre pour contraindre le peuple à rester agenouillé et empêcher qu’il se mette debout. Le message de réconfort offert au peuple haïtien se résume à le crétiniser. L’entreprise de décervelage vient perpétuer la résignation. La société haïtienne ne peut connaitre que des moments plus tristes avec un pareil abêtissement. Les privilèges concordataires de la religion catholique, bien que bousculés par l’arrêté mystificateur du 4 avril 2003 sur la reconnaissance officielle du vaudou, dominent encore le marché religieux. Le plan de sauvetage national se doit d’adresser ce problème sérieux en revendiquant la laïcité de l’État. Cette laïcité de jure pourrait être de facto de manière progressive en renforçant les acquis de la Constitution de 1987 dans ce domaine. Le plan de sauvetage national doit mettre le phare sur l’imbroglio religieux qui légitime la religion catholique à travers le Concordat de 1860. En effet, le “oui …mais” du mode de coordination de l’ordre contradictoire se manifeste en plein dans ce domaine axiologique crucial. Le Concordat de 1860 fait partie de l’arsenal juridique haïtien. Selon le vœu de l’article 276-2 de la Constitution de 1987, « les traités ou accords internationaux, une fois sanctionnés et ratifiés dans les formes prévues par la Constitution, font partie de la Législation du pays et abrogent toutes les Lois qui leur sont contraires ».
Pigeonner la population par des tours de passe-passe
Le sauvetage doit se faire de manière progressive pour bien d’autres raisons dont le fait que les écoles laïques ne constituent qu’un tiers des 15.442 écoles du fondamental (1er et 2e cycles) dans le système éducatif haïtien [12]. L’endoctrinement religieux est fait à la mamelle. Cela fait longtemps que l’État marron s’appuie sur l’église catholique pour se légitimer ou sur le vaudou comme le fit François Duvalier et ses adeptes tontons macoutes. Cette mystification de larrons en foire pour exploiter la crédulité du peuple a assez duré. Il faut dénoncer énergiquement cette tentative du gouvernement moribond de Préval de se refaire une virginité en s’appuyant sur le sacré. La ficelle de cette journée de prière est grosse. Dieu n’a rien à voir avec le tremblement de terre. Vraiment rien à voir ! C’est pigeonner la population par des tours de passe-passe que d’implorer le ciel dans ces circonstances. C’est une entreprise de racolage de bas étage pour masquer l’incompétence et la faillite du gouvernement.
Il ne faut pas laisser des sauveurs de pacotille se revigorer en enfermant le peuple dans les serres de la culpabilité et de la victimisation. Après avoir été absent aux lendemains du séisme, le gouvernement essaie maintenant de se déculpabiliser. Mais il se trompe à nouveau. Il faut le proclamer : le gouvernement n’est pas une sentinelle et ne fait pas preuve de sensibilité d’écoute en encourageant un discours oppresseur ; répandant un amalgame de bêtises et accouchant des pratiques qui désagrègent la pensée. En référer à Dieu pour sortir des maux du séisme revient à répandre des particules de vide. Il faut le dire : pour partager les sentiments de douleur de la population, il n’y a pas d’autres voies que celles de la pensée rationnelle et scientifique afin de sortir les gens de la grande fosse d’aisance créée par le tremblement de terre à la capitale.
Un mois après le séisme du 12 janvier 2010, la continuation de la politique des copains coquins démontre que la mort annoncée d’une certaine Haïti n’a pas eu lieu. On continue comme d’habitude. C’est le business as usual comme disent les anglo-saxons. Les progrès à accomplir pour la reconstruction d’une autre Haïti exigent l’introduction d’innovations qui bousculent les lieux communs du pouvoir politique. Il faut oser le faire : déconstruire le pouvoir pour qu’il ne soit plus uniquement au Palais national mais qu’il prenne corps dans la société civile, dans les collectivités territoriales, dans les coopératives, dans les organisations non gouvernementales qui rendent des comptes sur les projets qu’elles gèrent dans les domaines de l’accès à l’eau potable, de l’éducation, de la santé. Il faut des actions à la mesure des choses. Car se contenter de dire les choses ne peut en aucune façon signifier qu’elles se fassent d’elles-mêmes.
Le PSSN doit intégrer un aspect psychologique pour traiter des traumatismes causés par le séisme. Des traumatismes qui mélangent l’ampleur des secousses avec celles du système social qui lui sont antérieures. Des traumatismes qui ajoutent aux délais et obstacles à la réalisation des idées de progrès. Des traumatismes qui persistent avec l’épée de Damoclès d’un autre séisme dans la conscience collective. La catastrophe qui frappe Haïti doit réveiller ses potentialités en adossant le pays entier à cette formidable énergie de survie qui s’est manifestée à travers toutes les couches de la population. La refondation de l’État est à l’ordre du jour pour qu’il puisse jouer son rôle régulateur dans les domaines qui relèvent de sa compétence, tant au niveau de l’enregistrement des naissances que dans celui de l’accès à la terre pour les paysans avec des titres de propriété en bonne et due forme. Le tremblement de terre a touché Haïti dans son âme. Puisse-t-il contribuer à arrêter l’accumulation de problèmes, de désordres et de retards pour entraîner une autre dynamique de partage et d’engagements pour trouver des solutions aux anciens et nouveaux défis à l’heure de la reconstruction. L’équipe du PSSN a fait une contribution qui fera date. On y trouve des préférences nationales et populaires et des sélections de stratégie qui défendent le travail, la coopération, le partage et la solidarité. Les Haïtiens ont intérêt à aller dans le sens de ses propositions.
[1] Voir 1re partie : http://www.alterpresse.org/spip.php...
[2] Dilip Ratha, « Helping Haiti through Migration and Remittances », People Move, blogs.Worldbank.org., January 19, 2010.
[3] Suhas L. Ketkar, Diaspora Bonds : Track Record & Potential, Vanderbilt University, 2006.
[4] Eddy Pierre-Paul, « Préval veut bâillonner l’Assemblée nationale », Haïti-Observateur, 23-30 Avril 2008
[5] John Heilprin, “Bill Clinton chides nations over help for Haiti”, Associated Press, Sep 9, 2009.
[6] Testimony of Dr. Paul Farmer to the US Senate Committee on Foreign Relations, 27 January 2010.
[7] Handicap International, « In Brief — More than 2,000 amputees estimated in Haiti », January 26, 2010.
[8] Annick Cojean, « À Port-au-Prince, le ravage des amputations », Le Monde, 30 janvier 2010.
[9] Seumas Milne, “Haiti’s suffering is a result of calculated impoverishment”, Guardian, London, January 20, 2010.
[10] UNCTAD, “Haiti’s recovery should start with cancelling its debt”, UNCTAD Policy Briefs, no. 11, Geneva, January 2010.
[11] Jean Miville-Deschênes, « Haïti et Dieu », Le Soleil, Québec, Canada, 31 Janvier 2010.
[12] Direction de la Planification et de la Coopération Externe (DPCE) du MENJS, Recensement 2003, cité dans Lewis Ampidu Clorméus, “Quelques éléments de réflexion pour un débat sur la laïcité en Haïti”, El Colegio Mexiquense, Mexico City, 2009.
HAITI: POUR LA CONSTRUCTION D'UNE CONSCIENCE HAITIENNE APRES LE SEISME DE JANVIER 2010 (1ERE PARTIE
Haiti : Pour la construction d’une conscience haïtienne après le séisme de janvier 2010 (1re partie)
16 février 2010
Par Leslie Péan
Soumis à AlterPresse le 16 février 2010
Le 12 janvier 2010 en trente-cinq secondes, le monde s’est arrêté en Haïti. Avec brutalité. Au moment où il est question d’estimer les dégâts et d’évaluer les coûts de la reconstruction, l’élément politique est plus que jamais au centre de la complexité d’une situation déjà ingérable d’un pouvoir qui se complait dans la banalisation du mal. Le tremblement de terre a mis à jour le vide du reflux de l’État dans l’organisation de l’espace haïtien. Il a fait émerger un certain nombre de questions en suspens concernant l’ordre politique anarchique et populiste qui campe en Haïti. L’ampleur des destructions pose la nécessité d’une reconstruction qui ne se limite pas aux villes détruites par le tremblement de terre. Il faut dire : par-delà la recomposition spatiale que cette crise impose, il s’agit en fait d’une refondation de l’État longtemps miné par la méfiance pour ne pas dire la haine des dirigeants contre la plus grande partie de la population. Cette méfiance prend parfois des formes caricaturales comme celle de la confusion entretenue par le parti gouvernemental et ses incursions dans les formations politiques pour la création d’un parti unique.
Dans cette conjoncture où un obscurantisme coriace essaie d’effacer de nos cartes mentales les rapports entre catastrophe sismique et mauvaise gestion politique pour en rester à l’aspect sensationnel de ce malheur, il faut saluer le produit des champs neufs de collaboration de multiples secteurs de la société haïtienne qui descendent dans les profondeurs pour proposer « un plan de sauvetage » à la hauteur de la conjoncture. Un travail qui s’inscrit dans les coulisses de la rencontre de Santo Domingo des derniers jours du mois d’août 2009 au cours de laquelle le constat du désastre causé par le tremblement de terre quotidien du système sociopolitique et économique avait été établi. L’appel avait alors été lancé pour l’élaboration d’une approche stratégique de sauvetage qui sorte de la simple logique de projet financé par un bailleur de fonds, logique du coup par coup, pour la recherche d’une harmonie, avec un discours de cohérence mettant en avant la coordination et la synergie collective. Comme la tessiture des voix à la rencontre de Santo Domingo en atteste. La situation d’incurie institutionnelle et de désagrégation du tissu social a milité pour une rupture, en commençant par la connaissance. Conscient que le plan stratégique de sauvetage national (PSSN) conduit déjà à des abus interprétatifs, nous proposons de contribuer à le magnifier. Le coordinateur du projet ayant bien souligné que le travail n’est pas figé et qu’il peut évoluer en dehors de la problématique narcissique qui veut que la lecture d’une œuvre soit lecture de soi.
Tout d’abord, il importe de reconnaître qu’il existe de nombreux documents et plans proposant des lendemains qui chantent pour Haïti. Parmi ces documents on peut mentionner :
a) PNUD, La bonne Gouvernance : un défi majeur pour le développement humain durable en Haïti, 2002
b) CLED, Haïti 2020 – Vers une Nation Compétitive, 2003.
c) PNUD, Rapport National sur le Développement Humain – Haïti, 2004.
d) Marc L. Bazin, Sortir de l’impasse – Démocratie, Réformes et Développement, 2006.
e) Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté — DSNCRP (2008-2010) – Pour réussir le saut Qualitatif, 2007.
f) Commission Présidentielle sur la Compétitivité, Groupe de Travail sur la Compétitivité – Une Vision Partagée pour une Haïti Inclusive et Prospère, 2009.
Tous ces documents contiennent des éléments positifs pouvant servir de boussole pour déterminer comment réorganiser Haïti sur les plans sociaux, économiques et financiers. Certains dont celui de Marc Bazin abordent explicitement le problème politique de la réforme de l’État. Problème un tant soit peu central qui doit être adressé dans tout plan de sauvetage national. Il faut donc poser en clair la question du ré-ordonnancement de la vie politique en tenant compte des intérêts contradictoires qui s’affrontent. Les forces politiques d’alternative existent en Haïti et en diaspora. Nous ne partons donc pas de zéro. Mais il convient de constater que ces documents n’ont pas mis Haïti à l’abri du chaos mis en évidence par le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Pourquoi ? Parce qu’essentiellement les gens qui sont aux commandes sont des amateurs, n’ont aucune capacité de proposition, n’ont jamais rien géré de leur vie et ne sont pas des dirigeants. Leur stérilité intellectuelle n’a pas de bornes.
Un plan de libération nationale
Le plan de sauvetage reconnaît que le président Préval « est dépassé par les événements » (page 69) causés par le séisme du 12 janvier. C’est un fait palpable. Mais il importe aussi de reconnaître, comme l’ont fait nombre d’analystes, qu’avant le 12 janvier, le président Préval avait engagé le pays dans une voie de garage avec ses dernières démarches et pratiques de pouvoir qui avaient révolté la classe politique et le peuple. En effet, la décomposition s’annonçait avec le monopole du pouvoir en filigrane dans la formation du parti INITE et les élections bidon qui se préparaient. Avec le soutien de la communauté internationale, le gouvernement, obsédé par le pouvoir absolu, s’était barricadé au Palais national contre tous les démocrates qui demandaient la transparence dans l’organisation du scrutin de février 2010, étape cruciale pour son projet de changement de la Constitution de 1987 afin de se perpétrer au pouvoir lui-même ou par personne interposée.
Dans ce processus, le gouvernement se perd, se fissure avec le complot contre Madame le Premier ministre Michèle Pierre-Louis, et s’effondre avec le tremblement de terre. Le seul ciment qui maintient encore les larges morceaux de gravats et les blocs de béton de ce gouvernement est la peur que les soldats américains sont venus entrer de force dans les tripes vides du peuple haïtien avec leur présence armée à travers le territoire national. Arno Klarsfeld, envoyé spécial du gouvernement français et conseiller spécial de Matignon, l’a dit en clair : "Sans les États-Unis, Haïti serait à feu et à sang depuis longtemps". Il faut dire : c’est donc fondamentalement pour empêcher l’explosion sociale que les forces armées américaines se retrouvent en Haïti.
En reconnaissant la situation funeste de destruction de toute l’autorité de l’État démontrée dans le spectacle d’incompétence des premiers jours après le séisme, le plan de sauvetage national doit reconnaître que l’État haïtien n’a jamais eu confiance dans les Haïtiens et s’est toujours reposé sur les étrangers pour être son relais dans le maintien de la servitude et de l’exploitation du peuple. C’est cette politique menée depuis cinq siècles qui a abouti à la misère actuelle. La continuation d’une telle politique ne peut qu’ouvrir la voie aux prévisions les plus pessimistes. Le plan de sauvetage national se doit donc d’être, dans son essence, un plan de libération nationale des tutelles onusienne et/ou américaine à travers la construction d’un État souverain dans un ordre démocratique et une économie orientée vers la satisfaction des besoins de la population. Un tel plan de sauvetage demande donc de diminuer les activités rentières dans la formation et la distribution de la richesse pour des actions d’éducation et de productivité.
Comment faire pour ne pas se noyer avec les gens qu’on voudrait sauver ? Notre pays est comme une personne dans une situation de détresse et qui crie au secours. Toutefois, il faut savoir que la personne qui se noie est prise de panique et tend à s’agripper au sauveteur avec brutalité, si ce dernier ne sait pas comment s’y prendre. Le sauveteur doit avoir de l’expérience et savoir que dans certains cas il faut d’abord assommer celui qui se noie pour pouvoir vraiment le sauver. Dans le cas d’une embarcation, un plan de sauvetage demande à priori la connaissance du terrain et surtout un bon diagnostic de la situation. Quand on connaît le relief de la côte, on peut ne pas être obligé d’utiliser une autre embarcation pour sauver celle en péril. C’est par hélicoptère qu’il faut parfois secourir une embarcation en danger. Par des temps d’orages et de tempêtes, une opération de sauvetage ne se fait pas avec les mêmes méthodes que quand il fait beau, avec une mer calme. Enfin, il importe de souligner que l’opération de sauvetage d’une vie dépend du diagnostic du mal et des mesures nécessaires pour sauver l’organisme. Dans certaines situations, il faut procéder à l’amputation d’un membre gangrené pour sauver la vie. Ces analogies ont pour objectifs de souligner comment une bonne connaissance de l’environnement est nécessaire pour réussir un sauvetage.
La question de la gouvernance et de la réforme de l’État est présentée dès le premier chapitre à travers l’élaboration des nombreux projets de lois identifiés dans la première partie du texte. Sans nul doute que ces textes contribueront à changer fondamentalement la gouvernance du pays en restreignant les pouvoirs exorbitants que le président de la République continue d’avoir dans le fonctionnement de la société. Le gouvernement décide de ne pas nommer le président de la Cour de Cassation, de ne pas faire les élections aux dates où elles devraient se tenir, de décider du résultat des scrutins aux élections législatives, etc. Il tire sa légitimité beaucoup plus de ses rapports avec les puissances extérieures, y compris avec la République Dominicaine, qu’avec le peuple haïtien. Le président fait à sa guise et le peuple haïtien n’est ni consulté, ni informé sur des décisions capitales pour son avenir. Et malgré tout, le président estime ne pas avoir assez de pouvoirs et veut changer la Constitution de 1987 pour en avoir encore plus.
L’ordre contradictoire du « oui…mais »
Aucune stabilisation de la vie politique n’est possible avec de tels agissements. Mais le renforcement institutionnel proposé dans les projets de loi n’est pas suffisant pour changer les comportements de la classe politique qui croit qu’un président est un demi-dieu. Ce renforcement institutionnel doit s’accompagner de mesures pour permettre la rééducation de l’homme haïtien afin que ce dernier se sache porteur de droits imprescriptibles en face des dictatures qui l’oppriment depuis nan tan bembo. L’héritage du fascisme duvaliérien est lourd dans les consciences. Les personnalités ont été détruites pour pouvoir survivre. Le plan de sauvetage doit donc aborder cette question de la production des hommes et des femmes de vérité capables de dire la réalité aux gouvernants. Il faut dire : les vicissitudes haïtiennes ont à voir avec des représentations collectives qui encouragent l’interminable décadence de l’ordre contradictoire dominant du « oui…mais » qui affiche son insigne sur lequel on peut lire « vouloir une chose et son contraire ». Ce que notre savoureux créole traduit en disant “nap mache ak 2 bouji, youn poun’n jwen, lot-la poun’n pa jwen.”
La vie politique devrait être régie par des lois qui consacrent la défense des minorités politiques face au pouvoir. Il faut dire : le scrutin proportionnel peut aider à la restructuration des rapports entre le pouvoir et l’opposition de manière à permettre au pouvoir de composer avec l’opposition dans l’intérêt national, sans que cette opposition ne soit obligée d’être corrompue par un poste dans l’administration publique. La réforme de la fonction publique doit être à l’ordre du jour afin qu’il y ait une carrière de fonctionnaire public qui ne dépende pas du gouvernement X ou Y. Le recrutement dans cette carrière se ferait sur concours ouvert à tous et ne serait pas lié aux aléas politiques. Bien sûr, un certain pourcentage (à définir) des postes dans l’administration serait alloué à toute nouvelle équipe gouvernementale. De cette manière, la fonction publique cesserait d’être la mangeoire vers laquelle tout le monde se rue et la lutte politique cesserait d’être celle pour les postes gouvernementaux et les sinécures. Dans le même temps, cela permettrait de faire une vraie réforme de la fonction publique afin d’introduire de l’efficacité dans la mise en œuvre des politiques publiques.
La corruption destructive de l’ordre contradictoire du « oui…mais » est au cœur du blocage et de la régression qui caractérisent la société haïtienne. Cela donne lieu à une corruption excessive dans les rapports sociaux, dans les rapports de pouvoir et de production à tous les niveaux. La corruption est constitutive du mode de régulation de la société en ce sens qu’elle casse toute hiérarchie dans les structures de décision. Tout comme le président de la république intervient en fin de conseil des ministres pour annuler des décisions longuement discutées et adoptées par ses collaborateurs, ces derniers font de même dans leurs fiefs surtout si leurs subalternes n’ont pas un pouvoir de nuisance leur permettant de faire une concurrence négative à leurs supérieurs. Il faut dire : la corruption sous ses différentes formes (électorale, judiciaire, politique, administrative, financière) est le mode de coordination du chaos organisé qui domine et se subordonne tant le mode de coordination du marché que celui de l’éthique. De l’église à l’État, la corruption destructive pénètre dans toutes les institutions humaines où il est question de pouvoir. Ses armes favorites sont la peur et les menaces de toutes sortes (chantages, intimidations, agressions, kidnappings et autres enlèvements), longtemps avant l’argent et les faveurs.
Il n’empêche que malgré cette recherche effrénée de pouvoir, des gens lucides et intègres continuent de s’opposer à la gabegie. D’où cette volonté d’assainissement et de lutte contre la corruption promue aux pages 38, 41, 42, 63, 65, 121 et 145. Sur cette lancée, il faudrait donner à l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC) toute son autonomie en la transformant en organisme autonome indépendant du ministère des Finances en l’attachant directement au Parlement. Cela suppose un parlement dont les membres ne sont pas corrompus par le pouvoir exécutif et/ou les milieux d’affaires. Ceci dit, ne soyons pas dupes de l’usage politique de la lutte contre la corruption. Brandie par la communauté internationale qui a essoré l’économie haïtienne jusqu’à l’étouffement, la lutte contre la corruption est aussi une arme utilisée par les puissants pour assurer la continuation de leur domination dans les rapports de pouvoir qu’ils ont érigé sur la planète. En parodiant Érasme, il faut oser dire : le libéralisme économique a été fondé dans la corruption, s’est cimenté par la corruption et s’est étendu à l’échelle mondiale par la corruption.
Aujourd’hui, la lutte contre la corruption est aussi une partie de l’accumulation primitive du capital qui est refusée aux pays périphériques. Qu’on nous dise une fortune sur cette planète qui n’a pas son origine dans la corruption ! Les patrons de la haute finance qui gagnent des centaines de millions de dollars dans le Corporate America pendant que leurs entreprises sont en faillite ne sont pas corrompus. Ce sont plutôt ceux qui touchent une commission de milliers de dollars pour avoir facilité une transaction qui le sont. De toute façon, ce sont les dirigeants de la planète qui déterminent ceux qui sont corrompus. Dans ce domaine, il faut oser dire et redire les jeux de pouvoir qui se livrent pour empêcher l’émergence de fortunes périphériques capables de rivaliser avec celles que l’Occident a construites avec le commerce de l’esclavage, de la drogue, de l’exploitation du travail servile, des guerres et des délits d’initiés auxquels donne droit le pouvoir politique. Dans un système basé sur l’accaparement des richesses, la capacité de corruption du pouvoir est incontournable et seuls font carrière ceux qui montrent une prédisposition à servir d’alibi et de couverture aux corrompus qui détiennent les vrais pouvoirs. La prouesse du capitalisme est cette systémique qui a pu vaincre jusqu’ici, avec la corruption, toute autre alternative pour assurer sa pérennité.
Maintenir l’état de malédiction
La reconstruction est illusoire si elle n’inscrit pas l’écriture d’un vrai contrat social de solidarité koté tout moun jwen. L’implication de tous les secteurs sociaux est importante pour un relèvement national. Dans ce cadre, la bourgeoisie et les classes dominantes haïtiennes doivent être impliquées dans le plan de sauvetage. C’est à partir d’elles que le développement peut se faire par l’investissement. Il faut donc les convaincre par le verbe de la pertinence, de la validité et de l’utilité des idées développées dans le PSSN. Surtout pas d’imposition. Il faut oser dire : le PSSN fait partie de l’offensive pour développer la capacité de négocier avec les catégories dominantes du corps social afin de leur faire prendre conscience. Les catégories dominantes doivent se prononcer clairement sur leur volonté de diminuer leur part dans le revenu national pour réduire les inégalités criantes. Quand on sait que 78% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour [1], dont 55% avec moins de 1 dollar par jour, le plan de sauvetage ne peut pas faire silence sur la distribution des revenus. Remarquons que ces mesures des inégalités sont de 23% et 9% en Amérique latine et dans la Caraïbe pour ceux qui vivent respectivement avec moins de 2 dollars et moins de 1 dollar par jour.
Il faut oser dire : l’inégalité des revenus est une calamité qui détruit le tissu social. Le groupe de 1% qui détient 46% du revenu national en Haïti constitue une des causes du naufrage national. On pense à Jung qui disait « la faute, tragique, est de ne pas être conscient ». Le séisme du 12 Janvier ne semble pas avoir altéré les consciences dans leur profondeur. Il faut que le gâteau national devienne plus grand à travers l’investissement, mais il faut aussi que le partage de ce gâteau soit plus équitable afin que les autres classes sociales aient une meilleure part du revenu national. C’est là que doit se nouer un vrai contrat social permettant aux entrepreneurs de se sentir en sécurité, de ne pas expatrier leurs capitaux et de les faire fructifier en Haïti en créant un marché national.
Nous devons avoir le souci de garder la perspective historique d’un peuple qui a conquis de haute lutte sa liberté. Un peuple dont les conquêtes ont été empoisonnées par le racisme international et la calomnie. Un peuple dont l’État a été tourné en dérision. Le colonialisme qui a perdu le pouvoir en 1804 n’a pas renoncé à Haïti et l’a reconquise par la corruption des élites afin qu’elles ne s’identifient pas au peuple des cultivateurs, déstabilisant ainsi le projet de construction nationale. Depuis lors, c’est avec une imagination débordante que le colonialiste met des bâtons dans les roues pour écarter tous ceux qui ont une certaine idée d’Haïti. Derrière cette offensive coordonnée dans maintes chancelleries, il s’agit de bafouer la vérité de 1804 avec ce qu’elle comporte de gloire, de fierté et de dignité pour ces hommes et ces femmes qui ont détruit l’esclavage par leur propres moyens. Il faut oser proclamer : le plan de sauvetage s’inscrit dans cette historicité pour penser une autre Haïti qui échappe à la peur et au chantage que les puissants utilisent, avec la complicité de ses fils dénaturés, pour la maintenir dans cet état de malédiction auquel l’ont condamné les vendeurs de chair humaine.
Le principe cardinal devant guider les autorités doit être que seule l’aide qui prépare sa propre relève est acceptée. À cet égard, le modèle de l’organisation non-gouvernementale (ONG) Partners in Health peut servir de boussole pour évaluer les apports extérieurs. Partners in Health est une organisation qui ne participe pas à la comédie humanitaire des dix mille ONGs qui prétendent lutter contre la pauvreté en Haïti pendant qu’elle ne cesse d’augmenter depuis trente ans. Dans cette optique, pour le PSSN de 25 ans, l’objectif de libération nationale doit exiger que les apports extérieurs soient dégressifs et que les ressources propres augmentent même faiblement à partir de l’année quinze. Le PSSN ne le sera que si les Haïtiens se trouvent des dirigeants à la hauteur des ambitions qu’ils se donnent. Il existe une fenêtre d’opportunité étroite avec le gouvernement Obama qu’il ne faudrait pas rater.
Malgré cela, il faudra savoir négocier en ayant bien en tête les intérêts du peuple haïtien. Le gouvernement américain ne fera pas de cadeau. Il faut le dire : lors des négociations pour la refonte du système monétaire international aboutissant aux accords de Bretton Woods en 1944, les Britanniques, avec John Maynard Keynes, avaient un plan stratégique qui était meilleur (basé sur une monnaie mondiale, le bancor) que celui proposé par Harry White pour le gouvernement américain (basé sur le dollar). Pourtant les Américains eurent gain de cause car les Britanniques dépendaient d’eux pour le financement de leur effort de guerre. Le plan White fut adopté et ce dernier fut nommé premier directeur américain du Fonds Monétaire International (FMI). Il en démissionnera en 1947 lorsque le FBI finit par découvrir qu’il était un espion des Russes depuis plusieurs années. Dans les luttes de pouvoir à l’échelle mondiale, les meilleurs plans de refondation et de reconstruction ne sont pas nécessairement adoptés. Autant en prendre note, car les services secrets qui manipulent les esprits, avec la corruption comme arme fondamentale, ne dorment jamais. Cela ne signifie pas qu’il ne fasse pas faire d’effort, d’abord au niveau du dire, pour élaborer un plan stratégique pour les chantiers qui nous attendent. Avec persévérance pour des lendemains meilleurs.
[1] World Bank, Haiti at a Glance, Development Data Group, 2006.
16 février 2010
Par Leslie Péan
Soumis à AlterPresse le 16 février 2010
Le 12 janvier 2010 en trente-cinq secondes, le monde s’est arrêté en Haïti. Avec brutalité. Au moment où il est question d’estimer les dégâts et d’évaluer les coûts de la reconstruction, l’élément politique est plus que jamais au centre de la complexité d’une situation déjà ingérable d’un pouvoir qui se complait dans la banalisation du mal. Le tremblement de terre a mis à jour le vide du reflux de l’État dans l’organisation de l’espace haïtien. Il a fait émerger un certain nombre de questions en suspens concernant l’ordre politique anarchique et populiste qui campe en Haïti. L’ampleur des destructions pose la nécessité d’une reconstruction qui ne se limite pas aux villes détruites par le tremblement de terre. Il faut dire : par-delà la recomposition spatiale que cette crise impose, il s’agit en fait d’une refondation de l’État longtemps miné par la méfiance pour ne pas dire la haine des dirigeants contre la plus grande partie de la population. Cette méfiance prend parfois des formes caricaturales comme celle de la confusion entretenue par le parti gouvernemental et ses incursions dans les formations politiques pour la création d’un parti unique.
Dans cette conjoncture où un obscurantisme coriace essaie d’effacer de nos cartes mentales les rapports entre catastrophe sismique et mauvaise gestion politique pour en rester à l’aspect sensationnel de ce malheur, il faut saluer le produit des champs neufs de collaboration de multiples secteurs de la société haïtienne qui descendent dans les profondeurs pour proposer « un plan de sauvetage » à la hauteur de la conjoncture. Un travail qui s’inscrit dans les coulisses de la rencontre de Santo Domingo des derniers jours du mois d’août 2009 au cours de laquelle le constat du désastre causé par le tremblement de terre quotidien du système sociopolitique et économique avait été établi. L’appel avait alors été lancé pour l’élaboration d’une approche stratégique de sauvetage qui sorte de la simple logique de projet financé par un bailleur de fonds, logique du coup par coup, pour la recherche d’une harmonie, avec un discours de cohérence mettant en avant la coordination et la synergie collective. Comme la tessiture des voix à la rencontre de Santo Domingo en atteste. La situation d’incurie institutionnelle et de désagrégation du tissu social a milité pour une rupture, en commençant par la connaissance. Conscient que le plan stratégique de sauvetage national (PSSN) conduit déjà à des abus interprétatifs, nous proposons de contribuer à le magnifier. Le coordinateur du projet ayant bien souligné que le travail n’est pas figé et qu’il peut évoluer en dehors de la problématique narcissique qui veut que la lecture d’une œuvre soit lecture de soi.
Tout d’abord, il importe de reconnaître qu’il existe de nombreux documents et plans proposant des lendemains qui chantent pour Haïti. Parmi ces documents on peut mentionner :
a) PNUD, La bonne Gouvernance : un défi majeur pour le développement humain durable en Haïti, 2002
b) CLED, Haïti 2020 – Vers une Nation Compétitive, 2003.
c) PNUD, Rapport National sur le Développement Humain – Haïti, 2004.
d) Marc L. Bazin, Sortir de l’impasse – Démocratie, Réformes et Développement, 2006.
e) Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté — DSNCRP (2008-2010) – Pour réussir le saut Qualitatif, 2007.
f) Commission Présidentielle sur la Compétitivité, Groupe de Travail sur la Compétitivité – Une Vision Partagée pour une Haïti Inclusive et Prospère, 2009.
Tous ces documents contiennent des éléments positifs pouvant servir de boussole pour déterminer comment réorganiser Haïti sur les plans sociaux, économiques et financiers. Certains dont celui de Marc Bazin abordent explicitement le problème politique de la réforme de l’État. Problème un tant soit peu central qui doit être adressé dans tout plan de sauvetage national. Il faut donc poser en clair la question du ré-ordonnancement de la vie politique en tenant compte des intérêts contradictoires qui s’affrontent. Les forces politiques d’alternative existent en Haïti et en diaspora. Nous ne partons donc pas de zéro. Mais il convient de constater que ces documents n’ont pas mis Haïti à l’abri du chaos mis en évidence par le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Pourquoi ? Parce qu’essentiellement les gens qui sont aux commandes sont des amateurs, n’ont aucune capacité de proposition, n’ont jamais rien géré de leur vie et ne sont pas des dirigeants. Leur stérilité intellectuelle n’a pas de bornes.
Un plan de libération nationale
Le plan de sauvetage reconnaît que le président Préval « est dépassé par les événements » (page 69) causés par le séisme du 12 janvier. C’est un fait palpable. Mais il importe aussi de reconnaître, comme l’ont fait nombre d’analystes, qu’avant le 12 janvier, le président Préval avait engagé le pays dans une voie de garage avec ses dernières démarches et pratiques de pouvoir qui avaient révolté la classe politique et le peuple. En effet, la décomposition s’annonçait avec le monopole du pouvoir en filigrane dans la formation du parti INITE et les élections bidon qui se préparaient. Avec le soutien de la communauté internationale, le gouvernement, obsédé par le pouvoir absolu, s’était barricadé au Palais national contre tous les démocrates qui demandaient la transparence dans l’organisation du scrutin de février 2010, étape cruciale pour son projet de changement de la Constitution de 1987 afin de se perpétrer au pouvoir lui-même ou par personne interposée.
Dans ce processus, le gouvernement se perd, se fissure avec le complot contre Madame le Premier ministre Michèle Pierre-Louis, et s’effondre avec le tremblement de terre. Le seul ciment qui maintient encore les larges morceaux de gravats et les blocs de béton de ce gouvernement est la peur que les soldats américains sont venus entrer de force dans les tripes vides du peuple haïtien avec leur présence armée à travers le territoire national. Arno Klarsfeld, envoyé spécial du gouvernement français et conseiller spécial de Matignon, l’a dit en clair : "Sans les États-Unis, Haïti serait à feu et à sang depuis longtemps". Il faut dire : c’est donc fondamentalement pour empêcher l’explosion sociale que les forces armées américaines se retrouvent en Haïti.
En reconnaissant la situation funeste de destruction de toute l’autorité de l’État démontrée dans le spectacle d’incompétence des premiers jours après le séisme, le plan de sauvetage national doit reconnaître que l’État haïtien n’a jamais eu confiance dans les Haïtiens et s’est toujours reposé sur les étrangers pour être son relais dans le maintien de la servitude et de l’exploitation du peuple. C’est cette politique menée depuis cinq siècles qui a abouti à la misère actuelle. La continuation d’une telle politique ne peut qu’ouvrir la voie aux prévisions les plus pessimistes. Le plan de sauvetage national se doit donc d’être, dans son essence, un plan de libération nationale des tutelles onusienne et/ou américaine à travers la construction d’un État souverain dans un ordre démocratique et une économie orientée vers la satisfaction des besoins de la population. Un tel plan de sauvetage demande donc de diminuer les activités rentières dans la formation et la distribution de la richesse pour des actions d’éducation et de productivité.
Comment faire pour ne pas se noyer avec les gens qu’on voudrait sauver ? Notre pays est comme une personne dans une situation de détresse et qui crie au secours. Toutefois, il faut savoir que la personne qui se noie est prise de panique et tend à s’agripper au sauveteur avec brutalité, si ce dernier ne sait pas comment s’y prendre. Le sauveteur doit avoir de l’expérience et savoir que dans certains cas il faut d’abord assommer celui qui se noie pour pouvoir vraiment le sauver. Dans le cas d’une embarcation, un plan de sauvetage demande à priori la connaissance du terrain et surtout un bon diagnostic de la situation. Quand on connaît le relief de la côte, on peut ne pas être obligé d’utiliser une autre embarcation pour sauver celle en péril. C’est par hélicoptère qu’il faut parfois secourir une embarcation en danger. Par des temps d’orages et de tempêtes, une opération de sauvetage ne se fait pas avec les mêmes méthodes que quand il fait beau, avec une mer calme. Enfin, il importe de souligner que l’opération de sauvetage d’une vie dépend du diagnostic du mal et des mesures nécessaires pour sauver l’organisme. Dans certaines situations, il faut procéder à l’amputation d’un membre gangrené pour sauver la vie. Ces analogies ont pour objectifs de souligner comment une bonne connaissance de l’environnement est nécessaire pour réussir un sauvetage.
La question de la gouvernance et de la réforme de l’État est présentée dès le premier chapitre à travers l’élaboration des nombreux projets de lois identifiés dans la première partie du texte. Sans nul doute que ces textes contribueront à changer fondamentalement la gouvernance du pays en restreignant les pouvoirs exorbitants que le président de la République continue d’avoir dans le fonctionnement de la société. Le gouvernement décide de ne pas nommer le président de la Cour de Cassation, de ne pas faire les élections aux dates où elles devraient se tenir, de décider du résultat des scrutins aux élections législatives, etc. Il tire sa légitimité beaucoup plus de ses rapports avec les puissances extérieures, y compris avec la République Dominicaine, qu’avec le peuple haïtien. Le président fait à sa guise et le peuple haïtien n’est ni consulté, ni informé sur des décisions capitales pour son avenir. Et malgré tout, le président estime ne pas avoir assez de pouvoirs et veut changer la Constitution de 1987 pour en avoir encore plus.
L’ordre contradictoire du « oui…mais »
Aucune stabilisation de la vie politique n’est possible avec de tels agissements. Mais le renforcement institutionnel proposé dans les projets de loi n’est pas suffisant pour changer les comportements de la classe politique qui croit qu’un président est un demi-dieu. Ce renforcement institutionnel doit s’accompagner de mesures pour permettre la rééducation de l’homme haïtien afin que ce dernier se sache porteur de droits imprescriptibles en face des dictatures qui l’oppriment depuis nan tan bembo. L’héritage du fascisme duvaliérien est lourd dans les consciences. Les personnalités ont été détruites pour pouvoir survivre. Le plan de sauvetage doit donc aborder cette question de la production des hommes et des femmes de vérité capables de dire la réalité aux gouvernants. Il faut dire : les vicissitudes haïtiennes ont à voir avec des représentations collectives qui encouragent l’interminable décadence de l’ordre contradictoire dominant du « oui…mais » qui affiche son insigne sur lequel on peut lire « vouloir une chose et son contraire ». Ce que notre savoureux créole traduit en disant “nap mache ak 2 bouji, youn poun’n jwen, lot-la poun’n pa jwen.”
La vie politique devrait être régie par des lois qui consacrent la défense des minorités politiques face au pouvoir. Il faut dire : le scrutin proportionnel peut aider à la restructuration des rapports entre le pouvoir et l’opposition de manière à permettre au pouvoir de composer avec l’opposition dans l’intérêt national, sans que cette opposition ne soit obligée d’être corrompue par un poste dans l’administration publique. La réforme de la fonction publique doit être à l’ordre du jour afin qu’il y ait une carrière de fonctionnaire public qui ne dépende pas du gouvernement X ou Y. Le recrutement dans cette carrière se ferait sur concours ouvert à tous et ne serait pas lié aux aléas politiques. Bien sûr, un certain pourcentage (à définir) des postes dans l’administration serait alloué à toute nouvelle équipe gouvernementale. De cette manière, la fonction publique cesserait d’être la mangeoire vers laquelle tout le monde se rue et la lutte politique cesserait d’être celle pour les postes gouvernementaux et les sinécures. Dans le même temps, cela permettrait de faire une vraie réforme de la fonction publique afin d’introduire de l’efficacité dans la mise en œuvre des politiques publiques.
La corruption destructive de l’ordre contradictoire du « oui…mais » est au cœur du blocage et de la régression qui caractérisent la société haïtienne. Cela donne lieu à une corruption excessive dans les rapports sociaux, dans les rapports de pouvoir et de production à tous les niveaux. La corruption est constitutive du mode de régulation de la société en ce sens qu’elle casse toute hiérarchie dans les structures de décision. Tout comme le président de la république intervient en fin de conseil des ministres pour annuler des décisions longuement discutées et adoptées par ses collaborateurs, ces derniers font de même dans leurs fiefs surtout si leurs subalternes n’ont pas un pouvoir de nuisance leur permettant de faire une concurrence négative à leurs supérieurs. Il faut dire : la corruption sous ses différentes formes (électorale, judiciaire, politique, administrative, financière) est le mode de coordination du chaos organisé qui domine et se subordonne tant le mode de coordination du marché que celui de l’éthique. De l’église à l’État, la corruption destructive pénètre dans toutes les institutions humaines où il est question de pouvoir. Ses armes favorites sont la peur et les menaces de toutes sortes (chantages, intimidations, agressions, kidnappings et autres enlèvements), longtemps avant l’argent et les faveurs.
Il n’empêche que malgré cette recherche effrénée de pouvoir, des gens lucides et intègres continuent de s’opposer à la gabegie. D’où cette volonté d’assainissement et de lutte contre la corruption promue aux pages 38, 41, 42, 63, 65, 121 et 145. Sur cette lancée, il faudrait donner à l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC) toute son autonomie en la transformant en organisme autonome indépendant du ministère des Finances en l’attachant directement au Parlement. Cela suppose un parlement dont les membres ne sont pas corrompus par le pouvoir exécutif et/ou les milieux d’affaires. Ceci dit, ne soyons pas dupes de l’usage politique de la lutte contre la corruption. Brandie par la communauté internationale qui a essoré l’économie haïtienne jusqu’à l’étouffement, la lutte contre la corruption est aussi une arme utilisée par les puissants pour assurer la continuation de leur domination dans les rapports de pouvoir qu’ils ont érigé sur la planète. En parodiant Érasme, il faut oser dire : le libéralisme économique a été fondé dans la corruption, s’est cimenté par la corruption et s’est étendu à l’échelle mondiale par la corruption.
Aujourd’hui, la lutte contre la corruption est aussi une partie de l’accumulation primitive du capital qui est refusée aux pays périphériques. Qu’on nous dise une fortune sur cette planète qui n’a pas son origine dans la corruption ! Les patrons de la haute finance qui gagnent des centaines de millions de dollars dans le Corporate America pendant que leurs entreprises sont en faillite ne sont pas corrompus. Ce sont plutôt ceux qui touchent une commission de milliers de dollars pour avoir facilité une transaction qui le sont. De toute façon, ce sont les dirigeants de la planète qui déterminent ceux qui sont corrompus. Dans ce domaine, il faut oser dire et redire les jeux de pouvoir qui se livrent pour empêcher l’émergence de fortunes périphériques capables de rivaliser avec celles que l’Occident a construites avec le commerce de l’esclavage, de la drogue, de l’exploitation du travail servile, des guerres et des délits d’initiés auxquels donne droit le pouvoir politique. Dans un système basé sur l’accaparement des richesses, la capacité de corruption du pouvoir est incontournable et seuls font carrière ceux qui montrent une prédisposition à servir d’alibi et de couverture aux corrompus qui détiennent les vrais pouvoirs. La prouesse du capitalisme est cette systémique qui a pu vaincre jusqu’ici, avec la corruption, toute autre alternative pour assurer sa pérennité.
Maintenir l’état de malédiction
La reconstruction est illusoire si elle n’inscrit pas l’écriture d’un vrai contrat social de solidarité koté tout moun jwen. L’implication de tous les secteurs sociaux est importante pour un relèvement national. Dans ce cadre, la bourgeoisie et les classes dominantes haïtiennes doivent être impliquées dans le plan de sauvetage. C’est à partir d’elles que le développement peut se faire par l’investissement. Il faut donc les convaincre par le verbe de la pertinence, de la validité et de l’utilité des idées développées dans le PSSN. Surtout pas d’imposition. Il faut oser dire : le PSSN fait partie de l’offensive pour développer la capacité de négocier avec les catégories dominantes du corps social afin de leur faire prendre conscience. Les catégories dominantes doivent se prononcer clairement sur leur volonté de diminuer leur part dans le revenu national pour réduire les inégalités criantes. Quand on sait que 78% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour [1], dont 55% avec moins de 1 dollar par jour, le plan de sauvetage ne peut pas faire silence sur la distribution des revenus. Remarquons que ces mesures des inégalités sont de 23% et 9% en Amérique latine et dans la Caraïbe pour ceux qui vivent respectivement avec moins de 2 dollars et moins de 1 dollar par jour.
Il faut oser dire : l’inégalité des revenus est une calamité qui détruit le tissu social. Le groupe de 1% qui détient 46% du revenu national en Haïti constitue une des causes du naufrage national. On pense à Jung qui disait « la faute, tragique, est de ne pas être conscient ». Le séisme du 12 Janvier ne semble pas avoir altéré les consciences dans leur profondeur. Il faut que le gâteau national devienne plus grand à travers l’investissement, mais il faut aussi que le partage de ce gâteau soit plus équitable afin que les autres classes sociales aient une meilleure part du revenu national. C’est là que doit se nouer un vrai contrat social permettant aux entrepreneurs de se sentir en sécurité, de ne pas expatrier leurs capitaux et de les faire fructifier en Haïti en créant un marché national.
Nous devons avoir le souci de garder la perspective historique d’un peuple qui a conquis de haute lutte sa liberté. Un peuple dont les conquêtes ont été empoisonnées par le racisme international et la calomnie. Un peuple dont l’État a été tourné en dérision. Le colonialisme qui a perdu le pouvoir en 1804 n’a pas renoncé à Haïti et l’a reconquise par la corruption des élites afin qu’elles ne s’identifient pas au peuple des cultivateurs, déstabilisant ainsi le projet de construction nationale. Depuis lors, c’est avec une imagination débordante que le colonialiste met des bâtons dans les roues pour écarter tous ceux qui ont une certaine idée d’Haïti. Derrière cette offensive coordonnée dans maintes chancelleries, il s’agit de bafouer la vérité de 1804 avec ce qu’elle comporte de gloire, de fierté et de dignité pour ces hommes et ces femmes qui ont détruit l’esclavage par leur propres moyens. Il faut oser proclamer : le plan de sauvetage s’inscrit dans cette historicité pour penser une autre Haïti qui échappe à la peur et au chantage que les puissants utilisent, avec la complicité de ses fils dénaturés, pour la maintenir dans cet état de malédiction auquel l’ont condamné les vendeurs de chair humaine.
Le principe cardinal devant guider les autorités doit être que seule l’aide qui prépare sa propre relève est acceptée. À cet égard, le modèle de l’organisation non-gouvernementale (ONG) Partners in Health peut servir de boussole pour évaluer les apports extérieurs. Partners in Health est une organisation qui ne participe pas à la comédie humanitaire des dix mille ONGs qui prétendent lutter contre la pauvreté en Haïti pendant qu’elle ne cesse d’augmenter depuis trente ans. Dans cette optique, pour le PSSN de 25 ans, l’objectif de libération nationale doit exiger que les apports extérieurs soient dégressifs et que les ressources propres augmentent même faiblement à partir de l’année quinze. Le PSSN ne le sera que si les Haïtiens se trouvent des dirigeants à la hauteur des ambitions qu’ils se donnent. Il existe une fenêtre d’opportunité étroite avec le gouvernement Obama qu’il ne faudrait pas rater.
Malgré cela, il faudra savoir négocier en ayant bien en tête les intérêts du peuple haïtien. Le gouvernement américain ne fera pas de cadeau. Il faut le dire : lors des négociations pour la refonte du système monétaire international aboutissant aux accords de Bretton Woods en 1944, les Britanniques, avec John Maynard Keynes, avaient un plan stratégique qui était meilleur (basé sur une monnaie mondiale, le bancor) que celui proposé par Harry White pour le gouvernement américain (basé sur le dollar). Pourtant les Américains eurent gain de cause car les Britanniques dépendaient d’eux pour le financement de leur effort de guerre. Le plan White fut adopté et ce dernier fut nommé premier directeur américain du Fonds Monétaire International (FMI). Il en démissionnera en 1947 lorsque le FBI finit par découvrir qu’il était un espion des Russes depuis plusieurs années. Dans les luttes de pouvoir à l’échelle mondiale, les meilleurs plans de refondation et de reconstruction ne sont pas nécessairement adoptés. Autant en prendre note, car les services secrets qui manipulent les esprits, avec la corruption comme arme fondamentale, ne dorment jamais. Cela ne signifie pas qu’il ne fasse pas faire d’effort, d’abord au niveau du dire, pour élaborer un plan stratégique pour les chantiers qui nous attendent. Avec persévérance pour des lendemains meilleurs.
[1] World Bank, Haiti at a Glance, Development Data Group, 2006.
jeudi 11 février 2010
HAITI-SEISME: REBATTRE LES CARTES APRES LE 12 JANVIER
Haïti-Séisme : Rebattre les cartes après le 12 janvier
10 février 2010
Par Suzy Castor *
Soumis à AlterPresse le 9 février 2010
A la mémoire du professeur Jean Anil Louis-Juste
vilement assassiné, quelques heures avant le séisme
Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010.
Trente trois secondes de ce tremblement de terre, d’une magnitude de 7 degrés sur l’échelle de Richter, accusent un bilan catastrophique : 200 000 morts [1], 250,000 blessés, les plus de 4 000 mutilés physiques, des millions de traumatisés psychologiques, 1,5 million de nouveaux sans logis, plus de 500 000 déplacés, des pertes matérielles et des drames à dimension individuelle, familiale, organisationnelle et nationale.
Un tremblement de terre bouleversant
Chaque Haïtien de la zone métropolitaine et des communes avoisinantes a gravé dans sa mémoire ce moment, de l’espace d’un cillement, qui lui a laissé des traces indélébiles.
On se rappelle dans les moindres détails les faits et les sensations de ce moment…. On réfléchit encore sur cette minute, sur cette décision, sur ce geste qui a été fait ou qui n’a pas été fait et qui a scellé la différence entre la vie et la mort…
Nous poursuivent avec ténacité, les appels sans écho dans la recherche d’un être cher, l’espoir même devant l’évidence, l’angoisse de ne pouvoir sortir vivant ceux qui communiquent encore sous les décombres, l’effondrement de maisons, d’édifices, de maisonnettes, fruit de tant de sacrifices, qui ont emporté sans appel, les souvenirs de toute une vie, le regard hagard des survivants exprimant leur désarroi et leurs interrogations …
Les pertes immatérielles, encore impossibles à évaluer, approfondissent encore davantage le vide que nous ressentons tous.. La découverte de l’horreur, qui, avec pudeur ou comme effet de théâtre, s’est révélée et se révèle encore à nous, peu à peu, dans toute sa dimension…
Et la vie doit continuer malgré les frustrations, les peines, les carences de toute sortes et surtout le gouffre de l’absence d’êtres chers, avec ces blessures vives ou cette tristesse ténue qui nous enveloppe.
Chapeau a la solidarité inter haïtienne !
Si malgré l’absence du gouvernement, de la MINUSTAH, de la police nationale, des pompiers, de l’aide internationale, le pays a pu survivre du chaos des quatre longs…longs, premiers jours ; si le feu et la violence ne se sont pas immédiatement donné rendez-vous lors de cette catastrophe naturelle ; si, malgré tout, la vie a continué et s’est organisée, c’est grâce à cette solidarité et même à l’héroïsme d’un grand nombre d’Haïtiens, de tous âges et de toutes les catégories sociales.
En dehors de toute organisation, avec littéralement les mains nues, des brigades de citoyens et de secouristes bénévoles se sont constituées pour le sauvetage des survivants sous les décombres ou pour assister les blessés avec peu de moyens et beaucoup d’ingéniosité. Des draps blancs, surgis on ne sait d’où, ont vainement essayé de donner une certaine dignité à ces milliers de cadavres de parents, d’amis ou simplement d’inconnus.
Au milieu de cet effondrement apocalyptique de la ville et des symboles de l’Etat, beaucoup, peut-être avec naïveté et même ingénuité, nous nous sommes mis a rêver de voir au petit matin du 13 janvier, le Président, debout devant le palais national fortement ébréché, accompagné du gouvernement et de tous les anciens présidents de la république qui ont vécu, dans leur chair, les affres de ces secondes.
Nous désirions tellement, dans cette nouvelle épreuve, entendre une adresse à la nation, appelant à resserrer les rangs, à mobiliser toutes les forces pour sauver la patrie en danger, annoncer immédiatement certaines mesures d’appui avec nos faibles moyens, rappeler que nous formons une seule nation et un seul pays, et affirmer avec conviction que dans cette nouvelle étape de notre vie de peuple rien ne saurait continuer comme avant le 12 janvier…Dommage !
Nous nous découvrons devant le représentant spécial des Nations Unies (NU), Heidi Annabi, les environ 200 professionnels chevronnés ou jeunes, civils ou militaires provenant de 25 pays, fauchés dans le cadre de leur mission internationale.
La clameur de la solidarité des gouvernements et des peuples s’est élevée de façon extraordinaire. La chaleur des amis de l’extérieur nous a communiqué, à tout moment, beaucoup de force. Les voix de la voisine République Dominicaine, de Cuba, de l’Amérique du Nord, du Canada, de l’Amérique Latine, de l’Europe et des quatre coins du monde ont communié intensément avec Haïti dans sa douleur, et se sont mis immédiatement à la recherche d’une expression active d’appui à ce pays frère.
La toute première phase du post séisme, le sauvetage des survivants sous les décombres, est dépassée. Même s’il y a eu des faits incroyables, comme celui d’un bébé sorti vivant, après 10 jours des entrailles, d’un édifice écroulé ou de survivants rescapés après 14 jours, à l’heure actuelle, on peut affirmer qu’il n’y a plus de vie sous les décombres.
Alors, commence la longue route d’une nouvelle étape de l’urgence, de la réhabilitation et de la reconstruction immédiate, à court et moyen terme.
Les destructions matérielles ont atteint des niveaux insoupçonnés. La remise en état des édifices publics, (entre autres les palais présidentiel, législatif et de justice, les ministères etc.) des écoles, des églises, maisons de commerce, usines, des maisons privées, tant dans les bidonvilles que dans les quartiers de la classe moyenne ou de la bourgeoisie, des infrastructures détruites, et j’en passe, réclameront d’immenses moyens financiers.
Les pertes en vie humaine représentent le plus lourd bilan, car chaque vie est irremplaçable.
Cependant, on ne saurait ne pas souligner la disparition des centaines de cadres expérimentés ou de fonctionnaires entrainés de la structure permanente de la fonction publique. En outre, l’immédiat exode massif a drainé vers l’extérieur, peut-être de manière définitive, des milliers de professionnels, de jeunes universitaires, étudiants et écoliers.
Le manque de ressources humaines (dont souffre Haïti), accéléré à partir du 12 janvier, aura un fort impact sur le futur de la nation.
Un million et demi de sans logis ; des sources de travail dans les secteurs formels et informels volatilisées. Les retombées du séisme, loin de se circonscrire à la zone métropolitaine, ont profondément atteint tout le pays.
En effet, la macrocéphalie de Port-au-Prince, avec sa population impossible à gérer, a déversé, spontanément d’abord, puis encouragé par le gouvernement, près de 500 000 de réfugiés sur les provinces.
Ainsi, a été mise à nu l’absence de logements, d’infrastructures, de services et les grandes limitations administratives, financières de nos villes. Pointent déjà virtuellement, des problèmes encore plus grands, inhérents à cette nouvelle situation, si dès maintenant les dispositions adéquates pour les éviter ne sont immédiatement prises et appliquées.
Spontanément la décentralisation s’impose. Mais comment la gérer ?
Tout change pour les acteurs
Cette catastrophe, dépassant en magnitude tout ce que l’on pourrait imaginer, a été révélatrice des défaillances politiques et sociales.
Car, depuis déjà longtemps, les mises en garde, répétées des spécialistes et non spécialistes, laissaient présager le pire si aucune mesure n’était adoptée. La construction sauvage des riches villas et des misérables maisonnettes, flanquées sur les flancs des montagnes, ou la multiplication des villes misères, couchées dans le lit des nombreuses ravines, défiant toutes les règles de construction et d’urbanisme ; l’insalubrité, la déforestation, l’exploitation effrénée des carrières de sables du morne Hôpital, formaient l’ensemble de conditions d’une mort annoncée de la zone métropolitaine.
La solution des problèmes, il est vrai, en revient à tous les citoyens, mais elle incombe, en premier, lieu aux pouvoirs publics.
Au moment du séisme, si bien même, nous acceptons d’accorder au président et à ses ministres le bénéfice de la stupeur paralysante du premier moment – incontestablement inacceptable pour des dirigeants- il est grand temps de sentir la prise en mains de la situation par l’État et l’adoption de mesures exigées par la nouvelle situation.
L’incapacité de nos dirigeants, dans la prévision et la gestion de catastrophes, ainsi que leur complète dépendance de l’aide attendue de l’étranger ont été claires. Aucune orientation pour la gestion de l’aide humanitaire, aucun plan d’urgence ….
Si, depuis le 16 janvier, certaines mesures, peu à peu, sont adoptées, il n’en reste pas moins vrai que le plan stratégique gouvernemental, cohérent pour lancer le pays sur la voie de la reconstruction, et surtout l’appel à toutes les forces vives de la nation, rejetant toute position de clans et d’intérêts de groupes, n’ont pas encore été lancés jusqu’à date.
Nous avons élu un président pour cinq ans et son mandat se termine le 7 février 2011, soit trois cent soixante quatorze jours après ce 12 janvier !
Un ressaisissement réel du président et du gouvernement s’impose, sinon, l’aiguillon des pressions de la population devra les obliger à prendre les mesures indispensables, dont quelques-unes peuvent être impopulaires. A la hauteur de ce tournant historique le président devra définir son rôle, manifester son leadership et assurer la conduite du pays.
S’impose, pour lui, la nécessité de ressouder la nation, d’orienter la vision de la construction et reconstruction de nos infrastructures et structures et de projeter l’avenir. Il doit assumer, le cas échéant, le remaniement du gouvernement actuel, et prendre l’initiative de soumettre formellement une proposition aux partis politiques, aux divers secteurs de la société civile et à la population en général.
Peut-être n’est-il pas faux d’affirmer que le plus difficile nous attend et que la reconstruction et construction, greffées sur notre longue crise structurelle, seront longues…
Les partis politiques et la société civile organisée, qui malgré vents et marées, incompréhensions, avances et reculs, ont réalisé la lourde tache de leur structuration, doivent aborder, de façon consensuelle avec le gouvernement, cette conjoncture qui exige beaucoup de vision, de sacrifices, de dépassement de soi.
La faiblesse des partis politiques est patente.
Le mouvement de regroupements, initié (enfin !) depuis quelques temps, a trouvé un catalyseur pour arriver à offrir, malgré les intérêts différents, une alternative à la nation. Absents durant l’immédiat post cataclysme, ils doivent se construire dans un « macornage » avec la population, particulièrement en ce moment d’extrême souffrance, faire connaître leur programme et leur projet de société dans un langage accessible à tous les secteurs, car dans le monde contemporain, la communication demeure un instrument primordial.
Convertis en interlocuteurs obligés de l’exécutif et de l’international, leurs propositions (par exemple les 16 points présentés par l’Alternative) et leur mise en garde constructive devront orienter, toujours dans l’intérêt de la nation, l’adoption de mesures et contribuer a la solution des problèmes cruciaux du pays.
La société civile organisée a été aussi absente et elle est aussi faible. Ce post séisme lui offre l’occasion de se dynamiser, de s’organiser en secteurs pour offrir des propositions de solutions, capables d’assurer la bonne marche de la reconstruction dans ses différents aspects.
La synergie constructive avec les partis politiques ouvrira la voie à des discussions fructueuses, des orientations judicieuses, et la pleine participation à cette entreprise qui, au-delà de ses contours matériels, comporte l’accouchement d’une nouvelle société.
Car, ici, nul ne doit se tromper. Rien ne pourra être comme avant le l2 janvier.
Pour sortir de cette crise multiforme, qui affecte depuis si longtemps la société haïtienne, les ruptures plus que jamais sont obligatoires. Au long de ce parcours, se construira le leadership individuel et collectif indispensable qui nous fait tellement défaut.
Il faut le répéter, Haïti ne peut faire face efficacement, ni à l’urgence de la catastrophe, ni à la reconstruction, sans l’aide de l’internationale qui s’est d’ailleurs manifestée de façon multiforme et a été extraordinaire et émouvante ….
Il s’est même créé des situations inédites, comme le cas de Cuba qui a ouvert son espace aérien aux avions militaires américains….
La militarisation de l’aide humanitaire, et l’arrivée dominante –exagérée et irritante même- des 16 000 marines américains, pour accompagner l’aide humanitaire, fait réfléchir et soulève bien des soupçons, ce qui, cependant, ne nous autorise pas à partager l’opinion de ceux qui parlent d’occupation, à moins qu’il y ait des données encore inconnues des Haïtiens en général.
Il y a eu, certes, des dérapages dès les premiers jours, en ce qui a trait à la gestion de l’aéroport et les protestations, en particulier, de la France, Cuba et Brésil, ou au sujet des modalités de distribution de l’aide. Malgré les voix qui réclament le protectorat ou l’occupation d’Haïti, on pourrait penser que le nouvel ordre mondial ne se prête pas à un tel comportement en Amérique Latine.
Cependant, une réalité saute aux yeux.
Le vide, provoqué par l’absence de l’Etat et du gouvernement, a alimenté la tutelle larvée que vit Haïti.
Omniprésente et omnipuissante, la communauté internationale, dans ses diverses composantes, (ambassades, institutions internationales civiles ou militaires, ONG étrangères), très souvent, se trouve désarmée face à ce vide. Mais, malheureusement, plusieurs d’entre eux en profitent pour agir comme bon leur semble.
Encore une fois, l’après 12 janvier offre l’occasion de rectifier le tir. En coordination avec les partis politiques et la société civile, le pouvoir haïtien peut devenir un interlocuteur valide, avec un plan stratégique pour orienter, comme il se doit, une coopération normale. Seulement ainsi, pourrons-nous éviter l’aggravation de la situation de dépendance et donner son vrai sens à la coopération internationale.
Il est bon de signaler qu’Haïti, pour des raisons historiques ou autres, joue un rôle particulier dans la politique interne de trois pays.
La politique américaine, traditionnellement hétérogène, pourrait y opposer la vision du Pentagone et celle de l’Exécutif. Le succès ou l’échec de cette sortie post séisme aurait des retombées sur les choix du président Obama.
D’autre part, le président Leonel Fernandez, en République Dominicaine, en adoptant, avec célérité et promptitude dans la circonstance, une politique qui cherche à ouvrir une nouvelle page dans les relations haïtiano-dominicaines, semble avoir pris de court les « nationalistes » dominicains. Il faudra suivre avec attention cette nouvelle configuration qui se dessine. .
Enfin, le Brésil du président Ignacio (Lula) Da Silva, dans l’affirmation de sa politique internationale, a misé sur Haïti avec, en plus, le renforcement fraternel des liens culturels et afro américains qui unissent les deux pays. .
Il faut rebattre les cartes
Les grands désastres peuvent provoquer de grandes secousses politiques et sociales, et ils représentent, souvent, un tournant dans la vie des peuples.
Le séisme de 1972 de Managua (Nicaragua), avec un lourd bilan de destruction de la ville et environ 6000 morts et 20 000 blessés, a provoqué un vrai tremblement de terre politique pour le régime somoziste qui n’a pas été à la hauteur de la situation. Ainsi, la crise nationale s’est-elle aiguisée et a-t-elle contribué à renforcer le mouvement sandiniste qui s’engagea sur la route du triomphe de juillet l979.
De même, la gestion inadéquate du violent tremblement de terre - qui a détruit en septembre l985, le centre ville de Mexico -, a marqué aussi le début de la perte d’hégémonie du PRI qui, sanctionné au cours des élections de l988, connut son premier échec électoral en 2000 avec la perte du pouvoir après un « règne » de plus de 71 ans.
On pourrait aussi citer l’évolution de la situation, suite au tremblement de terre au Guatemala en septembre 1976 ; l’avalanche de boue du volcan du Nevado de Ruiz en Colombie en novembre 1985 ; le séisme du Salvador en janvier 2001 ; et enfin, l’ouragan Katrina en New Orléans, en août 2005, a eu une forte répercussion sur le gouvernement de Bush et le parti républicain aux États-Unis.
En Haïti, dans la gestion de l’urgence du post tremblement de terre, si les 6oo camps de réfugiés, levés spontanément dans la zone métropolitaine, et les problèmes des réfugiés en province ne sont pas attendus avec efficacité, les explosions sociales, rapidement converties en émeutes politiques, peuvent être à craindre.
Il est vrai que, dans ce tournant, les mesures de redressement sont plus difficiles. Avec la perte, en grande partie, du peu que nous avions, le pays se retrouve sinistré.
Des couches, encore plus nombreuses de la population, seront dans le dénuement le plus complet, et les disparités sociales se creuseront davantage.
Mais aussi, s’offre à nous une opportunité.
Nous souhaitons, ardemment, que ce 12 janvier marque le moment d’un nouveau départ pour notre nation.
Cependant, nous ne devons pas cacher que les opportunités n’accouchent pas toujours d’une vie nouvelle.
Dans notre histoire récente, les conjonctures porteuses d’espoirs de l986, 1991 et 2004, ont été des rendez-vous manqués qui ont marqué les vicissitudes et la prolongation de la crise de la transition haïtienne des 24 dernières années.
Les opportunités n’arriveront pas à se concrétiser spontanément, pour se transformer en réalité, elles exigent des conditions et des actions.
La route sera longue et peut être très difficile avec les caractéristiques de notre évolution récente : le « laissez grennen », l’absence d’Etat, l’auto satisfecit, le chire pit, la corruption, l’incapacité d’une concertation, l’exclusion sociale et le calice bu jusqu’à la lie d’être toujours cité comme le pays le plus pauvre, le plus corrompu, le plus dépendant, le plus incapable etc. La continuité nous conduira à l’abîme.
Plusieurs citoyens, en considérant le comportement actuel de certains acteurs clés du moment, s’interrogent, avec angoisse, et doutent du rêve d’une reconstruction grandiose, profitant de l’opportunité pour une entrée d’Haïti dans le XXIe siècle, avec une population debout et unie, impliquant, de l’État haïtien aux gouvernements étrangers, du secteur privé à la diaspora haïtienne, des ONG aux secteurs populaires et de la classe moyenne.
Ou, au contraire, allons-nous nous installer dans une anormalité convertie en normalité, comme dans les cas de Gonaïves ou de Fonds Verrettes ?
Une fois partis les journalistes des grandes chaines internationales et éteintes les lumières des cameras sur Haïti, d’autres événements attireront l’attention du monde et occuperont l’actualité internationale.
Le momemtum Haïti s’évanouira petit à petit. Mais la coopération internationale et la solidarité des amis d’Haïti resteront fermes.
Cependant, les meilleures initiatives, qui, sans nul doute, peuvent être bonnes en soi - nomination de Bill Clinton envoyé spécial des Nations Unies en Haïti et chef de la reconstruction ; diverses conférences des bailleurs de fonds à l’extérieur ; les consortiums des pays amis ; les milliards de dollars recueillis pour la reconstruction, la constitution de fonds pour le développement de l’éducation, la santé etc -, faute d’un interlocuteur valable, se réaliseront sans l’acteur haïtien et ne pourront donner, ni son vrai sens, ni sa profondeur à cette reconstruction.
En effet, si des changements de conception, comportement et mentalités ne se réalisent pas, la reconstruction physique du pays, dans le meilleur des cas, sera l’œuvre, PEUT-ÊTRE, de l’internationale qui se substituera à l’Etat haïtien.
A 206 années de la conquête de l’indépendance, il incombe aux Haïtiens de faire face à cette lourde responsabilité historique de convertir une opportunité en réalité : la refondation d’une nation qui, avec dignité, reprendra sa place dans le concert des nations et réalisera le rêve bicentenaire qui a traversé toute notre histoire de peuple, la pleine citoyenneté pour tous les Haïtiens.
* Historienne
Directrice du Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (Cresfed)
[1] Ndlr : bilan revu à la hausse : plus de 212,000 morts
10 février 2010
Par Suzy Castor *
Soumis à AlterPresse le 9 février 2010
A la mémoire du professeur Jean Anil Louis-Juste
vilement assassiné, quelques heures avant le séisme
Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010.
Trente trois secondes de ce tremblement de terre, d’une magnitude de 7 degrés sur l’échelle de Richter, accusent un bilan catastrophique : 200 000 morts [1], 250,000 blessés, les plus de 4 000 mutilés physiques, des millions de traumatisés psychologiques, 1,5 million de nouveaux sans logis, plus de 500 000 déplacés, des pertes matérielles et des drames à dimension individuelle, familiale, organisationnelle et nationale.
Un tremblement de terre bouleversant
Chaque Haïtien de la zone métropolitaine et des communes avoisinantes a gravé dans sa mémoire ce moment, de l’espace d’un cillement, qui lui a laissé des traces indélébiles.
On se rappelle dans les moindres détails les faits et les sensations de ce moment…. On réfléchit encore sur cette minute, sur cette décision, sur ce geste qui a été fait ou qui n’a pas été fait et qui a scellé la différence entre la vie et la mort…
Nous poursuivent avec ténacité, les appels sans écho dans la recherche d’un être cher, l’espoir même devant l’évidence, l’angoisse de ne pouvoir sortir vivant ceux qui communiquent encore sous les décombres, l’effondrement de maisons, d’édifices, de maisonnettes, fruit de tant de sacrifices, qui ont emporté sans appel, les souvenirs de toute une vie, le regard hagard des survivants exprimant leur désarroi et leurs interrogations …
Les pertes immatérielles, encore impossibles à évaluer, approfondissent encore davantage le vide que nous ressentons tous.. La découverte de l’horreur, qui, avec pudeur ou comme effet de théâtre, s’est révélée et se révèle encore à nous, peu à peu, dans toute sa dimension…
Et la vie doit continuer malgré les frustrations, les peines, les carences de toute sortes et surtout le gouffre de l’absence d’êtres chers, avec ces blessures vives ou cette tristesse ténue qui nous enveloppe.
Chapeau a la solidarité inter haïtienne !
Si malgré l’absence du gouvernement, de la MINUSTAH, de la police nationale, des pompiers, de l’aide internationale, le pays a pu survivre du chaos des quatre longs…longs, premiers jours ; si le feu et la violence ne se sont pas immédiatement donné rendez-vous lors de cette catastrophe naturelle ; si, malgré tout, la vie a continué et s’est organisée, c’est grâce à cette solidarité et même à l’héroïsme d’un grand nombre d’Haïtiens, de tous âges et de toutes les catégories sociales.
En dehors de toute organisation, avec littéralement les mains nues, des brigades de citoyens et de secouristes bénévoles se sont constituées pour le sauvetage des survivants sous les décombres ou pour assister les blessés avec peu de moyens et beaucoup d’ingéniosité. Des draps blancs, surgis on ne sait d’où, ont vainement essayé de donner une certaine dignité à ces milliers de cadavres de parents, d’amis ou simplement d’inconnus.
Au milieu de cet effondrement apocalyptique de la ville et des symboles de l’Etat, beaucoup, peut-être avec naïveté et même ingénuité, nous nous sommes mis a rêver de voir au petit matin du 13 janvier, le Président, debout devant le palais national fortement ébréché, accompagné du gouvernement et de tous les anciens présidents de la république qui ont vécu, dans leur chair, les affres de ces secondes.
Nous désirions tellement, dans cette nouvelle épreuve, entendre une adresse à la nation, appelant à resserrer les rangs, à mobiliser toutes les forces pour sauver la patrie en danger, annoncer immédiatement certaines mesures d’appui avec nos faibles moyens, rappeler que nous formons une seule nation et un seul pays, et affirmer avec conviction que dans cette nouvelle étape de notre vie de peuple rien ne saurait continuer comme avant le 12 janvier…Dommage !
Nous nous découvrons devant le représentant spécial des Nations Unies (NU), Heidi Annabi, les environ 200 professionnels chevronnés ou jeunes, civils ou militaires provenant de 25 pays, fauchés dans le cadre de leur mission internationale.
La clameur de la solidarité des gouvernements et des peuples s’est élevée de façon extraordinaire. La chaleur des amis de l’extérieur nous a communiqué, à tout moment, beaucoup de force. Les voix de la voisine République Dominicaine, de Cuba, de l’Amérique du Nord, du Canada, de l’Amérique Latine, de l’Europe et des quatre coins du monde ont communié intensément avec Haïti dans sa douleur, et se sont mis immédiatement à la recherche d’une expression active d’appui à ce pays frère.
La toute première phase du post séisme, le sauvetage des survivants sous les décombres, est dépassée. Même s’il y a eu des faits incroyables, comme celui d’un bébé sorti vivant, après 10 jours des entrailles, d’un édifice écroulé ou de survivants rescapés après 14 jours, à l’heure actuelle, on peut affirmer qu’il n’y a plus de vie sous les décombres.
Alors, commence la longue route d’une nouvelle étape de l’urgence, de la réhabilitation et de la reconstruction immédiate, à court et moyen terme.
Les destructions matérielles ont atteint des niveaux insoupçonnés. La remise en état des édifices publics, (entre autres les palais présidentiel, législatif et de justice, les ministères etc.) des écoles, des églises, maisons de commerce, usines, des maisons privées, tant dans les bidonvilles que dans les quartiers de la classe moyenne ou de la bourgeoisie, des infrastructures détruites, et j’en passe, réclameront d’immenses moyens financiers.
Les pertes en vie humaine représentent le plus lourd bilan, car chaque vie est irremplaçable.
Cependant, on ne saurait ne pas souligner la disparition des centaines de cadres expérimentés ou de fonctionnaires entrainés de la structure permanente de la fonction publique. En outre, l’immédiat exode massif a drainé vers l’extérieur, peut-être de manière définitive, des milliers de professionnels, de jeunes universitaires, étudiants et écoliers.
Le manque de ressources humaines (dont souffre Haïti), accéléré à partir du 12 janvier, aura un fort impact sur le futur de la nation.
Un million et demi de sans logis ; des sources de travail dans les secteurs formels et informels volatilisées. Les retombées du séisme, loin de se circonscrire à la zone métropolitaine, ont profondément atteint tout le pays.
En effet, la macrocéphalie de Port-au-Prince, avec sa population impossible à gérer, a déversé, spontanément d’abord, puis encouragé par le gouvernement, près de 500 000 de réfugiés sur les provinces.
Ainsi, a été mise à nu l’absence de logements, d’infrastructures, de services et les grandes limitations administratives, financières de nos villes. Pointent déjà virtuellement, des problèmes encore plus grands, inhérents à cette nouvelle situation, si dès maintenant les dispositions adéquates pour les éviter ne sont immédiatement prises et appliquées.
Spontanément la décentralisation s’impose. Mais comment la gérer ?
Tout change pour les acteurs
Cette catastrophe, dépassant en magnitude tout ce que l’on pourrait imaginer, a été révélatrice des défaillances politiques et sociales.
Car, depuis déjà longtemps, les mises en garde, répétées des spécialistes et non spécialistes, laissaient présager le pire si aucune mesure n’était adoptée. La construction sauvage des riches villas et des misérables maisonnettes, flanquées sur les flancs des montagnes, ou la multiplication des villes misères, couchées dans le lit des nombreuses ravines, défiant toutes les règles de construction et d’urbanisme ; l’insalubrité, la déforestation, l’exploitation effrénée des carrières de sables du morne Hôpital, formaient l’ensemble de conditions d’une mort annoncée de la zone métropolitaine.
La solution des problèmes, il est vrai, en revient à tous les citoyens, mais elle incombe, en premier, lieu aux pouvoirs publics.
Au moment du séisme, si bien même, nous acceptons d’accorder au président et à ses ministres le bénéfice de la stupeur paralysante du premier moment – incontestablement inacceptable pour des dirigeants- il est grand temps de sentir la prise en mains de la situation par l’État et l’adoption de mesures exigées par la nouvelle situation.
L’incapacité de nos dirigeants, dans la prévision et la gestion de catastrophes, ainsi que leur complète dépendance de l’aide attendue de l’étranger ont été claires. Aucune orientation pour la gestion de l’aide humanitaire, aucun plan d’urgence ….
Si, depuis le 16 janvier, certaines mesures, peu à peu, sont adoptées, il n’en reste pas moins vrai que le plan stratégique gouvernemental, cohérent pour lancer le pays sur la voie de la reconstruction, et surtout l’appel à toutes les forces vives de la nation, rejetant toute position de clans et d’intérêts de groupes, n’ont pas encore été lancés jusqu’à date.
Nous avons élu un président pour cinq ans et son mandat se termine le 7 février 2011, soit trois cent soixante quatorze jours après ce 12 janvier !
Un ressaisissement réel du président et du gouvernement s’impose, sinon, l’aiguillon des pressions de la population devra les obliger à prendre les mesures indispensables, dont quelques-unes peuvent être impopulaires. A la hauteur de ce tournant historique le président devra définir son rôle, manifester son leadership et assurer la conduite du pays.
S’impose, pour lui, la nécessité de ressouder la nation, d’orienter la vision de la construction et reconstruction de nos infrastructures et structures et de projeter l’avenir. Il doit assumer, le cas échéant, le remaniement du gouvernement actuel, et prendre l’initiative de soumettre formellement une proposition aux partis politiques, aux divers secteurs de la société civile et à la population en général.
Peut-être n’est-il pas faux d’affirmer que le plus difficile nous attend et que la reconstruction et construction, greffées sur notre longue crise structurelle, seront longues…
Les partis politiques et la société civile organisée, qui malgré vents et marées, incompréhensions, avances et reculs, ont réalisé la lourde tache de leur structuration, doivent aborder, de façon consensuelle avec le gouvernement, cette conjoncture qui exige beaucoup de vision, de sacrifices, de dépassement de soi.
La faiblesse des partis politiques est patente.
Le mouvement de regroupements, initié (enfin !) depuis quelques temps, a trouvé un catalyseur pour arriver à offrir, malgré les intérêts différents, une alternative à la nation. Absents durant l’immédiat post cataclysme, ils doivent se construire dans un « macornage » avec la population, particulièrement en ce moment d’extrême souffrance, faire connaître leur programme et leur projet de société dans un langage accessible à tous les secteurs, car dans le monde contemporain, la communication demeure un instrument primordial.
Convertis en interlocuteurs obligés de l’exécutif et de l’international, leurs propositions (par exemple les 16 points présentés par l’Alternative) et leur mise en garde constructive devront orienter, toujours dans l’intérêt de la nation, l’adoption de mesures et contribuer a la solution des problèmes cruciaux du pays.
La société civile organisée a été aussi absente et elle est aussi faible. Ce post séisme lui offre l’occasion de se dynamiser, de s’organiser en secteurs pour offrir des propositions de solutions, capables d’assurer la bonne marche de la reconstruction dans ses différents aspects.
La synergie constructive avec les partis politiques ouvrira la voie à des discussions fructueuses, des orientations judicieuses, et la pleine participation à cette entreprise qui, au-delà de ses contours matériels, comporte l’accouchement d’une nouvelle société.
Car, ici, nul ne doit se tromper. Rien ne pourra être comme avant le l2 janvier.
Pour sortir de cette crise multiforme, qui affecte depuis si longtemps la société haïtienne, les ruptures plus que jamais sont obligatoires. Au long de ce parcours, se construira le leadership individuel et collectif indispensable qui nous fait tellement défaut.
Il faut le répéter, Haïti ne peut faire face efficacement, ni à l’urgence de la catastrophe, ni à la reconstruction, sans l’aide de l’internationale qui s’est d’ailleurs manifestée de façon multiforme et a été extraordinaire et émouvante ….
Il s’est même créé des situations inédites, comme le cas de Cuba qui a ouvert son espace aérien aux avions militaires américains….
La militarisation de l’aide humanitaire, et l’arrivée dominante –exagérée et irritante même- des 16 000 marines américains, pour accompagner l’aide humanitaire, fait réfléchir et soulève bien des soupçons, ce qui, cependant, ne nous autorise pas à partager l’opinion de ceux qui parlent d’occupation, à moins qu’il y ait des données encore inconnues des Haïtiens en général.
Il y a eu, certes, des dérapages dès les premiers jours, en ce qui a trait à la gestion de l’aéroport et les protestations, en particulier, de la France, Cuba et Brésil, ou au sujet des modalités de distribution de l’aide. Malgré les voix qui réclament le protectorat ou l’occupation d’Haïti, on pourrait penser que le nouvel ordre mondial ne se prête pas à un tel comportement en Amérique Latine.
Cependant, une réalité saute aux yeux.
Le vide, provoqué par l’absence de l’Etat et du gouvernement, a alimenté la tutelle larvée que vit Haïti.
Omniprésente et omnipuissante, la communauté internationale, dans ses diverses composantes, (ambassades, institutions internationales civiles ou militaires, ONG étrangères), très souvent, se trouve désarmée face à ce vide. Mais, malheureusement, plusieurs d’entre eux en profitent pour agir comme bon leur semble.
Encore une fois, l’après 12 janvier offre l’occasion de rectifier le tir. En coordination avec les partis politiques et la société civile, le pouvoir haïtien peut devenir un interlocuteur valide, avec un plan stratégique pour orienter, comme il se doit, une coopération normale. Seulement ainsi, pourrons-nous éviter l’aggravation de la situation de dépendance et donner son vrai sens à la coopération internationale.
Il est bon de signaler qu’Haïti, pour des raisons historiques ou autres, joue un rôle particulier dans la politique interne de trois pays.
La politique américaine, traditionnellement hétérogène, pourrait y opposer la vision du Pentagone et celle de l’Exécutif. Le succès ou l’échec de cette sortie post séisme aurait des retombées sur les choix du président Obama.
D’autre part, le président Leonel Fernandez, en République Dominicaine, en adoptant, avec célérité et promptitude dans la circonstance, une politique qui cherche à ouvrir une nouvelle page dans les relations haïtiano-dominicaines, semble avoir pris de court les « nationalistes » dominicains. Il faudra suivre avec attention cette nouvelle configuration qui se dessine. .
Enfin, le Brésil du président Ignacio (Lula) Da Silva, dans l’affirmation de sa politique internationale, a misé sur Haïti avec, en plus, le renforcement fraternel des liens culturels et afro américains qui unissent les deux pays. .
Il faut rebattre les cartes
Les grands désastres peuvent provoquer de grandes secousses politiques et sociales, et ils représentent, souvent, un tournant dans la vie des peuples.
Le séisme de 1972 de Managua (Nicaragua), avec un lourd bilan de destruction de la ville et environ 6000 morts et 20 000 blessés, a provoqué un vrai tremblement de terre politique pour le régime somoziste qui n’a pas été à la hauteur de la situation. Ainsi, la crise nationale s’est-elle aiguisée et a-t-elle contribué à renforcer le mouvement sandiniste qui s’engagea sur la route du triomphe de juillet l979.
De même, la gestion inadéquate du violent tremblement de terre - qui a détruit en septembre l985, le centre ville de Mexico -, a marqué aussi le début de la perte d’hégémonie du PRI qui, sanctionné au cours des élections de l988, connut son premier échec électoral en 2000 avec la perte du pouvoir après un « règne » de plus de 71 ans.
On pourrait aussi citer l’évolution de la situation, suite au tremblement de terre au Guatemala en septembre 1976 ; l’avalanche de boue du volcan du Nevado de Ruiz en Colombie en novembre 1985 ; le séisme du Salvador en janvier 2001 ; et enfin, l’ouragan Katrina en New Orléans, en août 2005, a eu une forte répercussion sur le gouvernement de Bush et le parti républicain aux États-Unis.
En Haïti, dans la gestion de l’urgence du post tremblement de terre, si les 6oo camps de réfugiés, levés spontanément dans la zone métropolitaine, et les problèmes des réfugiés en province ne sont pas attendus avec efficacité, les explosions sociales, rapidement converties en émeutes politiques, peuvent être à craindre.
Il est vrai que, dans ce tournant, les mesures de redressement sont plus difficiles. Avec la perte, en grande partie, du peu que nous avions, le pays se retrouve sinistré.
Des couches, encore plus nombreuses de la population, seront dans le dénuement le plus complet, et les disparités sociales se creuseront davantage.
Mais aussi, s’offre à nous une opportunité.
Nous souhaitons, ardemment, que ce 12 janvier marque le moment d’un nouveau départ pour notre nation.
Cependant, nous ne devons pas cacher que les opportunités n’accouchent pas toujours d’une vie nouvelle.
Dans notre histoire récente, les conjonctures porteuses d’espoirs de l986, 1991 et 2004, ont été des rendez-vous manqués qui ont marqué les vicissitudes et la prolongation de la crise de la transition haïtienne des 24 dernières années.
Les opportunités n’arriveront pas à se concrétiser spontanément, pour se transformer en réalité, elles exigent des conditions et des actions.
La route sera longue et peut être très difficile avec les caractéristiques de notre évolution récente : le « laissez grennen », l’absence d’Etat, l’auto satisfecit, le chire pit, la corruption, l’incapacité d’une concertation, l’exclusion sociale et le calice bu jusqu’à la lie d’être toujours cité comme le pays le plus pauvre, le plus corrompu, le plus dépendant, le plus incapable etc. La continuité nous conduira à l’abîme.
Plusieurs citoyens, en considérant le comportement actuel de certains acteurs clés du moment, s’interrogent, avec angoisse, et doutent du rêve d’une reconstruction grandiose, profitant de l’opportunité pour une entrée d’Haïti dans le XXIe siècle, avec une population debout et unie, impliquant, de l’État haïtien aux gouvernements étrangers, du secteur privé à la diaspora haïtienne, des ONG aux secteurs populaires et de la classe moyenne.
Ou, au contraire, allons-nous nous installer dans une anormalité convertie en normalité, comme dans les cas de Gonaïves ou de Fonds Verrettes ?
Une fois partis les journalistes des grandes chaines internationales et éteintes les lumières des cameras sur Haïti, d’autres événements attireront l’attention du monde et occuperont l’actualité internationale.
Le momemtum Haïti s’évanouira petit à petit. Mais la coopération internationale et la solidarité des amis d’Haïti resteront fermes.
Cependant, les meilleures initiatives, qui, sans nul doute, peuvent être bonnes en soi - nomination de Bill Clinton envoyé spécial des Nations Unies en Haïti et chef de la reconstruction ; diverses conférences des bailleurs de fonds à l’extérieur ; les consortiums des pays amis ; les milliards de dollars recueillis pour la reconstruction, la constitution de fonds pour le développement de l’éducation, la santé etc -, faute d’un interlocuteur valable, se réaliseront sans l’acteur haïtien et ne pourront donner, ni son vrai sens, ni sa profondeur à cette reconstruction.
En effet, si des changements de conception, comportement et mentalités ne se réalisent pas, la reconstruction physique du pays, dans le meilleur des cas, sera l’œuvre, PEUT-ÊTRE, de l’internationale qui se substituera à l’Etat haïtien.
A 206 années de la conquête de l’indépendance, il incombe aux Haïtiens de faire face à cette lourde responsabilité historique de convertir une opportunité en réalité : la refondation d’une nation qui, avec dignité, reprendra sa place dans le concert des nations et réalisera le rêve bicentenaire qui a traversé toute notre histoire de peuple, la pleine citoyenneté pour tous les Haïtiens.
* Historienne
Directrice du Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (Cresfed)
[1] Ndlr : bilan revu à la hausse : plus de 212,000 morts
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