dimanche 16 août 2009

QUELLE SOLUTION CONCRETE POUR HAITI

QUELLE SOLUTION CONCRÈTE
POUR HAITI?
par Gérard Bissainthe

Quelles sont les alternatives que je propose en remplacement de la solution actuelle de la Minustah et des plans autres projetés par l’ONU.

Tout d’abord le contenu des commentaires qui vont suivre n’a rien de nouveau. Depuis des années je publie des textes dans lesquels on retrouve en substance toutes les idées que je vais développer ici.

Par ailleurs ces commentaires sont purement factuels et ne sont entachés d’aucune émotivité. Si je constate, par exemple, que les Etats-Unis en tant que superpuissance ont une influence déterminante sur Haïti, ce n’est pas une diatribe contre “l’impérialisme américain”, c’est la reconnaissance d’un fait aussi évident que la présence du soleil, lorsqu’il fait jour.

Je dois dire aussi que mes analyses et mes conclusions sont basées sur une observation de la scène politique qui a commencé depuis plus d’un demi-siècle, sur des expériences vécues, sur des recoupements, des intuitions, parfois aussi sur des confidences. A aucun moment je n’ai eu accès à des documents secrets ou classifiés. Je ne suis pas arrivé à des certitudes absolues, mis seulement à des hypothèses de travail que je crois suffisantes pour l’action. De toutes façons personne n’a ces certitudes et c’est la raison pour laquelle la politique restera toujours un jeu d’échecs et une des meilleurs méthodes pour y atteindre ses objectifs est celle recommandée par l’Évangile: avoir la pureté de la colombe et la sagacité prudencielle du serpent. Un idéal très difficile à réaliser et je connais une seule personne dans l’histoire qui l’a réalisé c’est le Mahatma Gandhi.

Tout d'abord ne vous attendez pas à ce que je vienne avec une solution miracle, comme par exemple, 200.000 (deux cent mille ) emplois que je vais créer dans le pays en un tournemain avec mon bâton magique.

Haiti est un pays gravement malade, même grabataire. Nous allons successivement
1.- Observer les symptômes de sa maladie
2.- Faire un diagnostic, identifier la nature de sa maladie
3.- Proposer un traitement de guérison.

1.- LES SYMPTOMES
de la maladie du pays qui s’appelle Haiti.
Les symptômes sont évidents, tout le monde les connait:
a.- le chômage: au moins un Haïtien sur trois, si ce n’est même sur deux n’a pas de travail.
b.- une misère affreuse; certains Haïtiens en arrivent aujourd’hui à manger des galettes de terre.
c.- l’insécurité: les vols, les assassinats, les kidnappings se multiplient.
d.- la dépendance, le parasitisme par rapport à des puissances étrangères, autrement dit le tutellisme

2.- LE DIAGNOSTIC
Voici mon diagnostic: le mal d’Haïti provient du fait que le pays ne vit pas sous le même système que l’on trouve dans les pays dits avancés et qui jouissent d’un minimum de justice et de bonheur, un système que l’on appelle le système démocratique. Haïti vit sous un système que l’on peut appeler “plouto-xénocratique” . En d’autres termes, dans les pays dits avancés c’est le peuple qui à travers ses représentants a le pouvoir, alors qu’en Haïti c’est une minorité de riches (en grec riche se dit “ploutos”) joints à des étrangers (en grec étranger se dit “xénos”) qui s’arrangent pour avoir le pouvoir. La différence entre les deux systèmes provient de la manière dont se font les élections. Voir plus loin.

3.- LE TRAITEMENT
que je propose
A.- Le Municipalisme
Appliquer sur le plan intérieur le “Municipalisme”
B.- L’Aphorizisme
Appliquer sur le plan extérieur l’Aphorizisme
C.- Mono-nationalité territoriale
Libérer les forces de la Diaspora en acceptant la mono-nationalité territoriale
E.- Forces Armées exclusivement indigènes
Avoir des forces armées qui soient exclusivement nationales, indigènes

LES EXPLICATIONS

Note A
Le système d’élections
Les élections sont le précédé utilisé dans les pays dits avancés aussi bien qu’en Haïti pour désigner ceux qui vont exercer le pouvoir au nom du peuple.
Dans les pays dits avancés pour éviter que des forces extérieures n’influent sur les élections et ne les orientent dans un sens qui ne soit pas favorable aux intérêts de la nation, interdiction est faite aux instances étrangères d’intervenir dans les élections de la nation.
Ni les Etats-Unis, ni la France, par exemple, n’accepteront
1.- Que la plus grande partie, si ce n’est même parfois la totalité du financement de leurs partis politiques proviennent d’instances étrangères.
2.- Que leurs élections nationales soient, pour quelque raison que ce soit, sous la coupe d’instances étrangères.
Or en Haïti
1.- les partis politiques sont quasiment tous dépendant d’un financement étranger.
2.- les élections haïtiennes se font sous le contrôle d’instances étrangères, comme, par exemple, l’ONU et/ou l’OEA (1)
Les raisons données pour justifier ces anomalies en Haïti sont les suivantes:
a.- les partis politiques haïtiens n’ont pas d’argent, parce qu’ils ne peuvent compter sur les cotisations de leurs militants dont les revenus sont en général modiques ou même inexistants.
b.- les élections organisées par les Haïtiens donnent lieu à de trop nombreuses irrégularités.

Réponse:
Il ne faut pas vouloir organiser en Haïti des partis politiques “à l’occidentale” , c’est à dire qui soient dès le départ des partis nationaux. Il faut diviser la difficulté et partir de la base, des sections communales, comme nous le proposons dans le municipalisme. Une section communale peut très bien organiser ses propres Constitutions avec ses propres moyens sans recourir à des fonds étrangers.

A. LE MUNICIPALISME
Le municipalisme que je propose est en fait ce qui se passe aux Etats-Unis et en France et c’est ce qui explique que ces pays jouissent d’une démocratie authentique.
Le pouvoir aux Etats-Unis et en France va de la base vers le sommet. En Haïti il va du sommet vers la base. (2)
Voici comment on opère dans le système électoral municipaliste:

1.- Étape 1
Élection du Conseil de la Section Communale
Chaque section communale élit un Conseil de la Section Communale. Ce qui peut se faire avec les propres moyens de la Section Communale sans aide étrangère.

2.- Étape 2
Constitution du Conseil Communal
Chaque Conseil de Section Communale choisit un certain nombre de représentants et ces représentants vont constituer un Conseil Communal. Ce qui peut se faire avec les propres moyens de la Commune sans aide étrangère.

3.- Étape 3
Constitution du Conseil d’Arrondissement
Chaque Conseil Communal choisit un certain nombre de représentants. Ces réprésentants vont constituer un Conseil d’Arrondissement. Ce qui peut se faire avec les propres moyens de l’Arrondissement sans aide étrangère.

4.- Étape 4
Constitution du Conseil de Département
Chaque Conseil d’Arrondissement choisit un certain nombre de représentants et ces réprésentants vont constituer un Conseil de Département. Ce qui peut se faire avec les propres moyens du Département sans aide étrangère.

5.- Étape 5
Constitution du Conseil National
Chaque Conseil de Departement choisit un certain nombre de représentants et ces représentants vont constituer un Conseil National Ce qui peut se faire avec les propres moyens de la nation, sans aide étrangère.
C’est le Conseil National qui va prendre les décisions pour la nation.

La première tâche du Conseil National issu ainsi d’un réel processus démocratique, exprimant ainsi la vraie volonté du peuple haïtien de la base, devra être
1.- de proclamer qu’il prend et désormais exerce le pouvoir en Haïti
2.- d’élaborer et de promulguer une nouvelle constitution pour la nation haïtienne qui devra surtout éviter toutes les graves erreurs de la constitution de 1987.

Comment arriver à implanter le municipalisme dans le pays?
Il existe deux manières d’instaurer le municipalisme dans le pays

A.- La manière pragmatique
Un organisation prend le pouvoir dans le système d’élection actuel. Une fois au pouvoir elle implémente le système municipaliste.

b.- La manière révolutionnaire dont voici les principaux paramètres:
1.- Chaque section communale s’autoproclame entité autonome et organise ses élections. Si le conseil existant de la section communale représente authentiquement la volonté de la section communale, il faut le laisser en place. Sinon il faut tout faire pour le remplacer par un autre Conseil de Section Communale réellement issu de la volonté populaire. Il ne faut pas oublier que dans le municipalisme la Section Communale, structure de base de la nation, est l’élément-clé, l’élément-moteur, la locomotive de la nation. Les conseils de sections communale doivent vraiment être les représentants réellement choisis par les habitants de la section. Si la “molécule de base” de la nation est défectueuse, toute la nation sera defectueuse.
2.- Pour aider chaque section communale à s’en tirer sur le plan économique, même déjà pour les élections, il sera impératif que chaque Haïtien de la Diaspora noue ou resserre les liens qu’il a avec “SA” section communale ou au moins “SA” commune. C’est un travail qui devrait être fait systématiquement. Il ne faut pas oublier que le but de l’opération est que chaque Section Communale finisse par acquérir une autonomie au moins relative, de manière a éviter la dépendance à l’égard des puissances étrangères. Il ne sera pas question d’interdire les investissements étrangers, aussi bien dans le domaine lucratif que dans le domaine non-lucratif, car les deux sont utiles, voire même indispensables au pays. Il faudra seulement mettre fin à l’anarchie qui règne aujourd’hui dans ces deux domaines.

B.- L’APHORIZISME
Le mot “aphorizisme’ est tiré d’un verbe grec “aphorizô” qui signifie “je trace une frontière précise”. L’aphorizisme est simplement l’expression pratique du proverbe américain: “Good fences make good neighbors”, les bonnes clôtures font les bons amis.
Il est un fait aujourd’hui que les relations entre Haiti et les puissances étrangères sont gérées trop souvent par l’arbitraire. Haiti est une nation souveraine comme les Etats-Unis, par exemple, ou comme la France. Or les Etats-Unis et la France notamment s’immiscent QUASI JOURNELLEMENT, OUVERTEMENT dans les affaires internes d’Haïti, d’une manière que ni les Etats-Unis ni la France n’accepteraient de la part d’une nation étrangère, quelle qu’elle soit. Or il n’y a pas une souveraineté spéciale pour Haïti et souveraineté spéciale pour les Etats-Unis et la France. Toutes ces trois nations, Haiti, Etats-Unis, France sont censés avoir la même et identique souveraineté nationale. Les ingérences des Etats-Unis et de la France peuvent être désignés par des noms divers. Dans le langage de tous les jours on parle de tutelle, de proconsulat, de suzerainisme pour décrire un pouvoir de facto exercé par les grandes puissances sur les petits États comme Haiti. La Doctrine dite de Monroe avait quasiment officialisé de manière unilatérale ce système dit proconsulaire des Etats-Unis. Conscient de cette anomalie et surtout témoins de ses effets déplorables sur les relations entre les Etats-Unis et ses alliés interaméricains, le Président Obama a décidé solennellement à la dernière réunion de Bogota de mettre fin à ce système et de le remplacer par uns système de partenariat. Le système de partenariat c’est exactement l’essence de l’aphorizisme, car il veut dire que les Etats-Unis vont considérer les nations d’Amérique Latine, dont Haïti, comme des alliés et non comme des vassaux de facto, ce qui va impliquer la signature de nouveaux contrats de relations mutuelles sur un pied de stricte égalité (d’égal à égal”, dit le discours du Président Obama). C’est donc en principe la fin de l’arbitraire des relations opaques, obscures, soient inavouables ou inavoués entre les Etats-Unis et ses alliés de l’Amérique Latine. Il faut maintenant autour d’une table ronde, sur un pied de stricte égalité “redéfinir les frontières” diplomatiques et géopolitiques entre les Etats-Unis et ses alliés d’Amérique latine, dont Haïti. J’ai été visionnaire, puisque c’est ce que je préconise depuis très longtemps à cor et à cri, urbi et orbi pour en finir avec un système de dépendance, que j’ai appelé tutelle, d’Haïti en face des Etats-Unis. Un système dont les dégâts sont dévastateurs en aval comme en amont. Établissons l’Aphorizisme et les Etats-Unis et Haiti vont pouvoir donner leur vraie mesure dans leurs relations réciproques.

C.- MONO-NATIONALITÉ TERRITORIALE
Libérer les forces de la Diaspora en acceptant la mono-nationalité territoriale
Plutôt que de parler de double nationalité, il vaut mieux parler de mono-nationalité territoriale, en ce sens que Pierre, par exemple, qui a la nationalité haïtienne et une nationalité étrangère, ne pourra sur le territoire haïtien, revendiquer que la seule nationalité haïtienne. Sur le territoire national d’Haïti, il est uniquement un mono-national haïtien, à moins qu’il ne renonce officiellement à sa nationalité haïtienne et dans ce cas en Haïti Pierre pourra revendiquer son unique nationalité étrangère. Avec la mono-nationalité territoriale tous les Haïtiens dits binationaux que l’on veut exclure de la communauté nationale seront pleinement intégrés dans la nation haïtienne.

E.- FORCES ARMÉES EXCLUSIVEMENT INDIGÈNES
Les seules forces armées qui pourront être admises sur le territoire nationale ne pourront que des forces armées indigènes, à l’exclusion de toute force armée étrangère. Ces forces devront être gérées par le principe strict de la soumission du pouvoir militaire au pouvoir civil.

IMAGINONS MAINTENANT LE PAYS
APRES L’INSTAURATION
DU MUNICIPALISME ET DE L’APHORIZISME

1.- Le peuple dit de l’arrière-pays, étant majoritaire, va vraiment avoir la haute main sur les affaires du pays et non plus une oligarchie haïtiano-étrangè re (plouto-xénocratique )

2.- Le pouvoir ne sera plus concentré à Port-au-Prince mais diffusé à travers tout le pays. La décentralisation, sera automatique, parce qu’elle viendra au début et non à la fin.

3.- Les Haïtiens de la Diaspora, sans même retourner physiquement en Haïti (pour le moment en tout cas ce ne sera pas surtout pas conseillé) pourront participer activement au développement du pays. La Diaspora organisée apportera au pays l’argent, le “nerf de la guerre”. La liaison organique et systématiquement structurée entre le pays et sa diaspora permettra enfin au pays de profiter au maximum des ressources de la Diaspora et rendra inutile toute aide étrangère.

4.- 3.- Les représentants de toutes les instances étrangères n’interviendront plus dans les affaires internes d’Haïti et prendront dans le pays un profil bas. Les Etats-Unis pourront alléger considérablement leurs structures dans une Haïti devenue officiellement une associée, donc moins à surveiller. Les contrats entre Haiti et ses alliés, les Etats-Unis et la France notamment, pourront prévoir, par exemple, que des conseillers techniques américains pourront aider l’armée haïtienne en Haïti et des conseillers techniques français pourront aider la police haïtienne. Comme tout sera clairement et nettement défini entre Haiti et ses alliés, comme le peuple aura son mot à dire en tout, les Etats-Unis et la France notamment échapperont aux reproches d’être de facto des puissances de l’ombre qui mettent Haiti sous tutelle.

5. Comme l’instabilité politique provient en général des actions et manœuvres de l’oligarchie haïtiano-étrangè re pour faire triompher ses intérêts, et pas du tout comme on s’acharne à le faire croire, des manœuvres d’une Armée qui n’a en général été qu’exécutante, les forces armées haïtiennes sous le contrôle d’un pouvoir civil authentiquement issu de la volonté populaire et non plus de la volonté de l’oligarchie haïtiano-étrangè re, au lieu d’être un facteur de déstabilisation du pays, participeront activement à la marche du pays vers le progrès, en particulier en encadrant un “Service Civique Obligatoire”.

6.- Des accords pourront être établis entre les institutions d’enseignement supérieur haïtiennes et des institutions d’enseignement supérieur étrangères sur des bases plus dynamiques, plus productives. Les universités américaines en particulier offrent d’excellentes opportunités jamais exploitées à fond par les institutions d’enseignement supérieur haïtiens qui n’ont jusqu’ici bénéficié que du bas de gamme et non du haut de gamme des institutions américaines. Haiti pourra devenir un “interface” entre les Etats-Unis et la France.

7.- Un système d’Affirmative Action sera lancé sur le plan de l’Éducation et sur le plan de l’Entreprenariat pour donner leur chances aux démunis et faire que pour eux aussi “le ciel soit la limite”.

8.- Développement systématique de l’Internet.

9.- L’autonomie des sections communales rendra possible des précédés comme l’organisation systématique du troc, le développement de l’agriculture et de l’artisanat pour le profit prioritaire des masses.

10.- Une seule année après, Haïti pourra faire des bonds de géant et reprendre sa place de leader du Monde Noir.

Gérard Bissainthe
gerarbis@orange. fr
2 août 2009
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(1.-) L’Organisation des Nations Unies (ONU) où les grandes puissances détiennent un droit de véto, est par ce fait même une organisation où ces grandes puissances ont le haut du pavé et les petites nations y ont une statut forcément inférieur.
Quant à l’Organisation des États Américains (OEA) le poids économique, militaire et géopolitique des Etats-Unis font qu’en son sein la République Étoilée soit la puissance de facto dominante.

(2.-) A la vérité c’est le système suisse de démocratie rapprochée qui se rapproche le plus du municipalisme décrit ici.

jeudi 30 juillet 2009

UNIVERSITY ET LUTTE POLITIQUE EN HAITI: TIRER PROFIT DES GRANDES LECONS DE L'HISTOIRE

Université et lutte politique en Haïti : Tirer profit des grandes leçons de l’histoire

mercredi 29 juillet 2009

« Il est à remarquer plus qu’en 1929 et 1946, la lutte des secteurs les plus progressistes dont les étudiants (2002-2004), a été rapidement récupérée par une fraction de l’oligarchie soutenue par une couche de classes moyennes, en collusion avec les grandes puissances, empêchant une véritable avancée de la bataille du peuple haïtien, vers de véritables conquêtes sociales.

Aujourd’hui encore, des nuages noirs s’amoncellent sur le monde universitaire. Des caricatures de mouvements revendicatifs tentent de semer la confusion. A quelle fin ? »

Par Myrtha Gilbert

Soumis à AlterPresse le 22 juillet 2009 [1]

1-Contexte général :

a) La première guerre mondiale (1914- 1918) offrit aux américains, l’opportunité d’étendre leur influence en Amérique Latine et dans la Caraïbe par la politique de la canonnière. Les principales puissances européennes (Angleterre, France, Allemagne) -qui contrôlaient le marché des denrées haïtiennes et les contrats juteux- étant en guerre, les EEUU estimèrent qu’il était grand de temps de mettre en pratique la doctrine de Monroe vis-à-vis de la Caraïbe, en contrecarrant l’influence européenne pour se confirmer comme seule puissance continentale.

b) Sur le plan interne, l’obsolescence des structures agraires exprimées dans les rapports de « de moitié », les corvées déguisées, les abus des puissants, les dépossessions arbitraires, l’insécurité foncière, assaillent une paysannerie en forte croissance démographique. Pour certains grandons, c’est l’occasion rêvée. Manipulant les justes revendications paysannes, et profitant du faible niveau de conscience de classe et de la misère des paysans sans terre, ils endosseront leurs habits de généraux, recruteront des milliers de miséreux pour descendre chercher le pouvoir à Port-au-Prince.

c) Par ailleurs, l’Occupation américaine d’Haïti le 28 juillet 1915 a été précédée d’un acte de piraterie internationale inusité. En effet, le 17 décembre 1914, un groupe de marines débarqua à Port-au-Prince et fit main basse sur les réserves d’or de la Banque Nationale d’Haïti, estimées à 500 000 dollars, ouvrant un nouveau chapitre de relations musclées avec notre pays.

Ce sont là des faits qui devaient marquer douloureusement toute une frange de la jeunesse de l’époque.

Pendant que la bourgeoisie compradore (import-export)- celle qui ne produisait pas mais se limitait à son rôle de ramasseur avide - applaudissait l’occupant des deux mains, des patriotes haïtiens résistaient avec les armes et la plume.

Les leaders cacos Josaphat Jean-François dans le Nord et Misael Codio dans le Sud se sont battus courageusement contre l’occupant.

Charlemagne Péralte et Benoît Batraville, se mirent à la tête de milliers de paysans du Plateau Central. Le premier fut assassiné par les forces d’occupation suite à la trahison du renégat Conzé le 31 octobre 1919, et le second abattu par la soldatesque le 19 mai 1920.

Retenons que d’autres patriotes tels Joseph Jolibois et Georges Petit, avec leur plume, ont vigoureusement dénoncé l’occupation, dès 1915.

2- L’Université et la Conjoncture de1929

L’année 1929 voit l’effondrement des bourses aux EEUU et des faillites en cascade. C’est l’une des pires crises du système capitaliste mondial.

En Haïti, les occupants ont dépossédé énormément de paysans, établi des taxes qui ruinaient les petits producteurs. Beaucoup de ports dont ceux du Môle St Nicolas, de Miragoâne, des Cayes, d’Aquin ont été fermés au commerce extérieur depuis 1923 causant la ruine des commerçants et des agriculteurs. La taxe sur l’alcool révolte les planteurs de canne des Cayes et de Léogâne. Les paysans haïtiens partent vers les bateys de Cuba et de la République Dominicaine par milliers.

Un évènement mineur va mettre le feu aux poudres. Il s’agit de la décision de Georges Freeman, directeur du Service Technique d’Agriculture à Damien, de diminuer désormais le nombre de bourses allouées aux étudiants de l’Ecole Centrale d’Agriculture.

Les étudiants rentrent en grève le 31 octobre 1929, et organisent leur première manifestation pacifique à 10 ans jour pour jour de la mort de Charlemagne Péralte, affichant leur totale désapprobation d’une mesure qualifiée d’injuste, compte tenu des salaires extravagants perçus à la même époque par une pléiade d’experts américains travaillant dans cette institution.

A noter que Jacques Roumain revenu deux ans auparavant au pays prend une part active dans ce mouvement dont il est en quelque sorte le promoteur.

Face au refus arrogant de Freeman [2] de revenir sur sa décision, les grévistes maintiennent leur mot d’ordre et trouvent en premier lieu l’appui des étudiants de l’Ecole de Droit de Port-au-Prince. Et par la suite, les démonstrations de solidarité vont se multiplier. Tour à tour, la faculté de médecine de pharmacie et d’art dentaire, l’Ecole des sciences appliquées, l’Ecole Normale d’institutrices, l’Ecole des Infirmières manifestent leur appui à la juste cause des étudiants de Damien. Puis, ce fut le tour des collégiens et lycéens de St louis de Gonzague, du Collège St Martial, du Lycée Pétion et de bien d’autres centres d’enseignement.

Pratiquement toute la presse haïtienne se solidarisa avec les justes revendications des étudiants. Mais le mouvement avait depuis longtemps dépassé leur simple demande :

« Ce ne fut pas seulement une manifestation des Jeunes, ce fut la question haïtienne dans son ensemble posée très nettement par l’opinion haïtienne », écrit le journal Le Temps dans un article datée du 22 novembre 1929.

Le Haut Commissaire Russel crie au complot communiste !

Le Président Borno pour sortir de l’impasse fait des concessions qui ne satisfont pas les étudiants et le 25 novembre la grève redouble de plus belle.

Les actes de solidarité se multipliaient au fil du temps : les écoles professionnelles Elie Dubois et JB Damier expriment ouvertement leur appui. Et finalement, les écoles congréganistes des sœurs de Ste Rose de Lima (Lalue), du Sacré-Cœur et de St-Joseph de Cluny rejoignent le mouvement de grève. On est déjà au début du mois de décembre.

Une manifestation gigantesque se déroule à Port-au- Prince. La foule des étudiants et supporteurs est impressionnante. Les étudiants tentent de pénétrer chez Freeman et c’est la répression policière. Des jeunes arrêtés sont vite relâchés sous pression des manifestants.

Et puis la province s’enflamme, les élèves, les commerçants, les ouvriers de Jacmel, de St-Marc, du Cap-Haïtien, des Gonaïves manifestent et rentrent en grève. Les écoles rurales ne seront pas en reste. Finalement, la douane, le nerf même de l’occupation se déclare en grève. Alors le 5 décembre, l’occupant décrète la loi martiale. Le barreau irrité adhère au mouvement de contestation.

Le16 décembre 1929, le président des EEUU décide l’envoi de nouvelles troupes et celui de la Commission Forbes.

Les principales retombées de la grève des étudiants de Damien seront a) la revitalisation de la lutte contre l’occupation, b) le départ de Borno du pouvoir. Celui-ci avec l’appui américain tentait « une manœuvre constitutionnelle » pour obtenir un troisième mandat ; c) l’envoi de la Commission Forbes ; d) le processus de désoccupation.

Cependant, l’absence d’une organisation politique d’avant-garde plus structurée et en liaison plus étroite avec les masses populaires (en dépit des efforts de Jacques Roumain et d’autres pionniers) n’a pas permis de recueillir tous les fruits de cette grande bataille nationale initiée par les courageux étudiants de Damien.

C’est ainsi qu’un opportuniste comme Sténio Vincent, arborant le drapeau du nationalisme a pu tromper de véritables patriotes et révolutionnaires. Une fois au pouvoir, il ne manquera pas de dévoiler son vrai visage. Il persécutera ceux qui l’avaient appuyé dans le contexte de la bataille patriotique contre l’occupation américaine, notamment Jacques Roumain qu’il fera emprisonner.

3- Deuxième moment : Les jeunes et les étudiants dans la conjoncture de1946

3.1 Contexte général

Nous sommes au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le commerce international est fortement perturbé. Les produits importés sont rares, les cours des denrées sont en baisse sur le marché international. La situation des masses urbaines se détériore davantage.

En Haïti, depuis 1941, les masses rurales sont à nouveau aux abois, pourchassées par les expulsions massives organisées sous le gouvernement d’Elie Lescot au profit de la SHADA, mal nommée Société Haïtiano-américaine de Développement Agricole. Il s’agit d’une société écran soit disant étatique mais véritablement américaine au profit de laquelle 104 000 ha de terre seront rendues disponibles pour la culture du caoutchouc, de la pite et la coupe des arbres forestières au niveau de la Forêt des Pins mais aussi du morne Doco dans la Grand’Anse, Bois Laurence et La Miel dans le Plateau Central.

Dans le même temps, la campagne dite de rejetés ou campagne antisuperstitieuse, jetait le désarroi au sein des masses paysannes doublement persécutées. Cette chasse aux sorcières est menée tambour battant et avec violence par le clergé breton avec la bénédiction expresse du gouvernement de Lescot.

On peut même se demander dans quelle mesure cette campagne des rejetés ne préparait pas ces expulsions, à moins qu’elle n’ait servi à l’occultation de ce violent processus de dépossession des masses paysannes, au profit de la SHADA ?

La misère rurale devient plus profonde et des poches de disette s’installent.

Profitant de ce contexte particulier, une couche d’intellectuels se sentant exclus de la fonction publique réclame sa part du gâteau national. Issus de la petite bourgeoisie, ils sont pour la plupart liés au courant indigéniste qui glisse déjà vers le noirisme notamment avec Lorimer Denis, François Duvalier, René Piquion, Emmanuel C Paul etc.

Par ailleurs, un vent de liberté souffle sur le monde, à la faveur de la deuxième guerre mondiale, soutenu par les éclatantes victoires de l’armée russe sur les forces militaires de l’Allemagne nazi et de manière générale, l’implication des forces progressistes dans la victoire militaire sur le fascisme allemand.

A la faveur de cette conjoncture, les jeunes et surtout les étudiants font irruption sur la scène politique. Ils ont pour nom : Rodolphe Moïse, Jean-Jacques Dessalines Ambroise, René Dépestre, Jacques Stephen Alexis, Théodore Baker, Gérald Bloncourt, Anthony Phelps… Ils seront à la pointe de la contestation. A côté d’eux, on retrouvera des intellectuels de gauche comme Etienne Charlier, Christian Beaulieu, Joseph Jolibois, Max.D.Sam, Edriss St-Amand, Rossini Pierre-Louis.

Les grands propriétaires fonciers souvent grands spéculateurs sont aussi mécontents. Surtout que Lescot avait, dans l’une des premières mesures de son gouvernement, fixé un prix au producteur de café, supérieur à celui que pratiquaient ces spéculateurs. Par la suite, il devait aussi fixer des marges de bénéfices aux commerçants importateurs pour contrecarrer le marché noir, ce qui portera aussi ces derniers à se liguer contre son pouvoir.

Le mécontentement se généralisa au point que le mouvement amorcé par les étudiants et les écoliers se généralisa au niveau des zones urbaines et provoqua la chute du régime de Lescot.

Les politiciens noiristes jouissaient donc d’une marge de manœuvre intéressante, compte tenu du poids renouvelé de la question raciale depuis l’occupation américaine.

Ce sont donc eux qui vont être les principaux bénéficiaires de ladite « Révolution de 1946 » qui favorisera l’arrivée au pouvoir de Dumarsais Estimé, issu du secteur des grands propriétaires fonciers de l’Artibonite.

Certaines revendications des couches moyennes seront prises en considération au niveau du système éducatif. Mais on verra surtout l’introduction sur plus grande échelle d’intellectuels et de cadres noirs dans l’administration publique. Ainsi que plus d’opportunités pour certains partisans du pouvoir en place de s’enrichir vite.

Les masses populaires rurales et urbaines ne verront quant à elle aucun changement significatif en ce qui à trait à l’amélioration de leur sort.

Le gouvernement d’Estimé sera renversé par l’armée, quand ce dernier voulut réaménager la constitution pour renouveler son mandat. Le général Paul Eugène Magloire le remplacera et vers la fin du mandat du général, il y eut un retour fugace des jeunes sur la scène politique. De façon coïncidente, lui aussi manœuvrait pour prolonger son mandat.

Ainsi, le 17 mai 1957, des lycéens, d’abord ceux du lycée Pétion, sous orientation de certains meneurs proches d’opposants du régime en place, abandonnèrent leurs salles de classes et se dirigèrent vers le lycée Toussaint Louverture en manifestant dans les rues aux cris de : « Abas Magloire ! Ils furent proprement bastonnés par des troupes de l’armée sous la conduite entre autres de l’officier Sonny Borges, un criminel qui mettra plus tard ses capacités répressives au service de François Duvalier.

Beaucoup de jeunes manifestants, vont intégrer plus tard, les associations lycéennes et l’Union Nationale des Etudiants Haïtiens (UNEH).

4-Troisième moment : le mouvement estudiantin et la dictature fasciste de papa doc

4.1 Contexte général

L’avènement au pouvoir de François Duvalier le 22 septembre 1957, coïncide avec les débuts de la guérilla cubaine conduite par Fidel Castro, Che Guevara, Camilo Cienfuegos entre autres dirigeants. Et c’est toute l’Amérique Latine et l’Europe qui se réveillent admiratives face aux prouesses des jeunes « barbudos ».

Mais au plan interne, la dégradation de la situation socio-économique est sérieuse. Les difficultés confrontées par l’économie américaine dans les années 50, ont des retombées négatives sur la nôtre, de même que les gaspillages du gouvernement de Paul Magloire.

Daniel Fignolé, candidat à la présidence lors des joutes électorales de 1957, ayant accepté de présider un gouvernement provisoire en mai 1956, sera renversé après seulement 19 jours de gouvernement provisoire. Dès lors, ce sont les partisans de François Duvalier qui maîtriseront l’institution militaire.

Un Conseil Militaire de Gouvernement, chargé des joutes électorales est installé au pouvoir en mai 1957 avec à sa tête Atonio TH Kébreau, chef de la répression sanglante des fignolistes au Bel-Air.

Les élections truquées organisées par l’armée le 22 septembre 1957, placeront ainsi François Duvalier au pouvoir. Et la répression commence immédiatement à Port-au-Prince et en province, surtout contre les déjoistes, dès la première quinzaine d’installation du gouvernement.

Le journal Le Matin rapporte de nombreuses arrestations effectuées à Port-au-Prince et à St-Marc. Un mandat d’arrêt est décerné contre l’ex candidat Clément Jumelle qui sera forcé de se mettre à couvert. Peu de temps après, ce dernier meurt et deux de ses frères sont abattus dans des circonstances peu claires.

Sur le plan international, le triomphe de la Révolution cubaine fournira au régime une intéressante marge de manœuvre et l’appui de l’establishment américain contre ses opposants qualifiés qui de terroristes, qui de communistes, qui d’apatrides.

Très tôt, les affrontements du monde universitaire avec le régime des Duvalier commencent. En 1960, sous prétexte d’activités communistes, dix-huit jeunes sont arrêtés, parmi eux, des écoliers et des étudiants. L’UNEH (l’Union Nationale des Etudiants Haïtiens) exige la libération de tous les jeunes et dans cette démarche, rencontre les ministres de l’Intérieur et de l’Education Nationale de l’époque. Rien n’y fait. Alors, les étudiants décident de rentrer en grève. Toutes les facultés appuient le mot d’ordre ainsi que les lycées.

« La loi martiale fut décrétée, mais face à l’ampleur du mouvement, Duvalier sera forcé de remettre les étudiants et les écoliers incarcérés en liberté au début du mois de décembre 1960 ». [3]

L’apprenti dictateur bien décidé à mater ce mouvement de jeunes reprend d’une main ce qu’il a dû céder de l’autre. Il prononce la dissolution de l’organisation estudiantine puis exige que tous les étudiants se réinscrivent dans leurs propres facultés et qu’ils produisent un certificat de police attestant qu’ils n’appartenaient à aucune organisation communiste. En plus de signer un document d’allégeance au pouvoir.

L’UNEH pour protester contre cette grossière manœuvre anti-démocratique lança un nouveau mot d’ordre de grève. Cette grève est effective à la rentrée de janvier 1961 et largement suivie par les étudiants et les lycéens.

Mais un coup dur fut porté à cette protestation par quelques traîtres dont Roger Lafontant, étudiant en médecine lors et Secrétaire Général adjoint de l’UNEH, Rony Gilot, Serge Conille et Robert Germain admis à la faculté de Médecine de manière irrégulière. Il faut également mentionner le nom de l’étudiant en médecine Didier Cédras, l’un des principaux espions de papa doc au niveau de cette Faculté et frère aîné de Raoul Cédras qui allait 30 ans plus tard se couvrir les mains du sang du peuple haïtien, lors du coup d’état sanglant de septembre 1991.

« La grève de l’UNEH dura près de quatre mois ». Faute d’appui des autres secteurs sociaux du pays, la direction de l’association estudiantine décidera plus tard d’y mettre fin.

Les étudiants en majorité ne se plièrent pas toutefois aux diktats de papa doc. Cependant le processus de macoutisation de l’Université était bel et bien ouvert. La faculté de médecine, la plus côtée et la plus combative à l’époque, devint la cible privilégiée du tyran. Désormais, seuls ceux qui étaient bien souchés, pourvus donc d’un parrain macoute allaient pouvoir y accéder.

François Duvalier jouant au populiste, permettait l’admission d’un nombre d’étudiants bien plus élevé que celle autorisée par la capacité réelle de la faculté. Toute cette démagogie se faisait au nom des intérêts du peuple et à coup de propos faisant référence à la question de couleur. De là, une dégradation accélérée des conditions de travail et d’études pour les nouvelles promotions. Une préparation approximative qui a fait reculer la faculté de Médecine d’Haïti à un très bas niveau dans le classement mondial.

Depuis 1929, ce fut le premier échec du mouvement estudiantin face au pouvoir politique.

L’UNEH allait gagner la clandestinité où elle poursuivra son combat au milieu d’énormes difficultés. Beaucoup de ses membres deviendront plus tard des militants des partis révolutionnaires fondés aussi dans la clandestinité sous le régime des Duvalier ou peu avant. Notamment le PPLN (Parti populaire de libération nationale) et le PEP (Parti d’Entente Populaire).

5-Quatrième moment : 1986- 1994

Très tôt, à la chute de Jean-Claude Duvalier, les associations de tout type foisonnent et c’est ainsi que au niveau de l’Université d’Etat verra le jour une organisation estudiantine : la FENEH, la Fédération Nationale des Etudiants Haïtiens.

La FENEH participe aux grandes manifestations démocratiques et populaires de la période 1986-1990. Mais elle se donne la tâche de « nettoyer » la direction des diverses facultés et le rectorat de l’Université des partisans de l’ancien régime. Ainsi furent remplacées au fur et à mesure les directions des facultés.

En même temps, les diverses facultés s’étaient converties en lieu de débats privilégiés, relatifs aux grands dossiers nationaux. Aux côtés des jeunes universitaires, participèrent également des organisations ouvrières, paysannes, des associations de quartiers, surtout entre 1987 et 1991.

Grâce à la lutte de l’Université, les doyens des facultés et le Comité exécutif de L’UEH seront désormais élus par la communauté universitaire et non par le président de la République comme auparavant.

De manière enthousiaste, les universitaires ont été très présents dans les grandes manifestations patriotiques contre le Conseil National de Gouvernement (CNG), notamment contre l’embauchage des braceros tels que pratiqués sous les régimes passés, contre l’exploitation sans miséricorde des masses travailleuses et la vente aux enchères du pays.

Le premiers congrès de la FENEH pour le vote des statuts et l’élection de leur Direction Nationale, parvint à réunir près de 5 000 étudiants. L’un des thèmes du combat de cette organisation tournait autour de l’autonomie de l’Université.

Cependant, le coup d’Etat de 1991 devait donner un coup fatal à ce mouvement social. Les putchistes de Raoul Cédras et de Michel François persécutèrent et emprisonnèrent des étudiants durant toute la période du coup d’Etat.

L’on sait que environ 10 000 jeunes cadres d’organisations populaires quittèrent le pays sous la pression des circonstances ou encouragés par certaines ambassades. Nous ne savons pas, combien d’étudiants et d’enseignants furent contraints de partir ; mais ils durent être nombreux. Parmi les professeurs d’université, certains étaient revenus au pays à la faveur de la chute de Jean-Claude Duvalier.

Ce fut en tout cas une monstrueuse saignée, si l’on tient compte que Haïti avait déjà pâti de près de 30 ans de dictature qui avait forcé beaucoup d’enseignants, d’intellectuels et de cadres jeunes et moins jeunes à fuir le pays.

6-Cinquième moment : 2002-2004

6.1 Contexte général

L’année 2001, février pour être plus précis, marque la passation de pouvoir de Préval à Aristide dans une situation de forte contestation de l’opposition politique. Les fraudes électorales sont plus qu’évidentes. En plus, les politiques économiques dictées par le FMI, la Banque Mondiale et de puissantes ambassades ont mis l’économie du pays à genou.

Même si Aristide peut encore compter sur une frange de la population pauvre, il a évidemment perdu une part appréciable de popularité. La délinquance augmente dangereusement dans la capitale et certaines grandes villes avec la misère ambiante.

Dès 1999, un groupe d’étudiants met sur pied une nouvelle organisation estudiantine la FEUH (Fédération des Etudiants Universitaires Haïtiens). Cette dernière sera critiquée dans certains milieux universitaires pour des pratiques qualifiées de non transparentes et opportunistes. Au niveau de l’Université en général, les étudiants peinent à s’organiser.

Les premières manifestations estudiantines partent de l’Ecole Normale supérieure où des conférences débats se tiennent régulièrement.

Le centre de contestation anti-gouvernementale se déplacera plus tard vers la Faculté des Sciences Humaines. Mais ce qui mettra le feu au poudre et mobilisera le monde universitaire, en particulier les jeunes, adhérents ou non de la FEUH, ce sera la fameuse grève de quelques cinq individus (qui se disent étudiants), dans les locaux du rectorat, dont le jeune frère d’un sénateur contesté de l’époque, pour empêcher les élections au niveau du Conseil Exécutif de l’Université en juillet 2002.

Cette manœuvre aboutira au remplacement par arrêté ministériel, des membres élus du rectorat, par une commission provisoire de trois membres présidée par Charles Tardieu, le 30 juillet 2002.

A la rentrée d’octobre, des étudiants et nombre de professeurs vont se mobiliser contre cette forfaiture, jusqu’au retrait de cette décision et le retour des recteurs élus, suite à la colossale manifestation du 15 novembre 2002.

Les escarmouches avec les étudiants et le monde universitaire allaient se poursuivre et l’année 2003 verra un élargissement des foyers de contestation à Port-au-Prince et dans les provinces et une multiplication des manifestations de rue les unes plus violentes que les autres, opposant partisans et adversaires de Jean-Bertrand Aristide. La journée du 5 décembre 2003 constitue une journée noire pour le monde universitaire. Nombre d’étudiants sont blessés par des groupes à la solde d’Aristide qui ont pu pénétrer de force dans la FASCH et les deux jambes du recteur Paquiot seront brisées.

La lutte estudiantine a servi de levain et de plus en plus de secteurs contestent le pouvoir et ses dérives : médecins, avocats, artistes, écrivains, organisations de femmes, des franges du secteur populaire, des partis politiques traditionnels etc.

Plus tard, une frange de l’oligarchie contestera de plus en plus fort le régime, puis prendra la tête du mouvement social en créant le groupe des 184 avec la promesse d’un nouveau contrat social pour Haïti.

Finalement, Jean-Bertrand Aristide en butte à des foyers de contestation les uns pacifiques les autres armés, lâché par les américains, quitte le pouvoir le 29 février 2004.

Malgré la présence des secteurs progressistes dans la lutte contre les dérives du pouvoir Lavalas -sans doute à cause de leurs faiblesses- aucune remise en question du système social obsolète n’a été amorcée.

Bien au contraire, les secteurs revendicatifs n’ont pu qu’assister impuissants, à une prise en charge encore plus drastique des destinées du pays par les forces étrangères dans une atmosphère de partage de butin entre copains-coquins.

Il est à remarquer plus qu’en 1929 et 1946, la lutte des secteurs les plus progressistes dont les étudiants, a été rapidement récupérée par une fraction de l’oligarchie soutenue par une couche de classes moyennes, en collusion avec les grandes puissances, empêchant une véritable avancée de la bataille du peuple haïtien, vers de véritables conquêtes sociales.

Aujourd’hui encore, des nuages noirs s’amoncellent sur le monde universitaire. Des caricatures de mouvements revendicatifs tentent de semer la confusion. A quelle fin ?

Nous entendons déjà les cris sourds des corbeaux sur la plaine.

Le monde universitaire doit savoir désormais qu’il faut lier constamment réflexions et action et qu’il faut savoir tirer profit des grandes leçons de l’histoire.

[1] Article daté de novembre 2007

[2] Réponse de l’américain Georges Freeman aux délégués étudiants exposant leurs revendications : « Rien à faire ! Si les élèves ne sont pas contents, ils n’ont qu’à s’en aller. Je serai même plus content s’ils s’en vont ».

[3] Henri Malfan : Cinq décennies d’histoire du mouvement étudiant haïtien. Edition Jeune Clarté, Montréal-New-York, 1981.

mercredi 10 juin 2009

LETTRE OUVERTE AU PREMIER MINISTRE

Lettre ouverte au premier ministre Michèle Pierre-Louis
Haïti-Salaire minimum : Une crise de justice sociale et d’économie morale s’annonce

mardi 9 juin 2009

Par Josué Pierre Dahomey, Fritz Calixte, Marie Ensie Paul, Stéphane Alix et James Darbouze, cinq intellectuels de Port-au-Prince, New York, Paris, Genève et Montréal [1]
Document soumis à AlterPresse le 7 juin 2009

Madame le Premier Ministre,

Cette correspondance, normalement, aurait du être adressée à Monsieur René Préval, puisque c’est lui qui, selon les prérogatives de la constitution de la République d’Haïti, est garant de la promulgation des lois votées par le parlement, et en l’occurrence, la loi sur le salaire minimum.

Si cette lettre vous est adressée, Madame le Premier Ministre, c’est que nous avons le sentiment que loin de se hisser à la hauteur de la fonction présidentielle, le président de la République ne fait que mettre cette fonction à la hauteur des intérêts de classe et de caste qui ont longtemps alimenté la fracture économique et l’apartheid social du pays.

C’est donc avec la consternation et l’indignation d’une partie de la jeunesse de ce pays, des fils et filles d’ouvriers, que nous nous adressons à vous en ce moment pour vous convier, en tant que chef de gouvernement, à vous démarquer très clairement des tergiversations inacceptables de la présidence, devant la nécessaire promulgation de la « Loi Benoit » sur le salaire minimum, loi qui n’est que le symbole d’une main tendue à un minimum d’équité dans la société haïtienne.

Madame le Premier Ministre, vous savez comme nous tous que cette décision qui porte le salaire minimum des travailleurs à deux cents gourdes par jour n’est en réalité qu’un palliatif à la précarité et à l’indécence du niveau de vie des travailleurs, et que ce palliatif de deux cents gourdes est en définitive là où il faut commencer pour avancer équitablement vers un ajustement salarial adéquat. Cette loi sur le salaire minimum que nous baptisons ‘loi de l’équité minimale’ et qui touche essentiellement à la question sociale, est à nos yeux un test pour votre gouvernement. Car la crise qui s’annonce avec la non-promulgation de cette loi est une crise de justice sociale et d’économie morale.

En effet, pour faire valoir leurs droits à ne pas concéder l’ajustement salarial de deux cents gourdes, on entend certains patrons, et le Président de la République dans leur sillage, contester ce minimum vital aux plus défavorisés. Dans d’autres contrées, un autre président (réputé de droite par ailleurs) les traiterait de patrons voyous. En Haïti, le président (de la plateforme de gauche que l’on connaît) pense qu’il faut protéger notre cher et dévoué patronat contre le salaire trop dispendieux de deux cents gourdes par jour. Alors, on nous invite à écouter la voix de la raison. Et la raison dans cette affaire, semble être que pour protéger les travailleurs, il faut leur refuser un niveau de vie correspondant à un salaire minimum de deux cents gourdes par jour. Deux cents gourdes pour toute une journée de travail, et le saint patronat crie au sacrilège (seigneur, les pauvres doivent penser à devenir riches !), suivi par les sirènes habituelles des gardiens du temple, les économistes. Il semblerait que, du point de vue des économistes, plus les travailleurs sont pauvres et mal rémunérés, mieux c’est, car plus ils sont ‘compétitifs’ sur un marché où la pauvreté est une ressource à préserver. Deux cents gourdes par jour, Madame le Premier Ministre, pour ceux qui n’ont que leur sang à vendre et leur sueur comme ressource et source de revenu, serait-ce aussi trop à vos yeux ?

Nous souhaitons vous entendre sur cette question, Madame le Premier Ministre, car elle est pour nous un point central où se joue ou non le gâchis de l’espérance. Oui, deux cents gourdes par jour, et on nous brandit le spectre de l’inflation et de la délocalisation. Mais le vrai problème, n’est-il pas plutôt dans la persistance d’une exploitation outrancière qui n’a que trop duré ? La bible « économiciste » des sentiers trop longtemps battus qui ont depuis toujours régulé le rapport d’exploitation dans notre société, ne peut plus faire recette dans notre société et pour la jeunesse de ce pays. On ne peut garantir la cohésion du tissus social, lorsque l’on entend, parmi ceux-là mêmes qui nous brandissaient l’étendard d’un nouveau contrat social, refuser à nos parents, nos ami(e)s, nos frères, nos sœurs, nos cousin(e)s, somme toute, les plus vulnérables d’entre nous, la pitance de deux cents gourdes pour toute une journée de labeur pour des motifs de profit grossiers et d’idéologie de marché la plus cupide. Comment penser un contrat social avec des gens qui peuvent dépenser au moins cinq cents gourdes par jour rien que pour l’essence de leur voiture, mais qui refusent deux cents gourdes comme niveau de vie aux plus fragiles de notre société ? Comment penser la cohésion sociale dans notre société lorsqu’elle reste rongée par l’exploitation insupportable des plus avares ?

En fait, Madame le Premier Ministre, la crise dans laquelle l’irresponsabilité de la Présidence est sur le point de conduire, vient se greffer sur le déboire social séculaire de ceux dont on estime aujourd’hui la force de travail en deçà du misérable prix de deux cents gourdes. Le terrain sur lequel s’insère cette crise est un terrain miné. La colère va monter encore d’un cran. N’avons-nous rien appris des récents événements en Guadeloupe, où des ouvriers, des étudiants, des citoyens se sont soulevés contre une exploitation tout aussi arrogante ? Ainsi, nous faisons-nous le devoir d’en appeler à votre attention, car nous savons que ces dernières années vous avez thématisé mieux que quiconque, et déploré à juste titre, cette pulsion de destruction aveugle qui meut la société haïtienne, lorsque, pour affronter certains problèmes sociaux nous nous livrons au « kraze brize ». Ce reflexe, comme vous avez bien su le démontrer, est apparu avec la naissance même de la nation : « au premier coup de canon, les villes disparaissent… ». Néanmoins, cette façon d’habiter Haïti en étranger, cette façon d’être haïtien comme si Haïti ne nous appartenait pas, n’est pas un reflexe nu de toute pesanteur de l’histoire. Elle est la conséquence des injustices qui ont ponctué notre devenir Haïtien, depuis le temps de l’État esclavagiste jusqu’au présent de cet État qu’on veut préserver en modèle d’État-patron.

Madame le Premier Ministre, vous qui avez emporté notre suffrage moral en vertu de votre constant appel à la transcendance pour le renouveau de ce pays, vous qui préconisez l’adoption d’un nouveau paradigme dans les affaires tant nationales qu’internationales, nous ne pouvons qu’espérer que votre position, dans cette brèche particulière ouverte par cette loi que nous baptisons ‘la loi de l’équité minimale’, nous donnera l’occasion de vous renouveler notre confiance.

Patriotiquement,
Josué Pierre Dahomey
Fritz Calixte
Marie Ensie Paul
Stéphane Alix
James Darbouze

Port-au-Prince, New York, Paris, Genève, Montréal
7 juin 2009

[1] Les auteurs de cette lettre avaient appuyé la nomination de M. Pierre-Louis comme Premier Ministre en 2008 et pris position contre une campagne de dénigrement sur le chef de gouvernement désigné.

mercredi 20 mai 2009

HAITI: LE REFUS D'ACCEPTER L'INACCEPTABLE

Haiti : Le refus d’accepter l’inacceptable

mercredi 20 mai 2009

Par Wilson Laleau, vice-recteur de l’Université d’État d’Haiti,

Intervention durant une cérémonie officielle organisée le 18 mai à l’Arcahaie (Nord de la capitale) pour marquer le 206e anniversaire du drapeau haitien et la fête de l’université [1]

Document obtenu par AlterPresse le 19 mai 2009

Le Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti, pour des raisons indépendantes de sa volonté, étant empêché, je suis chargé de présenter le discours de circonstances pour la célébration de la fête du Drapeau et de l’Université.

Mesdames, Messieurs,

Cette année, une fois de plus, l’Université d’Etat place la commémoration de la fête du drapeau et de l’Université sous le signe de la vie et de l’œuvre de Dantès Bellegarde.

Pourquoi encore Dantès Bellegarde ?

Chacun jugera ce choix comme allant de soi étant donné le rôle joué par cet illustre intellectuel, universitaire et homme politique haïtien dans la promotion de l’enseignement à tous les niveaux : fondamental, secondaire, professionnel et supérieur. Même si les réformes qu’il proposait en 1920 sont d’actualité aujourd’hui encore, ce raisonnement serait incomplet s’il ne mettait en perspective, le contexte dans lequel ces décisions ont été prises, la vision et les motivations de l’homme.

En effet, le 18 Mai1920, quand Bellegarde, alors Secrétaire d’Etat à l’Instruction Civique, prit la décision de donner à l’Université la responsabilité d’être la gardienne du drapeau (symbole de l’unité et de la fierté nationales), il a voulu lancer à la jeunesse un message fort. Ce message qui, quatre vingt neuf ans plus tard reste encore inaudible, disait le refus de l’homme d’accepter l’inacceptable. Il disait sa foi dans l’avenir et sa conviction que malgré l’ambiance de l’époque, le rêve d’une citoyenneté haïtienne respectée n’était pas chimérique. Ce message enfin célébrait le courage de l’homme dans un contexte difficile, où ses idées non seulement exaspéraient l’occupant, mais surtout n’étaient pas partagées par la plupart des privilégiés autour de lui.

L’Université d’Etat ressent aujourd’hui plus que jamais le besoin que ce rêve soit réhabilité. Quatre neuf ans plus tard, HAITI est dans le même désarroi, elle n’arrive pas à faire que la plus grande majorité de ses habitants changent leur statut de simple sujet à celui de citoyen à part entière. Quatre vingt neuf ans plus tard les problèmes semblent sur bien des plans s’aggraver. Bellegarde, en interpellant la jeunesse sur ses responsabilités dans l’histoire, en l’obligeant par ce geste à se poser la question du sens, a fait preuve de créativité, de vision globale et de leadership inspirant.

Que s’est-il passé de ces grands hommes en qui s’incarnaient hier encore les croyances collectives et l’exercice de la volonté dans l’histoire ?

La vérité c’est que depuis trop longtemps, ici, la politique a cessé de s’interroger sur la nature des projets, elle évacue ce qui a trait au but, aux fins humaines et sociétales. Les décisions ne sont pas vraiment questionnées. Quels bénéficiaires ? Quels dégâts ? Quelle sorte de développement ? La formule « un autre monde est possible » qui passait autrefois pour une évidence est reçue et interprétée ici comme l’indice d’un populisme protestataire et marginal. On se résigne. Or, ce pays, Haïti est né d’une utopie : des esclaves à mains nues qui, refusant leur sort, engageaient la bataille contre l’une des plus grandes armées de l’époque et triomphaient. Ils étaient portés par leur force de conviction. Quelle belle leçon de foi !

Oui, pour changer le monde, il faut d’abord croire que cela est possible !

Or cette foi minimale n’est plus à l’ordre du jour. Pourtant l’engagement que nous avons pris depuis 1986 pour la démocratie suppose que nous croyions dans l’action politique. La démocratie que nous appelons de nos vœux postule une dose minimale de volontarisme et une capacité de nous projeter dans l’avenir. Elle suppose le refus de la fatalité.

Les institutions haïtiennes sont à bout de souffle. Que ce soit l’église, l’école, la famille, les partis politiques ou l’état lui-même, nos institutions ont cessé de concrétiser le lien social en édictant des croyances communes. Elles ont perdu ce pouvoir d’instituer, ce qui était leur vocation étymologique. Dantès Bellegarde, dans un contexte autrement plus difficile, nous a montré comment jouer notre rôle. Pour changer ce qui semble notre destin de tyrannie et de médiocrité, pour reconstruire la société, nous devons revenir vers le passé non pas pour nous enliser davantage mais pour nous ressourcer et le dépasser.

L’Université haïtienne, (l’Université d’Etat d’Haïti) se tient prête à s’engager dans cette bataille pour le renouveau national.

Des efforts sont entrepris ici et là malgré un vide réglementaire étouffant. Déjà depuis quelque temps, dans le cadre de la Conférence des Recteurs et Présidents d’Universités de la caraïbe (CORPUCA), huit universités haïtiennes parmi les plus importantes ont lancé en commun un certain nombre de travaux sur : La Gouvernance des Universités, sur l’harmonisation des cursus entre elles d’abord et ensuite avec leurs consoeurs de la Caraïbe dans le but de favoriser les échanges d’étudiants, de professeurs et de programmes. Elles ont compris cependant que la légitimité de ce travail n’est pas garantie sans un cadre réglementaire approprié. C’est pourquoi elles ont investi un temps important en réflexion sur un projet de loi sur l’enseignement supérieur qui a été déposé au Parlement, il y a deux ans. Un mémoire a été rédigé par le groupe pour fixer sa position sur ce projet de loi et pour faire des propositions pour une « véritable loi-cadre de l’enseignement supérieur » qui doit favoriser le développement du système d’enseignement supérieur haïtien en ligne avec les besoins réels de la société.

Quand à l’UEH, depuis maintenant un an, un cadre stratégique d’actions a été présenté au Conseil de l’Université. Au nombre des objectifs identifiés et présentés dans ce document, la réforme de l’Université suivant les prescrits des dispositions transitoires signées entre le gouvernement et le Conseil de l’Université, a été placée en première priorité. La Commission qui se réunit régulièrement pour s’entendre sur ses règlements de fonctionnement et sur son plan de travail n’a pas encore pu lancer les grands travaux, faute de financement.

Les initiatives pour le renforcement académique, sur le statut des enseignants, sur l’amélioration des conditions de vie étudiantes restent encore pour la plupart au stade d’annonce. Pendant que les besoins s’accumulent, les ressources à la disposition de l’institution régressent. En effet, le budget alloué à l’UEH passe de 1.3 % du Budget de la République en 1999 à 0.7% en 2006 et 0.54% en 2009. En guise de comparaison, suivant les informations tirées de : Les grandes tendances de l’enseignement supérieur (1998-2001) publiée en 2003 par l’UNESCO, pour les pays moins développés de l’Afrique, ce pourcentage est de 3.4%, pour l’Amérique Latine il se situe autour de 2.5%, tandis que pour les pas développés, il est de 4.2%. Dans le même temps, nos effectifs augmentent, le nombre de programmes offerts aussi. Les arriérés de paiements de salaires des professeurs deviennent insoutenables. Pour prendre un seul exemple, en 2006, une profonde réforme a été entreprise à l’Institut d’Etudes et de Recherches Africaines d’Haïti qui devient maintenant l’Institut d’Etudes et de Recherches en Sciences Sociales (ISERSS). Cinq filières disciplinaires nouvelles sont ouvertes dans des domaines d’importance stratégique pour le pays, comme Archéologie et Histoire de l’Art, Tourisme et Patrimoine, par exemple. L’effectif étudiant est passé d’environ deux cents à plus de 560 actuellement, un nouveau bâtiment a été construit pour loger cet institut. Pourtant avec la reconduction systématique des Budgets et, dans notre cas, sa réduction, presque tous les professeurs qui travaillent sur une base contractuelle n’ont pas reçu leur salaire depuis octobre. Le cas de l’IERAH est extrême, mais toutes les facultés de l’UEH cumulent depuis deux ans des arriérés de salaires. L’insatisfaction gronde de partout. Ce n’est pas commode.

Il est vrai que la situation du pays est grave. Les systèmes productifs traditionnels se sont effondrés et n’ont pas été remplacés par d’autres. Les demandes sociales se démultiplient. Les ressources à la disposition de l’Etat sont devenues de plus en plus faibles et incertaines. Sa capacité à en prélever de nouvelles reste très limitée à cause des choix de politiques économiques au cours de vingt dernières années pas toujours appropriés. La situation générale de la population est au mieux alarmante. Les priorités sont partout. Les urgences sont partout.

C’est justement dans ces situations que nous devons nous ressaisir, c’est, comme pour parodier Edgard Morin, illustre intellectuel français contemporain, dans ces circonstances qu’il nous faut arrêter de sacrifier l’essentiel à l’urgent. Pour ne pas oublier l’urgence de l’essentiel. Voilà quatre vingt neuf ans que Dantès Bellegarde nous a montrés la voie de sortie. Déjà dans sa vingtaine, alors qu’il poursuivait des études de droit, il s’engageait dans la bataille pour la généralisation de l’Instruction Publique. Il avait compris que l’investissement le plus important que pouvait faire la nation, alors sous occupation était de meubler les cerveaux et de développer les habiletés et aptitudes manuelles des haïtiens. Pour développer le sens civique et un certain sentiment de dignité chez les citoyens.

Aujourd’hui nous sommes à la croisée des chemins. Pendant qu’environ 7 haïtiens sur 10 ont moins de 30 ans, pendant que tous les signes montrent que ces derniers ne font plus confiance dans un avenir radieux ici et veulent partir ailleurs n’importe où et à n’importe quelle condition, nos rapports avec nos voisins se détériorent. Plus de 500.00 jeunes en age scolaire n’ont pas accès à l’éducation. Cela représente un impressionnant gaspillage de ressources et une grave hypothèque sur l’avenir. Cette jeunesse de la population qui dans tous les pays devrait représenter un avantage est ici vécue comme un fardeau. Certains utilisent l’argument des ressources pour justifier l’insuffisante prise en charge de ce segment de la population. Qui a jamais pris le temps de mesurer ce qu’il nous en coûte aujourd’hui de n’avoir pris ces décisions en leur faveur, il y a 5 ans, il a dix ans, il y a vingt ans, il y a quatre vingt neuf ans. En vérité, s’il y a un défi qui s’impose à cette société, s’il y a une urgence en Haïti aujourd’hui c’est d’assurer la scolarisation et dans de bonnes conditions de tous les enfants en age scolaire. Cette urgence là ne peut pas attendre. Au risque de condamner définitivement ce pays.

Comment le faire ? Reconnaître que cela est une situation inacceptable, c’est déjà à moitié résoudre le problème. Parce que cela n’est pas le problème des autres. C’est celui de chacun de nous. Quand les conditions de vie d’une trop grande partie de la population se sont à ce point détériorées qu’elles menacent les fondements de la nation, le sauve qui peut individuel n’est une option. Il est de l’intérêt de chacun que cela change. Nous devons nous rappeler que nos murs montés de barbelés et nos agents de sécurité personnels n’ont réellement résolu le problème de sécurité de personne. Cela veut dire que le relèvement de la nation ne peut pas et ne saurait être le fait des autres, cela ne peut être laissé sur le compte du hasard. Il ne se fera pas à froid. Il se fera par un engagement national volontaire ou ne se fera pas. L’Université d’Etat veut y jouer son rôle, tout son rôle.

En effet nantis de plus de vingt cinq mille jeunes et de plus de huit cent professeurs, l’UEH recèle un vivier de ressources humaines mobilisables capables d’accompagner le développement des autres institutions nationales. Que l’on songe aux collectivités territoriales, au problème d’alphabétisation des adultes, de la scolarisation des enfants, par exemple. Il n’y a pas un domaine en matière de conception ou d’évaluation de politiques publiques où l’Université n’a pas un avantage comparatif sur n’importe quelle autre acteur. Naturellement, pour l’exploiter elle a besoin de se renforcer. C’est en sens que l’appui des autres pouvoirs publics et de la société en général est nécessaire. L’UEH n’a pas encore suffisamment réussi à convaincre les ministères et organismes publics de l’opportunité d’établir des partenariats privilégiés dans bien des domaines. De tels partenariats en plus de réduire les dépenses occasionnées par beaucoup d’interventions et de représenter une source de financement importante pour l’UEH sont de nature à fidéliser les jeunes à leur pays, à leur territoire, à développer leur sens patriotique et à intéresser les meilleurs cerveaux du pays à choisir une carrière universitaire.

Ces décisions paraissent à première vue simples mais ne se prennent pas. La raison principale c’est que les mauvaises institutions s’auto entretiennent par ce qu’elles créent leur propre système de soutien.

Fidèle à la ligne de pensée de Dantès Bellegarde, l’UEH réaffirme aujourd’hui qu’il est possible d’aborder l’avenir avec sérénité malgré notre dénuement actuel, elle soutient que le pays peut se réapproprier l’initiative stratégique, si nous arrêtons de faire fonctionner les institutions l’une à coté de l’autre, l’une contre l’autre. L’absence de liens organiques forts entre les institutions nationales provoque le gaspillage de ressources et fait le lit de la corruption. Cependant, beaucoup présentent la faiblesse des institutions comme responsable de la pauvreté et du sous-développement haïtiens. C’est peut-être vrai mais très partiellement. En effet, pour prendre un exemple : La constitution haïtienne comme principale institution politique renferme beaucoup de dispositions qui, si elles étaient appliquées, auraient profondément changé ce pays. Pourtant craignant que l’avantage obtenu par un groupe le soit au détriment des maigres rentes de l’autre, les citoyens se comportent comme des crabes dans un panier. Ils préfèrent demander que l’on change de constitution sans même tenter d’appliquer les quelques dispositions qui auraient pu transformer profondément la nation.

La leçon de tout cela est que le problème est beaucoup moins un problème d’institutions que celui des groupes d’intérêts qui figent la société. Peut-être que la bataille à mener pour réhabiliter la nation est de changer de communautés d’intérêts en rendant la mobilité sociale possible. Mais comment ?

Apparemment les pays qui ont fait des progrès significatifs sur les années récentes comme : la Corée du Sud, Taiwan, ont privilégié les réformes qui atténuent les inégalités dans la répartition des facteurs de production (telles que les terres) et celles qui améliorent l’accès à l’éducation et au financement. Elles ont favorisé une plus grande mobilité sociale et recueilli l’adhésion des citoyens pour les réformes plus profondes de la société.

Pour que la nation puisse reprendre en mains son destin, l’UEH en appelle à la solidarité et à la responsabilité nationales.

Pour les aïeux pour la patrie, HAITI doit vivre. Pour les aïeux, pour la patrie, HAITI VIVRA.

Je vous remercie !

[1] Discours prononcé en présence du Président de la République, de la Première Ministre du Gouvernement, des Membres du Cabinet Ministériel, du Maire de la ville de l’Arcahaie, du Président et des Membres de la Cour de Cassation, des Parlementaires, du Président de la Commission du Bicentenaire, des Hauts fonctionnaires de l’Etat, du Directeur Général de la Police Nationale d’Haïti, des Membres du Haut Etat Major de la Police, des Représentants des différents corps de la Police et des représentants de la presse.

mardi 19 mai 2009

HAITI-R. DOMINICAINE: DISCOURS IDENTITAIRE, COLONIALISME INTERNE ET ANTIHAITIANISME

Haiti-R. Dominicaine : Discours identitaire, colonialisme interne et antihaïtianisme

mardi 19 mai 2009

Par Glodel Mezilas

Soumis à AlterPresse le 17 mai 2009

Introduction

La décapitation d’un haïtien sur une place publique en République Dominicaine, au cours de ce mois, n’est pas un acte isolé mais doit être mise en rapport avec les structures profondes de l’imaginaire social dominicain qui s’est constitué à partir de l’héritage intellectuel de ce pays, en opposition à la culture, l’identité et le caractère ethnique d’Haïti. Cet héritage remonte au XIXe siècle, au moment de la fondation de l’Etat-nation dominicain. En ce temps-là, l’élite intellectuelle de la république voisine a dessiné l’horizon discursif pour comprendre la culture et le rapport de ce pays avec Haïti. Une telle entreprise arrivait à son paroxysme avec la dictature de Trujillo dans les années 1930 et s’est poursuivie avec Balaguer, qui a déchargé toute sa batterie anti-haïtienne dans son ouvrage raciste, La isla al revés. Ma réflexion met en relation dialectique le discours identitaire dominicain, le colonialisme interne et l’antihaïtianisme.

En général, le discours de l’identité d’une communauté se construit par opposition à une autre communauté. Karl Löwith, le philosophe allemand, montre que l’idée d’Europe surgit en opposition à l’Asie. De même, le concept d’Amérique Latine surgit en opposition à l’Amérique du Nord au XIXe siècle. L’anthropologue libanais, Sélim Abou, souligne que le problème de l’identité ne surgit que là où apparaît la différence. Pour sa part, Olivier Roy affirme que la question de l’identité des musulmans surgit à partir de leur contact avec l’Occident.

Cela dit, la construction de l’identité dominicaine par une grande partie de l’élite s’est réalisée en opposition à la République d’Haïti, au XIXe siècle dans un contexte dominé par l’anthropologie raciste, fruit de l’expansion coloniale Occidentale depuis le début des Temps Modernes. Cette anthropologie était au service de l’impérialisme européen. C’est pourquoi le sociologue péruvien, Anibal Quijano, montre que l’idée de race est une invention de la modernité occidentale. Pour sa part, Hannah Arendt, la philosophe allemande, montre que l’impérialisme de l’Occident à la fin du XIXe siècle est lié au racisme. Tout cela révèle que l’intellectualité dominicaine a élaboré son discours en exploitant l’idéologie raciste que l’Europe a répandue au cours de son expansion coloniale, une idéologie qui parvient à contaminer l’histoire humaine et les relations sociales et interethniques. En ce sens, la modernité occidentale est ambivalente. D’une part, elle proclame l’idée de raison, de liberté, de Droits de l’Homme, de démocratie au sein de l’Europe. Mais d’autre part, elle a une face coloniale, en répandant le racisme, le colonialisme, l’esclavagisme. Elle a causé le génocide des populations. La modernité occidentale est à la base des grands problèmes ethniques, culturels et identitaires actuels. Elle a servi de fondement aux idéologies totalitaires, à l’affirmation des identités meurtrières, etc.

Le discours de l’identité dominicaine s’est ainsi dessiné en opposition à Haïti, d’où son antihaïtianisme. Une telle élaboration permet la manipulation de l’imaginaire social dominicain qui en vient à considérer l’Haïtien comme son ennemi. Bien que la majorité de la population dominicaine soit formée de noirs, de mulâtres, l’élite préfère utiliser la catégorie fantasmatique d’ « indien » pour se référer à la condition raciale dominicaine. Le concept d’indien permet de discourir sur la problématique ethnico-raciale de la république voisine. La figure de l’indien ou de l’indigène est hautement valorisée. C’est pourquoi le premier roman dominicain – Enriquillo de Manuel Jesús Galvan, publié en 1882 - portait sur l’époque préhispanique et mettait en exergue cette figure. Ce roman est considéré comme « l’épopée » dominicaine. Il constitue la fiction fondatrice qui pose l’essence nationale dominicaine basée sur les valeurs hispaniques et l’héritage préhispanique.

La figure de l’Africain est occultée dans le discours de l’identité dominicaine. Le discours national dominicain sur l’identité célèbre le métissage de l’indien et de l’espagnol, rejetant toute référence aux héritages africains. C’est pourquoi le mouvement de la négritude n’avait aucun écho dans ce pays, puisque l’ethnicité fictive (selon le concept d’Etienne Balibar) permet d’occulter la véritable nature ethnique et culturelle du pays.

Le rejet de la composante africaine de l’identité dominicaine coïncide avec la négation de tout ce qui a à voir avec Haïti. Après Galvan, les intellectuels dominicains ont surtout célébré les mérites de la culture hispanique. Cela se trouve dans les efforts faits par Pedro Enriquez Ureña dans ses études littéraires sur le passé colonial de son pays. Il a écrit des travaux sur la littérature, la culture coloniale et l’histoire de la littérature hispano-américaine en exaltant les traditions hispaniques. Il fut l’un des membres du mouvement culturel Ateneo de la Juventud (créé en 1907 au Mexique). Il s’agit de récupérer et de valoriser les racines hispaniques de la culture hispano-américaine. Sans doute, il jouait un rôle essentiel dans l’articulation de l’identité culturelle dominicaine.

Cependant, en réalité, ce discours raciste ne reconnaît pas la diversité culturelle et ethnique du pays. La population dominicaine est en grande partie formée du métissage de l’Africain et de l’Européen. Cette réalité n’est pas reconnue comme telle. Ce qui montre l’existence d’une sorte de colonialisme interne. Ce terme a été utilisé par les sociologues mexicains (comme Gonzalez Casanova) en réaction au mouvement indigéniste qui ne reconnaissait pas l’altérité culturelle des indigènes et qui cherchait à les intégrer dans les valeurs culturelles dominantes. Pareillement, en République Dominicaine, le discours sur l’identité culturelle reflète les intérêts de la classe dominante, qui nie la réalité culturelle profonde du pays. Ce discours est associé à un antihaïtianisme très fort qui s’inspire également de l’histoire du pays, sachant que pendant près de 24 ans Haïti occupait leur territoire. Pour cela, l’élément noir (haïtien) est considéré comme une menace et un danger pour le pays. Cette menace est de nature biologique et morale, puisque Balaguer écrivait que la pénétration clandestine des haïtiens en République Dominicaine menace de désintégrer les valeurs morales et ethniques de la famille dominicaine.

De tels propos permettent de comprendre la logique discursive qui alimente l’inconscient collectif dominicain et qui élargit davantage le fossé entre les deux peuples. En outre, il faudrait aussi dire que cet antihaïtianisme est d’autant plus fort que le peuple dominicain – par l’intermédiaire d’une grande partie de l’élite – n’a pas encore digéré et dépassé son passé historique. La psychanalyse nous apprend que les traumatismes du psychisme sont liés aux évènements du passé, lesquels se refoulent dans l’inconscient et ressurgissent sans la volonté de l’individu. Il en est de même de la République Dominicaine. Son sentiment anti-haïtien est le produit de l’histoire qui n’est pas encore assimilée et dépassée et ce sentiment ressurgit dans des moments les moins attendus. Ainsi, la décapitation de l’haïtien sur la place publique est l’expression conjoncturelle de la structure de la mentalité collective dominicaine. Pour que ne se reproduisent de tels actes, il faut un long travail d’éducation, de motivation, de conscientisation et d’échange culturels entre les deux pays. La France et l’Allemagne sont des exemples évidents. Au XIXe siècle, le conflit était permanent entre elles. On se rappelle que l’unité allemande a été proclamée en France. Puis deux guerres mondiales ont eu lieu à cause de leurs différends. Mais au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, elles ont su dépasser leurs différends pour poser les bases de l’Union Européenne. Certes, il n’est pas facile de parvenir à telles réalisations entre Haïti et la République Dominicaine, mais il n’est pas impossible non plus. Car comme disait Sartre dans l’Etre et le Néant, le sens du passé dépend du présent. Le passé n’est pas une sorte de fatalité cachée quelque part comme dans le cosmos des anciens, mais son sens dépend du volontarisme humain. Haïti et la République Dominicaine ont le devoir de s’engager dans un véritable dialogue pour cicatriser les blessures de l’histoire et psychanalyser ses traumatismes, afin de libérer l’inconscient collectif des deux peuples des pulsions aveugles de haine mutuelle.

Contact : mezilasg@yahoo.fr

Doctorant en Etudes Latino-américaines

Mexico Df, le 14 mai 2009

jeudi 14 mai 2009

QUAND L'ECONOMIE ET LA DEMOGRAPHIE HAITIENNES SONT EN DISCORDANCE...

Quand l’économie et la démographie haïtiennes sont en discordance

(Journal Le Matin No 34074 .11-12 mai 2009, p.2, Port-au-Prince, Haïti)

Par Guichard DORE

Le pays se caractérise par une production nationale en chute libre, une urbanisation anarchique et une explosion démographique exerçant une forte pression sur les maigres ressources disponibles. Certaines régions mal desservies se trouvent dans un cycle infernal de reproduction de la pauvreté. Les ressources matérielles et humaines se font rares. Les compétences territorialement acquises impactant l’économie, faute d’une gouvernance stratégique, sont progressivement disparues. Toutes les filières de l’économie institutionnelles et productives font face au problème de compétences institutionnellement validées. La formation liée au développement économique n’est pas encouragée voire ignorée par les autorités. Au lieu de dresser une cartographie des compétences haïtiennes par champ et niveau de formation et engager le pays dans une dynamique de changement global, les autorités continuent, hélas, à faire preuve d’une appétence inouïe pour les conseils et recettes de certains experts internationaux qui ne font qu’engloutir le pays dans le sous-développement. Comment parler de développement socioéconomique en niant l’expertise et le savoir-faire haïtiens qui, avant la chasse à l’homme, ont pu doper l’économie nationale ? Refuser de regarder la société avec les lunettes de stratège et récuser la culture de dépassement quand l’essentiel va mal c’est choisir de sacrifier les projets porteurs susceptibles de permettre au pays de tourner le dos à l’industrie grimaçante de l’assistanat. Sans une vision cohérente l’on ne peut pas bâtir des stratégies viables en vue d’inscrire les territoires dans une logique d’aménagement, de compétitivité et d’animation économique, de croissance de la production aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

Le poids du monde paysan diminué

Les caractéristiques sociologiques et démographiques du milieu productif paysan ont été modifiées sous l’impulsion des forces externes sans que les autorités aient pu développer une stratégie de contre-offensive et adopter des mesures pour éviter la désorganisation du tissu social et économique. La démographie agricole, jusqu’à récemment pléthorique, connaît de profondes modifications sans une réaction intelligente et mesurée des autorités de l’Etat. 60% des travailleurs agricoles se situent dans la tranche d’âge de 50 ans et plus, la reproduction sociobiologique de la force productive en milieu rural est menacée. Les formes d’organisations sociales du travail paysan perdent leur importance, leur poids historique ainsi que leur dimension symbolique sous le regard impuissant des spécialistes du monde rural. La paysannerie qui, représentait dans la littérature anthropologique voire ethnologique haïtienne le terreau de l’identité nationale, se rétrécit et laisse l’espace de réflexion aux groupes marginaux des quartiers suburbains pestiférés. La faiblesse de la production en milieu rural s’accompagne d’une sous représentation des ruraux dans la pensée haïtienne. Dans la bibliométrie haïtienne, il y a plus d’écrits consacrés aux affamés, marginaux et prolétaires urbains que de documents mettant en scène la vie des paysans. Les ruraux perdent leur poids économique ainsi que leur influence dans la construction de l’imaginaire national (Benedict Anderson, 1983).

Une économie violentée

L’économie haïtienne après avoir cru et enregistré un taux de croissance de 36% pour période 1970-1979 soit un taux de croissance en rythme annuel moyen de 3,6%, le PIB a diminué en valeur relative de 88,8% au cours de la décennie 1980 par rapport à la performance des années 1970 et a poursuit sa chute au cours des années 1990 pour se situer en dessous de zéro soit un taux de croissance négative de 12%. Le produit intérieur brut est marqué par une contraction sévère en 1992 où il a accusé en terme réel un taux de -13,19%. De 1992 à 1995, l’économie nationale était toujours en récession. Après avoir affiché un taux de croissance de -2,44% en 1993, l’économie haïtienne continuait sa chute en 1994 accusant une croissance dégradante de – 8,24% pour enfin stabiliser en 1995 à un taux de croissance de l’ordre de - 3,95%.

L’économie nationale connaît une longue période de déclin.

L’agriculture et les industries de substitution à l’importation furent terriblement affectées par la libération commerciale des années 1980. L’économie nationale ne s’est pas encore remise des chocs occasionnés par le coup d’Etat militaire de 1991-1994 et les crises politiques et macro institutionnelles de l’après 1997 qui fragilisent davantage les filières sensibles de la production (tourisme). Au cours de cette décade, le secteur des industries du textile qui générait plus de 3/4 des recettes d’exportations et employait une part significative des habitants de basse qualification de l’aire métropolitaine a amplement souffert des gênes provoquées par l’embargo économique décrété contre le pays pour assurer le retour du Président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, le 15 octobre 1994. Le prélèvement d’impôt et le contrôle des dépenses publiques furent terriblement affectés et l’animation économique du territoire fut délaissée. L’économie institutionnelle est systématiquement mise en déroute par des pratiques éhontées de la corruption. Le pays est passé d’une trappe au chômage à la trappe à pauvreté.

Les incertitudes politiques et l’insécurité qui ont marqué les années comprises entre 2000 et 2006 ont sérieusement affecté l’investissement et la croissance économique. Le taux de croissance réelle du PIB s’est situé en dessous de zéro pour les années 2001, 2002 et 2004 soit respectivement – 1,04% et – 0,26%, -3,53%. En moyenne annuelle, l’inflation était de 17% pour la période 2000-2003 et le déficit budgétaire atteignait 3,1% du PIB. Cette situation économique morose s’est greffée sur la crise financière de l’année 2000 provoquée par l’effondrement des coopératives qui offraient aux épargnants des taux d’intérêt mensuel de l’ordre de 10% dans une économie en pleine dépression. La crise des coopératives a amplifié les tensions entre les groupes sociaux et provoqué des manifestations violentes dans les principales artères de la capitale et les villes de province. Avec l’accumulation des crises multiples, le pays s’est retrouvé en 2004 dans une situation de marasme économique. Le niveau de réserve pour l’importation s’est considérablement diminué en 2004.

La souveraineté monétaire hypothéquée

La politique monétaire d’étranglement financier des classes moyennes appliquée et poursuivie par la Banque de République d’Haïti (BRH), ajoutée à l’absence d’une politique de développement économique, a eu un impact désastreux sur la monnaie nationale. Elle connaît actuellement une dévaluation de plus de 800% par rapport à sa valeur de 1986. La politique monétaire appliquée depuis plus de 20 ans en Haïti a facilité la dollarisation illégale de l’économie. Cette dollarisation, violente et inconstitutionnelle, accélère la paupérisation d’un segment important des classes moyennes et contribue à l’asphyxie financière des masses urbaines et rurales. La circulation de deux monnaies dans le pays, en violation des lois de la République, est l’expression évidente de la faillite et l’abandon par l’Etat de l’une de ses fonctions régaliennes (unité monétaire du territoire). Cette dollarisation illégale met à nu la faiblesse de la politique monétaire appliquée dans le pays depuis 1986 et traduit la perte par les pouvoirs constitués de l’Etat le contrôle de l’une de ses ressources stratégiques : la devise étrangère. Cette pagaille porte atteinte à la souveraineté monétaire du pays et affecte la gourde comme symbole de l’identité nationale.

Le socle de l’économie est maltraité

Les infrastructures de soutien à l’activité économique sont endommagées. Faute d’entretien, les routes nationales et tertiaires de grandes utilités économiques sont détériorées. Pour la période 2002-2004, le pays a enregistré des destructions d’emplois et une chute vertigineuse de la production nationale estimée à 5% du PIB[1]. Les crises économiques et sociopolitiques de ces dernières années sont greffées sur une crise environnementale qui menace l’homme haïtien dans son devenir. Le déboisement à outrance représente une menace constante pour le pays. Entre 1923 et 2008, la couverture végétale est passée de 60 à 1,44% (R. Cheriza, 2008). Faute d’une politique d’aménagement du territoire, les zones les plus mal desservies font les frais des cyclones et ouragans saisonniers qui frappent la région bon an mal an. La ville des Gonaïves, située en dessous du niveau de la mer, était inondée et ravagée par deux cyclones meurtriers : Jeanne en 2004 et Hanna en 2008. Les Haïtiens continuent à développer des rapports conflictuels avec leur territoire et ne prennent pas, hélas, en compte son positionnement, sa dimension historique et symbolique comme facteurs créateurs de richesse et stimulateurs de croissance économique.

Une pression démographique non maîtrisée

Si l’économie connaît des moments de récession, la population, quant à elle, ne cesse d’augmenter. Cette augmentation se fait de manière perpétuelle à un rythme assez rapide. En 1950, la population d’Haïti était 3 097 220 habitants, en 1971, elle passait à 4 329 991 habitants ; 1982, elle franchissait le chiffre de 5 053 191 habitants, elle atteignait en 2003, selon les données du recensement général de la population et de l’habitat, le nombre de 8 373 750 d’habitants.

En ce qui a trait au nombre d’habitants au mètre carré, en 1950, la densité de la population haïtienne était de 114, en 1971, de 160, en 1982, de 187 et en l’an 2003 de 310. Ces chiffres sont évocateurs et permettent de constater dans un intervalle de 21 ans, la population haïtienne a augmenté de 46 habitants par kilomètre carré ; de 27 habitants par kilomètre carré en 11 ans ; de 123 habitants par kilomètre carré en 21 ans. Or, en 1992, les Etats-Unis et le Canada comptaient 15 habitants par kilomètre carré et la moyenne des pays de la Caraïbe était 22 habitants par kilomètre carré (G. DORE, 2002).

En 53 ans, la population haïtienne a plus que doublée en passant de 3 097 220 habitants en 1950 à 8 373 750 d’habitants en 2003 soit une progression de 170,4%. Plus de la moitié de la population a moins de 21 ans. Les personnes âgées de moins de 15 ans représentent 36,5% de la population, celles de 15 à 64 ans accusent un taux de 58,3%. La structure d’âge de la population haïtienne fait apparaître une faiblesse de la population âgée de plus de 65 ans accusant le taux de 5,1%. Ce qui traduit une espérance de vie très faible. La structure d’âge laisse présager une forte demande en termes d’éducation, de formation et des services sociaux de base. La pyramide des âges laisse à penser qu’une forte pression va être exercée sur les réserves et les maigres ressources du pays dans les prochaines années. Et si le pays n’enclenche pas un cycle vertueux de croissance économique tout en limitant le taux de naissance, il connaîtra, dans les prochaines années, un taux de violence et de criminalité très élevé.

Une stratégie insensée

Pour éviter le scénario du pire, une planification globale à tout point de vue parait nécessaire. Les autorités ont pour devoir d’éviter le cycle infernal de reproduction de la misère qui est, en partie, une conséquence évidente du déséquilibre persistant entre une croissance économique faible et une croissance démographique forte. La gestion des flux de la population, à travers des politiques de limitation des naissances, s’est arrêtée depuis le départ de Duvalier en 1986. A défaut de l’instrument de planning familial et d’exécution d’une politique de limitation des naissances, les cataclysmes naturels, les épidémies, les pandémies et l’émigration sont les instruments régulateurs des flux de la population en Haïti. En fait, sommes-nous des criminels?

mercredi 6 mai 2009

LES BANQUES VEULENT CHANGER LE THERMOMETRE

Par Akram Belkaïd
Journaliste.


Changer les graduations du thermomètre pour minimiser l’impact dévastateur de la crise financière sur les comptes… C’est la stratégie déployée par l’industrie bancaire aux Etats-Unis mais aussi en Europe. Depuis qu’a éclaté la crise des subprimes, un lobbying intensif a en effet été mené des deux côtés de l’Atlantique pour modifier les normes comptables. Dans la ligne de mire des agents d’influence, la manière dont sont évalués certains actifs au moment de l’élaboration des comptes. En Europe comme aux Etats-Unis, les banques doivent en effet valoriser leurs actifs à la valeur de marché, c’est-à-dire qu’elles doivent leur attribuer une valeur comme si elles s’apprêtaient à les vendre. Cette disposition, qui est entrée en vigueur au début des années 2000 au nom de la transparence des comptes, a ses avantages quand le marché est haussier ou qu’il connaît la formation d’une bulle. A l’inverse, la baisse des indices a un impact négatif puisque la valeur des actifs est entraînée à la baisse. Pour les banques, cette situation est d’autant plus inconfortable qu’elles sont aussi soumises à des ratios prudentiels qui les obligent à disposer d’une certaine réserve de fonds propres par rapport aux emprunts qu’elles ont accordés. Quand le prix des actifs baisse, voire qu’il est égal à zéro, cela amplifie les pertes des établissements bancaires.

Aux Etats-Unis, ces derniers viennent donc d’obtenir un sérieux coup de pouce avec la modification d’une norme comptable établie par le Financial Accounting Standard Board (FASB), l’organisme américain en charge de l’établissement du référentiel comptable. Approuvée par le Congrès début avril 2009, la norme FAS 157-e (1) permet aux banques, dans certains cas, par exemple lors d’une crise boursière, de ne pas valoriser leurs actifs selon leur valeur de marché. En clair, les actifs « pourris » que détient l’industrie bancaire américaine pourront ne pas être imputés au tableau des pertes, ce qui devrait permettre aux établissements concernés d’afficher des résultats moins catastrophiques qu’au cours des dix-huit derniers mois. Au premier trimestre 2009, ces résultats ont d’ailleurs déjà surpris la grande majorité des observateurs puisque les principales banques américaines ont annoncé un retour aux bénéfices et que certaines d’entre elles, à l’image de Goldman Sachs, envisagent même de rembourser le Trésor américain afin d’échapper à sa tutelle, en matière notamment de paiements de dividendes et de bonus.

Pour autant, ces résultats en hausse sont plus dus aux aides et financements de l’Etat américain qu’à l’entrée en vigueur de la nouvelle norme FAS 157-e. Si certaines banques l’ont intégrée pour l’élaboration de leurs comptes trimestriels, d’autres établissements ne l’appliqueront que pour l’actuel trimestre, ce qui promet une nouvelle salve de résultats en hausse en juillet prochain. Parmi les autres facteurs qui ont contribué aux bons comptes des banques américaines, il faut aussi relever la hausse des marges bancaires. Elles sont à un niveau historiquement élevé, en raison de la faiblesse des taux de la Réserve fédérale et de la reprise des émissions obligataires des entreprises, cela sans oublier le fait que les banques américaines ont diminué la masse salariale globale de leur secteur, avec la destruction de près de 300 000 emplois depuis la mi-2008.

On s’en doute, la démarche américaine donne des idées aux banques européennes. Tribunes, appels, colloques et interviews de grands patrons martèlent l’idée d’une révision comparable des normes comptables. Même les politiques s’en mêlent, comme en témoignent les déclarations de responsables européens en marge du G20. L’International standard accounting board (ISAB), le pendant continental du FASB, est ainsi sommé de modifier au plus vite la norme de la valorisation au prix de marché. Pour l’heure, ses membres résistent au nom de la « règle de la permanence » en matière de comptabilité, mais ont tout de même dû concéder l’ouverture de discussions sur ce thème avec le FASB, avec pour objectif à moyen terme une « harmonisation » des normes comptables. En clair, la remise en cause en Europe de la valorisation des actifs selon le prix de marché n’est plus qu’une affaire de temps.


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(1) La FAS 157-e permet aux banques d’inclure dans leur bilan un prix pour leurs actifs qui n’est pas forcément celui du marché.



http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-04-29-normes-comptables - avril 2009